Posts by françoise renaud

Née en Bretagne, Françoise Renaud a rejoint le Languedoc pour étudier les sciences de la terre, puis a enseigné à Montpellier près d'une vingtaine d’années. En 1997, paraît son premier roman L’Enfant de ma mère (éditions HB) qui marque le début d’une vraie trajectoire littéraire. Ce qu’elle décrit : le paysage, les pulsations du monde, les sentiments des hommes. En filigrane, au fil de l'œuvre (une vingtaine d'ouvrages, romans, récits, beaux livres…), on ressent la présence silencieuse des personnages fondateurs — parents et aïeux —, la matière des pays et le souci de l’origine. Un long chemin parcouru au bénéfice d’une écriture simple et profonde, percutante. Aujourd'hui, elle se consacre à la littérature. L'écriture est devenu art de vivre.

carnets éparpillés

Dans ce moment de bascule où je me trouve, je range trie donne recycle fais du vide... ah ces nombreuses petites possessions finalement entassées en nos lieux de vie, en nos maisons. Du coup comme une envie de céder à la tentation du dépouillement, du "garder juste ce qui est nécessaire". Me revient en mémoire ce livre de Marie Rouanet. "Douze petits mois" que j'avais beaucoup aimé --un livre que j'ai eu dans ma bibliothèque et qui a disparu. Elle y parlait de cela. Et puis retrouvant une lettre ou contemplant de vieilles photos, le constat que tout part en lambeaux. Quoi sauver ? 
Bien sûr il y a les carnets. Ils sont nombreux ceux dans lesquels j'ai posé quelques mots, aphorismes, citations ou brèves descriptions. Ils sont de toutes espèces, souvent très beaux, simples traces d'éphémère.

Jamais de journal intime, ce genre de chose, du moins pas de souvenir. Plutôt des bribes inscrites au hasard des jours sur des supports disposés à portée, petits carnets offerts par l’un ou l’autre du genre adorables cadeaux. Parfois tentatives de commencer à cause du beau papier qui attire, à cause de la belle couverture en cuir ou incrustée de feuilles, pour vite s’alanguir, se retrouver écarté rangé oublié. J’en retrouve quelques-uns à droite à gauche, quelques mots à l’encre noire. Celui-ci, page 3. Paragraphe rayé d’un trait oblique, sans doute pour le supprimer. Je savais que les échanges pouvaient être violents et se solder par une rupture définitive. Aurions-nous le temps de nous accorder… ? Sur la page de gauche, un seul mot en petit et sans majuscule : père, suivi de trois points de suspension. Ce sera tout. Je le retourne, carnet à deux entrées. Un titre : Pays du sud. Et ça embarque… Il ne pleut jamais sur ce rivage. La terre blanche n’est rien qu’un étroit ruban. Des mots oubliés dans des carnets oubliés. Je me demande si je vais les jeter ou les faire brûler.

novembre 2022

menthe à l’eau

Texte issu d'atelier d'écriture Photofictions (Tiers Livre septembre 2022) et de mon dernier voyage dans mon pays de Bretagne où toujours viennent se mêler des images du passé et du présent.

en fait pas grand-chose dans l’image sinon la couleur de la table, le rouge Badoit, la menthe à l’eau | sinon la joie que tu ressentais à ce moment-là | presque rien dans l’image sinon la joie chez toi en toi, sinon l’histoire derrière le sourire le même sourire que tu as depuis toujours | toi et moi nées la même année habitant le même chemin du même bourg tout le temps de l’enfance | la soif qui t’a prise soudain en remontant du bord de la mer où nous venions d’enfouir nos pieds dans le sable si doux et dans la vague de la marée montante, l’envie de t’installer au petit bar à côté de l’ancien bureau de poste juste avant la boulangerie, précisément à cette table au milieu du trottoir | alors on s’y est installées et c’est comme ça que tu t’es retrouvée en face de moi | ton bavardage incessant | les bulles dans les verres, les traînées sur le jaune après le passage rapide de l’éponge, les ronds dessinés sur la table à cause de la condensation des bouteilles fraîches | tu parles tu parles ta voix si reconnaissable tout comme ton sourire il y a tant de choses à se raconter, par exemple ton départ le lendemain pour le Morbihan, la venue récente de ta sœur installée à Berlin, l’autre frère pour qui tu n’existes plus | cette joie en toi envers et contre tout, tu es tellement contente qu’on ait pu se voir, tu évoques la beauté des choses de la côte et la puissance des vagues tout en sirotant ta menthe à l’eau | dans ce sourire, le même que tu as depuis toujours, des traces de regrets, des sillons indéfinis, de la douleur liée aux nombreuses disparitions incompréhensions séparations, rien n’est oublié, tout compte s’empile cogne hante le sourire et creuse le visage ainsi qu’une eau de ruissellement en haut de la plage

FR – 16 septembre 22
Pas du tout prévu de sortir mon petit Lumix en ces instants-là. Je l’avais juste emporté dans ma poche pour prendre des images de mer, de rochers noirs, de flaques à marée basse, d’algues et de sable orangé, de bateaux, d’oiseaux mangeurs d’huîtres, puisqu'on avait prévu de descendre sur la plage de Montbeau après le déjeuner. Il existe de nombreuses photographies en noir et blanc prises en cet endroit dans les albums de famille tenus par ma mère. Elles datent des années 50 et 60, photos d'elle avec ma sœur avant ma naissance, de mon père aussi en maillot, de baignades avec mes cousins, de châteaux de sable. Je les regarde souvent. Je pensais encore à tout ça quand on a fait halte au café. Elle me parlait du lointain et du présent. Soudain j’ai vu les trois couleurs et j'ai eu le sentiment que tout était en place. Ne rien changer, ajuster le cadrage, cliquer deux fois de suite sur le bouton rien que dans l'idée des couleurs.

fond du jardin

L’année de ses douze ans peut-être, loin en arrière, sorte de niche au sortir de l’enfance. En fait il y a plusieurs instants de même nature dont elle pourrait s’emparer et fouiller. L’un avec la grand-tante, l’autre avec le frère, l’autre avec les chiens, tous assemblés en cette même heure, durée d’une visite en ce village où son père a été recueilli à la fin de la guerre. Le village se situe dans l’arrière-pays maritime fait de bocage, champs de pommiers et prés riches en herbe pour les gros animaux. Le père reconnaissant souhaite entretenir le lien avec ceux qui lui avaient proposé leur chambre à patates pour gîte et l’avaient nourri en des circonstances difficiles. Sans doute veut-il aussi donner à voir ses enfants, fille et garçon, qui grandissent si bien. De beaux enfants en somme.  

C’est en hiver, le jardin semble mort, les bâtiments de la ferme tassés et bien alignés le long du chemin. Elle aime les reconnaître dans l’instant où la voiture dépasse l’étang, bifurque à droite et se range sur le terre-plein. Tout de suite les chiens alertés se précipitent, leur lèchent les mains sitôt qu’ils descendent. Les enfants n’ont que faire des adultes qui échangent des nouvelles un moment au jardin puis s’installent dans la cuisine pour partager une cerise à l’eau-de-vie ou un blanc sec — elle a déjà évoqué ces conversations autour de la table au bois noir griffé par l’usage et a déjà décrit les objets posés sur le buffet devant le miroir déformant. Venez donc par ici, je vais vous donner un gâteau. La tante qui vivra bien au-delà des cent ans, a la voix bourrue. Gentille. Sa face grimace, lèvres fendillées, poils au menton. Franchement elle n’aime pas trop l’embrasser, cette tante-là, elle n’aime pas l’odeur de son sarrau pas lavé. Mais ce regard affûté qu’elle a, comme l’œil noir d’une poule qui secoue la tête d’un bord sur l’autre. Mais cette pogne aussi qu’elle a, solide et intraitable pareille à un vérin de pressoir. Mais oui vous pouvez en prendre deux. Allez mes petits ! Un dans la bouche, un dans la poche. Ils se servent et repartent en courant vers le fond du jardin avec les chiens. Là, un drôle d’appentis entouré de broussailles. Porte déglinguée qui ne tient qu’avec un pauvre crochet. Curieux qu’ils ne l’aient jamais remarqué. Ils entrent, la porte se referme brusquement derrière eux à cause d’une rafale de vent, c’est sombre et sale et encombré. Dehors les chiens gémissent. Elle retient le bras de son frère. On ne devrait pas, on va se faire gronder. Pourtant elle ouvre grand les yeux, s’accroupit, il y a des craquements de planches et de tôle, pas de fenêtres sinon un trou dans le mur du fond, il fait froid, elle pose les mains sur les formes autour d’elle pour essayer de les reconnaître, cageots, meubles remisés, toiles d’araignée, vieux sacs de jute, elle ne sait plus où est son frère, ça sent le vieux, la fumée, le cafard, la pomme pourrie, le légume fermenté, toute la pénombre chargée d’histoires effrayantes. Un des chiens aboie dehors. Elle voudrait savoir pourquoi, elle voudrait les rejoindre. Hiver. Une forme a bougé dans le recoin contre le mur. Elle recule, porte la main vers sa poche où elle a rangé le biscuit.

attente à son comble

corps comme vidé piétiné massacré

ce soleil

cet air sec qui harasse et brûle l’herbe et la peau des plantes

et ça n’en finit pas, on nous l’avait prédit, c’est arrivé, ça se passe depuis des jours, combien de jours confinés dans l’ombre des maisons sitôt que l’astre a dépassé la cime des arbres et la crête des versants, terrés comme si dehors il y avait la guerre, plus de frais au matin pour reprendre ses esprits, la marche à petits pas serrés sous un chapeau de paille pour aller voir ce qui se passe au fond du jardin, plus grand chose sinon le dessèchement programmé des plants de légumes qui par décret n’ont plus l’autorisation d’être arrosés, assister à la mort lente, assister à la fin, je ne peux m’empêcher de penser à l’ami Jean-Luc parti il y a quelques mois qui aurait trouvé sens en cet événement et aurait dit les mots qu’il fallait, apaisants détachés, il aurait dit : voilà la terre qui se venge, les hommes ont oublié qu’elle était leur berceau, leur havre, leur bien, leur ressource, leur capacité au bonheur, il aurait parlé de la conscience qu’on a ou qu’on n’a pas du présent, des diamants qu’on retient dans la paume de la main et qu’on s’apprête à jeter dans la fournaise

maintenant corps brisé et dedans l’âme éclatée — de quelle façon continuer ?

ce soleil

les façades brûlantes, l’odeur des incendies qui se propagent vers l’est, résine et kérosène brûlé rappelant les odeurs de tarmac africain, on rêve d’Islande, d’un tapis de mousses sur un vieux mur de pierre, on écoute les prévisions, on épie le ciel et les ombres et le vent

on attend, c’est pour ce soir ou pour demain

confidence

Vous livrer ici un fragment de mon travail en chantier. Une sorte de dialogue sans mots entre guillemets, mais dialogue quand même.

Alors que Waralin le survivant et Riks le jeune fomentent un projet important pour l’avenir des clans, l’enfant Doria les surprend et les observe.

L’enfant Doria — fille de Mermel — a franchi les remparts, elle cherche des petites choses à enfiler pour faire des colliers, elle pense que sur le talus là-bas en marchant vers la forêt la neige sera moins épaisse et qu’elle y trouvera des graines enfouies, elle avance et soudain elle les voit, elle les reconnaît tout de suite même s’ils sont loin, Waralin le survivant et le jeune Riks, et comme elle a enfreint la règle imposée aux enfants de ne pas quitter seuls le camp, elle se cache, les observe, observe la silhouette de Waralin installée dans le traîneau — d’habitude si tassée renfrognée, contrainte par l’infirmité — qui s’agite, danse des mains et des bras en même temps que le torse participe aux courants de l’air et que les épaules se tournent comme pour indiquer une direction, elle se dit que s’il bouge de cette façon désordonnée c’est qu’il est en train de parler et c’est forcément qu’il a quelque chose d’important à dire pour déployer les bras, les mettre en branle à ce point, elle le sait, elle le comprend, elle ne l’a jamais vu dans cet état ou alors en transe lorsqu’il racontait sa chute à flanc de glacier alors que tous étaient réunis dans la grande hutte en rondins de bouleau — elle n’a pas oublié le bleu cinglant presque surnaturel de ses yeux —, donc Waralin a quelque chose d’important à dire à Riks et ça concerne la survie et l’avenir des tribus, la possibilité d’un nouveau printemps avec la floraison des épineux, la prolifération des lapins et le retour des grands mammifères, elle imagine tout cela, le suce comme un petit fruit de prunelier, Riks plus jeune que Waralin est dressé de toute sa hauteur près du traîneau, il a l’air d’un géant mais ce qui frappe l’enfant Doria c’est le fait qu’il soit légèrement penché vers l’avant, et aussi son extrême immobilité, on dirait qu’il est entièrement concentré sur le visage de Waralin et qu’il se laisse uniquement toucher par l’air brassé par les mains — une sorte d’inversion des rôles dans ce moment de conversation, indice supplémentaire pour penser que les mots prononcés sont importants et de l’ordre de la confidence —, elle s’est rapprochée de la scène pour en être sûre, c’est alors que Riks prend les mains de Waralin dans les siennes, son visage paraît changé, un long moment ils se regardent comme partageant un même projet, un rêve de voyage, une pensée audacieuse et clandestine avec le temps qui s’accroche aux brumes et l’oiseau noir qui décrit des cercles au-dessus de leurs têtes et lance des cris scandant leur pacte, entre eux il se trame quelque chose, maintenant elle en est tout à fait sûre, ils échangent encore des mots en se tenant par le coude — des mots qu’elle n’entend pas — et tandis qu’ils lèvent d’un même mouvement leurs visages vers le ciel, l’enfant Doria quitte sa cachette et se met à courir comme une folle en direction des remparts. 

glaner au jardin

glaner

non pas des graines ou des herbes à manger, non pas des légumes ronds et mûrs à caresser, des feuilles dentelées ou barbues ou lisses ou recroquevillées à mêler avec de l’oignon et de l’ail dans un saladier, non pas des fleurs à mettre en vase ou à poser en décor sur la table, non pas des envies de mordre, des souvenirs d’une année précédente ou de l’enfance, des parfums inconnus, des mots dérobés dans le cours de l’air à transformer, des idées à décortiquer, non

glaner des images, de simples images en visitant cet espace naturel chaque jour modifié de façon imperceptible

glaner en empruntant l’allée qui conduit de la maison à la serre où profitent les semis — tomates à conserver l’hiver prochain, tomates vertes veinées, basilic à hampes bleues, capucines, courges de Nice –, regarder d’un bord et de l’autre, observer les changements insoupçonnables, examiner les dégâts du vent ou les bienfaits de la dernière averse, rechercher la pulsation du temps dans ce vent qui s’enfile à certaines heures dans la petite vallée

glaner des images à chaque pas comme on raconte une histoire, comme on entre dans un rêve pour le décrire, comme on récolte des éclats de temps et des brisures de lumière

Photographies FR, avril 2022

instant brûlant

Jean-Philippe Toussaint vient de faire paraître, chez Minuit, un livre bref constitué de neuf blocs indépendants, neuf paragraphes d’une page à trois pages, chacun s’appuyant sur le même incipit, qui fait aussi le titre du livre : « Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier… ». Et dans cette inspiration, j’ai recherché Richarme, j’ai emprunté à nouveau le seuil de son atelier au mas Psalmodie, celui que j’ai franchi de nombreuses fois lorsque je travaillais sur sa biographie poétique Au-delà du blanc (CLC éditions, 2010). J’ai essayé de retrouver l’atmosphère, les gestes, les fenêtres et la chaleur dehors, et puis les outils, l’œuvre en cours…

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle grimpe l’escalier qui conduit à son atelier. Une fois les affaires quotidiennes expédiées, elle peut penser à la peinture et elle se hisse en se tenant au métal de la rampe. Son corps est lourd, âgé déjà. Nous sommes en été 1980 en Languedoc. Elle monte lentement comme si elle avançait vers son destin. Elle interrompt parfois le pas, prend une respiration. La canicule fait craquer l’oliveraie autour de la maison et attise les lavandes. Elle aime ce mas, ce lieu, et elle y travaillera tant qu’elle pourra monter l’escalier, tant qu’elle pourra rester debout devant le chevalet orienté à la lumière du nord. Si elle pensait à quelque chose d’autre qu’à la peinture, ce serait à ses filles qui s’inquiètent souvent pour elle.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle atteint la porte de l’atelier au bout du couloir en ces heures chaudes où tout s’immobilise. Elle connait bien la brûlure des étés dans le Midi. Elle a quitté Paris en 1937 et depuis elle y vit. C’est une de ces journées ardentes qui attaquent la moelle au fond de l’os et extirpe du ventre la violence des couleurs. Elle pense à sa toile en cours installée sur le chevalet. Elle la visualise, remue mille questionnements à propos du dessin et des passages d’une teinte à l’autre. Elle n’est jamais satisfaite, toujours à la recherche de nouveaux équilibres, pourtant elle croit dur comme fer en ce qu’elle fait même si rien n’est directement  mesurable des avantages récoltés à accomplir ce genre de tâche et elle est capable de travailler des heures jusqu’à l’épuisement. Au stade où elle en est arrivée et à ce moment-là de la partie, elle ne pense plus au commencement des choses. Seulement au jour en train de passer, à la toile qui l’attend, au sentiment en train de l’habiter. Tout paraît maillé dans cet instant où elle est au bord de pousser la porte et d’entrer : grain de la toile, grain de la peau, souffle, rythme, couleur. Et puis elle le sait, elle finira par trouver le chemin qui convient au projet qu’elle nourrit. Main posée sur la poignée, elle ressent l’atelier qui respire dans son obscurité. Les volets des fenêtres sont fermés pour garder un peu de fraîcheur jusqu’au soir. Elle ne les ouvre jamais côté sud, préfère la lumière du nord. De toute façon elle craint la poussière qui pourrait se mêler à la pâte et en gâter la finesse. Ou alors les insectes, on ne sait jamais. Le mas est aux abords de la ville, autant dire en pleine campagne en ces temps-là, il n’y avait pas de lotissements ni d’immeubles. Elle perçoit la chaleur qui règne puissante sur le jardin, elle entend des oiseaux ou des chats qui se battent mais elle n’y prête pas d’attention particulière. Elle est heureuse dans cette partie préservée de la maison, pas question de la déranger, une chose que tout le monde sait. Aujourd’hui elle ne souffre pas. La toile est une étendue à explorer, un territoire vierge, un pré à traverser.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle pousse la porte de l’atelier, franchit le seuil, oublie tout de sa vie ordinaire, oublie son histoire depuis la Chine où elle est née en 1904, la Savoie où elle a grandi et passé son adolescence, les ateliers à Paris pour apprendre l’Huile, plus tard cette installation à Montpellier pour suivre son mari qu’elle a vécue comme un exil. L’atelier est devenu son nid, son antre, sa barque, sa tour d’ivoire, son modeste ermitage. Nul ne s’y risque. Et nul ne saurait préciser quand elle a commencé de vivre comme ça, avec la marche du soleil et le cycle des saisons et la peinture au ventre. Elle entre, bientôt va s’installer devant le chevalet. À portée de main : outils à dessiner et à peindre, couleurs, palettes, cartons pour mélanger les couleurs et chercher des accords, toutes sortes de papiers, carnets, cahiers, bouquets de fleurs séchées, objets en poterie utiles pour la composition des natures mortes. Elle remue ses doigts comme pour les assouplir, concentre son esprit. Quelque chose d’important qu’elle s’est mise à faire dès sa jeunesse sans savoir ni pourquoi ni comment, quelque chose proche de la faim, d’une faim infiltrée dans sa poitrine depuis la nuit des temps capable de stimuler son désir de respirer, capable de modifier sa manière d’avancer de marcher de penser. Non pas une simple faim suscitée par les muscles et les organes en manque de nourriture, non. Une terrible faim capable de débusquer jusqu’aux reflets cachés dans les cellules, aux plis des chromosomes, une faim d’entrailles qui dépasse l’entendement et qui l’aurait probablement effrayée si elle en avait pris la mesure quand elle avait choisi cette voie. Pas le choix, un jour vient où l’on meurt de toute façon.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle pousse la porte de l’atelier, s’installe au silence du monde, étudie les violines et les orangés, bataille avec les verts trop crus, quête l’harmonie entre le chaud et le froid. Chaque jour elle affûte ses armes et s’affronte à elle-même. Parfois elle est au bord de saisir certains secrets. Alors le temps devient pareil à celui de la prière. Le temps s’échappe. Le temps s’échappe entre jubilation et solitude.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle entre dans l’atelier, où elle veut oublier le temps, ou plutôt se glisser à l’intérieur de lui pour se battre un jour encore avec les formes et les couleurs de lac et de ciel. Elle aime les lacs et les ciels et la grande mer où elle nage avec délectation. Elle ira jusqu’au bout. Elle tiendra même si chaque toile lui réclame des semaines de lutte avant de se laisser conquérir, même si elle joue des coudes pour se faire une place parmi les hommes du monde de la peinture. Elle s’acharne. De tout son être elle s’acharne. Tout à l’heure elle allumera une cigarette et chantonnera en descendant l’escalier, ce sera vers les cinq heures. Rien qu’à entendre la façon qu’elle aura de descendre et de chanter, ses filles penseront : Tiens, maman est contente de son travail aujourd’hui. Pour le moment elle est seule, inaccessible, et elle peint — sa manière à elle d’habiller l’absence, d’échapper à l’oubli.

Illustration : Orage à Valmont, Richarme, 1984 (huile sur toile 81 x 100)

visiter le site Richarme ici

landes à l’ouest

Les virées sur mes terres d’enfance me laissent une impression d’irréel, d’impermanence, de merveilleux. Peut-être qu’il s’installe en ces errances adorées une conjugaison savante du moment présent et de souvenirs, certains estompés, d’autres vivaces, d’autres encore digérés fixés en mémoire comme lichens incrustés dans le dur du rocher. Grains fréquents | rafales à vous coucher par terre | instants de grâce | rumeurs de tempêtes la nuit | lumières diffuses | grisaille et puis du bleu | toujours l’île, au loin | tout cela assorti au paysage dont je connais chaque détail, constituant une histoire nouvelle et reconstituant à chaque pas l’espace de mon grandissement en ce pays de mer.

Photographies F Renaud, mars 2022

L’occasion de vous conduire vers ce montage vidéo que j’ai réalisé il y a quelques mois autour d’un arbre disparu, un arbre que j’ai bien connu…

étreindre

journée du 25 janvier

Quoi tenter d’étreindre ce matin en ces heures de gel encore.

Ciel pâle alors qu’en arrière du versant il y a davantage de couleur. Puis elle vient la couleur et remplit la vallée. Dans la timidité de l’hiver. Une gamme de jaune ocré mêlé de blanc et de beige rosé. Irruption brusque du soleil à dépasser le versant. Et cette longue trace blanche de l’avion qui amorce sa descente vers la plaine et la mer là-bas toute plate.

Elles deux caquètent se précipitent l’une contre l’autre. En attente de grain ou d’herbe. Elles gloussent parlent vraiment quand je passe. Je leur parle aussi. Elles me suivent observent chaque mouvement de ma silhouette. Demeurent vigilantes à ma voix. Elles ne connaissent que cela entre tanière double haie de framboisiers et ganivelles fabriquées avec du bois de rivière. Le rythme de leur attente. La pulsation chuchotée de leurs petits cœurs sous les plumes. Et puis cette flambée joyeuse en battements d’ailes effrénés quand j’entre avec de la pitance à distribuer.

Scintillements du jour. Soleil au maximum du possible en cette saison. S’incline sur ma lecture.

Il n’y a pas de récit, pas d’événement notable. Parfois simplement un sursaut dans la poitrine qui raconte la vie simple ici et maintenant.

Je cherche la couleur au jardin mais il n’y a presque pas. Tas de végétaux qui sèchent et se décomposent chaque jour un peu plus. Les tiges de glaïeul encore dressées sont devenues rousses. Écoulement permanent de l’eau. La rive n’est qu’enchevêtrement de bois délavés branches brindilles touffes d’herbe gelées bouts de clôture charriés par d’anciennes inondations puis chahutés rochers pris dans la masse végétale. Un peu plus haut, une petite plage aux cailloux lisses comme triés par le courant. Gris foncé gris clair et blanc.

Chatte tapie dans une jardinière. Elle croit que personne ne la voit. Elle affûte son espionnage. Chaque traque est un commencement. Chaque saut, une ligne dessinée dans l’espace, un franchissement.

La courge coupée en deux offre sa chair sur la table de cuisine. Graines humides attachées les unes aux autres qui seront mises à sécher. Y tailler des quartiers. Peler la peau. Dans ce geste prêter attention à la trajectoire du couteau qui détache l’écorce de la matière consommable. La courbe tracée dedans. La force qu’il faut pour faire avancer le couteau. Contenus comme inscrits dans l’orangé de la chair le goût le velouté le parfum de la soupe.

De quoi s’emparer à présent que le vent est rentré, vent du nord frigorifiant soufflant par les collines les berges les ruelles.

Le feu danse salvateur. Tourbillons flammes élans dans le désordre bois sombre braises. J’offre mon corps au feu après le froid comme s’il s’agissait d’un soleil comme au premier jour de la vie. Je profite de la peau qui se réchauffe en fourmillements un peu douloureux. Cède à l’attraction de la contemplation du brasier qui active souvenirs agonies séparations dans l’avancée irréductible des secondes qui nous pousse hors du champ.

regarder, regarder encore, saisir des choses imperceptibles et essentielles
ensuite trouver le chemin de l'écriture

et non il n'a pas neigé mais c'est un peu ce sentiment de blancheur et de silence que j'ai recherché 
et puis user seulement de phrases courtes et simples, 
sans virgules... 
juste des points classiques...

Photographies : FR, au jardin en hiver 2018

passage

sentir que l’espace temporel d’un premier jour de l’an à un autre se fait de plus en plus réduit, alors tenter d’en étirer les coins, de repousser les bords du cadre, de vider les greniers et les buanderies pour faire de la place sans oublier de s’attaquer aux portes et aux fenêtres, repousser les rideaux pour qu’elles accueillent davantage de lumière et davantage d’air venu d’en-haut et aussi des vents qui ont circulé longtemps par-dessus la mer, parfois plusieurs nuits d’affilée, et même que ces vents ont fait le tour de la terre, longé des épines neigeuses et des remparts de lave, ronger les falaises et pousser les flots à avaler le sable des plages et à lisser les milliards de galets blancs gris bruns scintillants qui composent le lit des rivages et les cœurs de rivière de notre petite planète qu’il nous faut choyer autant qu’un jardin de campagne, et avant que le temps ne se rétrécisse encore un peu plus, je tâcherai de rejoindre d’ici l’an suivant la belle renarde rouge que j’ai rencontrée ces derniers mois

elle m’a dit « Je suis la mère de toutes les créatures de la lande, je suis la renarde rouge avec des prunelles qui muent du bleu gris à l’ambre doux quand le ciel change, sensibles à toutes les sortes de mouvement. Je suis une fervente et je ne lâche jamais prise. »

il me faut poursuivre avec elle ce récit que j’ai intitulé et les rivages et les îles

et je renouerai autant que je peux avec mes guerriers du grand nord, le roi Olaf de la race des géants, Waralin le survivant, Riks, Mermel et Ernst remplis d’une détermination sauvage pour prendre d’assaut une falaise sans fin, tout un programme

tous ont besoin de moi, enfin je crois, et peut-être que je vous réjouirai avec quelques belles lectures, en tout cas vous aurez toute mon attention et mon amitié

revues d’automne

Un grand vide depuis mars 2020 en matière de publications. Tout stoppé net. En dépit du temps disponible, l’écriture était devenue plus incertaine, difficile. J’avais l’impression d’avancer dans une brume persistante, sans envies, sans rien à saisir dans le creux de la main. Un temps sans doute nécessaire, un temps de macération. Un mot qui me ramène vers les tourbières, ces espaces où l’eau paraît stagner, se taire. C’est simplement qu’elle y circule beaucoup moins vite que dans les ruisseaux ou rivières, pourtant la vie est là, précieuse sous des formes microscopiques ou fuyantes. Tout pareil, l’écriture était là, en attente. Des revues, elles aussi somnolentes et inquiètes, se sont finalement emparées de cette suspension singulière pour proposer des sujets — L’imprévisible pour la revue Étoiles d’Encre / Demain pour La Piscine –, des sujets capables de racler encore le fond et de faire remonter les bulles du marécage vers la surface, vers la lumière. Je les ai bénis et des textes sont venus. Aujourd’hui ils paraissent et ça fait tellement de bien…

Bondir hors du trou, récit, hors-série Demain, revue graphique et littéraire La Piscine, novembre 2021

Carnet bleu, nouvelle, « L’imprévisible », revue Étoiles d’Encre, éditions Chèvre Feuille Étoilée #83/84, octobre 2021

Fauteuil cabriolet et Gomme dans « Dans l’ordre des choses -107 récits avec objet », atelier proposé par François Bon, éditions Tiers Livre, octobre 2021

épisode d’octobre

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est P1130996-824x464.jpg.

Les « épisodes cévenols » font partie de ma vie depuis que je vis dans la vallée de la Vis, au contact de la plaine languedocienne. Les nuages remontés de la Méditerranée viennent se répandre sur les piémonts en automne, ce qui les rend magnifiques, fougueux en végétal, à l’opposé des garrigues de l’autre côté de la Séranne. En contrepartie il faut traverser ces zones incertaines de jour de nuit avec flots drus de pluie se déversant sans discontinuer sur les petites vallées, les engorgeant, saturant la terre des jardins suspendus, bousculant ravageant les berges, refaçonnant le paysage, nous percutant jusqu’à installer dans le ventre une légère douleur, jusqu’à insuffler au cœur une sorte d’humilité face au monde vivant hurlant tout-puissant, hors de contrôle. Et on ne sait rien du temps que ça va prendre pour qu’une vie plus normale revienne.

Les heures de nuit sont les plus difficiles — du moins pour moi. Le mugissement de l’eau domine la plainte des arbres et il n’y a plus de ciel plus d’étoiles pour atténuer l’inquiétude. Le corps ne peut reposer dans le lit. Il est attentif à tous les bruits, rumeurs, rafales de vent, fouetté des averses sur la vitre. En même temps cette sensation unique de participer à une expérience de voyage, traversée d’une île exotique ou d’une région inexplorée qui met en péril et bouleverse toute certitude –même celle d’être vivant.

Ensuite tout est lavé changé. Plus de poussières d’été, fleurs d’arrière-saison ébouriffées. J’aime les saisir ainsi, frimousses froissées contre palettes de feuilles tombées fauve or mauve et vert grillé.

Photos et vidéo, Françoise Renaud, 30 oct 2021

étoiles

du grec ancien ἀστήρ / astḗr, « étoile »

aster, plante vivace de la famille des astéracées qui explose en fleurs après l’été, se développe en belles touffes et parfois en hauteur, appelée aussi « marguerite d’automne »

voici ceux plantés en mon jardin il y a quelques années. Je les aime, ces plantes simples, fournies et colorées, délicieuses à regarder, vastes bouquets épanouis alors que les arbres perdent leurs premières feuilles… Leurs jolies têtes un peu mal coiffées sont autant de points vibrants contre la lumière déclinante. Généreuses et tenaces, elles annoncent le passage vers l’autre saison, celle des nuits longues et des soleils obliques, des pluies et des grisailles, celle où la maison devient le siège du feu devant lequel on s’installe pour lire écrire penser manger… mais pas encore le temps venu pour cela… d’abord goûter à cette palette bleu mauve violette, caresser leurs corolles d’un léger mouvement de la main.

Tu cherches l’amour dans ses yeux

Une proposition d'atelier m'a reconduite vers cette enfant née six ans avant moi, qui est donc ma sœur et que je n'ai que peu connue... peut-être là les prémices de ce texte-récit-roman que je veux lui consacrer depuis longtemps...

Tu es seule, assise par terre dans le jardin. Tu sembles manipuler un petit objet. Tes doigts sont un peu courts, maladroits, tu ne parviens pas à faire ce que tu voudrais mais tu ne t’énerves pas. Tu caresses l’objet, tu le lèches, tu le suces. Le temps n’existe pas pour toi en cet instant. Un monde familier t’entoure dans lequel tu as tes repères. Quand tu veux te redresser, tu pousses un cri rauque. Peut-être qu’on se demande où tu t’es cachée, alors ton cri rassure.

Tu as quelques jouets bien à toi, une espèce de poussette pour promener tes deux poupées. De récupération certainement. L’armature est rouillée par endroits et le tissu déchiré mais tes poupées sont contentes. Et tu vas ainsi avec ta poussette et tu sillonnes les allées du jardin. Tu leur montres les arbres et les herbes en émettant des sons joyeux qui ressemblent à des mots.

Tu n’as pas encore de vocabulaire et tu as du mal dans la prononciation de certaines syllabes. Tu comprends certainement tous les mots qu’on t’adresse mais toi tu ne peux pas les prononcer. Dans ton regard cette impuissance que tu reconnais et ressens comme part de toi, cette tristesse infinie.

Tu es prisonnière de ton corps incomplet, ou plutôt déformé, hors normes à cause d’une malformation congénitale — une chose qu’on n’a pas envisagée tout de suite. À un moment donné de ton développement, tu sais que tu es différente des autres et tu en souffres. Tu vois les enfants qui s’amusent et participent à la joie du groupe. Tu te sens seule dans ta peau trop blanche et tes yeux trop plissés. Tu te réfugies dans les parages de ta mère qui veille beaucoup sur toi.

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carnet de 7 ou 8 jours

Annie Spratt (image libre unplash)
D'après l'inépuisable journal de Kafka : "sept ou huit épiphanies prises pragmatiquement, sans triche, à la vie quotidienne, mais en prenant chaque fois l’image un jour différent, donc dans des configurations totalement différentes du tri mémoriel selon qu’on passe de la profusion (votre journée d’hier) à l’effacement (progressif, ou relatif) d’il y a sept jours..."

25 juillet – On est dimanche. Je passe et repasse le corps en plastique de ma tondeuse dans l’herbe qui a besoin d’être coupée. Je peux voir l’effet direct de chacun de mes gestes grâce aux rayures dessinées à travers l’herbe. La tâche avance. Je glisse au long des bordures de plantes où il y a des cailloux et puis ça se met à renâcler, le vrombissement du moteur se modifie sensiblement. Quelque chose ne va plus. Une chose est sûre : le bruit n’est plus le même. J’éteins, redémarre, rien à faire, la tondeuse ne fait plus son travail. Je suis profondément agacée d’autant qu’elle a été achetée récemment (85 € fichus en l’air).

24 juillet – Matinée fraîche, heureux contraste avec les jours brûlants d’avant. C’était annoncé. La fenêtre ouverte délivre un air doux qui caresse mes jambes repliées. Je reste allongée sur le lit et tente d’écrire une histoire de paysage.

23 juillet – Un vendredi je crois. J’épluche des courgettes ramassées au jardin tôt le matin. J’utilise un épluche-légumes (en plastique vert anis, hideux mais efficace). Les lambeaux de peau s’accumulent sur le bord de l’évier. Je les regarde, constate qu’ils sont méconnaissables une fois détachés de la chair du légume, rien que des lamelles privées de consistance et en même temps d’identité. Je les rassemble d’un geste rapide, les dépose dans la poubelle destinée à mes poulettes (toutes les trois adorent les épluchures). Ensuite je m’occupe de l’ail et cisèle de la menthe dans un bol japonais. Odeur intense et délicieuse. La couleur des feuilles de menthe s’assortit parfaitement au bleu céladon de la poterie.

22 juillet – Elle est en retard, la table est réservée sous les arbres et le soleil est en train de basculer derrière les Falguières. Presque pas de vent. On attend la nuit, il a fait si chaud. Je commande un verre de vin blanc et je l’attends.

21 juillet – Salle d’attente de l’ostéo — j’y vais toujours le mercredi. J’ai besoin de ses mains qui réparent mon dos blessé. Tellement besoin. Je pense à ses mains tout en lisant Leçon de choses que j’ai pris avec moi tandis que les autres regardent leurs téléphones. Je visualise la fracture de ma vertèbre, me souviens de l’accident et de toutes ces semaines à attendre qu’elle se consolide. Quand j’y pense, le corset oppresse encore ma cage thoracique mais les mains de L. me délivrent du mal et du doute. Je pense fort à ses mains en lisant : « Morceaux par morceaux, pans par pans, la cloison, les couches de papiers aux couleurs fanées choisis et posés par les anciens occupants. » Ainsi en est-il des événements qui touchent le corps vibrant, se superposent, s’y inscrivent en traces, lignes de suture, cicatrices. Plus tard dans la journée, j’entreprends une recherche sur les outils utilisés par les carriers et les tailleurs de pierre. Leurs mains larges et puissantes seraient certainement parfaites pour apporter des soins à nos squelettes meurtris.

Mardi 20 juillet – Qu’ai-je bien pu faire mardi dernier ? Aucun souvenir marquant. Rien qu’un jour dans la foule des jours déjà trop éloignés dans le temps et dans la mémoire. Je jette un œil dans mon agenda. Ah oui, la venue de S. pour le ménage de la maison. S. est la remplaçante de F. partie en vacances. Elle est en avance, jolie dans sa robe floue, blonde, tellement gentille. Je repousse les volets de la pièce où elle travaille et referme une fois qu’elle a terminé. L’obscurité est nécessaire, trop grande chaleur dans le Sud. Je lui fais un thé vert parfumé qui s’appelle « La demoiselle du Mekong » — c’est écrit sur l’emballage. Elle m’a dit qu’elle aimait le thé vert.

Lundi 19 juillet – Coup de fil vers 11h (j’ai bien noté que c’était le 19) : « Notre amie L. sera hospitalisée cet après-midi. ». Aïe. « Pour une exploration des artères à la recherche d’épaississements, rétrécissements qui pourraient expliquer l’essoufflement. La pauvre n’a pas de chance, elle cumule les problèmes depuis deux ans. » Sa gaieté coutumière morcelée. La pensée d’elle me poursuit toute la journée – la pensée de la disparition progressive des corps amis, définitive.

18 juillet – Un autre dimanche trop loin. Je ne sais plus grand chose sinon que j’ai recherché Leçon de choses de Claude Simon dans les rayons de ma bibliothèque et que je l’ai déposé sur mon bureau.

peuple des fleurs

Je me demande parfois si je fréquente le même monde que celui qu’on donne à voir à la télévision. Quand je sors de chez moi à la nuit tombée, c’est un chambardement d’étoiles qui emplit la voûte et la route est noire, progressant le long de la petite rivière qui coule de façon permanente dans son lit de cailloux. Lit du ciel, lit de l’eau. Le bruit de mes pas dans le gravier prend une allure démesurée. Tous les bruits sont plus sensibles qu’ailleurs à cette heure, sous les tuiles, dans les charpentes, les planchers. À cause du silence. Entre veille et sommeil je les perçois. Il faut que j’apprenne à décrire tout cela pour mieux le distinguer encore, qu’il s’agisse des bruits, des rumeurs dans la nuit, des couleurs, des herbes et des fleurs dans le jour.

Ici on se sent seul au monde et on peut vivre heureux. Toujours ce quelque chose de grisant dans les cimes des grands arbres immobiles qui s’efforcent à chaque seconde et de toutes leurs forces d’atteindre la lumière.

Les fleurs ne se posent pas de question. Elles ameutent leur peuple par vagues successives dans le même ordre, parfois en léger décalage avec la saison d’été précédente et en fonction des nouvelles plantations, presque se déchaînent comme enragées. L’ordre végétal continue de m’impressionner par sa profusion et sa vivacité : organes végétaux avec ou sans inflorescences, tiges lianes lancées à l’assaut, branches épineuses féroces, graminées légères et ondulantes, d’autres soumises ou griffeuses plumeuses, folie de formes coexistant et combattant pour l’espace la lumière et l’eau, folie de corps enchevêtrés grimpants et rampants s’épanchant s’étouffant jusqu’à porter des graines à faire jaillir dans l’espace avoisinant ou à offrir à tous les vents.

De chez moi j’envisage l’étendue verticale végétale du versant comme un monde en soi, un monde au long de la vallée pareille à une gorge douce régulièrement ravinée par les eaux violentes d’automne. Je dois progresser dans mes observations dans l’espoir d’y distinguer le passage de certains animaux sauvages — chevreuils renards sangliers blaireaux serpents simples mulots —, tous vivant et furetant au-dessous la ligne d’horizon.

Photographies Françoise Renaud, juin 2021

miroitements

Atelier d’été Tiers Livre – cycle Progression #1 – autour de Georges Perec  » Espèces d’espaces »
L’intime se détache de nous-même, devient imaginaire pour qui le découvre en lisant…

(innombrables lieux où j’ai dormi… voir ce qui va venir)

tout de suite odeur de draps sales – y avait-il seulement des draps ? –, tenace cette odeur de linge qui a longtemps servi dans lequel on peine à se coucher, moisi, odeurs corporelles, draps chiffon, draps de chambre d’étudiant où s’attarder rien qu’un bout de nuit sans importance

étranges résonnances quand des gens parlent alors que d’autres dorment dans cette église désaffectée transformée en auberge de jeunesse (ça se passe en pays étranger mais on s’en fiche, enfin pas tout à fait car c’est l’hiver, il y a de la glace dans les mares des parcs et les canards tournent en rond), c’est un hiver froid avec des pluies fréquentes, donc se réfugier dans ce lieu repaire et mesurer l’impressionnante hauteur de la nef au-dessus des couchettes juxtaposées demeurant perceptible jusque dans le sommeil

temps non compté alors qu’il dort en sécurité, et je dors moi aussi tout en veillant sur lui, notre chambre d’enfance partagée, nos deux lits calés dans les coins, meuble cosy cognant parfois contre le mur

Highlands – le lieu revient d’abord, indissociable de l’image, du coup le nommer –, pluie, beauté, oiseaux de mer nichant innombrables, toile de tente de couleur orange plantée au milieu de la lande, terre fragile, pluie, beauté, cris d’oiseaux, arrachements d’herbe mouillée, pas de matelas, rien qu’un sac de couchage

dormir pas dormir, désirer, attendre au bord du lit étroit, caresses dénuées de sens et nuit noire

couette en plumes servant de matelas installée au grenier (car une partie de la maison est louée en août à des vacanciers), somnolence d’après-midi alors que j’ai de la fièvre, le soleil a tourné déjà du côté de l’ouest, les pas de maman douce montant l’escalier et portant de l’eau et un bol de compote dans un panier, dans mon rêve j’ouvre les yeux, elle a poussé la porte à fond et la lumière inonde les combles

sentir en travers du sommeil les rafales de vent fort qui ravage la côte et hurle par-dessus la toiture, frissonner jusque dans le songe en cours d’élaboration

désir pénombre séduction sortilège, peau inconnue sous les doigts dans un appartement inconnu, vague assoupissement avant de s’enfuir juste avant le lever du jour – surtout ne pas trop dire de soi –, déjà au cœur de l’assoupissement cette sensation de fuite de gâchis de fureur

six couchettes par compartiment, la mienne celle d’en haut, pas rassurée

souffle puissant du vent venu de l’océan indien et rasant les collines de sable qui constituent la côte, cabane recouverte de palmes avec juste un grabat rempli de végétal séché, rumeur des vagues immenses, nuit étoilée, sommeil peuplé d’odeurs de mer et de foin

Photographie Nathalie Holt, juin 2021

nouveau champ de bataille

Tu disais que tout allait trop vite, que tu n’avais pas assez de temps pour t’organiser, que de passer d’une chose à l’autre, ça finissait par te prendre au ventre. Tu disais aussi que ta cheville te faisait mal, tu pensais qu’il fallait vraiment ralentir l’enchaînement des tâches et la course des heures, tu avais même dit : « Exactement comme ça que c’est arrivé il y a deux ans, cet accident grave, cette chute dans le trou », donc tu le sentais venir, ton corps te le murmurait, il tremblait en disant les mots, et tu essayais d’être vigilante, attentive aux dénivellations dans la rue, aux aspérités des grilles d’évacuation et des caniveaux, pourtant tu n’as pas su. Et puis cette fois ça viendrait d’ailleurs. Les événements étaient en marche.
Il a fallu que tu ailles percuter un linteau de béton à hauteur de front, le genre de surface suffisamment dure pour stopper ta course folle, la chatte dans les bras, toutes circonstances contribuant à aggraver la situation et à te faire courber le dos à la façon d’un gymnaste, une petite seconde et quelque chose dans le temps qui bascule, qui s’arrête (était-ce ce que tu voulais ?), à moins que ce ne soit le monde lui-même qui a changé d’axe, et l’angoisse a monté très fort après le choc, cette violence faite à ton dos et le souvenir des mots que tu avais prononcés environ une semaine avant comme une prémonition (jamais tu ne pourras revenir en arrière, tu en as bien conscience), juste conserver en toi l’idée que parfois on sait, c’est inscrit mais on ne le voit pas, on ne veut pas le voir et même on lui tourne le dos.

Tu as attendu l’ambulance, brisée, la peur nichée partout dans tes yeux, dans tes mains, tu avais tellement besoin qu’on te rassure. Longues heures dans une petite pièce, scanner des dorsales au matin. Pas de miracle. Plusieurs semaines en corset, tu n’es pas étonnée. Les jours d’après tu n’as pas envie de répondre aux questions, le téléphone t’est pénible, tu laisses dire les gens — facile de causer une fois que le mal est fait —, les émotions traversées ont été trop fortes, et puis tu aurais tellement préféré qu’on te soutienne, qu’on te dise des mots d’amour ou autre chose, mais pas qu’on te fasse la morale, enfin ce genre de truc.

Du coup tu as dû inventer une nouvelle route, investir un nouveau champ de bataille, tout à portée de main pour minimiser les déplacements — thé, ordi, téléphone, ouvrages en cours de lecture. Souvent la chatte est couchée avec toi sur le drap, tout près. Tu entends sa respiration calme, tu envisages la douceur de son poil comme une promesse de guérison, ta vie contenue dans le grand Tout, la maison nichée dans son recoin de vallée, la chambre ouverte au soleil et propice à l’exploration intérieure. Tu revois le chemin parcouru depuis ton bourg natal au bord de la mer. Tu as longé l’enfance comme une vaste prairie, mordu dans l’âge adulte avec du vague-à-l’âme, cherché ta place, usé ta peau, pleuré souvent.
Et il y a cet instant précis où la lumière entre à plein et investi le champ du lit. Tu y es sensible. La chatte te regarde, allonge ses pattes tout en détendant ses mâchoires. Tu bouges avec précaution, tends la main vers elle, caresses son museau. Les bruits autour de la maison. L’univers vibre plus fort dans le cœur, la vie, ta vie encore préservée.

Photographie, Françoise Renaud, 1er juin 2021

accident

Vous allez le comprendre, je suis à nouveau arrêtée dans ma course. Repos forcé, nouvelle épreuve, mais ça va aller… J’en profite pour écrire sur ces circonstances — une contribution au Dictionnaire du « Comment écrire » sur Tiers Livre autour de ce terrible mot Accident.
Vivre – écrire- traverser le temps et l’espace – accueillir – participer à son devenir.

 

Fait imprévu intervenant au beau milieu de la vie. Choc violent, chute, culbute, torsion, bouleversement, anéantissement, interruption momentanée ou définitive de l’image. L’accident arrive sans crier gare. Il touche soi ou les autres. Quand il s’agit d’un proche, c’est comme si c’était soi, pire même. L’accident déchire la toile, détruit la perception qu’on a du temps. Tout ce qui était bâti ou en train de s’inventer s’effondre. En un éclair l’accident reconfigure le monde – comme une mise à jour. Forcément générateur d’écriture à plus ou moins long terme.

Chaque accident dont j’ai été victime, a planté ses griffes dans la chair et la mémoire, a secoué l’idée de la mort tout en creusant une zone grise dans le livre en cours d’écriture. Hier j’étais heureuse de mon escapade dans l’ouest, de mes carrés de potager en espérance de soleil, de mes petits projets. Et voilà qu’un linteau de porte me stoppe net. Je me fracture le dos. Corps à terre, douleur aigüe. Le printemps a brusquement changé de visage. Il y a deux ans : la cheville tourne, le corps bascule dans un trou creusé par une pelleteuse dans la rue – combien de fois déjà, cet enracinement défaillant ? Ou encore, à la mort du père : l’escalier aux marches mouillées, tibia brisé.

L’accident réclame nécessairement des mots — écrits ou simplement prononcés — afin qu’ils constituent une douce enveloppe, caressent nos os et nos joues, engendrant une sorte de psalmodie consolante alors qu’on voudrait encore marcher le long  du fleuve, se donner une chance de voir le paysage plus loin. L’accident crée des inclusions dans le texte pareils aux insectes saisis à jamais dans l’ambre, petites solitudes immobiles.

Photographie : Iris couchés au jardin, Françoise Renaud, mai 2021

bientôt planter

Le monde est à nouveau réduit, son souffle affecté, le franchissement de ses frontières contrôlées. Alors l’essentiel de ta vie se déroule dans le périmètre de ces  vieux murs en pierre grise dont tu ne connais pas vraiment l’histoire. Ils dessinent avec précision le territoire, sorte de petit pays blotti au flanc du versant balayé par les vents et les brumes, pays qui est devenu le tien il y a quelques années et dont tu as la garde. Et tu sais combien la terre réclame d’être bêchée bousculée engraissée, chaque année transformée en humus propice à la germination. Tu sais que les fraisiers aiment ranimer leurs touffes après l’hiver — déjà ils poussent des fleurs à travers le paillage. Tu te concentres sur la tâche jour après jour, tu ne penses pas au monde qui grince, juste aux gelées qui peuvent survenir, aux plantules encore fragiles qui attendent dans la serre. Tu chasses les escargots à la main après la pluie. Tu nettoies les allées, même si aucune herbe n’est maudite, chacune digne d’observation, de considération. Tu installes des pierres prises au lit de rivière et des petites barrières pour dessiner les parcelles. C’est un véritable dessin que tu réalises à la surface de la terre. Oui, le jardin est un dessin à ton échelle, invisible d’en-haut sans doute, région miniature façonnée selon ta manière et ton cœur, fragments d’une mosaïque plus vaste capable de t’apporter de la plénitude et de te relier au ciel.

 

Photographies Françoise Renaud,  jardin cévenol, 15 avril 2021

 

 

la maison et le vent

Photographie ©Charlotte Renaud, Bolivie 2018

un récit d’Héctor Tizón

 

J’ouvre la première page du livre et je pars en voyage. Un long voyage de solitude.

Je n’entends plus la musique du bar, j’entends seulement le vent qui balaie les hauts plateaux argentins, je vois « le ciel très haut et très clair ; il va geler ». Contre le ciel, les cimes blanches du Bonete et de l’Esmoraca. Et je vois le condor planer et j’entends la plainte d’un lama aux jambes brisées tombé dans un ravin.

J’accompagne pas à pas le personnage qui se dévoile, à demi-mots. Il est avocat et écrivain. Il a décidé de fuir la répression, de s’arracher aux griffes de la dictature qui étouffe son pays — une décision si difficile à prendre. Il a dû abandonner sa maison, ses chiens. Souvent il en parle alors qu’il s’avance au milieu des montagnes désolées pour gagner la frontière bolivienne à bord de charrettes, autocars ou camions conduits par des compagnons de fortune.

« Les visages des hommes se répètent au fil du temps, et je suis de nouveau un enfant errant à la recherche d’une maison. »

Le texte glisse entre les doigts, à la fois âpre comme le paysage de ce monde d’altitude et doux comme la peau des femmes ou le museau d’une brebis. J’ai envie de poursuivre même si je sais que je n’en apprendrai pas beaucoup plus. Juste ce voyage aux limites de sa propre douleur et des souvenirs qui nous hantent.

 « En dehors de ce qui est ici, rien n’existe. »

 

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Françoise Campo-Timal
éditions Actes Sud, 1991

 

 

 

marcher dans le jour qui passe

je marche dans le jour sous la pluie
je marche dans les brumes de février
je cherche les fantômes de mon enfance, je me défais des masques, je m’éblouis des choses minuscules qui passent à ma portée quand je marche, des mousses et des fougères qui sont à leur affaire avec la bruine, des fissures dans la roche, des branches hardiment campées

je parle aux chiens inquiets

le monde autour est immense, nourri de rumeurs animales
je guette le bruit qui émane des forêts, l’ordinaire du marcheur dans ces contrées sauvages, et je saisis quelques images pour faire du bien, évacuer l’impatience jusqu’au prochain soleil

Photographies Françoise Renaud, 21/02/2021

 

 

 

arbre blanc

 

Je regarde autour de moi et dénombre avec stupeur les corps touchés, abîmés, souffrants, abattus même parfois — une véritable hécatombe comme après un affrontement meurtrier, une bataille à l’ancienne. L’ennemi n’accorde pas de trêve. Et même ceux que je croyais âmes proches et capables d’élargir leur vision choisissent la facilité et quittent le pré pour se cacher dans leur maison confortable, ils ne viennent pas aider à recoudre et huiler les membres blessés, à soulager les peines. Il faut se passer d’eux tant pis. Avancer en dehors d’eux. Ne pas les oublier pour autant, juste penser qu’ils ne sont pas taillés pour ce genre de combats.

Je regarde autour de moi ce que l’hiver fait au temps, au bois, à l’herbe. Ce que la neige fait au rocher, aux mousses, aux versants. Ce que la brume fait au paysage.
Je regarde chaque chose du monde, chaque écorce.

Il y aura des cicatrices à cause du gel et de l’eau et de la brume,
à cause du fer qui a coupé la peau,
à cause des paroles qui n’ont jamais été dites.

Depuis que j’ai passé le seuil de cette année nouvelle, les jours ne sont presque jamais cléments. Je dois composer avec cette nouvelle donne. L’après-midi je vais voir l’arbre blanc pas loin d’ici, regarde comment il fait pour résister et continuer à fabriquer de la matière.
Parfois je voudrais m’endormir dans la forêt.
Bientôt nous panserons nos plaies.

Photographies  Françoise Renaud, janvier 2021

monter aux Falguières

Grand vent dehors. Sans doute lui qui chasse les pensées mauvaises qui m’ont agitée cette nuit et ranime certaines images prises à la belle saison il y a quatre ou cinq ans déjà.

Rendez-vous était pris avec Jean pour monter aux Falguières, un hameau abandonné là-haut sur le plateau au-dessus du village. Le temps était beau, le versant couvert de châtaigniers très abrupt. Jean souffre d’une maladie qui le ronge et limite ses forces, et il s’était donné pour challenge de le grimper pendant qu’il le pouvait encore. Une course à se fabriquer des souvenirs, à raviver dans ses muscles une tension du vivre. On avait pris le temps qu’il fallait, pas à pas, nous ménageant de fréquentes pauses pour éponger la sueur. Le paysage avait été récompense. On avait visité les maisons presque toutes en ruine, mangé des petits sandwiches au jambon cru et donné une part au chat noir et blanc qui nous avait tenu compagnie. On avait regardé autour de nous cette magie non dénuée de candeur comme une évidence. Puis nous étions redescendus par l’autre bord sous les pins dans la lumière majestueuse.

On évoque assez souvent cette promenade. Jean dit qu’elle réclamerait trop d’effort pour lui aujourd’hui.

pluie sur la vallée

je tournais comme un lion en cage depuis hier à cause de la pluie forte qui tombe sur nous, il était temps que je m’équipe et que je sorte

j’ai respiré l’odeur de la pluie et de la brume, les assemblages des branches d’hiver, j’ai marché dans les flaques qui occupaient tout le sentier, j’ai pénétré les petits jardins muets, pas rencontré d’oiseaux ni personne, la nuit est tombée maintenant et je goûte aux images avec en arrière-plan la rumeur toujours rageuse de l’eau






Photographies : Françoise Renaud, 15 décembre 2020

brume

On dirait bien que le temps nous marche dessus.

Aujourd’hui la lumière est épaisse à cause de la brume qui rampe sous des masses considérables de nuages                    brume tenace constituée de milliards de gouttelettes en suspension qui aiment s’agglutiner s’effilocher participer à la patine des objets demeurés au jardin (arrosoirs cabossés, pots en terre, rampes et barrières) réveiller les mousses entre les pierres                      brume qui se meut l’air de rien et se répand dans les creux les vallons où personne ne va, s’accroche aux troncs d’arbres dressés et aux rochers des collines et aux tiges mortes des haricots, fabrique des perles à la surface des feuilles de chou                        quelque chose de la vie se suspend                            on pense aux bêtes blessées par les chasseurs même si on n’entend pas leurs cris, on pense aux oiseaux qui nichent tant bien que mal, on pourrait presque oublier le reste du monde en proie au désordre et on est comme soudain relié aux craquements profonds de l’écorce à la surface de laquelle se déplacent nos corps physiques pour aller on ne sait où au gré des heures permises, prémisses de tremblement de terre ou autre catastrophe à laquelle il serait impossible d’échapper                    on pense aux bêtes et à leurs cris et à leurs blessures — on sait qu’elles se cachent et tentent seules de se guérir —, on pourrait oublier toutes les pages de l’histoire qui précèdent celle-ci, page de ce jour de novembre enserré par la brume exsudée du flot abondant des rivières et de l’air, et d’ailleurs on oublie.

La terre craque, s’ébranle. On l’entend la nuit parfois quand on se retourne dans le sommeil.

Et tu penses au soleil. Aux envols d’oiseaux. Aux perles sur les feuilles de chou qui étincellent comme des perles.

 

Photographies : Sud Cévennes, Françoise Renaud, 10 et 30 novembre 2020