menthe à l’eau

Texte issu d'atelier d'écriture Photofictions (Tiers Livre septembre 2022) et de mon dernier voyage dans mon pays de Bretagne où toujours viennent se mêler des images du passé et du présent.

en fait pas grand-chose dans l’image sinon la couleur de la table, le rouge Badoit, la menthe à l’eau | sinon la joie que tu ressentais à ce moment-là | presque rien dans l’image sinon la joie chez toi en toi, sinon l’histoire derrière le sourire le même sourire que tu as depuis toujours | toi et moi nées la même année habitant le même chemin du même bourg tout le temps de l’enfance | la soif qui t’a prise soudain en remontant du bord de la mer où nous venions d’enfouir nos pieds dans le sable si doux et dans la vague de la marée montante, l’envie de t’installer au petit bar à côté de l’ancien bureau de poste juste avant la boulangerie, précisément à cette table au milieu du trottoir | alors on s’y est installées et c’est comme ça que tu t’es retrouvée en face de moi | ton bavardage incessant | les bulles dans les verres, les traînées sur le jaune après le passage rapide de l’éponge, les ronds dessinés sur la table à cause de la condensation des bouteilles fraîches | tu parles tu parles ta voix si reconnaissable tout comme ton sourire il y a tant de choses à se raconter, par exemple ton départ le lendemain pour le Morbihan, la venue récente de ta sœur installée à Berlin, l’autre frère pour qui tu n’existes plus | cette joie en toi envers et contre tout, tu es tellement contente qu’on ait pu se voir, tu évoques la beauté des choses de la côte et la puissance des vagues tout en sirotant ta menthe à l’eau | dans ce sourire, le même que tu as depuis toujours, des traces de regrets, des sillons indéfinis, de la douleur liée aux nombreuses disparitions incompréhensions séparations, rien n’est oublié, tout compte s’empile cogne hante le sourire et creuse le visage ainsi qu’une eau de ruissellement en haut de la plage

FR – 16 septembre 22
Pas du tout prévu de sortir mon petit Lumix en ces instants-là. Je l’avais juste emporté dans ma poche pour prendre des images de mer, de rochers noirs, de flaques à marée basse, d’algues et de sable orangé, de bateaux, d’oiseaux mangeurs d’huîtres, puisqu'on avait prévu de descendre sur la plage de Montbeau après le déjeuner. Il existe de nombreuses photographies en noir et blanc prises en cet endroit dans les albums de famille tenus par ma mère. Elles datent des années 50 et 60, photos d'elle avec ma sœur avant ma naissance, de mon père aussi en maillot, de baignades avec mes cousins, de châteaux de sable. Je les regarde souvent. Je pensais encore à tout ça quand on a fait halte au café. Elle me parlait du lointain et du présent. Soudain j’ai vu les trois couleurs et j'ai eu le sentiment que tout était en place. Ne rien changer, ajuster le cadrage, cliquer deux fois de suite sur le bouton rien que dans l'idée des couleurs.

attente à son comble

corps comme vidé piétiné massacré

ce soleil

cet air sec qui harasse et brûle l’herbe et la peau des plantes

et ça n’en finit pas, on nous l’avait prédit, c’est arrivé, ça se passe depuis des jours, combien de jours confinés dans l’ombre des maisons sitôt que l’astre a dépassé la cime des arbres et la crête des versants, terrés comme si dehors il y avait la guerre, plus de frais au matin pour reprendre ses esprits, la marche à petits pas serrés sous un chapeau de paille pour aller voir ce qui se passe au fond du jardin, plus grand chose sinon le dessèchement programmé des plants de légumes qui par décret n’ont plus l’autorisation d’être arrosés, assister à la mort lente, assister à la fin, je ne peux m’empêcher de penser à l’ami Jean-Luc parti il y a quelques mois qui aurait trouvé sens en cet événement et aurait dit les mots qu’il fallait, apaisants détachés, il aurait dit : voilà la terre qui se venge, les hommes ont oublié qu’elle était leur berceau, leur havre, leur bien, leur ressource, leur capacité au bonheur, il aurait parlé de la conscience qu’on a ou qu’on n’a pas du présent, des diamants qu’on retient dans la paume de la main et qu’on s’apprête à jeter dans la fournaise

maintenant corps brisé et dedans l’âme éclatée — de quelle façon continuer ?

ce soleil

les façades brûlantes, l’odeur des incendies qui se propagent vers l’est, résine et kérosène brûlé rappelant les odeurs de tarmac africain, on rêve d’Islande, d’un tapis de mousses sur un vieux mur de pierre, on écoute les prévisions, on épie le ciel et les ombres et le vent

on attend, c’est pour ce soir ou pour demain

confidence

Vous livrer ici un fragment de mon travail en chantier. Une sorte de dialogue sans mots entre guillemets, mais dialogue quand même.

Alors que Waralin le survivant et Riks le jeune fomentent un projet important pour l’avenir des clans, l’enfant Doria les surprend et les observe.

L’enfant Doria — fille de Mermel — a franchi les remparts, elle cherche des petites choses à enfiler pour faire des colliers, elle pense que sur le talus là-bas en marchant vers la forêt la neige sera moins épaisse et qu’elle y trouvera des graines enfouies, elle avance et soudain elle les voit, elle les reconnaît tout de suite même s’ils sont loin, Waralin le survivant et le jeune Riks, et comme elle a enfreint la règle imposée aux enfants de ne pas quitter seuls le camp, elle se cache, les observe, observe la silhouette de Waralin installée dans le traîneau — d’habitude si tassée renfrognée, contrainte par l’infirmité — qui s’agite, danse des mains et des bras en même temps que le torse participe aux courants de l’air et que les épaules se tournent comme pour indiquer une direction, elle se dit que s’il bouge de cette façon désordonnée c’est qu’il est en train de parler et c’est forcément qu’il a quelque chose d’important à dire pour déployer les bras, les mettre en branle à ce point, elle le sait, elle le comprend, elle ne l’a jamais vu dans cet état ou alors en transe lorsqu’il racontait sa chute à flanc de glacier alors que tous étaient réunis dans la grande hutte en rondins de bouleau — elle n’a pas oublié le bleu cinglant presque surnaturel de ses yeux —, donc Waralin a quelque chose d’important à dire à Riks et ça concerne la survie et l’avenir des tribus, la possibilité d’un nouveau printemps avec la floraison des épineux, la prolifération des lapins et le retour des grands mammifères, elle imagine tout cela, le suce comme un petit fruit de prunelier, Riks plus jeune que Waralin est dressé de toute sa hauteur près du traîneau, il a l’air d’un géant mais ce qui frappe l’enfant Doria c’est le fait qu’il soit légèrement penché vers l’avant, et aussi son extrême immobilité, on dirait qu’il est entièrement concentré sur le visage de Waralin et qu’il se laisse uniquement toucher par l’air brassé par les mains — une sorte d’inversion des rôles dans ce moment de conversation, indice supplémentaire pour penser que les mots prononcés sont importants et de l’ordre de la confidence —, elle s’est rapprochée de la scène pour en être sûre, c’est alors que Riks prend les mains de Waralin dans les siennes, son visage paraît changé, un long moment ils se regardent comme partageant un même projet, un rêve de voyage, une pensée audacieuse et clandestine avec le temps qui s’accroche aux brumes et l’oiseau noir qui décrit des cercles au-dessus de leurs têtes et lance des cris scandant leur pacte, entre eux il se trame quelque chose, maintenant elle en est tout à fait sûre, ils échangent encore des mots en se tenant par le coude — des mots qu’elle n’entend pas — et tandis qu’ils lèvent d’un même mouvement leurs visages vers le ciel, l’enfant Doria quitte sa cachette et se met à courir comme une folle en direction des remparts. 

instant brûlant

Jean-Philippe Toussaint vient de faire paraître, chez Minuit, un livre bref constitué de neuf blocs indépendants, neuf paragraphes d’une page à trois pages, chacun s’appuyant sur le même incipit, qui fait aussi le titre du livre : « Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier… ». Et dans cette inspiration, j’ai recherché Richarme, j’ai emprunté à nouveau le seuil de son atelier au mas Psalmodie, celui que j’ai franchi de nombreuses fois lorsque je travaillais sur sa biographie poétique Au-delà du blanc (CLC éditions, 2010). J’ai essayé de retrouver l’atmosphère, les gestes, les fenêtres et la chaleur dehors, et puis les outils, l’œuvre en cours…

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle grimpe l’escalier qui conduit à son atelier. Une fois les affaires quotidiennes expédiées, elle peut penser à la peinture et elle se hisse en se tenant au métal de la rampe. Son corps est lourd, âgé déjà. Nous sommes en été 1980 en Languedoc. Elle monte lentement comme si elle avançait vers son destin. Elle interrompt parfois le pas, prend une respiration. La canicule fait craquer l’oliveraie autour de la maison et attise les lavandes. Elle aime ce mas, ce lieu, et elle y travaillera tant qu’elle pourra monter l’escalier, tant qu’elle pourra rester debout devant le chevalet orienté à la lumière du nord. Si elle pensait à quelque chose d’autre qu’à la peinture, ce serait à ses filles qui s’inquiètent souvent pour elle.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle atteint la porte de l’atelier au bout du couloir en ces heures chaudes où tout s’immobilise. Elle connait bien la brûlure des étés dans le Midi. Elle a quitté Paris en 1937 et depuis elle y vit. C’est une de ces journées ardentes qui attaquent la moelle au fond de l’os et extirpe du ventre la violence des couleurs. Elle pense à sa toile en cours installée sur le chevalet. Elle la visualise, remue mille questionnements à propos du dessin et des passages d’une teinte à l’autre. Elle n’est jamais satisfaite, toujours à la recherche de nouveaux équilibres, pourtant elle croit dur comme fer en ce qu’elle fait même si rien n’est directement  mesurable des avantages récoltés à accomplir ce genre de tâche et elle est capable de travailler des heures jusqu’à l’épuisement. Au stade où elle en est arrivée et à ce moment-là de la partie, elle ne pense plus au commencement des choses. Seulement au jour en train de passer, à la toile qui l’attend, au sentiment en train de l’habiter. Tout paraît maillé dans cet instant où elle est au bord de pousser la porte et d’entrer : grain de la toile, grain de la peau, souffle, rythme, couleur. Et puis elle le sait, elle finira par trouver le chemin qui convient au projet qu’elle nourrit. Main posée sur la poignée, elle ressent l’atelier qui respire dans son obscurité. Les volets des fenêtres sont fermés pour garder un peu de fraîcheur jusqu’au soir. Elle ne les ouvre jamais côté sud, préfère la lumière du nord. De toute façon elle craint la poussière qui pourrait se mêler à la pâte et en gâter la finesse. Ou alors les insectes, on ne sait jamais. Le mas est aux abords de la ville, autant dire en pleine campagne en ces temps-là, il n’y avait pas de lotissements ni d’immeubles. Elle perçoit la chaleur qui règne puissante sur le jardin, elle entend des oiseaux ou des chats qui se battent mais elle n’y prête pas d’attention particulière. Elle est heureuse dans cette partie préservée de la maison, pas question de la déranger, une chose que tout le monde sait. Aujourd’hui elle ne souffre pas. La toile est une étendue à explorer, un territoire vierge, un pré à traverser.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle pousse la porte de l’atelier, franchit le seuil, oublie tout de sa vie ordinaire, oublie son histoire depuis la Chine où elle est née en 1904, la Savoie où elle a grandi et passé son adolescence, les ateliers à Paris pour apprendre l’Huile, plus tard cette installation à Montpellier pour suivre son mari qu’elle a vécue comme un exil. L’atelier est devenu son nid, son antre, sa barque, sa tour d’ivoire, son modeste ermitage. Nul ne s’y risque. Et nul ne saurait préciser quand elle a commencé de vivre comme ça, avec la marche du soleil et le cycle des saisons et la peinture au ventre. Elle entre, bientôt va s’installer devant le chevalet. À portée de main : outils à dessiner et à peindre, couleurs, palettes, cartons pour mélanger les couleurs et chercher des accords, toutes sortes de papiers, carnets, cahiers, bouquets de fleurs séchées, objets en poterie utiles pour la composition des natures mortes. Elle remue ses doigts comme pour les assouplir, concentre son esprit. Quelque chose d’important qu’elle s’est mise à faire dès sa jeunesse sans savoir ni pourquoi ni comment, quelque chose proche de la faim, d’une faim infiltrée dans sa poitrine depuis la nuit des temps capable de stimuler son désir de respirer, capable de modifier sa manière d’avancer de marcher de penser. Non pas une simple faim suscitée par les muscles et les organes en manque de nourriture, non. Une terrible faim capable de débusquer jusqu’aux reflets cachés dans les cellules, aux plis des chromosomes, une faim d’entrailles qui dépasse l’entendement et qui l’aurait probablement effrayée si elle en avait pris la mesure quand elle avait choisi cette voie. Pas le choix, un jour vient où l’on meurt de toute façon.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle pousse la porte de l’atelier, s’installe au silence du monde, étudie les violines et les orangés, bataille avec les verts trop crus, quête l’harmonie entre le chaud et le froid. Chaque jour elle affûte ses armes et s’affronte à elle-même. Parfois elle est au bord de saisir certains secrets. Alors le temps devient pareil à celui de la prière. Le temps s’échappe. Le temps s’échappe entre jubilation et solitude.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle entre dans l’atelier, où elle veut oublier le temps, ou plutôt se glisser à l’intérieur de lui pour se battre un jour encore avec les formes et les couleurs de lac et de ciel. Elle aime les lacs et les ciels et la grande mer où elle nage avec délectation. Elle ira jusqu’au bout. Elle tiendra même si chaque toile lui réclame des semaines de lutte avant de se laisser conquérir, même si elle joue des coudes pour se faire une place parmi les hommes du monde de la peinture. Elle s’acharne. De tout son être elle s’acharne. Tout à l’heure elle allumera une cigarette et chantonnera en descendant l’escalier, ce sera vers les cinq heures. Rien qu’à entendre la façon qu’elle aura de descendre et de chanter, ses filles penseront : Tiens, maman est contente de son travail aujourd’hui. Pour le moment elle est seule, inaccessible, et elle peint — sa manière à elle d’habiller l’absence, d’échapper à l’oubli.

Illustration : Orage à Valmont, Richarme, 1984 (huile sur toile 81 x 100)

visiter le site Richarme ici

étreindre

journée du 25 janvier

Quoi tenter d’étreindre ce matin en ces heures de gel encore.

Ciel pâle alors qu’en arrière du versant il y a davantage de couleur. Puis elle vient la couleur et remplit la vallée. Dans la timidité de l’hiver. Une gamme de jaune ocré mêlé de blanc et de beige rosé. Irruption brusque du soleil à dépasser le versant. Et cette longue trace blanche de l’avion qui amorce sa descente vers la plaine et la mer là-bas toute plate.

Elles deux caquètent se précipitent l’une contre l’autre. En attente de grain ou d’herbe. Elles gloussent parlent vraiment quand je passe. Je leur parle aussi. Elles me suivent observent chaque mouvement de ma silhouette. Demeurent vigilantes à ma voix. Elles ne connaissent que cela entre tanière double haie de framboisiers et ganivelles fabriquées avec du bois de rivière. Le rythme de leur attente. La pulsation chuchotée de leurs petits cœurs sous les plumes. Et puis cette flambée joyeuse en battements d’ailes effrénés quand j’entre avec de la pitance à distribuer.

Scintillements du jour. Soleil au maximum du possible en cette saison. S’incline sur ma lecture.

Il n’y a pas de récit, pas d’événement notable. Parfois simplement un sursaut dans la poitrine qui raconte la vie simple ici et maintenant.

Je cherche la couleur au jardin mais il n’y a presque pas. Tas de végétaux qui sèchent et se décomposent chaque jour un peu plus. Les tiges de glaïeul encore dressées sont devenues rousses. Écoulement permanent de l’eau. La rive n’est qu’enchevêtrement de bois délavés branches brindilles touffes d’herbe gelées bouts de clôture charriés par d’anciennes inondations puis chahutés rochers pris dans la masse végétale. Un peu plus haut, une petite plage aux cailloux lisses comme triés par le courant. Gris foncé gris clair et blanc.

Chatte tapie dans une jardinière. Elle croit que personne ne la voit. Elle affûte son espionnage. Chaque traque est un commencement. Chaque saut, une ligne dessinée dans l’espace, un franchissement.

La courge coupée en deux offre sa chair sur la table de cuisine. Graines humides attachées les unes aux autres qui seront mises à sécher. Y tailler des quartiers. Peler la peau. Dans ce geste prêter attention à la trajectoire du couteau qui détache l’écorce de la matière consommable. La courbe tracée dedans. La force qu’il faut pour faire avancer le couteau. Contenus comme inscrits dans l’orangé de la chair le goût le velouté le parfum de la soupe.

De quoi s’emparer à présent que le vent est rentré, vent du nord frigorifiant soufflant par les collines les berges les ruelles.

Le feu danse salvateur. Tourbillons flammes élans dans le désordre bois sombre braises. J’offre mon corps au feu après le froid comme s’il s’agissait d’un soleil comme au premier jour de la vie. Je profite de la peau qui se réchauffe en fourmillements un peu douloureux. Cède à l’attraction de la contemplation du brasier qui active souvenirs agonies séparations dans l’avancée irréductible des secondes qui nous pousse hors du champ.

regarder, regarder encore, saisir des choses imperceptibles et essentielles
ensuite trouver le chemin de l'écriture

et non il n'a pas neigé mais c'est un peu ce sentiment de blancheur et de silence que j'ai recherché 
et puis user seulement de phrases courtes et simples, 
sans virgules... 
juste des points classiques...

Photographies : FR, au jardin en hiver 2018

Tu cherches l’amour dans ses yeux

Une proposition d'atelier m'a reconduite vers cette enfant née six ans avant moi, qui est donc ma sœur et que je n'ai que peu connue... peut-être là les prémices de ce texte-récit-roman que je veux lui consacrer depuis longtemps...

Tu es seule, assise par terre dans le jardin. Tu sembles manipuler un petit objet. Tes doigts sont un peu courts, maladroits, tu ne parviens pas à faire ce que tu voudrais mais tu ne t’énerves pas. Tu caresses l’objet, tu le lèches, tu le suces. Le temps n’existe pas pour toi en cet instant. Un monde familier t’entoure dans lequel tu as tes repères. Quand tu veux te redresser, tu pousses un cri rauque. Peut-être qu’on se demande où tu t’es cachée, alors ton cri rassure.

Tu as quelques jouets bien à toi, une espèce de poussette pour promener tes deux poupées. De récupération certainement. L’armature est rouillée par endroits et le tissu déchiré mais tes poupées sont contentes. Et tu vas ainsi avec ta poussette et tu sillonnes les allées du jardin. Tu leur montres les arbres et les herbes en émettant des sons joyeux qui ressemblent à des mots.

Tu n’as pas encore de vocabulaire et tu as du mal dans la prononciation de certaines syllabes. Tu comprends certainement tous les mots qu’on t’adresse mais toi tu ne peux pas les prononcer. Dans ton regard cette impuissance que tu reconnais et ressens comme part de toi, cette tristesse infinie.

Tu es prisonnière de ton corps incomplet, ou plutôt déformé, hors normes à cause d’une malformation congénitale — une chose qu’on n’a pas envisagée tout de suite. À un moment donné de ton développement, tu sais que tu es différente des autres et tu en souffres. Tu vois les enfants qui s’amusent et participent à la joie du groupe. Tu te sens seule dans ta peau trop blanche et tes yeux trop plissés. Tu te réfugies dans les parages de ta mère qui veille beaucoup sur toi.

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miroitements

Atelier d’été Tiers Livre – cycle Progression #1 – autour de Georges Perec  » Espèces d’espaces »
L’intime se détache de nous-même, devient imaginaire pour qui le découvre en lisant…

(innombrables lieux où j’ai dormi… voir ce qui va venir)

tout de suite odeur de draps sales – y avait-il seulement des draps ? –, tenace cette odeur de linge qui a longtemps servi dans lequel on peine à se coucher, moisi, odeurs corporelles, draps chiffon, draps de chambre d’étudiant où s’attarder rien qu’un bout de nuit sans importance

étranges résonnances quand des gens parlent alors que d’autres dorment dans cette église désaffectée transformée en auberge de jeunesse (ça se passe en pays étranger mais on s’en fiche, enfin pas tout à fait car c’est l’hiver, il y a de la glace dans les mares des parcs et les canards tournent en rond), c’est un hiver froid avec des pluies fréquentes, donc se réfugier dans ce lieu repaire et mesurer l’impressionnante hauteur de la nef au-dessus des couchettes juxtaposées demeurant perceptible jusque dans le sommeil

temps non compté alors qu’il dort en sécurité, et je dors moi aussi tout en veillant sur lui, notre chambre d’enfance partagée, nos deux lits calés dans les coins, meuble cosy cognant parfois contre le mur

Highlands – le lieu revient d’abord, indissociable de l’image, du coup le nommer –, pluie, beauté, oiseaux de mer nichant innombrables, toile de tente de couleur orange plantée au milieu de la lande, terre fragile, pluie, beauté, cris d’oiseaux, arrachements d’herbe mouillée, pas de matelas, rien qu’un sac de couchage

dormir pas dormir, désirer, attendre au bord du lit étroit, caresses dénuées de sens et nuit noire

couette en plumes servant de matelas installée au grenier (car une partie de la maison est louée en août à des vacanciers), somnolence d’après-midi alors que j’ai de la fièvre, le soleil a tourné déjà du côté de l’ouest, les pas de maman douce montant l’escalier et portant de l’eau et un bol de compote dans un panier, dans mon rêve j’ouvre les yeux, elle a poussé la porte à fond et la lumière inonde les combles

sentir en travers du sommeil les rafales de vent fort qui ravage la côte et hurle par-dessus la toiture, frissonner jusque dans le songe en cours d’élaboration

désir pénombre séduction sortilège, peau inconnue sous les doigts dans un appartement inconnu, vague assoupissement avant de s’enfuir juste avant le lever du jour – surtout ne pas trop dire de soi –, déjà au cœur de l’assoupissement cette sensation de fuite de gâchis de fureur

six couchettes par compartiment, la mienne celle d’en haut, pas rassurée

souffle puissant du vent venu de l’océan indien et rasant les collines de sable qui constituent la côte, cabane recouverte de palmes avec juste un grabat rempli de végétal séché, rumeur des vagues immenses, nuit étoilée, sommeil peuplé d’odeurs de mer et de foin

Photographie Nathalie Holt, juin 2021

nouveau champ de bataille

Tu disais que tout allait trop vite, que tu n’avais pas assez de temps pour t’organiser, que de passer d’une chose à l’autre, ça finissait par te prendre au ventre. Tu disais aussi que ta cheville te faisait mal, tu pensais qu’il fallait vraiment ralentir l’enchaînement des tâches et la course des heures, tu avais même dit : « Exactement comme ça que c’est arrivé il y a deux ans, cet accident grave, cette chute dans le trou », donc tu le sentais venir, ton corps te le murmurait, il tremblait en disant les mots, et tu essayais d’être vigilante, attentive aux dénivellations dans la rue, aux aspérités des grilles d’évacuation et des caniveaux, pourtant tu n’as pas su. Et puis cette fois ça viendrait d’ailleurs. Les événements étaient en marche.
Il a fallu que tu ailles percuter un linteau de béton à hauteur de front, le genre de surface suffisamment dure pour stopper ta course folle, la chatte dans les bras, toutes circonstances contribuant à aggraver la situation et à te faire courber le dos à la façon d’un gymnaste, une petite seconde et quelque chose dans le temps qui bascule, qui s’arrête (était-ce ce que tu voulais ?), à moins que ce ne soit le monde lui-même qui a changé d’axe, et l’angoisse a monté très fort après le choc, cette violence faite à ton dos et le souvenir des mots que tu avais prononcés environ une semaine avant comme une prémonition (jamais tu ne pourras revenir en arrière, tu en as bien conscience), juste conserver en toi l’idée que parfois on sait, c’est inscrit mais on ne le voit pas, on ne veut pas le voir et même on lui tourne le dos.

Tu as attendu l’ambulance, brisée, la peur nichée partout dans tes yeux, dans tes mains, tu avais tellement besoin qu’on te rassure. Longues heures dans une petite pièce, scanner des dorsales au matin. Pas de miracle. Plusieurs semaines en corset, tu n’es pas étonnée. Les jours d’après tu n’as pas envie de répondre aux questions, le téléphone t’est pénible, tu laisses dire les gens — facile de causer une fois que le mal est fait —, les émotions traversées ont été trop fortes, et puis tu aurais tellement préféré qu’on te soutienne, qu’on te dise des mots d’amour ou autre chose, mais pas qu’on te fasse la morale, enfin ce genre de truc.

Du coup tu as dû inventer une nouvelle route, investir un nouveau champ de bataille, tout à portée de main pour minimiser les déplacements — thé, ordi, téléphone, ouvrages en cours de lecture. Souvent la chatte est couchée avec toi sur le drap, tout près. Tu entends sa respiration calme, tu envisages la douceur de son poil comme une promesse de guérison, ta vie contenue dans le grand Tout, la maison nichée dans son recoin de vallée, la chambre ouverte au soleil et propice à l’exploration intérieure. Tu revois le chemin parcouru depuis ton bourg natal au bord de la mer. Tu as longé l’enfance comme une vaste prairie, mordu dans l’âge adulte avec du vague-à-l’âme, cherché ta place, usé ta peau, pleuré souvent.
Et il y a cet instant précis où la lumière entre à plein et investi le champ du lit. Tu y es sensible. La chatte te regarde, allonge ses pattes tout en détendant ses mâchoires. Tu bouges avec précaution, tends la main vers elle, caresses son museau. Les bruits autour de la maison. L’univers vibre plus fort dans le cœur, la vie, ta vie encore préservée.

Photographie, Françoise Renaud, 1er juin 2021

accident

Vous allez le comprendre, je suis à nouveau arrêtée dans ma course. Repos forcé, nouvelle épreuve, mais ça va aller… J’en profite pour écrire sur ces circonstances — une contribution au Dictionnaire du « Comment écrire » sur Tiers Livre autour de ce terrible mot Accident.
Vivre – écrire- traverser le temps et l’espace – accueillir – participer à son devenir.

 

Fait imprévu intervenant au beau milieu de la vie. Choc violent, chute, culbute, torsion, bouleversement, anéantissement, interruption momentanée ou définitive de l’image. L’accident arrive sans crier gare. Il touche soi ou les autres. Quand il s’agit d’un proche, c’est comme si c’était soi, pire même. L’accident déchire la toile, détruit la perception qu’on a du temps. Tout ce qui était bâti ou en train de s’inventer s’effondre. En un éclair l’accident reconfigure le monde – comme une mise à jour. Forcément générateur d’écriture à plus ou moins long terme.

Chaque accident dont j’ai été victime, a planté ses griffes dans la chair et la mémoire, a secoué l’idée de la mort tout en creusant une zone grise dans le livre en cours d’écriture. Hier j’étais heureuse de mon escapade dans l’ouest, de mes carrés de potager en espérance de soleil, de mes petits projets. Et voilà qu’un linteau de porte me stoppe net. Je me fracture le dos. Corps à terre, douleur aigüe. Le printemps a brusquement changé de visage. Il y a deux ans : la cheville tourne, le corps bascule dans un trou creusé par une pelleteuse dans la rue – combien de fois déjà, cet enracinement défaillant ? Ou encore, à la mort du père : l’escalier aux marches mouillées, tibia brisé.

L’accident réclame nécessairement des mots — écrits ou simplement prononcés — afin qu’ils constituent une douce enveloppe, caressent nos os et nos joues, engendrant une sorte de psalmodie consolante alors qu’on voudrait encore marcher le long  du fleuve, se donner une chance de voir le paysage plus loin. L’accident crée des inclusions dans le texte pareils aux insectes saisis à jamais dans l’ambre, petites solitudes immobiles.

Photographie : Iris couchés au jardin, Françoise Renaud, mai 2021

brume

On dirait bien que le temps nous marche dessus.

Aujourd’hui la lumière est épaisse à cause de la brume qui rampe sous des masses considérables de nuages                    brume tenace constituée de milliards de gouttelettes en suspension qui aiment s’agglutiner s’effilocher participer à la patine des objets demeurés au jardin (arrosoirs cabossés, pots en terre, rampes et barrières) réveiller les mousses entre les pierres                      brume qui se meut l’air de rien et se répand dans les creux les vallons où personne ne va, s’accroche aux troncs d’arbres dressés et aux rochers des collines et aux tiges mortes des haricots, fabrique des perles à la surface des feuilles de chou                        quelque chose de la vie se suspend                            on pense aux bêtes blessées par les chasseurs même si on n’entend pas leurs cris, on pense aux oiseaux qui nichent tant bien que mal, on pourrait presque oublier le reste du monde en proie au désordre et on est comme soudain relié aux craquements profonds de l’écorce à la surface de laquelle se déplacent nos corps physiques pour aller on ne sait où au gré des heures permises, prémisses de tremblement de terre ou autre catastrophe à laquelle il serait impossible d’échapper                    on pense aux bêtes et à leurs cris et à leurs blessures — on sait qu’elles se cachent et tentent seules de se guérir —, on pourrait oublier toutes les pages de l’histoire qui précèdent celle-ci, page de ce jour de novembre enserré par la brume exsudée du flot abondant des rivières et de l’air, et d’ailleurs on oublie.

La terre craque, s’ébranle. On l’entend la nuit parfois quand on se retourne dans le sommeil.

Et tu penses au soleil. Aux envols d’oiseaux. Aux perles sur les feuilles de chou qui étincellent comme des perles.

 

Photographies : Sud Cévennes, Françoise Renaud, 10 et 30 novembre 2020

champ de bataille

extraits d’un texte écrit pour l’atelier d’été 2020 Tiers livre sur le thème Outils du roman
consigne : écrire le début d’un roman en rendant perceptible l’omniscience de l’auteur pour rentrer dans les pensées des personnages (un seul bloc), accueillir tout ce qu’il va naître

 

observer cette esplanade pareille à un champ de bataille, recueillir les impressions de mouvements croisés et de circulations aléatoires, écouter les bruits que font les pas des gens, les conversations et le souffle des gens, ça produit une sorte de gémissement à peine audible, une rumeur sourde qui inonde la surface peuplée et s’étend en cercles concentriques jusqu’aux bâtiments qui bordent la place, et c’est dans les limites de ce champ que les silhouettes se déplacent, dispersées ou soudainement regroupées par on ne sait quel jeu d’attraction-répulsion comme enclenché par un aimant souterrain capable d’influencer les trajectoires — tel un vaste jeu de flipper, l’espace au sol, lisse, donc glissant et en légère déclivité induisant probablement cette comparaison —, appuyer sur la touche vidéo et jongler comme d’un curseur avec les temps d’exposition, vitesse d’obturation et nombre d’images par seconde pour ralentir ou accélérer le flux de ce monde en affaires, corps en tous genres hommes femmes enfants, jeunes et vieux, avec course des nuages et modifications de la lumière par-dessus de la mêlée, enfin où vont-ils tous ? qu’ont-ils à faire de si urgent ? quelle dose de douleur ou de joie transportent-ils dans leurs besaces et quelles histoires dans leurs cerveaux ? Ils ne savent pas qu’ils sont observés depuis le haut du grand escalier du théâtre, ils sont juste vivants en cet instant-là, bien réels, le sang circule comme il faut dans le circuit de leurs veines, ils vont et viennent, traversent la place tout droit ou en diagonale, regardent leur montre, se hâtent vers le serpent bleu du tram qui émerge du tunnel pour aborder la rampe d’accès aux voyageurs. Impossible de distinguer les visages, encore moins leurs expressions, même en usant du zoom (l’appareil est simple de manipulation, juste bon à prendre des scènes ordinaires, anniversaires ou réunions de famille). Seulement discernables la taille, la corpulence, le port de tête, l’aisance, la jeunesse en se référant à la vitesse de déplacement — encore que beaucoup de jeunes flânent et beaucoup de plus âgés sont drôlement agiles —, l’allure vestimentaire, les bagages à porter sur l’épaule ou à rouler, les animaux en laisse. À un moment donné fermer les yeux et ne plus les rouvrir pour mieux se laisser pénétrer par les attitudes longuement observées, ressentir les pensées… femme qui porte un sac (lourd le sac), cheveux blancs, dos voûté tête penchée pour mieux voir où elle pose les pieds, traître ce pavé, on glisse si facilement sur un papier, une feuille d’arbre… homme grand de taille qui toise ceux qu’il dépasse… fille en robe blanche, autre fille brune plus ronde et bavarde qui traîne les pieds…. jeune type en vélo qui fend la foule au risque de percuter quelqu’un, sac à dos rempli de livres ou de victuailles, plutôt des livres —  étudiant, ne pense qu’aux filles, s’appelle Jonathan, habite dans une rue proche de la cathédrale, enfin pas sûr, on verra ça plus tard  —, de toute façon roule trop vite sur cette esplanade interdite aux deux-roues (il va se faire coxer, c’est sûr, ou il va y avoir un pépin)… [aussi colosse barbu portant un étui de guitare, femmes la soixantaine en train de faire les magasins pour ne rien acheter, bande d’ados en jogging à bandes blanches sur le côté et sweater à capuche prêts à faire un mauvais coup, garçon en fauteuil atteint d’une maladie génétique, fillette aux yeux bleu glacier tenant la main de sa grand-mère et la tirant l’air de rien vers le stand de bonbons, trois hommes costard cravate sortant d’un bâtiment cossu se pressant vers un restaurant ça n’en finissait pas, cette réunion, intarissable le mec]. Ressentir alors qu’il n’y a aucune certitude sur l’avenir mais nourrir l’idée que c’est à cause de l’étudiant qu’il va arriver quelque chose, qu’il doit exister un lien entre lui et les deux filles qui traînent souvent en ville, par exemple l’une d’elles en romance avec lui, raison pour laquelle il cherche à les distinguer dans la foule pour les rejoindre en se dressant sur les pédales de son engin tout en parlant dans son iPhone, ou alors projetant simplement d’aller à la mer le lendemain ou au cinéma pour draguer l’une d’entre elles (de préférence celle en robe). Descendre la rampe d’escalier tout en zoomant au maximum (gagner en proximité tout en perdant de la hauteur). Et puis ça y est, la vague nous prend, comme un vertige à débouler sur le flipper et à envisager de l’intérieur la scène habitée de conversations et sillonnée de parcours incertains. Continuer à prendre des notes visuelles. Suivre la dame au sac qui se dirige vers la gare en respirant fort, le vieil homme qui parle à son caniche allons, presse-toi un peu mon petit pote, le groupe d’enfants qui braillent, les routards avinés non mais qu’est-ce qu’elle a celle-là à me regarder comme ça ?, le type à peau noire très beau qui porte un tee-shirt noir avec une tête de lion (magnifique, le lion) et qui chantonne My Lady Sunshine : tu es née sur une île sauvage, j’ai cherché là-bas ton visage, je te rejoindrai dans la nuit, si beau que les gens se retournent sur lui après son passage, se faufiler dans son sillage un moment avec le blues dans la gorge et se laisser imprégner (et même influencer) par la chanson d’amour, entendre soudain tout un tapage et même des cris, aussitôt penser qu’une personne a eu un malaise (pas étonnant avec la chaleur), à moins qu’il ne s’agisse d’une attaque terroriste, ou alors non c’est bien l’étudiant qui a fini par renverser un vieillard ou un infirme, avancer tout en filmant alors foule s’ouvrant et se refermant, agitations, rumeurs, zones d’ombre, ondes de chaleur, vélo comme un couteau dans le flot des gens, caméra de même finalement

Illustration : L’entrée du Christ à Bruxelles, James Ensor, 1888

fréquenter à nouveau la frontière

revenir peu à peu

fréquenter à nouveau la frontière

faire des gammes, se livrer à des exercices (décrire par exemple un paysage ou un bâtiment vu par une vieille dame ou par un oiseau ou par un futur meurtrier), se risquer sur une piste inconnue, glissante ou simplement broussailleuse

revenir sans retenue
revenir dans le lent, dans la grâce
comme au jardin où chaque jour je travaille un recoin, une platebande, un parterre de légumes, nettoie, coupe une branche, affine une bordure, cisèle un arbuste, aère la terre autour d’une plante fragile, donc ne pas penser, juste faire cela avec le corps, avec le souffle comme si on l’avait toujours fait
et les mots reviennent pareils à ces gestes dépouillés habités de souvenirs inconscients, reviennent, respirent
il faut goûter ce moment où ça brasse au ciel et coasse dans la rivière, où même ça brasse dur aujourd’hui après une nuit folle (une de plus), tellement fortes les eaux, furieuses hurlantes après les pluies diluviennes tombées depuis minuit, c’est l’eau qui gagne toujours sur les berges, les plantations, les aulnes et les roseaux, emporte tout — quelque chose que je sais déjà, que j’ai déjà expérimenté et qui m’a cloué l’esprit au fond de mon cerveau sans pouvoir réagir ni dormir, le vert est si intense, l’air imprégné d’arômes frais, l’eau intégrée dans tous les corps offerts végétaux animaux
et cette frontière mouvante de l’eau et de l’air au contact de l’herbe

Photographies Françoise Renaud, 12 juin 2020

en mon for intérieur – jour #49

sourdes contrées

En revenir à la lecture pour éviter de piaffer, roussiner, barjoter, pinailler, torturer les chiffres de la pandémie, affabuler, tourner chèvre ou maboule.
En revenir à la base.
Corps, peau, papier, espace, mots.
Reprendre mon livre en cours (Sourdes contrées de Jean-Paul Goux, Champ Vallon, 2018) qu’une amie chère m’a offert, me replonger dans cet univers clos avec elle et lui qui s’observent et se cherchent. Pénétrer leur friche. Effeuiller leur monde sensible avec doutes et souvenirs — réels ou imaginés. Ça pourrait être un roman de confinement, ces deux-là isolés dans une maison entourée d’un jardin, se parlant et se promenant, évoquant des projets du passé — réalisés ou demeurés dans le néant ou juste construits en rêve. Avec ça évidemment, le temps qui ronge, les souvenirs qui se déforment, certains inaccessibles. Le trouble installé entre eux peu à peu les sépare, on le sent, parce qu’on sait bien ce qui arrive pour nous-mêmes, cet essoufflement de l’amour, ce délitement du sentiment, ce délabrement annoncé du corps, cet abîme.

Une phrase retient mon souffle.

Le sentiment de l’espace que tu découvrais dans l’air matinal de ta chambre entièrement nue, ce sentiment que l’espace rayonne dans les limites de son enveloppe, ce sentiment d’euphorie qu’engendre la pure sensation du volume, toutes ces impressions, tu ne savais pas encore qu’elles n’étaient pas tout à fait étrangères à celles qui naissent parfois dans les gestes de l’amour et qui ne sont pas celles du plaisir mais qui donnent au plaisir une profondeur peu oubliable lorsque le corps aimé et longuement caressé, son propre corps amoureusement caressé, cessent tout à fait d’être des épidermes parce qu’ils se répandent maintenant et dans les limites infiniment agrandies de leur enveloppe frémissante rayonnent enfin comme les corps glorieux qu’ils sont devenus.

Tant de vrai et de mélancolie. Même si l’euphorie peut élargir un instant l’horizon de notre perception, le temps ronge en maître, les murs se désagrègent à force d’hivers — juste l’évidence —, les constructions s’affaissent à force d’années. Pourtant ce regard infiniment doux qu’il porte sur elle quand elle parle avec ce petit chuintement de rien du tout dans la voix qui lui est resté de l’enfance. Tout ce qui demeure du lointain. Toute cette lumière qui inonde au point d’aveugler, révèle les nuances infinies de la roche et du sous-bois, aussi de l’âme de ceux que nous voyons vivre.

Photographie : Lyle Cesmat (unsplash)

 

en mon for intérieur – jour #44

L’image s’impose à moi — à cause du manque sans doute —, image de la vague qui s’annonce à bonne distance de la côte et vient se briser sur la plage, et aussi le bruit, parce que ça fait un bruit terrible une vague qui court jusqu’à l’épuisement, souffle et rage, fracas, roulement, chacune ressemblant à une boursouflure puis à une faille qui se déplace à travers le bleu ou le vert bardé d’écume, à une tranchée. On a accès au ventre de la mer. On voit combien ça bouscule et rugit en dedans, combien ça brasse et fracasse. Un corps d’homme y serait irrésistiblement aspiré, emporté, chamboulé, avant d’être rejeté à demi-mort sur le sable.

Et ça court glisse comme sur une peau. On observe les petites langues levées par le vent puissant.
La ligne de rencontre entre ciel et mer est dure et précise, sans nuages.
Comme soulignée à la plume violette.

Quand nous étions jeunes, nous enfants de la côte, nous adorions les tempêtes. Elles soulevaient des vagues énormes qui à marée haute remplissaient les criques jusqu’à la goule, refoulant la marmaille estivante sur les bancs qui bordaient la corniche. Nous les espérions avec les orages d’août. Ces jours-là nous enfourchions nos bicyclettes pour gagner les rivages sauvages à l’écart du bourg,  réputés dangereux, on ne disait rien à personne, on y allait, on abandonnait nos engins à travers les genêts et on se jetait dans la bataille. Plusieurs heures. Inégalable ivresse à éprouver la force démente de l’eau,
corps broyé,
membres écartelés, chevelure mêlée de sable et de sel.

Ce matin, dans le silence de la maison, je revois les murs déferlants qui nous avalaient, j’entends les cris que nous poussions et que nul ne pouvait saisir dans le fracas monumental. Nous n’avions aucune peur ni aucune idée du danger. Parfois une vague plus vicieuse que les autres nous déportait vers la barrière noire des rochers. Nous sortions roués de coups, éraflés, ensanglantés. Nos mères nous demandaient où donc nous étions allés nous fourrer et nous répétions que ça n’était rien, ces bobos, rien du tout. De toute façon nous nous en moquions, le paysage et le vacarme étaient nôtres, l’océan nous possédait, nous ne désirions rien d’autre qu’appartenir à ce monde qui nous avait vus naître et qui nous poussait vers l’avant avec en germe la conscience de la phosphorescence et de l’extrême beauté. Ce matin l’océan me manque et je me soucie de l’avenir du monde.

Photographie : Leo Roomets -Unsplash

en mon for intérieur – jour #40

Un mot m’est apparu clairement il y a quelques jours, un mot qui m’a heurtée, presque anéantie même si je n’en ai pas compris tout de suite l’écho et l’importance. Et dans la scène où il a surgi, il était comme une blessure.
(ce fossé qu’il creuse en moi à présent qu’il m’habite et me hante, cette impression de rupture, cette dévastation qu’il engendre dans mon paysage et dans mon avenir) Continue reading →

en mon for intérieur – jour #25

J’ai décidé en ce vendredi particulier, jour #25 du confinement, de publier un texte achevé tout juste hier, en réponse à une proposition Ateliers de François Bon autour de Pierre Bergounioux — un atelier intitulé : temps référentiel & temps du récit.
Ou encore : « de comment rendre compte narrativement d’un morceau complexe du réel avec durée »

 

la blancheur

Un long moment elle a parcouru les endroits de sa vie récente à la recherche d’un événement cyclique, d’une circonstance, d’une simple scène qu’elle aurait observée ou à laquelle elle aurait participé et qui se serait répétée suffisamment de fois pour être saisie en écriture et restituer une sensation de temps écoulé, mais elle n’a pas trouvé. Depuis qu’elle vit par ses propres moyens, elle s’est appliquée à échapper aux traditions et aux obligations familiales. Pas de vacances dans la même maison à la mer ou à la campagne — pas de vacances du tout —, pas de lieux fétiches, pas tellement d’habitudes. Une nouvelle fois elle s’oriente vers l’enfance alors que les parents dictaient la marche à suivre et décidaient de la tournure des choses. Et dans ce monde où ils étaient tous nés, dans ce pays qui était le leur, les fêtes chrétiennes s’imposaient pareilles à des bornes immémoriales, précieuses car constituant la partition du temps et concourant à l’organisation de la société rurale, occasions d’inviter la famille, d’assister ensemble aux cérémonies et de partager un repas. Mais elle n’avait jamais aimé les messes, les banquets et tout ça. Une réaction envers sa mère qui elle au contraire se réjouissait de ces rassemblements, les entourait en rouge sur le calendrier et veillait à leur réussite. Ne lui restait plus qu’à se carrer dans sa solitude, garder ses distances tout en se demandant pourquoi il fallait être dérangé par autant de monde à la fois, faire semblant d’être content, bien se tenir quoi. Et de cet événement qui survenait au cœur d’avril et qui chamboulait les rythmes domestiques, elle se souvient à priori de peu de chose. Continue reading →

en mon for intérieur – jour #11

… ce manque encore qui revient…
ce manque qui va finir par gratter creuser le moral comme le filet d’eau acide lime le rocher… ce manque de contact avec les autres, avec la peau des autres, seul, avec le poudroiement de soleil dans la fenêtre ou la petite pluie ou le crachin qui a investi le dehors et brouillé le paysage, car depuis quelques jours les frontières connues sont balayées et le corps n’a plus d’expérience là où il s’enfonce dans la forêt, errant solitaire dans la verticalité des fûts et le fouillis du sous-bois avec les bêtes qui murmurent et le peu de lumière qui franchit la canopée, le présent vacille, le réel devient provisoire, corps isolé décalé éloigné dans le jeu des ombres et le débit fragile du temps, chacun dans sa case, dans son placard en train de téléphoner recherchant la consolation comme il peut, tous les autres corps hors d’atteinte

— je veux parler des autres corps vivants — Continue reading →

en mon for intérieur – jour #5

 

rien n’a changé au dehors, même rumeur de l’eau, même lumière qu’hier

je n’ai pas mis la radio ni la télé, je préfère lire, j’attrape sur la table La panthère des neiges de Sylvain Tesson (livre commencé il y a deux jours), en sa compagnie je me mets à l’affût, cherche la bête sur le flanc de la haute montagne, épie les reflets de pelage à travers les rocs, les canons argentés, les pentes en ruine, les versants gelés, je quête l’infini dans cet instant offert à la bousculade des pensées et qui pourtant sans cesse s’élargit et s’écoule pour constituer la matière de l’attente, soudain je crois la voir installée au cœur du paysage glacial, oui là-bas sur l’autre versant elle somnole à l’abri d’une terrasse de roche comme lovée sur sa propre chaleur, elle lève la tête, hume l’air froid, fille et reine souveraine en son immense territoire gelé, je voyage à 4500 m d’altitude et je sens le vent et l’odeur de silex, sa silhouette fauve et magnifique en repos dans mon champ de vision, je ne la lâche pas dans ma lunette d’observation, j’attends qu’elle se déploie et coule dans le décor, ondulante, majestueuse, apte à perpétuer sa lignée, sa silhouette finissant par se confondre dans ma mémoire pareille à une scène géante peuplée de vies animales, d’arbres touffus, de souffles et de murmures, aussi d’événements minuscules enfouis depuis le commencement qui ont forcément contribué à mon éveil
dans cette géographie grandeur nature je berce la bête fauve et solitaire dans mon rêve, elle devient le poème incarné
vieille de cinq millions d’années elle détient en son corps tous les visages

le sommeil de ma prochaine nuit bercera encore la vision d’elle nonchalante

un hiver personnages #4 | croquis

Cycle d’ateliers hiver 2019/2020 avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ».
Proposition 4 : « prendre le temps, dans la vie quotidienne, d’être attentif à cette pulsion qu’on a d’imaginer la vie de telles personnes inconnues ou anonymes qu’on croise, même le plus bref instant… On ne développe pas, on ébauche ces bulles de vie, on revient à l’observation. »
En savoir plus ici.

me souvenir de son nom

Je les croise en allant à la mairie ou à la poste. Je les vois furtivement, les surprends dans une posture ou une autre. En train de sortir de leur maison, de parler à quelqu’un ou simplement de marcher dans la rue en portant des paquets. D’eux je ne sais rien. Je ne sais que ce que l’un ou l’autre voisin a bien voulu me dire de ce qu’il savait lui-même, donc matériau récolté au hasard de petites conversations conduites ci et là. Je ne sais pas si c’est du réel ou du transformé. Je choisis de penser qu’il y a forcément du vrai dans ces bribes restituées, forcément quelque chose de ce que ces gens sont ou ont été. J’ajoute ces informations à mes observations et les rassemble dans un coin de cerveau. J’en dessine une sorte de tableau. Peu à peu ça devient une vaste histoire. Ça ressemble à une carte de géographie, sauf que ce ne sont pas des lieux qui y sont inscrits ou des routes qui y sont tracées, mais des événements, des notations (corporelles ou vestimentaires ou sentimentales), des  détails intimes, des paroles volées auxquels s’ajoutent — je m’en rends bien compte — des scènes imaginées. Continue reading →

un hiver personnages #1 | cap des tempêtes

Nouveau cycle d’ateliers avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ». Première proposition : « A nul moment je n’ai décrit votre visage. » inspirée par Edmond Jabès. Donc un travail d’éclatement, de fragments, où chaque piste mène vers le même visage, mais depuis une source ou une forme différente. En savoir plus ici.

 

Au commencement il n’y a pas de visage. Rien qu’un champ confus au voisinage d’un corps, un espace en désordre qui ne donne rien à reconnaître, qui ne veut pas, qui se refuse. Pas de rencontre possible. La main qui s’avance se heurte à un mur. Elle ne saurait dire si c’est froid ou brûlant, attirant ou repoussant, et elle ne peut s’approcher davantage pour savoir. Pas encore. Comme une noirceur, un chamboulement des distances, une sensation de substance biologique inconnu. Il faudra attendre, un autre jour bien plus tard, pour accéder aux choses véritables.

 

Et puis sur le pont d’un bateau, c’est un jour magnifique, un jour où le ciel vif fabrique du vent qui fabrique lui-même une forte houle qui soulève de l’écume dans une grande lumière. On a un peu le mal de mer mais ça ne compte pas. Les natures vont se dévoiler en ces instants où bondissent les dauphins, non pas la forme des pommettes, la couleur des yeux, les proportions du visage, la façon de hocher la tête pour mieux appréhender le profil de la côte lointaine, pas cela. Plutôt chez lui, ces failles de lumière dans les prunelles, ces déchirures héritées de son histoire perceptibles au frémissement des lèvres, cette tension des joues signifiant une attente, plus encore une espérance, toutes ces affaires profondes qui se trament dans l’ombre des détails — encore faut-il les déceler —, tout passe si vite, tout est soumis aux vigueurs du temps comme le ciel dont l’immensité étreint presque à faire mal alors qu’on navigue libres et ivres, un peu malades à cause de la houle, malades à cause de l’amour qui va venir peut-être à force de traquer les traits de ce visage, inconnu de soi encore, peut-être jamais familier.

 

− Tu y pensais à ce moment-là, n’est-ce pas ? Hein que tu y pensais ?À quoi ?
− À l’amour pardi.
− Je ne sais pas. Non pas vraiment. C’était si improbable.
− Oui mais si intense. Tu savais qu’il se passait quelque chose, tu ne peux pas dire le contraire.
− Oui sans doute. Mais la pensée de l’autre nous trompe, le visage de l’autre. Il prend l’apparence de l’ange et puis du diable. Il reste un étranger. Je pensais que c’était mieux qu’il reste un étranger.

 

Il dort encore. Un peu de lumière s’infiltre à travers les rideaux tirés, suffisamment pour voir son visage, celui qu’il a quand il dort, quand il rêve, échappe à lui-même. Je pense que c’est là son vrai visage. La peau est détendue, les traits adoucis. Je ne le reconnais pas.

 

Mais quel âge a-t-il ? — question idiote. Je ne parle pas du corps, je parle du visage. Quel âge a ce visage ? Combien d’heures de navigation, de nuits à la barre à contempler les étoiles, de déferlantes franchies, de calmes blancs, toutes les folies de la mer réunies en un seul et unique voyage. C’était couru d’avance, tout se fracasse à un moment ou à un autre. On y croyait pourtant, même si l’espoir était maigre et fragile, ses lèvres tremblaient, s’asséchaient dans l’intensité d’un possible baiser, le visage alors si proche du mien, confondu dans l’ombre de la chambre, le scintillement de l’œil, la vigueur du désir de vivre et en même temps d’en finir d’un seul coup, guillotine qui tranche la chair et les veines et les vertèbres, surtout que tout s’achève dans l’embrasement des sens qu’on en finisse une fois pour toutes. Mais pas encore. Ne pas toucher sinon tout va se briser.

 

cap des tempêtes – fragments de vie de mort – tout ça ne tient qu’à un fil – jouissance naissance fureur – qui es-tu ? – qui es-tu ? – ô visage endormi

 

Ce désir est un rêve sans doute. Tout comme cette nuit-là où il avait bu autant qu’un russe, il titubait, ses yeux lançaient des éclairs, il était entré dans un trou noir, il avait envie de faire mal, de se faire mal, il mâchonnait des mots durs. Alors le visage méconnaissable         décomposé         tordu          il voulait mourir en passant le cap Horn sur son bateau en bois, les mots émanant de sa bouche contusionnée comme s’il s’était battu, une destruction orchestrée, il se fichait de tout. J’ouvre les yeux, tends la main, il n’y a rien.

 

Photo by Aleks Dahlberg (Unsplash)

marcher regarder

marcher au voisinage de la rivière dans le fouillis des arbres

le matin est clair et doux aux corps qui se fraient un passage non sans mal à travers des fourrés de fragon piquant qui a pris ses aises tout en portant de l’attention aux pierres qui roulent, aux mousses qui glissent, au bruit de l’eau
le chemin n’est pas entretenu
humains absents, traces d’animaux sauvages

il y a des troncs en fouillis, quantité de bois mort, quelques murs éboulés à cause des pluies récentes, un pont depuis longtemps assailli par les crues, des ruines de bâtiments miniers (on dirait un monument précolombien déchu), et toujours le courant d’eau turquoise à nos côtés, et puis bientôt quitter les rives pour bifurquer vers la montagne par un raidillon étroit mal dégagé et fortement creusé par l’eau, longtemps ne pas savoir si c’est la bonne direction jusqu’à voir le ciel réapparaître au cœur du végétal, alors tout change vite, allée forestière au milieu de hauts pins, encore marcher jusqu’à atteindre les premiers domaines habités

 

 

Photographies :  françoise renaud, 30 novembre 2019

 

quand la terre appartenait à tous ses habitants

poursuivre ce journal de convalescence au rythme de la solitude, des événements de rien et des vents de printemps

27 mai
« Chacun allait où il voulait et y restait aussi longtemps qu’il voulait »… ainsi écrivait Stephan Zweig dans Le monde d’hier, souvenir d’un européen, c’était en 1942… aujourd’hui passeports certificats autorisations spéciales sont nécessaires pour circuler : rétrécissement de l’espace, disparition d’espèces animales et végétales, pollution généralisée, tout le monde veut aller partout, consomme du voyage — mais pour quoi faire  ? —, contribuant à la dégradation de l’eau, de l’air, des rivages, des milieux naturels, et pillant les ressources
tout cela t’effraie et tu veux définitivement porter ton attention sur ce qu’il est possible de faire au quotidien pour cesser de salir détruire, te fondre dans le décor avec humilité, devenir léger Continue reading →

vent dans les herbes

19 mai

première sortie en ville pour quelques fragments de lecture au musée… tu prends toutes les précautions qui s’imposent — corset bleu nuage et baskets —, bien sûr tu n’es pas seule, la ville te paraît calme et ordonnée, à la fois chargée de sens et perdue dans l’espace et le siècle… au bras d’une amie tu longes la muraille qui borde le boulevard Sarrail, tu es sensible aux lignes dessinées par les micocouliers de l’esplanade et aux silhouettes qui montent au loin les marches devant l’opéra moderne, c’est dimanche et la pluie n’est pas loin

21 mai

lire un peu et puis écrire
parfois chez toi lire quelques lignes peut déclencher l’écriture, Continue reading →

au cours de la marche

14 mai

aujourd’hui tu as ressenti la chaleur de l’air au cours de la marche (vingt minutes d’un bon pas équipée de ton corset bleu à nuages blancs) et tu as pu observer les flancs du sentier désormais envahis de renoncules, de graminées et d’ombelles de grande ciguë qui appellent vers le haut — impossible de ne pas admirer l’émergence végétale, la puissance surgissante du vert — oui la  saison a bel et bien commencé, et toujours la beauté du lieu inchangée

16 mai

méditer en guise de sieste
et puis reprendre ton bavardage solitaire avec l’écran scintillant qui te sert de page, endroit qui te convient pour le moment pour écrire Continue reading →

temps très changeant au mois de mai

8 mai

un jour à écouter la pluie tomber, à imaginer qu’elle abreuve les jardins et s’accumule dans les canaux de la terre pour l’été (qui sera chaud peut-être, personne ne sait), tu demeures presque privée de pensées, flottant dans cet après-midi froide et brumeuse, rien qu’à écouter la pluie

9 et 10 mai

le retour du soleil dynamise à nouveau l’espace, c’est ce que tu ressens en observant les poussières qui dansent  autour de toi, poussières qui semblent te relier aux mouvements et aux paysages perdus (du moins pour le moment), Continue reading →

peu à peu

29 avril

sortie du bloc opératoire, tu ressens de la confusion et du soulagement, et puis une certaine dose d’euphorie à retourner de nuit à la chambre 201 (encore inondée de soleil il y a quelques heures), euphorie qui d’ici l’aube se transforme en fatigue profonde, indice que ça recommence tout en bas suite à l’épreuve  — recommencer : commencer à nouveau, se lever pour la première fois, marcher, se laver menu comme si les compteurs étaient soudain retombés à zéro —

30 avril

tu rentres chez toi soutenue par deux hommes solides et gais, tu as du mal à supporter la lumière, la chatte grise t’a entendue venir (elle sait bien qu’il s’est passé quelque chose), d’ailleurs elle se montre sitôt que tu franchis le portail, tu lui parles, elle se frotte à ta jambe Continue reading →

dix jours en cage

26 avril
il faut imaginer une autre vie, un autre rythme, il le faut oui bien sûr, il faut entendre les réclamations du corps blessé corseté (une pensée pour Frida), rameuter la patience, trois mois ce n’est rien dans une existence, ah tout ce qu’on te dit (le plus souvent en connaissance de cause), d’autres passés par là avant toi, et tout cela te paraît raisonnable alors que sans cesse tu revois l’instant fatidique où ton œil a lâché la surveillance du pied en train de se poser sur le sol pour se tourner vers le seuil de la porte, sur le sac posé là, prêt à être saisi, tu n’y peux rien, ça revient comme une scène fatale, une obsession qui donne des haut-le-cœur à revoir ton pied tordu, déboîté, en perdition, et l’éclat de violence dans le dos — satanée obsession — Continue reading →