carnet de 7 ou 8 jours

Annie Spratt (image libre unplash)
D'après l'inépuisable journal de Kafka : "sept ou huit épiphanies prises pragmatiquement, sans triche, à la vie quotidienne, mais en prenant chaque fois l’image un jour différent, donc dans des configurations totalement différentes du tri mémoriel selon qu’on passe de la profusion (votre journée d’hier) à l’effacement (progressif, ou relatif) d’il y a sept jours..."

25 juillet – On est dimanche. Je passe et repasse le corps en plastique de ma tondeuse dans l’herbe qui a besoin d’être coupée. Je peux voir l’effet direct de chacun de mes gestes grâce aux rayures dessinées à travers l’herbe. La tâche avance. Je glisse au long des bordures de plantes où il y a des cailloux et puis ça se met à renâcler, le vrombissement du moteur se modifie sensiblement. Quelque chose ne va plus. Une chose est sûre : le bruit n’est plus le même. J’éteins, redémarre, rien à faire, la tondeuse ne fait plus son travail. Je suis profondément agacée d’autant qu’elle a été achetée récemment (85 € fichus en l’air).

24 juillet – Matinée fraîche, heureux contraste avec les jours brûlants d’avant. C’était annoncé. La fenêtre ouverte délivre un air doux qui caresse mes jambes repliées. Je reste allongée sur le lit et tente d’écrire une histoire de paysage.

23 juillet – Un vendredi je crois. J’épluche des courgettes ramassées au jardin tôt le matin. J’utilise un épluche-légumes (en plastique vert anis, hideux mais efficace). Les lambeaux de peau s’accumulent sur le bord de l’évier. Je les regarde, constate qu’ils sont méconnaissables une fois détachés de la chair du légume, rien que des lamelles privées de consistance et en même temps d’identité. Je les rassemble d’un geste rapide, les dépose dans la poubelle destinée à mes poulettes (toutes les trois adorent les épluchures). Ensuite je m’occupe de l’ail et cisèle de la menthe dans un bol japonais. Odeur intense et délicieuse. La couleur des feuilles de menthe s’assortit parfaitement au bleu céladon de la poterie.

22 juillet – Elle est en retard, la table est réservée sous les arbres et le soleil est en train de basculer derrière les Falguières. Presque pas de vent. On attend la nuit, il a fait si chaud. Je commande un verre de vin blanc et je l’attends.

21 juillet – Salle d’attente de l’ostéo — j’y vais toujours le mercredi. J’ai besoin de ses mains qui réparent mon dos blessé. Tellement besoin. Je pense à ses mains tout en lisant Leçon de choses que j’ai pris avec moi tandis que les autres regardent leurs téléphones. Je visualise la fracture de ma vertèbre, me souviens de l’accident et de toutes ces semaines à attendre qu’elle se consolide. Quand j’y pense, le corset oppresse encore ma cage thoracique mais les mains de L. me délivrent du mal et du doute. Je pense fort à ses mains en lisant : « Morceaux par morceaux, pans par pans, la cloison, les couches de papiers aux couleurs fanées choisis et posés par les anciens occupants. » Ainsi en est-il des événements qui touchent le corps vibrant, se superposent, s’y inscrivent en traces, lignes de suture, cicatrices. Plus tard dans la journée, j’entreprends une recherche sur les outils utilisés par les carriers et les tailleurs de pierre. Leurs mains larges et puissantes seraient certainement parfaites pour apporter des soins à nos squelettes meurtris.

Mardi 20 juillet – Qu’ai-je bien pu faire mardi dernier ? Aucun souvenir marquant. Rien qu’un jour dans la foule des jours déjà trop éloignés dans le temps et dans la mémoire. Je jette un œil dans mon agenda. Ah oui, la venue de S. pour le ménage de la maison. S. est la remplaçante de F. partie en vacances. Elle est en avance, jolie dans sa robe floue, blonde, tellement gentille. Je repousse les volets de la pièce où elle travaille et referme une fois qu’elle a terminé. L’obscurité est nécessaire, trop grande chaleur dans le Sud. Je lui fais un thé vert parfumé qui s’appelle « La demoiselle du Mekong » — c’est écrit sur l’emballage. Elle m’a dit qu’elle aimait le thé vert.

Lundi 19 juillet – Coup de fil vers 11h (j’ai bien noté que c’était le 19) : « Notre amie L. sera hospitalisée cet après-midi. ». Aïe. « Pour une exploration des artères à la recherche d’épaississements, rétrécissements qui pourraient expliquer l’essoufflement. La pauvre n’a pas de chance, elle cumule les problèmes depuis deux ans. » Sa gaieté coutumière morcelée. La pensée d’elle me poursuit toute la journée – la pensée de la disparition progressive des corps amis, définitive.

18 juillet – Un autre dimanche trop loin. Je ne sais plus grand chose sinon que j’ai recherché Leçon de choses de Claude Simon dans les rayons de ma bibliothèque et que je l’ai déposé sur mon bureau.

peuple des fleurs

Je me demande parfois si je fréquente le même monde que celui qu’on donne à voir à la télévision. Quand je sors de chez moi à la nuit tombée, c’est un chambardement d’étoiles qui emplit la voûte et la route est noire, progressant le long de la petite rivière qui coule de façon permanente dans son lit de cailloux. Lit du ciel, lit de l’eau. Le bruit de mes pas dans le gravier prend une allure démesurée. Tous les bruits sont plus sensibles qu’ailleurs à cette heure, sous les tuiles, dans les charpentes, les planchers. À cause du silence. Entre veille et sommeil je les perçois. Il faut que j’apprenne à décrire tout cela pour mieux le distinguer encore, qu’il s’agisse des bruits, des rumeurs dans la nuit, des couleurs, des herbes et des fleurs dans le jour.

Ici on se sent seul au monde et on peut vivre heureux. Toujours ce quelque chose de grisant dans les cimes des grands arbres immobiles qui s’efforcent à chaque seconde et de toutes leurs forces d’atteindre la lumière.

Les fleurs ne se posent pas de question. Elles ameutent leur peuple par vagues successives dans le même ordre, parfois en léger décalage avec la saison d’été précédente et en fonction des nouvelles plantations, presque se déchaînent comme enragées. L’ordre végétal continue de m’impressionner par sa profusion et sa vivacité : organes végétaux avec ou sans inflorescences, tiges lianes lancées à l’assaut, branches épineuses féroces, graminées légères et ondulantes, d’autres soumises ou griffeuses plumeuses, folie de formes coexistant et combattant pour l’espace la lumière et l’eau, folie de corps enchevêtrés grimpants et rampants s’épanchant s’étouffant jusqu’à porter des graines à faire jaillir dans l’espace avoisinant ou à offrir à tous les vents.

De chez moi j’envisage l’étendue verticale végétale du versant comme un monde en soi, un monde au long de la vallée pareille à une gorge douce régulièrement ravinée par les eaux violentes d’automne. Je dois progresser dans mes observations dans l’espoir d’y distinguer le passage de certains animaux sauvages — chevreuils renards sangliers blaireaux serpents simples mulots —, tous vivant et furetant au-dessous la ligne d’horizon.

Photographies Françoise Renaud, juin 2021

miroitements

Atelier d’été Tiers Livre – cycle Progression #1 – autour de Georges Perec ” Espèces d’espaces”
L’intime se détache de nous-même, devient imaginaire pour qui le découvre en lisant…

(innombrables lieux où j’ai dormi… voir ce qui va venir)

tout de suite odeur de draps sales – y avait-il seulement des draps ? –, tenace cette odeur de linge qui a longtemps servi dans lequel on peine à se coucher, moisi, odeurs corporelles, draps chiffon, draps de chambre d’étudiant où s’attarder rien qu’un bout de nuit sans importance

étranges résonnances quand des gens parlent alors que d’autres dorment dans cette église désaffectée transformée en auberge de jeunesse (ça se passe en pays étranger mais on s’en fiche, enfin pas tout à fait car c’est l’hiver, il y a de la glace dans les mares des parcs et les canards tournent en rond), c’est un hiver froid avec des pluies fréquentes, donc se réfugier dans ce lieu repaire et mesurer l’impressionnante hauteur de la nef au-dessus des couchettes juxtaposées demeurant perceptible jusque dans le sommeil

temps non compté alors qu’il dort en sécurité, et je dors moi aussi tout en veillant sur lui, notre chambre d’enfance partagée, nos deux lits calés dans les coins, meuble cosy cognant parfois contre le mur

Highlands – le lieu revient d’abord, indissociable de l’image, du coup le nommer –, pluie, beauté, oiseaux de mer nichant innombrables, toile de tente de couleur orange plantée au milieu de la lande, terre fragile, pluie, beauté, cris d’oiseaux, arrachements d’herbe mouillée, pas de matelas, rien qu’un sac de couchage

dormir pas dormir, désirer, attendre au bord du lit étroit, caresses dénuées de sens et nuit noire

couette en plumes servant de matelas installée au grenier (car une partie de la maison est louée en août à des vacanciers), somnolence d’après-midi alors que j’ai de la fièvre, le soleil a tourné déjà du côté de l’ouest, les pas de maman douce montant l’escalier et portant de l’eau et un bol de compote dans un panier, dans mon rêve j’ouvre les yeux, elle a poussé la porte à fond et la lumière inonde les combles

sentir en travers du sommeil les rafales de vent fort qui ravage la côte et hurle par-dessus la toiture, frissonner jusque dans le songe en cours d’élaboration

désir pénombre séduction sortilège, peau inconnue sous les doigts dans un appartement inconnu, vague assoupissement avant de s’enfuir juste avant le lever du jour – surtout ne pas trop dire de soi –, déjà au cœur de l’assoupissement cette sensation de fuite de gâchis de fureur

six couchettes par compartiment, la mienne celle d’en haut, pas rassurée

souffle puissant du vent venu de l’océan indien et rasant les collines de sable qui constituent la côte, cabane recouverte de palmes avec juste un grabat rempli de végétal séché, rumeur des vagues immenses, nuit étoilée, sommeil peuplé d’odeurs de mer et de foin

Photographie Nathalie Holt, juin 2021

nouveau champ de bataille

Tu disais que tout allait trop vite, que tu n’avais pas assez de temps pour t’organiser, que de passer d’une chose à l’autre, ça finissait par te prendre au ventre. Tu disais aussi que ta cheville te faisait mal, tu pensais qu’il fallait vraiment ralentir l’enchaînement des tâches et la course des heures, tu avais même dit : « Exactement comme ça que c’est arrivé il y a deux ans, cet accident grave, cette chute dans le trou », donc tu le sentais venir, ton corps te le murmurait, il tremblait en disant les mots, et tu essayais d’être vigilante, attentive aux dénivellations dans la rue, aux aspérités des grilles d’évacuation et des caniveaux, pourtant tu n’as pas su. Et puis cette fois ça viendrait d’ailleurs. Les événements étaient en marche.
Il a fallu que tu ailles percuter un linteau de béton à hauteur de front, le genre de surface suffisamment dure pour stopper ta course folle, la chatte dans les bras, toutes circonstances contribuant à aggraver la situation et à te faire courber le dos à la façon d’un gymnaste, une petite seconde et quelque chose dans le temps qui bascule, qui s’arrête (était-ce ce que tu voulais ?), à moins que ce ne soit le monde lui-même qui a changé d’axe, et l’angoisse a monté très fort après le choc, cette violence faite à ton dos et le souvenir des mots que tu avais prononcés environ une semaine avant comme une prémonition (jamais tu ne pourras revenir en arrière, tu en as bien conscience), juste conserver en toi l’idée que parfois on sait, c’est inscrit mais on ne le voit pas, on ne veut pas le voir et même on lui tourne le dos.

Tu as attendu l’ambulance, brisée, la peur nichée partout dans tes yeux, dans tes mains, tu avais tellement besoin qu’on te rassure. Longues heures dans une petite pièce, scanner des dorsales au matin. Pas de miracle. Plusieurs semaines en corset, tu n’es pas étonnée. Les jours d’après tu n’as pas envie de répondre aux questions, le téléphone t’est pénible, tu laisses dire les gens — facile de causer une fois que le mal est fait —, les émotions traversées ont été trop fortes, et puis tu aurais tellement préféré qu’on te soutienne, qu’on te dise des mots d’amour ou autre chose, mais pas qu’on te fasse la morale, enfin ce genre de truc.

Du coup tu as dû inventer une nouvelle route, investir un nouveau champ de bataille, tout à portée de main pour minimiser les déplacements — thé, ordi, téléphone, ouvrages en cours de lecture. Souvent la chatte est couchée avec toi sur le drap, tout près. Tu entends sa respiration calme, tu envisages la douceur de son poil comme une promesse de guérison, ta vie contenue dans le grand Tout, la maison nichée dans son recoin de vallée, la chambre ouverte au soleil et propice à l’exploration intérieure. Tu revois le chemin parcouru depuis ton bourg natal au bord de la mer. Tu as longé l’enfance comme une vaste prairie, mordu dans l’âge adulte avec du vague-à-l’âme, cherché ta place, usé ta peau, pleuré souvent.
Et il y a cet instant précis où la lumière entre à plein et investi le champ du lit. Tu y es sensible. La chatte te regarde, allonge ses pattes tout en détendant ses mâchoires. Tu bouges avec précaution, tends la main vers elle, caresses son museau. Les bruits autour de la maison. L’univers vibre plus fort dans le cœur, la vie, ta vie encore préservée.

Photographie, Françoise Renaud, 1er juin 2021

accident

Vous allez le comprendre, je suis à nouveau arrêtée dans ma course. Repos forcé, nouvelle épreuve, mais ça va aller… J’en profite pour écrire sur ces circonstances — une contribution au Dictionnaire du “Comment écrire” sur Tiers Livre autour de ce terrible mot Accident.
Vivre – écrire- traverser le temps et l’espace – accueillir – participer à son devenir.

 

Fait imprévu intervenant au beau milieu de la vie. Choc violent, chute, culbute, torsion, bouleversement, anéantissement, interruption momentanée ou définitive de l’image. L’accident arrive sans crier gare. Il touche soi ou les autres. Quand il s’agit d’un proche, c’est comme si c’était soi, pire même. L’accident déchire la toile, détruit la perception qu’on a du temps. Tout ce qui était bâti ou en train de s’inventer s’effondre. En un éclair l’accident reconfigure le monde – comme une mise à jour. Forcément générateur d’écriture à plus ou moins long terme.

Chaque accident dont j’ai été victime, a planté ses griffes dans la chair et la mémoire, a secoué l’idée de la mort tout en creusant une zone grise dans le livre en cours d’écriture. Hier j’étais heureuse de mon escapade dans l’ouest, de mes carrés de potager en espérance de soleil, de mes petits projets. Et voilà qu’un linteau de porte me stoppe net. Je me fracture le dos. Corps à terre, douleur aigüe. Le printemps a brusquement changé de visage. Il y a deux ans : la cheville tourne, le corps bascule dans un trou creusé par une pelleteuse dans la rue – combien de fois déjà, cet enracinement défaillant ? Ou encore, à la mort du père : l’escalier aux marches mouillées, tibia brisé.

L’accident réclame nécessairement des mots — écrits ou simplement prononcés — afin qu’ils constituent une douce enveloppe, caressent nos os et nos joues, engendrant une sorte de psalmodie consolante alors qu’on voudrait encore marcher le long  du fleuve, se donner une chance de voir le paysage plus loin. L’accident crée des inclusions dans le texte pareils aux insectes saisis à jamais dans l’ambre, petites solitudes immobiles.

Photographie : Iris couchés au jardin, Françoise Renaud, mai 2021

bientôt planter

Le monde est à nouveau réduit, son souffle affecté, le franchissement de ses frontières contrôlées. Alors l’essentiel de ta vie se déroule dans le périmètre de ces  vieux murs en pierre grise dont tu ne connais pas vraiment l’histoire. Ils dessinent avec précision le territoire, sorte de petit pays blotti au flanc du versant balayé par les vents et les brumes, pays qui est devenu le tien il y a quelques années et dont tu as la garde. Et tu sais combien la terre réclame d’être bêchée bousculée engraissée, chaque année transformée en humus propice à la germination. Tu sais que les fraisiers aiment ranimer leurs touffes après l’hiver — déjà ils poussent des fleurs à travers le paillage. Tu te concentres sur la tâche jour après jour, tu ne penses pas au monde qui grince, juste aux gelées qui peuvent survenir, aux plantules encore fragiles qui attendent dans la serre. Tu chasses les escargots à la main après la pluie. Tu nettoies les allées, même si aucune herbe n’est maudite, chacune digne d’observation, de considération. Tu installes des pierres prises au lit de rivière et des petites barrières pour dessiner les parcelles. C’est un véritable dessin que tu réalises à la surface de la terre. Oui, le jardin est un dessin à ton échelle, invisible d’en-haut sans doute, région miniature façonnée selon ta manière et ton cœur, fragments d’une mosaïque plus vaste capable de t’apporter de la plénitude et de te relier au ciel.

 

Photographies Françoise Renaud,  jardin cévenol, 15 avril 2021

 

 

la maison et le vent

Photographie ©Charlotte Renaud, Bolivie 2018

un récit d’Héctor Tizón

 

J’ouvre la première page du livre et je pars en voyage. Un long voyage de solitude.

Je n’entends plus la musique du bar, j’entends seulement le vent qui balaie les hauts plateaux argentins, je vois « le ciel très haut et très clair ; il va geler ». Contre le ciel, les cimes blanches du Bonete et de l’Esmoraca. Et je vois le condor planer et j’entends la plainte d’un lama aux jambes brisées tombé dans un ravin.

J’accompagne pas à pas le personnage qui se dévoile, à demi-mots. Il est avocat et écrivain. Il a décidé de fuir la répression, de s’arracher aux griffes de la dictature qui étouffe son pays — une décision si difficile à prendre. Il a dû abandonner sa maison, ses chiens. Souvent il en parle alors qu’il s’avance au milieu des montagnes désolées pour gagner la frontière bolivienne à bord de charrettes, autocars ou camions conduits par des compagnons de fortune.

« Les visages des hommes se répètent au fil du temps, et je suis de nouveau un enfant errant à la recherche d’une maison. »

Le texte glisse entre les doigts, à la fois âpre comme le paysage de ce monde d’altitude et doux comme la peau des femmes ou le museau d’une brebis. J’ai envie de poursuivre même si je sais que je n’en apprendrai pas beaucoup plus. Juste ce voyage aux limites de sa propre douleur et des souvenirs qui nous hantent.

 « En dehors de ce qui est ici, rien n’existe. »

 

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Françoise Campo-Timal
éditions Actes Sud, 1991

 

 

 

marcher dans le jour qui passe

je marche dans le jour sous la pluie
je marche dans les brumes de février
je cherche les fantômes de mon enfance, je me défais des masques, je m’éblouis des choses minuscules qui passent à ma portée quand je marche, des mousses et des fougères qui sont à leur affaire avec la bruine, des fissures dans la roche, des branches hardiment campées

je parle aux chiens inquiets

le monde autour est immense, nourri de rumeurs animales
je guette le bruit qui émane des forêts, l’ordinaire du marcheur dans ces contrées sauvages, et je saisis quelques images pour faire du bien, évacuer l’impatience jusqu’au prochain soleil

Photographies Françoise Renaud, 21/02/2021

 

 

 

arbre blanc

 

Je regarde autour de moi et dénombre avec stupeur les corps touchés, abîmés, souffrants, abattus même parfois — une véritable hécatombe comme après un affrontement meurtrier, une bataille à l’ancienne. L’ennemi n’accorde pas de trêve. Et même ceux que je croyais âmes proches et capables d’élargir leur vision choisissent la facilité et quittent le pré pour se cacher dans leur maison confortable, ils ne viennent pas aider à recoudre et huiler les membres blessés, à soulager les peines. Il faut se passer d’eux tant pis. Avancer en dehors d’eux. Ne pas les oublier pour autant, juste penser qu’ils ne sont pas taillés pour ce genre de combats.

Je regarde autour de moi ce que l’hiver fait au temps, au bois, à l’herbe. Ce que la neige fait au rocher, aux mousses, aux versants. Ce que la brume fait au paysage.
Je regarde chaque chose du monde, chaque écorce.

Il y aura des cicatrices à cause du gel et de l’eau et de la brume,
à cause du fer qui a coupé la peau,
à cause des paroles qui n’ont jamais été dites.

Depuis que j’ai passé le seuil de cette année nouvelle, les jours ne sont presque jamais cléments. Je dois composer avec cette nouvelle donne. L’après-midi je vais voir l’arbre blanc pas loin d’ici, regarde comment il fait pour résister et continuer à fabriquer de la matière.
Parfois je voudrais m’endormir dans la forêt.
Bientôt nous panserons nos plaies.

Photographies  Françoise Renaud, janvier 2021

monter aux Falguières

Grand vent dehors. Sans doute lui qui chasse les pensées mauvaises qui m’ont agitée cette nuit et ranime certaines images prises à la belle saison il y a quatre ou cinq ans déjà.

Rendez-vous était pris avec Jean pour monter aux Falguières, un hameau abandonné là-haut sur le plateau au-dessus du village. Le temps était beau, le versant couvert de châtaigniers très abrupt. Jean souffre d’une maladie qui le ronge et limite ses forces, et il s’était donné pour challenge de le grimper pendant qu’il le pouvait encore. Une course à se fabriquer des souvenirs, à raviver dans ses muscles une tension du vivre. On avait pris le temps qu’il fallait, pas à pas, nous ménageant de fréquentes pauses pour éponger la sueur. Le paysage avait été récompense. On avait visité les maisons presque toutes en ruine, mangé des petits sandwiches au jambon cru et donné une part au chat noir et blanc qui nous avait tenu compagnie. On avait regardé autour de nous cette magie non dénuée de candeur comme une évidence. Puis nous étions redescendus par l’autre bord sous les pins dans la lumière majestueuse.

On évoque assez souvent cette promenade. Jean dit qu’elle réclamerait trop d’effort pour lui aujourd’hui.

pluie sur la vallée

je tournais comme un lion en cage depuis hier à cause de la pluie forte qui tombe sur nous, il était temps que je m’équipe et que je sorte

j’ai respiré l’odeur de la pluie et de la brume, les assemblages des branches d’hiver, j’ai marché dans les flaques qui occupaient tout le sentier, j’ai pénétré les petits jardins muets, pas rencontré d’oiseaux ni personne, la nuit est tombée maintenant et je goûte aux images avec en arrière-plan la rumeur toujours rageuse de l’eau






Photographies : Françoise Renaud, 15 décembre 2020

brume

On dirait bien que le temps nous marche dessus.

Aujourd’hui la lumière est épaisse à cause de la brume qui rampe sous des masses considérables de nuages                    brume tenace constituée de milliards de gouttelettes en suspension qui aiment s’agglutiner s’effilocher participer à la patine des objets demeurés au jardin (arrosoirs cabossés, pots en terre, rampes et barrières) réveiller les mousses entre les pierres                      brume qui se meut l’air de rien et se répand dans les creux les vallons où personne ne va, s’accroche aux troncs d’arbres dressés et aux rochers des collines et aux tiges mortes des haricots, fabrique des perles à la surface des feuilles de chou                        quelque chose de la vie se suspend                            on pense aux bêtes blessées par les chasseurs même si on n’entend pas leurs cris, on pense aux oiseaux qui nichent tant bien que mal, on pourrait presque oublier le reste du monde en proie au désordre et on est comme soudain relié aux craquements profonds de l’écorce à la surface de laquelle se déplacent nos corps physiques pour aller on ne sait où au gré des heures permises, prémisses de tremblement de terre ou autre catastrophe à laquelle il serait impossible d’échapper                    on pense aux bêtes et à leurs cris et à leurs blessures — on sait qu’elles se cachent et tentent seules de se guérir —, on pourrait oublier toutes les pages de l’histoire qui précèdent celle-ci, page de ce jour de novembre enserré par la brume exsudée du flot abondant des rivières et de l’air, et d’ailleurs on oublie.

La terre craque, s’ébranle. On l’entend la nuit parfois quand on se retourne dans le sommeil.

Et tu penses au soleil. Aux envols d’oiseaux. Aux perles sur les feuilles de chou qui étincellent comme des perles.

 

Photographies : Sud Cévennes, Françoise Renaud, 10 et 30 novembre 2020

sols panthère

sols tavelés tachetés piquetés — sols ambre et carmin — sols tapissés cramoisis imprégnés de pluie — copeaux de bois et minuscules pousses presque mousses — feuilles fauves bousculées par un vent en petites rafales — comme réfugiées autour des troncs — aussi dans les angles des murets ou près des bordures de pierres ou dans des cachettes inaccessibles le long des traverses qui conduisent à la rivière — rapaces au ciel

— en attente —

ne sait ce qu’il adviendra, mutation, décomposition, transformation, remaniements profonds — gel et silence à venir — sols méditation — sols panthère sonnant la pleine saison où descend la lumière

 

Photographies Françoise Renaud (27 oct 2020)

ne pas surtout pas

tout ce que je ne veux pas que mon texte soit avant même de l’écrire…
un travail issu de l’atelier d’écriture Tiers Livre été 2020 “Outils du roman”

 

Pas question que ça bavarde, que ça lambine, pire que ça se répète. Pas question de servir du réchauffé. Pas question de bricoler. Pas question de céder, de bâcler, de se satisfaire de ce qui arrive ou de s’en moquer. Pas question de trop réfléchir, de trop construire, trop prévoir à l’avance, trop installer les choses au point qu’elles s’étouffent d’elles-mêmes comme un feu nourri de bois mouillé — inutile de relancer avec des branchettes, repartir du début et chercher l’étincelle. Pas question de faire l’économie des rêves, de la sortie du sommeil qui apporte des réponses au récit embourbé. Pas question d’aller à la ligne tout le temps sans raison valable. Pas question de restreindre le champ d’investigation, d’éviter les chemins de traverse, de ne fréquenter que des zones éprouvées (en savane, on rencontre des bêtes capables de renverser le cours des événements d’un coup de corne). Pas question de fabriquer de la matière juste pour faire du plein, de céder à la tentation du dialogue qui n’apporte pas grand-chose sinon une illusion de volume et balance des tirets à tout bout de champ. Pas question de trop lisser, de supprimer le grain. Pas question de se laisser détourner par un coup de fil, une visite, une flegme incorrigible — ou alors tout le contraire. Pas question de ne rien sentir en lisant à voix haute – dans ce cas jeter à la poubelle. Pas question de rester hors des zones sensibles, de ne pas pister la musique des phrases, les rythmes, les cris, les couleurs, les mouvements de foule, les matières qui composent le sol, les arbres, les changements de saison, les peaux qui vieillissent, les odeurs des vêtements, les mots d’amour, les gens qui marchent en silence et se courbent, les rivières qui vont et se creusent. Pas question de réfléchir. Surtout pas raisonner, pas construire, pas fermer la porte aux possibilités de vent, d’intrusion. Pas dire que c’est bon comme ça. Surtout pas.

Photographie PNG design (Unplash) 

rêverie de septembre

Matinée d’errance au jardin.

Les pluies violentes d’il y a quelques jours ont frappé puis embaumé l’espace — aster dahlia sauge sédum véronique anémone hydrangea graminée —, partout floraisons tardives fragiles bouleversantes en alternance avec le désordre des touffes herbeuses et des hampes desséchées lourdes en graines et encore courtisées d’insectes. Je prends tout, vais à leur rencontre, observe dans le détail espèces et variations — chacune me tient durablement sous sa coupe —, me nourris d’un massif puis de l’autre, et aussi du corps en son entier exposé là dans les parcelles de ce champ pareil à une planche botanique, corps divers et complexe que j’ai contribué à composer ces dernières années au hasard de mes trouvailles, qui désormais vit en dehors de mes soins et de mes désirs telle une entité n’appartenant qu’à la nature.
Je m’interroge sur ce qui préside à un développement si prodigieux entre deux solstices malgré l’agression des canicules, l’incessante compétition entre les espèces, l’instabilité grandissante des saisons. Le hasard — en partie sans doute —, la recherche innée d’équilibre des architectures végétales, l’improvisation propre aux vivaces. En tout cas cette puissance du vivant a tendance à me donner confiance. J’en prends bonne mesure, associant l’orée de cet étrange automne et l’insistante beauté du monde.

Il y a aussi en cet endroit une multitude de signes infimes et très anciens que je porte en moi, indices appris il y a longtemps dans le jardin de mon père (petites poires brunissantes, feuilles brossées par une rafale de vent, porte de la serre à la peinture écaillée, arrosoir abandonné, outils usés bien rangés), autant de signes qui se manifestent et se superposent au réel, dessinant une sorte de mosaïque tout à fait personnelle composée de couleurs vives, d’éclats de lumière, de corolles, de mousses spongieuses, de fragments de carapaces et de brindilles, le tout organisé dans mes mémoires — ou plutôt désorganisé — pareil à une rêverie, soudain stimulé par les surprenants jaillissements de l’automne.

 

Photographies Françoise Renaud – En mon jardin cévenol, 26 septembre 2020

 

 

récit de l’ouest sauvage

à chaque retour au bord de la mer dans la maison d’enfance, je trouve le moyen de grimper au grenier —  quand nous étions enfants c’était un vrai grenier, transformé depuis, du moins en partie — et je revisionne des phases de vie, des événements qui avaient marqué la famille, des moments d’adolescence, des jours de solitude et même certaines heures de jeu avec mes cousines, je retrouve des courriers ficelés avec des écritures connues, je m’empare de livres écornés et fouille le fond des placards comme si j’allais y dénicher quelque objet insolite, vêtement ou jeu de sept familles s’attachant à d’insoupçonnables souvenirs, et cette fois c’est un coffret en bois au décor bien modeste qui retient mon attention : modeste mais quand même, joli format carré, teinte sombre, dessin gravé sur le couvercle puis peint de façon élégante si bien qu’il paraît presque presque fondu dans le bois sauf le col blanc du personnage qui contraste avec le fond, et aussi le mot de six lettres inscrit en bas et un peu en travers apposé telle une signature et venant préciser le nom du port de pêche de Loire-Atlantique où je suis née et où s’est déroulée mon enfance, objet proposé au tourisme balbutiant dans l’immédiat après-guerre dans les boutiques à souvenirs installées sur le môle

le personnage : homme jeune croqué en plan américain avec costume et chapeau qu’on identifie tout de suite comme bretons en dépit du croquis plutôt rustique, joli port de tête, sourire doux, regard tourné sur le côté comme s’il regardait quelque chose d’agréable, quant à la veste elle est vert sombre et propose plusieurs revers avec, juste en-dessous, un plastron en tissu rouge

le coffret a été acheté en 1946, ma petite mère avait alors dix-sept ans

elle me le dit sans même prendre un instant pour rechercher la date exacte quand je lui montre l’objet, elle s’en souvient très bien, c’était lors d’un voyage de jeunes filles organisé par une commune de l’arrière-pays où elle passait sa première année en tant que maîtresse d’école et toutes étaient allées à la mer pour une joyeuse partie de pêche, ce qui ne lui avait pas spécialement plu à elle, enfin le fait d’être entre jeunes filles oui peut-être, mais le fait de marcher dans l’eau froide et de fouiller la vase avec la main ou un outil, ça pas tellement — non franchement la pêche ne serait pas quelque chose dont elle pourrait raffoler un jour –, en fait elle ne se doutait pas que de proches événements allaient la ramener en ce lieu de mer et qu’elle y passerait une très large part de sa vie, y aurait des enfants, y vivrait des bonheurs et des chagrins, y résiderait encore en son grand âge et visiterait ses morts enterrés de plus en plus nombreux dans le grand champ de sable ceinturé de vieux murs, enfin voilà ce qu’elle me dit maintenant que je suis devant elle, coffret entre les mains, affirmant que si elle n’avait pas eu de goût pour la pêche ou la baignade — il est vrai qu’elle ne possédait pas de costume pour cela –, elle avait apprécié en revanche la balade sur le port, les oiseaux qui criaient, les bateaux amarrés où s’affairaient des hommes aux mains puissantes, et c’est en cette occasion qu’elle avait acheté la boîte en bois, boîte à trésors que j’ai tout de suite rangée dans mon bagage, elle m’a affirmé que je pouvais, qu’elle serait mieux chez moi que dans un placard du grenier et en plus si ça me faisait plaisir, alors c’était parfait, cette même boîte désormais posée à ma droite sur le bureau où je travaille, me rappelant au fait qu’une grande part de mémoire est forcément perdue, effacée, à un moment donné inaccessible

 

Photographies : Côte de Jade  – Françoise Renaud

espèces de décor (2)

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’été Tiers Livre proposé et animé par François Bon. Cette fois il était question de produire de la matière, de décrire des contextes, des décors. Absence de personnages. Et toujours, se plier à l’exercice pour être plus fort et plus riche après !

 

extérieurs

Emprunter depuis la rue un étroit sentier bordé d’herbe. Longer le mur en schiste investi par d’innombrables petites fougères. Alors débarquer dans un espace plus ou moins rectangle contenu entre la maison et le poulailler, hortensias en massif prenant une place considérable. Le potager au fond, déjà bien visible depuis le portail, parcelle circonscrite par des cyprès de Lambert difficiles à maîtriser mais protégeant avantageusement des vents d’ouest. Noter le caquètement des poules lâchées sur le terrain. Trois marches de seuil. Un lieu familier. Par-dessus un ciel mouvant, chargé. L’averse pourrait bien venir.

Haute haie taillée reconnaissable à l’approche, réclamant beaucoup de soin. Quelques mètres plus loin, un passage pareil à une voûte protectrice aménagé dans le taillis. Il est équipé d’un portillon en métal jamais cadenassé qui produit à se refermer un bruit singulier annonçant l’éventuel visiteur. Par derrière, la cour pareille à une antichambre invitant à la fois vers le jardin plus vaste et vers la maison tout près ornée de rosiers sauvages envahissants, la voix venant de la cuisine, entrez mais entrez donc, le soleil encore doux, l’odeur du végétal qu’on a arrosé il y a peu.

Plateforme en pente assez marquée en haut de la plage – donc plein vent, face au plan infini de la mer — avec un arbre large façonné par le climat, jamais soumis, résistant. Folles et fortes branches. Tronc qu’on dirait travaillé avec des outils de sculpteur. L’arbre couvre une trentaine de mètres carrés, peut-être plus, et empiète au-delà de la falaise. Presque il se tend vers le lointain comme s’il voulait basculer dans le vide. Sous la ramure, un banc justement placé – depuis quand ? — pour regarder la mer, écouter, méditer, s’asseoir avec quelqu’un — pour peu qu’on ait quelqu’un avec qui s’asseoir.

Port et môle, une promenade de tous les jours. Villas cossues en face, coteau planté de beaux arbres accoutumés aux vents violents. Ancienne minoterie. Goulet vers le canal qui remonte dans les terres. Belles volées d’oiseaux autour des mâts. Port, bateaux, oiseaux. Un lieu pour s’embarquer.

Genre d’esplanade vaste comme un champ de course. Ombres et lumières. Théâtre d’un bord, centre commercial de l’autre. Va-et-vient incessants. Lignes de vie.

 

Photographie: Camillo Corsetti Antonini (unsplash)

espèces de décor (1)

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’été Tiers Livre animé par François Bon. Cette fois il était question de produire de la matière, de décrire des contextes, des décors, sans personnages. En fait, se plier à l’exercice pour être plus fort après !

intérieurs

Un moment pour s’habituer au manque de lumière, persiennes rabattues à cause de la chaleur. Rayonnages bourrés de livres plus ou moins en désordre, bureau massif occupant une bonne part de la surface. Quelques marches à descendre. Un moment pour observer ressentir le décor. Tapis ou non. Tableaux ou non. Bien peu d’objets personnels finalement, de ceux qu’on s’attend à trouver dans un lieu destiné à l’étude ou à l’écriture, au remuement des papiers et des souvenirs : statuettes rapportées de longs voyages, dessins à l’encre, coquillages, tissages, livrets cousus main, petites choses sans valeur chargées de sens – poterie, galet de rivière, tabatière, encrier. Rien de cela, seulement des livres à grosse couverture des cahiers des outils pour écrire. L’ensemble tout à fait immobile.

Sommairement meublée, pour ça oui. Et petite avec ça. Chambre d’une dizaine de mètres carrés dotée d’une fenêtre donnant sur le ciel. Alors presque rien : un lit pas bien grand, une table en bois brut aux rainures sales pour faire la cuisine manger travailler avec une chaise qui ne prend pas de place, un évier minuscule à la fois pour se laver et prendre de l’eau, quelques pièces de vaisselle posées sur l’étagère au-dessus, et dans l’enfilade un genre de recoin fermé par un rideau, de quoi ranger des effets personnels, enfin ce qu’on possède, c’est-à-dire pas grand-chose. Oui mais fenêtre sur le ciel.

Cuisine où s’assoir pour manger quelque chose, prendre un café, bavarder. Cuisine où se poser au sortir du sommeil ou en rentrant d’un long périple. Cuisine avec inévitables appareils ménagers – ceux-ci relativement usagés, simplifiés, datant d’une autre époque mais fonctionnant toujours. Placards pour accueillir une batterie de plats casseroles moules marmites d’une femme qui a fait des milliers de tartes aux pommes, confectionné tant de soupes de légumes et de confitures (prune poire pomme) pour nourrir une famille. La table a été récupérée lors du décès d’une voisine sans héritiers, Yvonne ou Rose, de même quelques verres anciens chipés chez le vieux Maurice. Pas de nappe. Évier trop bas, plan de travail carrelé de blanc – le moins cher. Cuisine d’enfance. Cuisine où demeurer entre rue et jardin, entre saisons, tant qu’il y a de la vie encore.

Ça pourrait s’appeler un grenier, bas de plafond. Sous les poutres en fait. Il y a du fatras, des choses qui ne servent plus à rien. Odeurs indéfinissables, poussière surtout. Madriers, chaises bricolées, vieux vêtements, vieux papiers, livres d’images, lettres ficelées. Odeurs incitant au voyage dans le temps et à l’exploration intime forcément.

Plutôt des lieux anciens qui se manifestent, des lieux sombres emplis de bruits domestiques, frottements au sol, battements de portes, ustensiles de cuisine qui se heurtent au matin quand on fait du café et fait griller du pain. Y pénètrent des bruits et des odeurs de jardin, de campagne, presque jamais urbains. Meubles désuets — secrétaires en vogue dans les seventies, buffets hideux mais commodes pour ranger la vaisselle, armoires en chêne léguées par une vieille tante, postes TV juchés sur des tables roulantes. Lieux à revisiter avant qu’ils ne disparaissent. Et à parcourir cet enchaînement-là de quatre cinq pièces portant des noms liés à leur usage, s’invente un seul et unique espace qui ne palpite que pour soi dans la blancheur d’un ciel de bord de mer qui se propage à la façon d’un courant d’air, alors frôler du doigt l’arête d’un meuble, aller jusqu’à la chambre puis revenir au petit cabinet de toilette repeint il y a peu, passer par la cuisine, comment dire, l’ensemble ne constituant finalement qu’une seule et unique pièce, la maison avec ses bruits familiers et ses odeurs de cire, la maison quoi ! à jamais reliée aux premières années et aux apprentissages — comment a-t-on pu un jour en partir ? –, maison sans aucune envergure ni originalité mais reliée au temps personnel et à certains événements marquants, ouverte aux humeurs de l’océan qui bat et rebat éternellement la côte sauvage.

Photographie : Jim Digritz (unsplash)

hep s’il-vous-plaît !  

Une proposition de l’atelier Tiers Livre en cours, dirigé par François Bon sur le thème “Outils du Roman”.
Il s’agissait de FAIRE DES GAMMES, d’écrire dix fois le même tout petit geste du quotidien comme allumer une cigarette, décrocher un téléphone, démarrer sa voiture… J’ai choisi d’écrire 10 fois comment appeler un serveur.

1
Il suit avec application chaque déplacement du garçon en terrasse – mignon le garçon, racé, rapide –, pas commode à attraper avec les yeux, mais ça va se faire. Essaie d’attirer son attention, n’y parvient pas. Trop loin. Ce sera pour le prochain coup. Rester tranquille, ne pas bouger plus qu’il n’est nécessaire, de toute façon il n’usera pas du claquement de doigts ni du hep s’il-vous-plaît. Le regard suffit, accompagné d’un bref mouvement d’épaule.

2
Hep, s’il-vous-plaît. Deuxième fois qu’il se manifeste.  (Vous voyez bien qu’on attend depuis un bon moment, enfin c’est quand vous voulez mais quand même, on est arrivé avant eux, vous n’avez pas fait attention ? c’est bien là le problème, y’en a qui feraient mieux de changer de métier… et bien d’autres choses encore). Bras tendu, cou en torsion, derrière décollé de la chaise. Le corps à demi déployé reste en suspens longtemps, ridicule. Le bruit métallique de la chaise a fait se retourner les clients de la table d’à côté.

3
Enfin tu vois bien qu’il est occupé… mais si, il nous a vus, je t’assure que si, il ne va pas tarder… Elle a posé sa main sur son bras, en même temps elle le regarde avec intensité pour mieux l’inciter au calme. Sa main contient tout l’énervement de l’homme rien qu’avec ce mouvement minuscule, frottement sur l’avant-bras, muscles et nerfs saillants sous la peau. Un genre de caresse en fin de compte.

4
Il y a un moment où il faut qu’il se passe quelque chose parce qu’il fait très chaud et ils ont soif, soif de ces bitter campari un peu amers avec glaçons qu’on boit sur la côte napolitaine en été, parce que la chaleur est écrasante, pavé surchauffé, poussières et minuscules débris végétaux comme encollés aux corps à cause de la sueur, parce que l’ennui est insupportable, existences malmenées, destins incontrôlables, parce que seule la liqueur d’amaro saura les réconforter. Incapables de bouger — lui comme elle. Incapables de lever la main pour ébaucher un signe, un mouvement du bout des doigts. Tellement chaud. Figés dans l’attente, résignés. Ils imaginent le parfum d’écorce d’orange du cocktail, ne disent rien, pensent qu’ils auraient pu se le faire servir dans leur chambre d’hôtel climatisée. Enfin maintenant qu’ils sont installés, le garçon va bien finir par les voir. Il les connaît (des clients de l’hôtel), sait déjà ce qu’ils vont consommer. Oui, avec beaucoup de glaçons s’il-vous-plaît.

5
A peine assise, a replié une jambe sur l’autre, posé son sac sur la chaise d’à côté, a légèrement incliné le buste avec regard cherchant où était le serveur, paquet de cigarettes à portée, doigts prêts à en attraper une. Elle sait qu’il n’est pas loin, elle sait qu’il l’a vue, elle sait qu’il a remarqué qu’elle était seule et qu’elle avait des jambes de rêve. D’ailleurs il arrive presque sans bruit, léger comme un oiseau, il est là et il regarde ses jambes l’air de rien.

6
Est-ce qu’il va tenter le coup de réclamer ou est-ce qu’il patiente encore un peu ? Ça le démange d’élever la voix, mais ce serait forcément idiot de crier et de s’énerver parce qu’il finira bien par venir à un moment ou à un autre. D’ailleurs quel courage il a ce type-là pour faire des kilomètres sur place sans jamais rater la marche d’entrée dans le bar par cet temps éprouvant avec tout ce monde qui se presse, râle, rarement satisfait. Non mais c’est vrai, il faut quand même savoir se mettre à la place des autres de temps en temps. Il demeure aux aguets dans ce moment de délibération avec lui-même, partagé entre plusieurs attitudes, à la fois retenu par la nature bienveillante de ses pensées et poussé par l’envie qu’on s’occupe rapidement de lui, qu’on lui apporte ce qu’il souhaite pour passer un moment agréable — anisette et olives –, seul en terrasse à regarder les gens défiler, les types en chapeau, les jolies filles, les musiciens, les mendiants, tous pareils à des personnages de théâtre.

7
Alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

8
La force de la routine. Même table, même positionnement du corps voûté légèrement de travers dans le siège de manière à obtenir une vision panoramique de la terrasse et d’aviser à tout moment où navigue celui qui inévitablement l’a vue s’installer et ne va pas tarder à s’orienter dans sa direction, plateau en équilibre au niveau de l’épaule. Pas même besoin d’un signe. Ce sera comme d’habitude madame V. ?

9
Faut toujours attendre dans cette vie, attendre pour acheter le pain ou un ticket de cinéma, attendre pour se faire arracher une dent, attendre des résultats d’examens, attendre la venue de la nuit, attendre pour se faire servir un café ou un p’tit blanc — rien de particulier à fêter. Espaces rompus et temps perdus. Est-ce qu’au moins il l’a vu arriver tout au bout là-bas ? Pas si sûr, alors se rapprocher insensiblement de l’eau, du bruit de l’eau.

10
Simple agitation des doigts à hauteur de visage pour dire que c’est par ici que ça se passe. Elle le fait bien, elle est super entraînée. Attirer l’attention de l’autre, elle s’y connaît. Un besoin qui s’enracine très loin. Tout de même une lueur de malice dans le regard qui juste après se détourne.

 

Photographie d’Ariel Agüero, Unplash

champ de bataille

extraits d’un texte écrit pour l’atelier d’été 2020 Tiers livre sur le thème Outils du roman
consigne : écrire le début d’un roman en rendant perceptible l’omniscience de l’auteur pour rentrer dans les pensées des personnages (un seul bloc), accueillir tout ce qu’il va naître

 

observer cette esplanade pareille à un champ de bataille, recueillir les impressions de mouvements croisés et de circulations aléatoires, écouter les bruits que font les pas des gens, les conversations et le souffle des gens, ça produit une sorte de gémissement à peine audible, une rumeur sourde qui inonde la surface peuplée et s’étend en cercles concentriques jusqu’aux bâtiments qui bordent la place, et c’est dans les limites de ce champ que les silhouettes se déplacent, dispersées ou soudainement regroupées par on ne sait quel jeu d’attraction-répulsion comme enclenché par un aimant souterrain capable d’influencer les trajectoires — tel un vaste jeu de flipper, l’espace au sol, lisse, donc glissant et en légère déclivité induisant probablement cette comparaison —, appuyer sur la touche vidéo et jongler comme d’un curseur avec les temps d’exposition, vitesse d’obturation et nombre d’images par seconde pour ralentir ou accélérer le flux de ce monde en affaires, corps en tous genres hommes femmes enfants, jeunes et vieux, avec course des nuages et modifications de la lumière par-dessus de la mêlée, enfin où vont-ils tous ? qu’ont-ils à faire de si urgent ? quelle dose de douleur ou de joie transportent-ils dans leurs besaces et quelles histoires dans leurs cerveaux ? Ils ne savent pas qu’ils sont observés depuis le haut du grand escalier du théâtre, ils sont juste vivants en cet instant-là, bien réels, le sang circule comme il faut dans le circuit de leurs veines, ils vont et viennent, traversent la place tout droit ou en diagonale, regardent leur montre, se hâtent vers le serpent bleu du tram qui émerge du tunnel pour aborder la rampe d’accès aux voyageurs. Impossible de distinguer les visages, encore moins leurs expressions, même en usant du zoom (l’appareil est simple de manipulation, juste bon à prendre des scènes ordinaires, anniversaires ou réunions de famille). Seulement discernables la taille, la corpulence, le port de tête, l’aisance, la jeunesse en se référant à la vitesse de déplacement — encore que beaucoup de jeunes flânent et beaucoup de plus âgés sont drôlement agiles —, l’allure vestimentaire, les bagages à porter sur l’épaule ou à rouler, les animaux en laisse. À un moment donné fermer les yeux et ne plus les rouvrir pour mieux se laisser pénétrer par les attitudes longuement observées, ressentir les pensées… femme qui porte un sac (lourd le sac), cheveux blancs, dos voûté tête penchée pour mieux voir où elle pose les pieds, traître ce pavé, on glisse si facilement sur un papier, une feuille d’arbre… homme grand de taille qui toise ceux qu’il dépasse… fille en robe blanche, autre fille brune plus ronde et bavarde qui traîne les pieds…. jeune type en vélo qui fend la foule au risque de percuter quelqu’un, sac à dos rempli de livres ou de victuailles, plutôt des livres —  étudiant, ne pense qu’aux filles, s’appelle Jonathan, habite dans une rue proche de la cathédrale, enfin pas sûr, on verra ça plus tard  —, de toute façon roule trop vite sur cette esplanade interdite aux deux-roues (il va se faire coxer, c’est sûr, ou il va y avoir un pépin)… [aussi colosse barbu portant un étui de guitare, femmes la soixantaine en train de faire les magasins pour ne rien acheter, bande d’ados en jogging à bandes blanches sur le côté et sweater à capuche prêts à faire un mauvais coup, garçon en fauteuil atteint d’une maladie génétique, fillette aux yeux bleu glacier tenant la main de sa grand-mère et la tirant l’air de rien vers le stand de bonbons, trois hommes costard cravate sortant d’un bâtiment cossu se pressant vers un restaurant ça n’en finissait pas, cette réunion, intarissable le mec]. Ressentir alors qu’il n’y a aucune certitude sur l’avenir mais nourrir l’idée que c’est à cause de l’étudiant qu’il va arriver quelque chose, qu’il doit exister un lien entre lui et les deux filles qui traînent souvent en ville, par exemple l’une d’elles en romance avec lui, raison pour laquelle il cherche à les distinguer dans la foule pour les rejoindre en se dressant sur les pédales de son engin tout en parlant dans son iPhone, ou alors projetant simplement d’aller à la mer le lendemain ou au cinéma pour draguer l’une d’entre elles (de préférence celle en robe). Descendre la rampe d’escalier tout en zoomant au maximum (gagner en proximité tout en perdant de la hauteur). Et puis ça y est, la vague nous prend, comme un vertige à débouler sur le flipper et à envisager de l’intérieur la scène habitée de conversations et sillonnée de parcours incertains. Continuer à prendre des notes visuelles. Suivre la dame au sac qui se dirige vers la gare en respirant fort, le vieil homme qui parle à son caniche allons, presse-toi un peu mon petit pote, le groupe d’enfants qui braillent, les routards avinés non mais qu’est-ce qu’elle a celle-là à me regarder comme ça ?, le type à peau noire très beau qui porte un tee-shirt noir avec une tête de lion (magnifique, le lion) et qui chantonne My Lady Sunshine : tu es née sur une île sauvage, j’ai cherché là-bas ton visage, je te rejoindrai dans la nuit, si beau que les gens se retournent sur lui après son passage, se faufiler dans son sillage un moment avec le blues dans la gorge et se laisser imprégner (et même influencer) par la chanson d’amour, entendre soudain tout un tapage et même des cris, aussitôt penser qu’une personne a eu un malaise (pas étonnant avec la chaleur), à moins qu’il ne s’agisse d’une attaque terroriste, ou alors non c’est bien l’étudiant qui a fini par renverser un vieillard ou un infirme, avancer tout en filmant alors foule s’ouvrant et se refermant, agitations, rumeurs, zones d’ombre, ondes de chaleur, vélo comme un couteau dans le flot des gens, caméra de même finalement

Illustration : L’entrée du Christ à Bruxelles, James Ensor, 1888

mes petits paysages

chaque jour mes petits paysages changent… les détails, les floraisons, les organisations, les alternances de mauve et d’orangé, petits riens qui font reconnaître le vivant, pulsant de seconde en seconde au rythme de l’univers infini…
faut il vraiment des mots pour les accompagner ? ils sont tout à la fois : fragilité, rappel à l’éphémère, leçon de vie, beauté
bien pour cela que je les admire et les partage

Photographies Françoise Renaud,  26 juin 2020

fréquenter à nouveau la frontière

revenir peu à peu

fréquenter à nouveau la frontière

faire des gammes, se livrer à des exercices (décrire par exemple un paysage ou un bâtiment vu par une vieille dame ou par un oiseau ou par un futur meurtrier), se risquer sur une piste inconnue, glissante ou simplement broussailleuse

revenir sans retenue
revenir dans le lent, dans la grâce
comme au jardin où chaque jour je travaille un recoin, une platebande, un parterre de légumes, nettoie, coupe une branche, affine une bordure, cisèle un arbuste, aère la terre autour d’une plante fragile, donc ne pas penser, juste faire cela avec le corps, avec le souffle comme si on l’avait toujours fait
et les mots reviennent pareils à ces gestes dépouillés habités de souvenirs inconscients, reviennent, respirent
il faut goûter ce moment où ça brasse au ciel et coasse dans la rivière, où même ça brasse dur aujourd’hui après une nuit folle (une de plus), tellement fortes les eaux, furieuses hurlantes après les pluies diluviennes tombées depuis minuit, c’est l’eau qui gagne toujours sur les berges, les plantations, les aulnes et les roseaux, emporte tout — quelque chose que je sais déjà, que j’ai déjà expérimenté et qui m’a cloué l’esprit au fond de mon cerveau sans pouvoir réagir ni dormir, le vert est si intense, l’air imprégné d’arômes frais, l’eau intégrée dans tous les corps offerts végétaux animaux
et cette frontière mouvante de l’eau et de l’air au contact de l’herbe

Photographies Françoise Renaud, 12 juin 2020

en mon for intérieur – jour d’après #27

rien ne vient, rien
ou pas grand chose

difficile d’inventer les intrigues qui seront celles du nouveau monde, le monde de l’après-catastrophe même si la catastrophe n’a pas eu lieu, seulement la peur, la peur au seuil d’un drame annoncé,  la peur de la maladie provoquée par une toute petite entité qui porte un tout petit nom (virus, aussi effrayant que cancer ou Tchernobyl), peur pour les siens (peut-être pour soi aussi), peur absurde ou peur légitime à voir les soignants en tenue de cosmonautes, les fosses communes, les cercueils alignés, peur d’y laisser le souffle, enfin le jour vient où on a le droit d’aller au parc ou au bord de la mer pour prendre un bol d’air et on se dit que tout va bien (mais qu’est ce qui va changer de la vie, hein ? tu te le dis pour toi-même car tu vois bien qu’eux vont continuer à garder leurs petits-gosses le mercredi, à les conduire à la danse ou au foot, à prendre leur voiture pour aller chercher le pain et l’avion pour un oui pour un non, continuer à faire du tourisme, à piétiner les landes en sursis au bord de l’océan, continuer de se tuer en moto ou à cause d’une mauvaise appréciation ou d’une imprudence, à douter de la fidélité de l’autre, à le pousser à bout jusqu’à tomber dans le noir ou la drogue, tout sera balayé de ce qui est arrivé), ainsi  tout va continuer, d’ailleurs c’est déjà le cas, c’est ça la vie n’est-ce pas, l’apéro, les vacances, les chansons qu’on écoute en boucle et qui font pleurer, les petits événements qui rendent jaloux, grincheux ou heureux, et puis un soir on voit à la télé un type noir qui se fait étouffer par un autre, le monde s’enflamme
on ne sait plus
ou plutôt on n’a jamais su qui on est vraiment, chacun dans sa peau à chercher le vrai langage (la voie) de l’indescriptible, le Corona déjà dilué dans l’atmosphère secouée par les vents chauds

j’entends pourtant comme un murmure, un frémissement, une onde qui a commencé  à s’étendre à la surface de l’eau

Photographie : Shadows de René Bohmer, Unsplash

 

en mon for intérieur – jour d’après #11

dérouler un nouveau fil

inventer une nouvelle histoire

peut-être raviver un ancien récit que j’aurais repoussé pour un temps pour je ne sais quelles raisons (ou plutôt si, je connais parfaitement ces raisons : le doute, les circonstances, la déception, le manque de concentration, le questionnement sur l’art, son utilité ou inutilité, enfin ce genre de choses), le poser sur la table comme pour le laisser respirer et commencer à puiser simplement dans les images qui affleurent au seuil du sommeil ou juste avant le réveil, signes de cette vie invisible qui s’agite à l’intérieur du cerveau et façonne des univers en dehors de notre volonté, vie turbulente, vie composée d’expériences accumulées, de sensations physiques, de rêves et de jours entiers d’écriture

 

et voilà que je suis en train de marcher dans une ville déserte ou dans un pays sans arbres, je me demande ce que je fais là, j’ai froid j’ai chaud, les deux en même temps, je perçois des bruissements de feuillage et des cris d’animaux, pas de peur, seulement de l’inquiétude à cause des espèces vivantes au voisinage (certaines menaçantes) et ce projet de marcher pour arriver quelque part, peut-être pour rejoindre d’autres comme moi qui ont marché en suivant des vallées sinueuses ou des lignes de crête hasardeuses — au fait d’où venait cette idée au départ de se déplacer jusqu’à rencontrer d’autres clans à l’occasion d’une équinoxe, moment d’alignement particulier des planètes ? je ne m’en souviens plus, mais à présent c’est comme une évidence —, d’autres comme moi qui ont voyagé par les sillons de la terre jusqu’à rencontrer d’autres êtres vivants, jusqu’à se frotter, se croiser

et voilà que mes personnages délaissés s’agitent en moi — Olaf,  Erika, Waralin —, eux marchent comme s’ils savaient où ils allaient, je les visualise et tente de comprendre — Olaf priant dans la forêt de Syvde, Erika pleurant la mort d’Olaf, Waralin le courageux —, de les construire, les inspirer, percer leur destin
mais je ne veux pas les influencer
ils nourrissent mon vide, mon jour, ils bougent derrière mon front dans ma tête dans mon corps qui est en train de marcher sous des latitudes tempérées (celles que je connais bien parce que j’y suis née), et même plus au Nord dans des forêts composées de feuillus et de cèdres avec des bêtes à l’entour et dans le cœur de la forêt et dans le vivant de mon corps, je ne suis pas seule, mes personnages sont faits d’un alliage complexe — j’ai du pouvoir sur eux mais je refuse d’en user, ce serait transformer la matière des mots, les ruiner de leur résonance profonde —, surtout ne pas les perdre de vue, emprunter leur sillage sans qu’ils s’en aperçoivent, au moment opportun tendre la main vers eux ou alors jeter un caillou dans les broussailles pour voir s’ils vont se retourner et montrer leur visage, un visage d’écorce issu des mondes d’avant, hérité des générations d’hommes qui les ont précédés, forgé par les pertes qu’ils ont subies en biens, les deuils, les pluies torrentielles, les disettes jusqu’à ce que l’obscurité quitte le ciel et que la beauté s’empare des arbres et des pierres tout au long du jour, jusqu’à ce qu’ils s’asseyent autour du feu et contemplent  la course bien réglée des planètes

alors je pourrais  écrire les pages suivantes

je suis confiante comme un agneau qui vient de se dresser sur ses pattes fragiles et qui cherche la chaleur de sa mère

 

Photographie : Wes Carpani, Unplash

en mon for intérieur – jour d’après #3

Temps humide, tourmenté. Il a beaucoup plu ces derniers jours et la rivière a pris ses aises, bousculant ses rives.

Dans ma solitude habitée d’arbres et de rivière, je pense aux autres, ceux que j’ai appelés régulièrement ces deux derniers mois, ceux qui ont eu du mal, ceux qui vivent seuls et ont traversé des jours maussades, ceux qui ont perdu quelqu’un, ceux dont la voix pouvait un court instant me rendre joyeuse, ceux qui n’en pouvaient plus de tourner en rond, ceux qui avaient quelque chose à partager, ceux à qui je donnais un bout de lecture, ceux qui prenaient les choses du bon côté.  Aujourd’hui on croit que c’est fini alors que tout se poursuit avec la même tension, la même cadence. Je sens le monde se cabrer et se rétracter sous l’effet de la multitude qui veut recommencer à dépenser posséder hurler festoyer prendre le métro ou le train. Qui va tirer leçon de tout ce qui est arrivé ?

Ici rien ne bouge.

Ici rien ne change en dehors des plantes potagères qui profitent, des arbres en fruits, des fleurs qui passent et de celles qui s’annoncent. La lumière est si douce. J’ai cueilli les toutes premières fraises, tout à l’heure je ramasserai les toutes premières cerises. Je n’ai toujours pas repris mon roman en cours, ça ne vient pas, ça ne veut pas. Je me consacre à poser des petites choses sans beaucoup d’importance, à faire des bilans qui ne servent à rien. Je ne sais pas où conduire mon combat, sur quelle terre à nouveau créer. L’impression d’une attente sourde, d’un loup tapi dans le bois.

J’ai arrêté de relever le nombre de morts par pays, d’écouter les blablas irritants sur les chinois, les soit-disant vieux, les écoliers, les déconfinés. J’essaie de repérer ce qui est en vie, le souffle interne à toute chose, au ciel et à l’eau. À l’intérieur de moi aussi. Je cherche le silence de mes veines, le cliquetis de mon usine biologique interne. Je cherche mon feu, mon énergie mentale, mon désir de faire, ma soif.

Tout à l’heure je vais appeler celle qui vit seule dans un coin de Bretagne, qui tient le coup et marche sans soutien à 91 ans. Ma petite mère. Elle va me raconter sa journée, à qui elle a parlé, ce qu’elle a mangé au déjeuner. Elle a perdu plusieurs personnes proches ces dernières semaines et n’a pas pu les enterrer. Même pas de messe pour Pâques. Tu te rends compte ! ça n’était jamais arrivé, même pendant la guerre. Elle se contente de peu, lit la rubrique nécrologique sur Ouest-France, tricote pour un bébé annoncé. La vie lui réserve encore quelques douces perspectives.
Sa voix me fait du bien, me rassure – lointaines réminiscences de berceuse ou comptine quand elle se penchait sur moi pour me consoler d’un cauchemar ou me soigner quand j’étais malade.

Ici. Maintenant.
Loin des villes, loin des tumultes.
Déjà songer à la saison prochaine, rentrer du bois pour qu’il sèche aux canicules d’été, garnir l’étagère aux confitures dès que les fraisiers donneront à plein, plus tard d’autres fruits juteux et colorés. Est-ce donc cela, vivre : ambitionner de marcher entre soi, de suivre deux lignes parallèles qui s’inventent entre rue et ruisseau, entre gestes quotidiens et acte d’écrire, entre soleil et corps contenu dans sa peau ? Car nous avons à vivre, écrivait un ami ces jours-ci et il faudra bien trouver sa manière en arrière du mur qui isole des bruits, composer avec l’herbe en désordre et les murmures de l’eau et de l’âme.

Photographies : Françoise Renaud, 12 mai 2020

en mon for intérieur – jour #49

sourdes contrées

En revenir à la lecture pour éviter de piaffer, roussiner, barjoter, pinailler, torturer les chiffres de la pandémie, affabuler, tourner chèvre ou maboule.
En revenir à la base.
Corps, peau, papier, espace, mots.
Reprendre mon livre en cours (Sourdes contrées de Jean-Paul Goux, Champ Vallon, 2018) qu’une amie chère m’a offert, me replonger dans cet univers clos avec elle et lui qui s’observent et se cherchent. Pénétrer leur friche. Effeuiller leur monde sensible avec doutes et souvenirs — réels ou imaginés. Ça pourrait être un roman de confinement, ces deux-là isolés dans une maison entourée d’un jardin, se parlant et se promenant, évoquant des projets du passé — réalisés ou demeurés dans le néant ou juste construits en rêve. Avec ça évidemment, le temps qui ronge, les souvenirs qui se déforment, certains inaccessibles. Le trouble installé entre eux peu à peu les sépare, on le sent, parce qu’on sait bien ce qui arrive pour nous-mêmes, cet essoufflement de l’amour, ce délitement du sentiment, ce délabrement annoncé du corps, cet abîme.

Une phrase retient mon souffle.

Le sentiment de l’espace que tu découvrais dans l’air matinal de ta chambre entièrement nue, ce sentiment que l’espace rayonne dans les limites de son enveloppe, ce sentiment d’euphorie qu’engendre la pure sensation du volume, toutes ces impressions, tu ne savais pas encore qu’elles n’étaient pas tout à fait étrangères à celles qui naissent parfois dans les gestes de l’amour et qui ne sont pas celles du plaisir mais qui donnent au plaisir une profondeur peu oubliable lorsque le corps aimé et longuement caressé, son propre corps amoureusement caressé, cessent tout à fait d’être des épidermes parce qu’ils se répandent maintenant et dans les limites infiniment agrandies de leur enveloppe frémissante rayonnent enfin comme les corps glorieux qu’ils sont devenus.

Tant de vrai et de mélancolie. Même si l’euphorie peut élargir un instant l’horizon de notre perception, le temps ronge en maître, les murs se désagrègent à force d’hivers — juste l’évidence —, les constructions s’affaissent à force d’années. Pourtant ce regard infiniment doux qu’il porte sur elle quand elle parle avec ce petit chuintement de rien du tout dans la voix qui lui est resté de l’enfance. Tout ce qui demeure du lointain. Toute cette lumière qui inonde au point d’aveugler, révèle les nuances infinies de la roche et du sous-bois, aussi de l’âme de ceux que nous voyons vivre.

Photographie : Lyle Cesmat (unsplash)