pousser la langue #02 – par le devant du corps debout

Suite de l’atelier d’été 2019 avec François Bon. On « pousse la langue », un challenge exigeant et toujours aussi décoiffant !
épisode #02 | UN PARPAING DE PHRASE
(ça dit bien ce que ça veut dire… le droit de choisir un mot qui servira de ponctuation, rien d’autre… enfin on fait comme on peut !)

DEVANT y penser toute la nuit en rêver et l’écrire au matin DEVANT quelque chose d’important pour éviter de se prendre les pieds dans le tapis DEVANT et non derrière ou sur le côté ou pire encore en l’air DEVANT tout ce qui s’offre au sol par le DEVANT du corps qui voudrait avancer en dépit des difficultés DEVANT corps debout sur le seuil qui hésite face aux obstacles du chantier interminable censé améliorer la vie des habitants après oui sans doute on veut bien le croire mais en attendant il est juste question de porter plus loin le corps DEVANT éventuellement regagner la place deux cent mètres plus loin et monter dans sa voiture pour aller faire des courses ou se rendre à un rendez-vous le corps tourné dans le bon sens c’est-à-dire allant et puis le reste DEVANT tout ce qui se propose entre deux murs car plus de trottoirs et avec ça bien décidé à être prudent et à porter son attention sur chaque caillou chaque plaque d’égout chaque obstacle sillon ornière fracture ouverte dans le sol remué x fois par les pelleteuses vous savez les petites qui peuvent s’engager dans les ruelles et creuser à tout-va sans se préoccuper des corps debout qui veulent aller coûte que coûte tant bien que mal DEVANT avec le meilleur de leur volonté et le meilleur de leurs forces sans compter les cinq sens mobilisés DEVANT six lettres toutes simples pourtant et modestes posées l’une à côté de l’autre qui parlent de cette zone géographique si proche qu’on peut la toucher de la main et l’appréhender des deux pieds avec c’est vrai beaucoup de prudence et une certaine détermination étant donné l’état actuel des choses DEVANT le corps dressé DEVANT ose aller DEVANT grimace s’arrête repart poursuit DEVANT autant que possible sa destinée car une fois engagé il faut continuer d’une façon ou d’une autre pour se sortir de la panade DEVANT c’est souvent le plus simple DEVANT mot pareil à un rempart contre lequel il faut lutter de même contre la pluie contre le temps et chacun sait combien chaque respiration compte chaque foulée chaque pas gagné sur ce sol fissuré brûlant chamboulé il y a ce sentiment qui vient DEVANT dressé parfois vaincu découragé cette sensation bouleversante qu’aller DEVANT c’est rester debout DEVANT c’est vivre c’est progresser autant que possible entre les trottoirs réduits en cendres sous un ciel pas plus large qu’un ruban découpé par les hautes murailles noires des maisons DEVANT parce qu’on n’a pas le choix et toujours le visage attentif tourné vers le sol et puis progressivement se redressant et déposant les yeux un peu plus loin DEVANT justement oh seulement quelques mètres jusqu’à découvrir l’entrée de la ruelle la première à droite défoncée elle aussi et les portes poussiéreuses et les rambardes déformées qui ne servent plus à rien alors regarder plus loin en redressant progressivement la tête la bouche les yeux DEVANT comme cherchant un refuge et on se dit qu’on est presque arrivé encore un effort et bientôt la délivrance on hurle DEVANT DEVANT comme posté en proue d’un navire pour donner les ordres de mouvement en fonction des vagues et des vents de la mer et on ose soulever le regard encore un peu depuis la terre plus haut DEVANT DEVANT juste DEVANT soi DEVANT là-bas pour envisager finalement la façade de l’église ou la terrasse du café avec des gens qui lèvent la main pour saluer sans doute mais on les reconnaît pas tout de suite car on craint encore de lâcher le sol des yeux bien qu’on se soit un peu habitué à autant de difficultés depuis le temps que ça dure tout ça mais oui le corps debout craint vraiment de heurter buter chuter se fracasser se tordre DEVANT se couronner les genoux se casser les dents se foutre en l’air quoi DEVANT plus loin le flanc de la ville bâti il y a longtemps murets bâtiments places organisées l’air de rien alors on s’arrête on s’assoit sur un bloc de pierre on regarde DEVANT non pas qu’on renonce mais c’est le mieux de s’arrêter pour regarder tout ce qui dépasse du sol et s’agite à l’entour sans prendre de risque et finalement saluer les gens assis au café oui c’est bien comme ça DEVANT avec le cœur palpitant et le monde qui paraît alors dans toute sa splendeur avec le gris des murs et la lumière forte et drue qui tombe comme une pluie

Photographie : Françoise Renaud, St Laurent le Minier, juin 2019

pousser la langue #01 – béton gris raide

Et c’est reparti pour l’atelier d’été 2019 avec François Bon, « Pousser la langue », un sacré challenge décoiffant !

Premier épisode UNE PHRASE, DES SOLS… chaque sol va épuiser sa phrase, une phrase ininterrompue… épuiser la matière, la lumière, l’usure, le tactile, les tâches, les accidents, ce qui est arrivé de nous-mêmes (avec, en appui, un extrait de L’acacia de Claude Simon)

Ce souvenir persistant chez elle d’une dalle en béton dépourvue d’habillage (la maison encore en construction alors qu’elle était haute comme trois pommes et commençait à trottiner pour de bon), dalle ponctuée de minuscules trous et graviers incrustés dans la masse d’où s’étaient élevés progressivement les murs (le père se lamenterait plus tard à propos du peu de matériaux existants à cette époque dans le commerce — pas le choix –, donc couler soi-même ses parpaings avec un copain le soir en rentrant du travail ou bien le dimanche — pas le choix –, brasser le béton à la pelle, s’acharner presque tout seul jusqu’à constituer un abri sûr pour sa famille), peut-être dans l’espace des chambres avait-il choisi de couler une couche plus fine par-dessus la dalle pour gommer une partie des aspérités (décidément trop sensibles sous le pied), en tout cas elle s’était plu à y distinguer ces petits dessins réguliers, genre de chevrons réalisés avec un rouleau métallique à motifs en relief passé juste avant le durcissement pour favoriser l’accroche, chevrons qu’elle s’appliquait à redessiner en  passant le doigt dessus ou rien qu’avec les yeux, de toute façon le béton : gris raide, forcément poussiéreux, sur lequel les gens piétinaient ce jour-là et sur lequel les chaises frottaient quand ils s’asseyaient pour contempler une heure durant le visage et les mains jointes de la petite morte tout en respirant l’odeur du café qui se faisait dans la cuisine, un drôle de jour que celui-là marquant la fin d’une enfance et le début de la douleur, et elle postée sur le seuil de la chambre en train de compter les chevrons empreints dans le sol gris, seule, ignorée des femmes en prière triturant leurs chapelets, seule avec le sol gris pour horizon et le lit poussé au fond contre le mur, peut-être que parfois elle se cachait derrière une porte (au fait y avait-il des portes ?), associant définitivement le sol en béton, le lit blanc, l’odeur du café et de la solitude, ce même sol transformé habillé quelques années plus tard — tout de même bien plus propre, avait dit le père –, carrelage dix sur dix genre granité : rouge et gris pour la cuisine, vert et jaune pâle pour la salle à manger, et puis chambre des enfants en bois de chêne et chambre des parents en linoleum beige remplacé dans le courant des années soixante-dix par de la moquette bleue, revêtement parvenu à bout de course et troqué après l’agonie du père cinquante ans plus tard contre un plancher clair d’un genre qu’on fait maintenant, facile à poser, résonnant légèrement sous le pied, ça durera ce que ça durera, d’ailleurs ça n’a plus tellement d’importance, peu de trafic désormais dans la chambre sinon les pas de la mère et les siens quand elle lui rend visite, les portant aussi non sans plaisir dans l’autre chambre – celle des enfants jadis, donc un peu la sienne – inchangée, plancher en beau chêne foncé, toujours le même – matériau quasi inaltérable pour peu qu’il soit posé bien à l’abri –, mais que deviendra-t-il ? c’est tout comme la maison, détruit sans doute, on ne sait pas.

Photographie : Grey on grey (fragment), Tim Mossholder sur Unsplash

quand la terre appartenait à tous ses habitants

poursuivre ce journal de convalescence au rythme de la solitude, des événements de rien et des vents de printemps

27 mai
« Chacun allait où il voulait et y restait aussi longtemps qu’il voulait »… ainsi écrivait Stephan Zweig dans Le monde d’hier, souvenir d’un européen, c’était en 1942… aujourd’hui passeports certificats autorisations spéciales sont nécessaires pour circuler : rétrécissement de l’espace, disparition d’espèces animales et végétales, pollution généralisée, tout le monde veut aller partout, consomme du voyage — mais pour quoi faire  ? —, contribuant à la dégradation de l’eau, de l’air, des rivages, des milieux naturels, et pillant les ressources
tout cela t’effraie et tu veux définitivement porter ton attention sur ce qu’il est possible de faire au quotidien pour cesser de salir détruire, te fondre dans le décor avec humilité, devenir léger Continue reading →

vent dans les herbes

19 mai

première sortie en ville pour quelques fragments de lecture au musée… tu prends toutes les précautions qui s’imposent — corset bleu nuage et baskets —, bien sûr tu n’es pas seule, la ville te paraît calme et ordonnée, à la fois chargée de sens et perdue dans l’espace et le siècle… au bras d’une amie tu longes la muraille qui borde le boulevard Sarrail, tu es sensible aux lignes dessinées par les micocouliers de l’esplanade et aux silhouettes qui montent au loin les marches devant l’opéra moderne, c’est dimanche et la pluie n’est pas loin

21 mai

lire un peu et puis écrire
parfois chez toi lire quelques lignes peut déclencher l’écriture, Continue reading →

au cours de la marche

14 mai

aujourd’hui tu as ressenti la chaleur de l’air au cours de la marche (vingt minutes d’un bon pas équipée de ton corset bleu à nuages blancs) et tu as pu observer les flancs du sentier désormais envahis de renoncules, de graminées et d’ombelles de grande ciguë qui appellent vers le haut — impossible de ne pas admirer l’émergence végétale, la puissance surgissante du vert — oui la  saison a bel et bien commencé, et toujours la beauté du lieu inchangée

16 mai

méditer en guise de sieste
et puis reprendre ton bavardage solitaire avec l’écran scintillant qui te sert de page, endroit qui te convient pour le moment pour écrire Continue reading →

temps très changeant au mois de mai

8 mai

un jour à écouter la pluie tomber, à imaginer qu’elle abreuve les jardins et s’accumule dans les canaux de la terre pour l’été (qui sera chaud peut-être, personne ne sait), tu demeures presque privée de pensées, flottant dans cet après-midi froide et brumeuse, rien qu’à écouter la pluie

9 et 10 mai

le retour du soleil dynamise à nouveau l’espace, c’est ce que tu ressens en observant les poussières qui dansent  autour de toi, poussières qui semblent te relier aux mouvements et aux paysages perdus (du moins pour le moment), Continue reading →

peu à peu

29 avril

sortie du bloc opératoire, tu ressens de la confusion et du soulagement, et puis une certaine dose d’euphorie à retourner de nuit à la chambre 201 (encore inondée de soleil il y a quelques heures), euphorie qui d’ici l’aube se transforme en fatigue profonde, indice que ça recommence tout en bas suite à l’épreuve  — recommencer : commencer à nouveau, se lever pour la première fois, marcher, se laver menu comme si les compteurs étaient soudain retombés à zéro —

30 avril

tu rentres chez toi soutenue par deux hommes solides et gais, tu as du mal à supporter la lumière, la chatte grise t’a entendue venir (elle sait bien qu’il s’est passé quelque chose), d’ailleurs elle se montre sitôt que tu franchis le portail, tu lui parles, elle se frotte à ta jambe Continue reading →

dix jours en cage

26 avril
il faut imaginer une autre vie, un autre rythme, il le faut oui bien sûr, il faut entendre les réclamations du corps blessé corseté (une pensée pour Frida), rameuter la patience, trois mois ce n’est rien dans une existence, ah tout ce qu’on te dit (le plus souvent en connaissance de cause), d’autres passés par là avant toi, et tout cela te paraît raisonnable alors que sans cesse tu revois l’instant fatidique où ton œil a lâché la surveillance du pied en train de se poser sur le sol pour se tourner vers le seuil de la porte, sur le sac posé là, prêt à être saisi, tu n’y peux rien, ça revient comme une scène fatale, une obsession qui donne des haut-le-cœur à revoir ton pied tordu, déboîté, en perdition, et l’éclat de violence dans le dos — satanée obsession — Continue reading →

mais qu’est-ce qui t’arrive ?

il peut se faire que la terre se dérobe sous tes pieds [sous tes pieds – la terre – dérobée] et juste après comme une bascule, un chavirement que le corps ne peut pas comprendre, informations fausses ou incomplètes ou contradictoires envahissant le cerveau, alors plus de coordination forcément, plus rien d’un coup (comme débranché), ça va très vite, jambes bras corps en soleil, poitrine qui va cogner durement contre le sol — le sol : hétéroclite à cause du chantier qui n’en finit pas dans la rue qui passe devant chez toi, le sol donc composé de gravats, morceaux de route, cailloux, gravillons, gravier grossier, sable, terre brune, bitume —, au cours de la chute une pierre qui a dû rencontrer le buste (à moins que ce ne soit la deuxième marche du petit escalier qui conduit à l’habitation), onde de choc, alors dedans tu ressens comme un cisaillement, Continue reading →

danse du présent

24 mars. Déjà la danse du présent avec la mystérieuse remontée des sèves : couvre-sols revenus du néant soudain refleuris (on ne s’en était pas rendu compte jusque là, c’est arrivé vite) / petites touffes entre les pierres / fleurettes à orner la salade et à manger / jaune ficaire et jaune narcisse / étranges boutons qui s’épanchent en rosace ou en bec de perroquet. L’intime brusquement surgi, visible, l’intime qui rejoint les corps fatigués de l’hiver et les rires des enfants qui courent dans les chemins, l’intime fait de cellules nouvelles rompant franchement avec la pierre qui structure les espaces habités : murs qui retiennent les traversiers / galets / gravats qui composent la route en chantier / tas de sable pour le chantier et tas de gravier aussi / soubassement de la maison / béton du parking. L’intime végétal presque chair au point qu’on en oublie le sable et le béton et le bruit du chantier, en tout cas proche de la chair, une chair saisie de couleurs délicates… beau beau, étonnant même si on a toujours vécu avec ce genre d’événement sur cette planète… applaudir, traquer les renflements sur les rameaux, les bosses, les fentes, et ça n’est que le commencement…

 

Photographies : Françoise Renaud, mars 2019

en 4000 mots #9 | textes apocryphes

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
recherches sur la nouvelle

Le Tiers Livre – atelier d’hiver #9, entrer dans le texte de l’autre avec l’attention de le compléter, l’interroger, rajouter de la fiction sur la fiction, écrire un apocryphe… toujours avec bienveillance…

Source de l’apocryphe ici ( #7 de Marlen Sauvage)

Le moment viendrait où les images suffiraient à remplacer les mots, où le cerveau pourrait se reposer la nuit plutôt que de se préoccuper, mâcher et remâcher tout ce qui pourrait s’écrire et qui s’enfuit à chaque seconde. Le moment viendrait où le corps pourrait oublier cette urgence, échapper au carcan des pages et à la tyrannie des phrases. Le moment viendrait où le lit serait juste chaud pour traîner le matin tout en écoutant l’autre remuer dans la cuisine, faire le thé ou le café, où le coin de canapé serait juste là avec coussins et livres déjà écrits juste offerts au temps, où l’après-midi ne serait plus ouragan tsunami déferlante qui oblige à remanier sans cesse la matière de l’existence et le poids des mille émotions épuisantes qui hantent le roman en train de s’écrire – il vibre en soi, tourbillonne déborde possède. Le moment viendrait où on stopperait la voiture sur le pont à trois arches et on regarderait l’eau née sous le causse qui dévale de six ou sept mètres en cascade fumante certains matins de gel et anime la vallée de ses brumes silencieuses. Le moment viendrait où le carnet en moleskine rouge ne serait plus nécessaire oh non ni le dictaphone ni l’appareil photo. La solitude oui elle, toujours. Et il ne surgirait plus que du néant le désir de respirer, de se relâcher, de vivre l’instant même qu’il soit d’hiver ou d’été, de terre ou de mer, de noir ou de blanc, avec ou sans chat, avec ou sans livre à écrire, avec la peau souple et gonflée d’amour pour tout ce qui arrive autour de soi. Rien d’autre. Le rire dans la rue, la cloche de l’église toute proche, le renard à l’orée des bois et le paysage remué d’eau déchiqueté par l’hiver.

 

Source de l’apocryphe ici (#3 de Philippe Castelneau)

Il a toujours un appareil photographique sur lui, il connaît parfaitement les réglages au point qu’ils sont devenus automatiques. Il regarde le ciel, jauge la lumière et il sait. L’appareil sait. Il cadre, le doigt appuie. Rien du monde pour autant n’est changé. C’est quoi la photographie ? Il ne saurait pas très bien dire. Des instants retenus dans la mémoire de la boîte noire qu’il peut explorer à l’envie, c’est ce qu’il explique. Une histoire de liberté de mouvement à travers les planches d’images — mais est-ce bien cela ?

Il aura beau énumérer toutes les précautions à prendre avant d’appuyer : se positionner, se rapprocher – oui encore un peu –, oser, tenter, recommencer, reculer, rien n’est garanti. Il cherche l’angle, l’instant fou, l’improbable, le juste reflet. Il cherche.<

Un autre jour il parlera du voyage de l’œil, de la solitude du photographe, de la beauté fugace. Fasciné, bouleversé, un autre jour encore il aura les mains vides. La boîte noire est rivée aux os de son crâne, pas bien loin des zones primitives qui dictaient aux hommes de se relever pour marcher, de grandir, de garder la tête haute, d’observer de loin la migration des oiseaux et le mouvement des grands animaux de savane.

L’exercice quotidien de la vie se charge de fixer les choses. Il met son casque de moto, baisse la visière, fonce sur la double voie. Le vent fouette son corps à cheval sur la machine, tout défile, lignes des arbres devenues floues, vitesse, griserie, plus de réglages qui tiennent. Il vit, c’est tout.

peu de mots

j’ai commencé un livre et chaque phrase est si forte que je suis dans l’incapacité d’avancer ma lecture… je reste là et je relis, impossible de tourner la page, tout se passe comme si ces quelques mots — peu de mots — avaient le pouvoir de révéler des choses qui m’avaient échappé jusque là et résonnaient sans fin… mon corps s’agite, mes doigts frottent le feuillet comme pour l’interroger… le genre de livre écrit avec ce qu’il faut de grâce et de simplicité pour toucher les zones secrètes écartées de notre conscience (comme j’aimerais moi aussi écrire des livres qui ressemblent à celui-là)

ils percutent notre peau comme celle d’un tambour Continue reading →

en 4000 mots #7 | Virginia Woolf : contexte de l’écriture

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #7, écrire sans sujet à partir de ‘Journal’ de Virginia  Woolf
(écrire le contexte du lieu de l’écriture, les conditions matérielles, les heures, la fatigue…)

 

Mercredi 6 février

Quand est ce que ça vient et où est-ce que ça va ? trop chaud trop froid, trop vite trop tard. Peut-être dans ce moment au sortir du sommeil : cerveau en mode oubli, respiration inaudible et bruits feutrés comme s’il avait neigé. Rester dans l’abandon de la nuit une heure encore dans la chambre douce en lumière, là où les choses se disent à voix basse et où les douleurs – tous les genres de douleur – sont plus vives, les perceptions plus profondes qu’à vivre en plein soleil. Il y a cette quantité folle de mots passés en revue dans le noir avant le sommeil et dans ces interstices où l’on croit ne pas dormir. Je me souviens, alors le livre s’écrivait tout seul dans une extrême lucidité, rien de flou, chaque élément parfaitement en place, et puis cette multitude d’images traînant à la queue leu leu avant de filer loin.

Jeudi 7 février

Aujourd’hui je ne sais plus où j’en suis avec ce roman, si je suis sur la bonne voie. Je crois avancer, par petits bonds, un peu comme les oiseaux qui volètent dans les bras de l’arbre ou les écureuils. En fait non, ça n’avance pas. Il me faut tout recommencer, changer de point de vue, changer de temps pour raconter. Je m’effraie de la suite et je reste au tiède du lit pour ne pas sentir le découragement. Continue reading →

en 4000 mots #6 | Robert Walser : un tout petit clou

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #6, écrire sans sujet à partir de ‘Vie de poète’ de Robert Walser
(écrire sur rien, à partir de rien, « en un seul bloc »… j’ai écrit cette variation en prolongement de #2 : écriture avec écrivain)

Il y a grande soirée à l’ambassade. Pas la peine de rêver, il ne viendra pas. Toute la semaine sans le voir – la troisième au total. Elle n’arrivera pas à travailler, encore moins à dormir : les ombres dehors, le vent, le cri déchirant des chats qui se défient. Elle va avoir la fièvre de lui. Alors se fixer sur rien ou pas grand-chose, par exemple une tache d’humidité au plafond, une rayure, un bout de carte postale qui dépasse d’un livre. Fouiller désespérément le noir pour se raccrocher à ce rien qui pourrait la sauver. Elle ne boit jamais seule d’habitude, mais là c’est différent — juste une rasade parce qu’elle ne supporte pas d’attendre. Elle cherche un clou entre deux lés de tapisserie, un élytre d’insecte dans le rideau, une carapace de coccinelle, Continue reading →

en 4000 mots #5 | Sarraute : scénographie des voix

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #5, à partir de ‘Vous les entendez’ de Nathalie Sarraute
(tentative de dialogue et de mise en scène du dialogue « en un bloc »)

Approche voyons, n’aie pas peur, toutes les filles passent par là un jour ou l’autre, ça ne sert à rien de te faire du mouron… La voix est déformée à cause des épingles retenues entre les dents, pourtant douce, rassurante… Voilà, rentrer un peu plus le galon, ah c’est beaucoup mieux, plus élégant ; en général elles attendent toutes ce moment-là, elles piaffent, c’est comme inscrit dans leur sang… Les gens parlent toujours à tort et à travers, qu’est-ce qu’ils savent les gens de nos vrais sentiments ?… Quand même tu devrais être contente, et puis ça vaut mieux que de ne plaire à personne et de rester en rade, après on devient vite trop vieille, combien de fois je te l’ai dit… Un battement d’aile peut dévier la courbe, un simple geste orienter le destin, on sait bien : un regard appuyé ou détourné, une main qui s’approche ou refuse, mais un mari pour la vie, elle n’est pas sûre d’avoir vraiment choisi… Continue reading →

en 4000 mots #4 | Duras quatuor à dire

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #4, à partir de ‘La mort du jeune aviateur anglais’ de Marguerite Duras

Je n’existais pas encore au moment où ça s’est passé, mais je peux le concevoir, ce moment, redessiner le lieu à l’aune de nos brefs séjours après le long voyage dans la voiture de mon père jusqu’à ce pays éloigné du bord de la mer. Un lieu pauvre et perdu, soumis à l’empire de l’ombre, peuplé de gens affairés à la terre : semeurs, jardiniers, éleveurs de bêtes. Un lieu-dit portant un nom d’arbre. Le Noyer. Situé dans le département de la Loire Inférieure – image dégradante résonnant avec l’odeur de fumier, forte autour des fermes basses et des prés descendant jusqu’à l’eau (souvenir aussi d’un enfant retrouvé noyé, mais c’est une autre histoire). Un hameau difficile à distinguer des autres du même genre éparpillés dans cette campagne, pourtant différent ce jour-là à cause d’un mariage en train de se préparer. Enfin une certaine effervescence, le pavé lavé de frais, des chaises disposées en rang d’oignon devant la maison pour le monde qui commence à venir, des petits gâteaux et des verres sur une table pour les hommes qui voudraient un blanc sec. Continue reading →

en 4000 mots #3 | quand Kafka s’amuse

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #3,  renversements et variations sur un thème (inspiré du « Prométhée » de Kafka)

Qui s’inquiète aujourd’hui de l’enfant de Marie-Jeanne Louërat, fille de notables durement mise à l’écart et même reniée pour s’être laissée tenter par le diable ? Différentes versions ont traversé des années de guerre où l’ordre des familles était bouleversé par l’absence des hommes, les esprits affectés par le manque et les annonces de décès.

La première nous est proposée dans un mot griffonné par le frère aîné combattant sur le front de l’Est en réponse à une lettre d’Yvonne, la troisième des sœurs. Il semblait répéter la nouvelle : l’enfant n’avait même pas crié, bleu au sortir du ventre, ainsi l’affaire était réglée (et il avait souligné ces trois mots). Il semblait satisfait. On comprend là que cette grossesse était une honte pour la famille. Continue reading →

en 4000 mots #2 | écriture avec écrivain

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #2, écriture avec écrivain (à partir des Rêves de rêves d’Antonio Tabucchi)

Octobre 1988. C’est un dimanche. Ana Daniel (nom d’emprunt, je n’ose pas écrire son vrai nom) est dans un studio quelque part en banlieue et elle attend. Elle attend un coup de téléphone qui confirmera leur rendez-vous, demain ou un autre jour. Tout de sa vie s’arrêtera dans l’instant où il entrera, où le désir remplacera le vide et la désespérance. Sa main tambourinera contre la porte et quand elle ouvrira il sera là sur le seuil, un peu ivre — ou complétement ivre. Ana voudra mourir. Lui aussi, du moins elle le suppose, elle sait ce désir puissant qu’il a d’elle, tout de suite leurs corps projetés l’un vers l’autre — elle a déjà décrit les étapes de ce genre de noyade dans un livre qui racontait une passion ancienne, déchirante –, entre eux rien que des gestes, pas de mots ou alors si rares, les bras affolés, des envies de douceur et de violence, de volupté et de mort impossibles à combler. Le lit est large et blanc, draps bien tirés, oreillers retapés, elle attend, ne parvient pas à travailler. Continue reading →

en 4000 mots #1| images mentales

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Proposition #1 : des images mentales (à partir de Henri Michaux, en rêvant à partir de peintures énigmatiques)

Dans un lit, un corps d’enfant. On ne distingue pas les traits du visage, juste la forme du petit corps (on sait qu’il s’agit d’un corps d’enfant). Clarté maigre provenant du dehors – la chambre n’a qu’une seule fenêtre qui donne sur un jardin et les voilages sont tirés. Rien de spécial dans la chambre sinon le blanc du lit. Ah si, les dessins antidérapants du sol en béton, comme une résille. Dehors : fruitiers aux branches nues, choux tordus bien rangés. C’est l’hiver. Presque personne sur la route. Tous les gestes sont lents, la terre comme morte.

Je suis tout près de lui. Je tends la main vers sa cuisse dans le pantalon de travail. Sans le toucher. Je voudrais lui faire signe, lui dire quelque chose. Il ne sent pas, ne regarde pas. Continue reading →

le parc de Sceaux

Ce texte a été écrit récemment pour une lecture autour des œuvres de Raymond Berthelot sur le thème ‘VOYAGES DE L’EAU’,  du 23 au 25 novembre 2018 à Montpellier.

 

Regarder la toile.
Se laisser capter par le mystère, par la symétrie des espaces et par le ruissellement constant de l’eau.
Bientôt l’apercevoir, lui qui marchait dans les parages.

Il avait franchi les grilles, puis il avait dépassé le château et à présent il marchait dans le parc. On aurait dit au hasard. Il aimait cet endroit, les peupliers, les tilleuls, les statues au croisement des sentiers. Il aimait la vue du canal au Nord, depuis la terrasse des Pintades. Il trouvait en ces lieux une sorte d’apaisement dont il avait besoin et donc il y venait souvent. Il franchissait les grilles, dépassait le château et puis il s’avançait en marchant tranquillement dans le parc.
Sans doute que sans le formuler clairement – tout se passait à l’intérieur de lui, dans la touffeur de ces lieux complexes réservés à la pensée et à la méditation –, il appréciait le côté monumental de ces jardins, les perspectives, les massifs boisés traversés par de longues allées, les lignes vertes à l’infini. Il oubliait la ville et le bruit. C’était un peu comme une source nouvelle, juste à sa portée capable de dissiper toute formes de tracas — les siens et ceux de la cité – et d’engendrer comme une vive poésie. Continue reading →

lettre à un ami disparu

La toute première fois que l’on s’est vus, vous aviez franchi le seuil et vous étiez entrés tous les deux dans la boutique. Si proches. Le lien a pris tout de suite. C’est ainsi. Les relations, c’est comme de la cuisine humaine, ça prend ou ça ne prend pas. On ne peut rien y changer. Et c’est comme ça qu’entre nous tous, ça s’est passé.
Depuis combien de temps déjà ?

Est-ce donc si important de mesurer le temps ? N’est-ce pas plutôt l’intensité et la vérité des instants partagés qui vont rester au cœur, instants volés au gré des jours et des itinéraires à travers le pays, instants autour d’un thé, d’un repas, d’une exposition, d’un festival de cinéma, conversations au jardin et petits signes d’attention sans cesse renouvelés.
Par la suite nous avons regardé ensemble le ciel et les arbres plantés sur la montagne. Ou encore l’horizon, le ruisseau en été en hiver. Le soleil se couchant au bord du causse, la brûlure de l’été dans la terre, l’incandescence au-dessus de nos têtes. Ce soir-là le repas était si bon : truite fumée de la rivière voisine, crudités, douceurs. Autour de nous, Mère nature. Et puis un panier de prunes mûres et des bouquets de tournesols.
Les regards et les gestes construisent le lien, tu le savais. Et puis ton nom, prédestiné.

Rien n’est perdu de tout cela.
Les molécules émises par nos souffles et nos mots échangés sont restituées au monde par la voie sauvage.
Sur les hauts plateaux tibétains, les vautours font le guet autour des dépouilles déposées par les hommes d’en-bas, mangent les yeux et les entrailles, facilitant ainsi la réintégration de la chair au sein de la matière primordiale. Les vautours nourrissent leurs corps d’oiseaux géants, ensuite leurs ailes remplissent le ciel de leur puissance tout comme les nuages. Jusqu’au cosmos.

Ce soir nous regarderons le ciel avant que la nuit tombe et nous verrons les nuages et les oiseaux et nous saurons que tu seras dans les parages.

 

Photographie : ‘Pour René’, Françoise Renaud, automne 2018

 

tout un été d’écriture #34 | sud

Été comme hiver, céder à l’attraction de la lumière. S’arracher à la résille urbaine, traverser les quartiers d’immeubles regroupés autour de supermarchés géants, s’engager sous les autoroutes et les voies rapides pour gagner une partie de la plaine, plus basse et plus poreuse, facilement inondée. Filer plein sud. Un moment côtoyer la rivière qui taille son cours entre les digues pour rejoindre les étangs et puis la mer. Quelque chose dans l’air à la fois de doux et de brillant qui pourrait tenir sa promesse à condition de tenir le cap, d’aller jusqu’au bout, là où il n’y a plus que l’eau et la ligne d’horizon. Vent soudain plus présent. L’herbe est sèche partout. Taillis. Roseaux. Il y a des bêtes dans de vastes enclos définis par des haies broussailleuses : chevaux, jeunes taureaux. Quelques hommes vaquent dans leurs parages. Les bêtes courent à la folie ou grondent ou vont se mettre à l’ombre des arbres maigres à toucher les barrières croisillonnées. Toujours une sensation de fouillis dans ces zones de transition malmenées par l’urbanisation, oscillant entre l’envie de campagne et l’attraction du profit (terres peu fécondes, juste bonnes à bâtir ou à y installer des campings). Marge entre deux réalités, deux époques, deux mondes. Il existe encore des chemins d’ornières qui se perdent dans les fourrés et vont rejoindre la bordure fluctuante des étangs. Ils sont allongés contre le littoral, échappent aux circulations habituelles même si on perçoit toujours un tumulte plus ou moins lointain de voitures, un trafic. L’été le ciel est en feu. L’hiver ça souffle dur et ça lève de l’écume sur le vert des étangs. Les échassiers aux ailes roses ont du mal à résister dans les bourrasques. Bientôt le canal et toute une vie organisée en ses rives, anciennes cabanes de pêcheurs faites de bric et de broc parfaitement nichées dans les roselières, la plupart devenues aujourd’hui maisons d’habitation dont la précarité encore bien visible prolonge les charmes d’avant. Comme un repli, une frange indéfinie soumise aux vents et à l’opulente lumière où rôde une population peu encline au partage avec les étrangers. Les canots à l’amarre parlent de liberté, de promenade solitaire. Monde à part opposé à l’idée de ville. Plus au sud encore. Suivre le cordon littoral — désert hors saison — pour accéder à l’horizon qu’elle aime contempler, assise sur la plage de galets. Le passé s’abolit. Les déferlantes rugissent, assaillent le littoral, creusent des sillons jusqu’à la cathédrale blanche et rognent le rempart fragile juste avant les lagunes, sans cesse rongent rongent le continent. Elle vit de cela, de cette démonstration de puissance, de cette perte constante, de ce qui repart de soi dans le tumulte — comme une érosion obligatoire pour profiter du vivre et de la solitude.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture / #34 : une demande extrêmement précise : 4 x 20’, pas plus d’1 texte par jour, sur chacun des points cardinaux de la ville, pour une carte pragmatique, textes autonomes (à partir du texte de Cendrars sur les photos de Doisneau).

Photographie : Françoise Renaud, octobre 2018

tout un été d’écriture #33 | transactions

C’est comme autant de vies secrètes qui se frôlent, parfois se heurtent, réagissent, crient, se faufilent tels des poissons glissants, rebondissent à l’image de bulles de savon sur les trottoirs ou contre les murs secs, empruntent les transports en commun à se toucher le bras ou l’épaule et parfois davantage aux heures bondées, se regardent, se confrontent ou s’évitent, tous en vrac dans la cité captifs du même présent se pressant dans les bus, les halls de gare, les banques, les centres commerciaux, les bâtiments administratifs, les écoles, les cinémas. Vies secrètes qui pourraient se raconter autour d’un feu de camp – il suffirait d’un rien –, se dévoiler lentement autour d’un verre dans un café ou assis sur un banc du parc à regarder les oiseaux : les mêmes maux, les mêmes petites joies, les mêmes passions et interrogations sur la vie la mort la souffrance le bonheur à des degrés divers, car l’air vibre de ces mélanges et croisements possibles dans la ville qui ne cesse de s’étendre jusqu’à rejoindre les collines, et on bien a conscience qu’on pourrait noyer son interlocuteur si toutefois une relation s’établissait et si on prenait les choses depuis le commencement, tonnes de paroles déversées sans préméditation – autour de la naissance, des parents, de l’enfance vécue dans un autre contrée, peut-être un autre pays – et certains mots reviendraient plus fréquemment que d’autres, Continue reading →

tout un été d’écriture #32 | ciels ma ville

À partir du moment où elle a habité cette ville – une ville qui peu à peu deviendrait la sienne même si elle aurait préféré vivre près d’un rivage, mieux encore sur une île pour profiter d’expériences plus naturelles —   elle a épié le ciel, les incendies dans le ciel, les déluges, les poussières, les profusions d’étoiles, les pluies, les pénombres, les soleils couchants, les grandes clartés et les assombrissements subits. Cette ville était très différente de celles qu’elle avait fréquentées et visitées jusque-là (son pays d’avant était constitué de côtes plus ou moins sauvages et de bocage alors que cette nouvelle cité s’était étendue à la faveur de terrains calcaires recouverts de garrigue et avait investi des petites collines et des vallons). Et ce n’était pas seulement la topographie, la nature du sol et des végétaux qui s’y plaisaient qui la rendaient différente, c’était aussi la latitude, le climat, la fluctuation des températures, le régime des vents, la circulation des eaux entre le sol et l’air, la vaporisation, la chaleur, la moiteur. Il faut dire que tout au début, dès son premier automne, il y avait eu des orages qui l’avaient saisie et avaient éveillé sa peur. Continue reading →

tout un été d’écriture #31 | Calvino et les morts

4ème cycle : route des utopies

En marchant dans la ville on ne pense qu’aux vivants, aux autres qui marchent comme soi. On ne voit que la ville des vivants. Et puis un indice : une stèle, une dalle gravée, un nom de rue, une statue, une plaque commémorative, une enceinte en pierre avec des silhouettes d’arbres, un fourgon noir. Des figures confuses surgissent tout à coup, nous étreignent la poitrine en ce jour pourtant où tout va si bien, on se retrouve assis sur un banc de l’esplanade à réfléchir et se souvenir, à suivre une rue au nom d’un musicien disparu. La ville porte trace de tous ceux qui ont crié en naissant, elle brasse les visages et bruit de multiples histoires. La ville est pareille à une entité géologique, Continue reading →

tout un été d’écriture #30 | répéter

Comment y échapper, combien de temps ça durerait – une heure au moins, peut-être deux –, voilà ce qu’elle se disait à chaque fois qu’ils arrivaient au village dans la 2CV grise, tournaient dans l’allée en herbe pour se garer à hauteur du portail grillagé qui ouvrait sur le jardin où couraient les chiens. C’était au cours d’un après-midi de la première semaine de l’année. Son père tenait à visiter une tante à qui il devait beaucoup (elle l’avait recueilli à son adolescence, nourri, habillé durant les années difficiles au début de la guerre) et la présentation des vœux demeurait un rituel obligatoire auquel la famille se trouvait inévitablement associée. Pour les enfants, c’était une séance pénible. D’abord parce qu’elle était imposée, ensuite parce qu’ils avaient l’impression de reculer dans le temps à gagner cet endroit écarté de la petite ville et du bord de mer, à pénétrer ce pan de campagne qui leur rappelait d’où ils venaient vraiment et à rencontrer ces gens qui leur paraissaient des ancêtres. Ils détestaient ce sentiment de régression. Continue reading →