pelisse rase et froide

carnet d’installation | 27 janvier 2023

qu’est ce qui trotte dans la tête avec cette neige persistant au dehors parant le paysage d’une pelisse bien rase et froide par-dessus l’herbe, avec le peu de lumière qui découpe ce matin la fenêtre dans le mur, avec le bruit de la découpeuse à carrelage au rez-de-chaussée un peu plus loin qui troue le silence, qu’est ce qui remue dans la tête pour ouvrir les yeux, modifier le regard, contempler différemment la nature des choses et des êtres qui habitent ces domaines de prés et forêts, je regarde autour de moi les toits les arbres la route avec traces de pneus dans la neige fondante, je ressens une grande liberté capable d’avaler le temps, contemple l’ouverture du ciel juste en face, frotte le carreau pour chasser les cristaux égarés en train de fondre imperceptiblement

tout est ouvert au vent de sud-ouest et aux odeurs de bois

Photographie FR – 27/01/23

début de chantier

carnet d’installation | 22 janvier 2023

le mot chantier ravive des sensations déjà connues, je parle de confrontation avec le bâti, avec des matières lourdes et rugueuses, le ciment qui durcit les mains, les outils qui blessent, la fatigue dans les muscles à force de répéter la même tâche | le mot chantier évoque une remise en cause de l’existant, un remaniement parfois profond des structures, et donc une part à détruire, une mise à bas de pans entiers de mur s’il le faut | j’utilise aussi le mot chantier pour un livre en cours d’écriture, une prise de conscience de ce qui fait tenir les choses entre elles et délivre le récit, et il faut donner de soi physiquement, se mettre en action pour que ça advienne grâce aux informations transmises par le corps, puiser loin, se risquer dans des contrées inhospitalières, dépasser les frontières | alors c’est parti, une nouvelle fois en chantier à peine le cocon installé, casser pour reconstruire, transporter des tas de matériaux — sacs, carrelages de pierre, lames de bois –, faire des tournées de déchèterie, comme un pas de côté par rapport à l’ordinaire, une relance de la vie pour ne pas se satisfaire

trop de permanence anesthésie, l’impression d’acquis, dos tassé, gestes ralentis, petit à petit endormis sur notre passé

PETIT À PETIT ENDORMIS SUR NOTRE PASSÉ

le chantier fait se redresser des reins jusqu’à la racine du crâne, se remettre aux aguets, observer, faire des plans, réfléchir, trouver des solutions à tout, bonifier ce qui existe, se dire qu’on s’aime infiniment et se souvenir de tout ce qu’on a fait ensemble jusque là, battre une nouvelle fois les cartes, continuer au proche de la ligne jusqu’au prochain virage | le chantier réactive les sens et secoue la conscience de la volupté comme soudain lancés à la recherche de la beauté, comme soudain en quête de fleurs parmi les espèces les plus sauvages et les plus magnifiques pour animer notre décor même si on sait qu’elles finiront sur le tas de compost pour nourrir les suivantes

assise sur le muret encore mouillé de neige, je contemple les bâtiments en pierre de granit, je me dis que c’était une bonne idée de se relancer à ce stade d’existence dans un projet d’ampleur comme enfants indisciplinés, comme frondaisons en voie de se rejoindre

Photographies FR, 20/01/23

petite neige

carnet d’installation | 18 janvier 2023

la neige s’est invitée sans qu’on n’y prenne garde, ça s’est passé pendant la nuit si bien que tout était silence avant que le jour se lève, ça ressemblait à un souffle au cœur inaudible, un silence animal d’un genre qui n’a plus cours nulle part ailleurs que dans les forêts à cause de l’élargissement des villes, silence vibrant des arbres fouettés brossés tissés de poussières sauvages, cris de bêtes, attente aussi, et tout ce blanc niché dans les parties intimes de la terre des mousses des fruits

la neige s’est invitée comme cadeau de janvier, parenthèse entre deux journées, elle a habillé mon nouveau paysage, redessiné les écorces et les herbes, créé une nouvelle géométrie

je l’ai saluée et j’ai prié pour qu’elle dure le temps de mes images volées

Photographies FR – 18 janvier 2023

imprévus

carnet d’installation | 16 janvier 2023

Il n’y a guère d’imprévu tout au long des journées en dehors de l’arrêt de la voiture des Postes pour déposer des lettres ou livrer un paquet, je la reconnais de loin à la couleur de sa carrosserie, je la guette. En général rien qu’une poignée de courriers acheminés depuis l’ancienne adresse, rien que de l’administratif. A vrai dire je n’attends rien de particulier, il y a eu assez de décès ces derniers temps et je perçois comme un suspens, un décrochage dans le déroulement habituel du temps. Je me dis que ça ne va pas durer, qu’une ère neuve vient de commencer, qu’elle me délivrera elle aussi son lot de surprises de malheurs et de joies. Tout de même j’oublie des cadeaux de fin d’année dont l’envoi a été retardé à cause du déménagement. Ils sont venus me ravir. Parmi eux, un roman Un chien à ma table envoyé par une camarade d’écriture attentive, un autre d’un auteur islandais Une fenêtre au sud posté depuis la Maurienne accompagné d’un recueil de portraits photographiques. Ces livres ont pris place tout près de moi, proposant à ma solitude leur présence neuve. Aussi deux tasses à thé ornées de larges fleurs rouges à la O’Keeffe. Ces objets me font penser aux personnes que j’aime.

Et puis une autre surprise aujourd’hui. Un paquet lourd qui rentrait tout juste dans la boîte. J’ai regardé l’expéditeur. J’ai compris qu’il s’agissait du coffret consacré à la peintre Richarme édité chez Deuxième époque, ouvrage qui a réclamé cinq années de travail. Je ne l’attendais pas. J’y ai écrit quelques articles et il me plaît de le voir enfin réalisé. Il pèse un sacré poids, il me faut le prendre à deux mains.

Aucun jour ne se ressemble. Cieux mouvants, inconstants, mais je reviendrai sur la description des ciels. Le garagiste m’a dit qu’il ne pleuvait pas assez, qu’il faudrait plus. Encore les stigmates du dernier été caniculaire. Le garagiste est du coin, il a sûrement raison.

Photographie FR, 24/01/23

ici c’est déjà un ailleurs

carnet d’installation | 13 janvier 2023

ici c’est déjà un ailleurs quand bien même identique en langue au pays où je demeurais il y a encore trois semaines, quand bien même pas très éloigné en géographie, quand bien même composé de forêts aux essences plus ou moins semblables, du moins pour une part, et habité de ces mêmes animaux sauvages que l’homme préfère chasser plutôt que connaître | ici c’est déjà un ailleurs pour moi née en bord de mer et accoutumée aux rumeurs de marée, d’un jour à l’autre perdue au cœur de ces terres ténébreuses sillonnées de petites routes habiles à serpenter au long des champs et des étangs

moi qui ai bourlingué en bien des coins du monde, je n’avais jamais imaginé un tel voyage

moi qui ai toujours recherché l’ivresse du grand lointain, adoré fréquenter les paradis artificiels, pénétré le touffu des forêts tropicales et visité les volcans en rut

VOYAGES FASCINANTS QUI ONT LAISSÉ DES TRACES

ÉPICES MENDIANTS YEUX DES ENFANTS

et je ne sais pas ce qui se passe en faisant ainsi basculer les choses à cet endroit de ma vie, en découvrant dans ces prairies ces grosses bêtes à robe froment vif, celles-là dont je caressais la tête entre les cornes quand j’étais petite fille, j’ignore s’il s’agit d’un manque, d’un besoin, d’une blessure ancienne, d’un lien inexpliqué avec ce genre de lieux demeurés en arrière hors des villes, des lieux saisis d’odeurs qui interrogent l’enfance et nous poussent vers des rives mystérieuses, ce que je sais c’est qu’il est nécessaire de se confronter à ce qui se cache à l’intérieur et nous avait échappé jusque là, car c’est là que la fouille commence, et avec elle l’intérêt accru de traverser le temps de notre existence au-delà du manger marcher dormir, du vivre élémentaire, et je suppose que les jours qui vont suivre m’apprendront à voir mille détails qui vibrent à chaque seconde dans l’air dans l’herbe, les scintillements de la pierre, la laitance au ciel le matin, l’élégance des aigrettes blanches comme irréelles dans leur marche lente vers l’eau, les lichens incrustés dans les murs pareils à des écritures, les haies aux fruits desséchés, les taillis impénétrables

ici c’est déjà un ailleurs qui touche le corps dans ses parties fragiles et attise le désir de respirer autant que la cage du corps en est capable, de respirer l’humide sous les arbres et de photographier écorces et mousses comme des éléments inhérents au paysage

LUMIÈRE SPLENDIDE INONDANT LE DÉCOR

LE VERT DEVIENT MORDORÉ SOUS CETTE LUMIÈRE

UN CHIEN ABOIE DANS LE LOINTAIN

il aurait eu 100 ans

carnet d’installation | 11 janvier 2023

hier mon père aurait eu 100 ans | son visage très présent en moi, traits durs renfrognés, bouche réduite à un fil, sa silhouette à peine estompée sans couleur devenue presque étrange | il est parti pendant l’hiver 2017 mais son visage ne me quitte guère, je ne regarde pourtant pas vers le passé, il est simplement là et j’imagine ce qu’il aurait marmonné apprenant mon départ vers une contrée perdue, « dame qu’est ce que tu vas aller faire là-bas ? pourquoi changer ? », aucun motif capable de nuancer sa façon catégorique d’envisager les choses, lui demeuré tout son temps à peu de distance du village de sa naissance

il est parti

il est entré dans mon rêve

je lui raconte ce nouveau lieu même s’il ne veut pas m’écouter

tu verrais ces étendues paisibles dignes d’être peintes ou croquées, l’herbe en pelouse comme taillée au ciseau, tu verrais ces grands animaux à robe fauve, plus blonde sous le ventre et autour du mufle, une race rustique déjà décrite en traits de sang séché sur des parois de grotte, tu verrais les arbres aux ramures immenses et dépouillées qui contrastent fort contre les nuages, tu verrais ces averses de pluie fine juste ce qu’il faut pour attiser le vert et rendre l’air plus transparent, tu verrais ces fermes en pierre de granit posées sur les coteaux au cœur de territoires définis par des lisières de bois et des bordures d’étang, tu verrais la couleur de la terre au jardin fortifiée par quantité de feuilles mortes, tu verrais le corps qui se fait rebelle à force de se confronter au nouveau, de se bousculer dans ses habitudes, de se pousser vers d’autres contemplations et d’autres crépuscules, tu verrais le bonheur qu’on peut avoir si on s’en donne la peine | tu verrais tant d’autres choses encore, tu verrais tu verrais

Photographie FR, 8 janvier2022

objets délivrés

carnet d’installation | 7 janvier 2023

Un par un les objets sortent de leur gangue en papier journal ou papier bulle, indemnes après le voyage, ils ne sont changés en rien, ils m’enchantent.

Loin de moi l’idée d’inventaire, j’expérimente seulement cette joie d’ouvrir les caisses et de les retrouver, lent rituel réjouissant après un temps d’absence. Je me suis préparée à ce moment comme à une cérémonie. Les délivrer, poser la main sur eux, leur accorder une place même provisoire me procure un certain apaisement : lampes, poteries, têtes en pierre, oiseaux en bois, bols colorés, plateaux et tasses à thé, peintures roulées, petites huiles sur toile achetées en brocante, paniers tressés, pots népalais. Il me revient l’image des malles chinoises de la mère de Richarme longtemps restées secrètes qui détenaient quelques trésors. Beaucoup vont cependant rester en sommeil et attendre la rénovation des pièces qui leur seront destinés. Pour la chambre devenue bureau, j’ai démailloté trois statues en bois sombre (figures du Nagaland, pays insoumis au Nord-Est de l’Inde) : un homme accroupi imposant — près d’un mètre de haut — et un couple de la forêt, des personnages taillés d’une pièce dans un bloc d’arbre. Corps nus, humbles, bruts, émouvants. A peine quelques ornements. Insolites dans cet environnement de campagne, oui sans doute aux yeux du visiteur, mais il y a si longtemps qu’ils vivent à mon côté qu’ils s’intègrent déjà dans ma pièce de travail et résonnent avec l’instant qui advient dans les fenêtres et les lambeaux de brume mystérieuse qui s’effilochent à travers les jardins abandonnés. Comme deux pans de vie qui se rejoignent et délivrent soudain une nouvelle lecture du monde.

Photographie FR 03/01/2023

peu de rêves

carnet d’installation | 3 janvier 2023

peu de rêves ces temps-ci

trop de fatigue sans doute, une fatigue qui aspire le corps dans un sommeil sans fond et le laisse en errance quelque part en bordure de terres inhabitées, réveil abrupt aux premières lueurs grises et laiteuses, yeux plissés encore emplis du mucus de la nuit, conscience perdue dans des espaces d’il y a un milliard d’années, avec ou sans vent — au fait j’ai hâte d’apprendre les vents qui circulent dans ce paysage, d’où ils viennent, ce qu’ils transportent, quelle est leur façon de brasser les atmosphères et de raser le toit des fermes, les bosquets, les champs d’herbe —

peu de rêves mais des ombres qui deviennent étrangement proches, floues et fluides, vivantes, elles me frôlent et je peux entendre leurs respirations, peut-être mes anges qui m’ont suivie jusqu’ici, mes petits morts, mes présences d’amour, mes attachements, mes liaisons à la terre du passé, je ne leur ai pas accordé suffisamment d’attention quand ils étaient là ou alors c’est qu’ils sont partis trop tôt, tout ce qui est caché mais demeuré à fleur de vie survivant au chaos, et ce matin je ressens davantage leur présence alors que je pèle une à une mes écorces

peu de rêves mais des grandes clameurs à traverser le pré entre le haut châtaignier derrière les clapiers et le hangar délabré de l’autre côté, je ne peux m’empêcher d »imaginer ce pré au printemps tout ragaillardi, espèces délicates ou rustiques, aériennes ou taciturnes poussant subitement des bouquets dans l’entêtement à recouvrir le sol d’une pelisse odorante, dans l’entêtement du renouvellement permanent de la vie sauvage

Photographie FR 02/01/2023

tas de bois

carnet d’installation | 31 décembre 2022

première visite d’une partie des terres vastes répandues au gré du coteau

la maison n’est pas loin

en fait on n’aurait pas cru si grand, et encore, on ne s’est risqués que sur cette première parcelle à proximité de l’habitation toute bordée d’arbres — chênes et châtaigniers à ce que je vois et peux reconnaître — et redescendant vers la bordure ouest on découvre un tas de bûches qu’on avait pris de loin pour un mur | chacune presque un mètre de long juste bonne à scier en deux ou trois pour mettre au feu | elles ont été accumulées en cet endroit il y a assez longtemps car les genêts à balai ont poussé tout autour comme pour les maintenir en équilibre et le bois a viré au gris cendre, écorces craquantes encore déposées sur le cœur plus orangé | à vue de nez entre quinze et vingt stères, une ressource inespérée dans les conditions qu’on connaît, une merveille de matière fibreuse juste belle à voir et prometteuse de chaleur douce

je m’attarde, tâte la texture, manipule les écorces belles comme des plaquettes de chocolat, tourne autour plusieurs fois, fais des images avant d’achever ma promenade par le versant Nord | déjà le soleil baisse, nuages effilochés sur l’horizon

Photographies FR 01/01/2023

des jours en transit

carnet d’installation | 30 décembre 2022

des jours à se réveiller trop tôt à cause de l’impatience

des jours à se réveiller à cause de l’urgence à accomplir ce projet dessiné en arrière-plan depuis plusieurs mois, projet comme jailli hors de la pensée, piste ouverte, chantier, bifurcation capable de propulser les corps loin des lisières du pays connu comme au dehors d’une tombe et d’enclencher une faim de loup à croquer les perles de rosée, à fendre les rideaux de pluie adorée après tant de sécheresse, des jours à se préparer à bondir hors de la cage qu’on avait pourtant choisie et qui jusque-là convenait à toutes sortes de fantaisie, brusquement devenue trop étroite, et même étouffante, insatisfaisante, toutes les causes venant s’inscrire devant soi comme autant d’évidences qu’on avait soigneusement repoussées telles poussières sous le tapis, et j’avais bien vu tout ça qui se développait et broyait petit à petit la vie à l’intérieur pareil à des inscriptions irrévélées datant de trois mille ans, encore fallait-il l’étincelle pour leur donner vérité et éveiller ce désir d’explorer de nouvelles provinces

des jours à vivre dans un dernier automne, à préparer ce moment où les objets rangés dans leurs caisses allaient être portés à bras d’homme en chariot en brouette puis entassés dans un camion puis conduits sur plusieurs centaines de kilomètres dans un lieu pointé du doigt sur la carte, un lieu riche en forêts et en bêtes libres d’aller où bon leur semble

ce matin la fenêtre est ouverte sur le jour au sud-est

des bâtiments au loin, corps de ferme magnifiques ayant abrité des générations d’hommes et des troupeaux et des chiens de troupeaux

pas de voisins

l’herbe frémit sous le vent dans le grand pré et aussi dans le potager abandonné, je sens que mes yeux sont brillants et que ma peau est devenu surface à écrire de nouvelles histoires, à questionner l’essence de ces bois couronnés de fougères qui ont donné son nom à cette place où s’étend désormais la maison

Photographies FR 30/12/2022

de l’état du monde

pourquoi pourquoi indifférence, porte refermée sur l’espace de la fin, pourquoi, plus de substance à mordre, plus de voix auxquelles se raccrocher, pourquoi — et comment te laisser pleurer dans la chambre, la misère au coin du lit en désordre — tu dois avoir si peur, tu as mal, tu as froid ou faim  — la vie te quitte — personne pour forcer la serrure te porter de la soupe chaude des mots avec du doux — pourquoi pourquoi, insupportable et si violente la solitude (je voudrais je voudrais)

carnets éparpillés

Dans ce moment de bascule où je me trouve, je range trie donne recycle fais du vide... ah ces nombreuses petites possessions finalement entassées en nos lieux de vie, en nos maisons. Du coup comme une envie de céder à la tentation du dépouillement, du "garder juste ce qui est nécessaire". Me revient en mémoire ce livre de Marie Rouanet. "Douze petits mois" que j'avais beaucoup aimé --un livre que j'ai eu dans ma bibliothèque et qui a disparu. Elle y parlait de cela. Et puis retrouvant une lettre ou contemplant de vieilles photos, le constat que tout part en lambeaux. Quoi sauver ? 
Bien sûr il y a les carnets. Ils sont nombreux ceux dans lesquels j'ai posé quelques mots, aphorismes, citations ou brèves descriptions. Ils sont de toutes espèces, souvent très beaux, simples traces d'éphémère.

Jamais de journal intime, ce genre de chose, du moins pas de souvenir. Plutôt des bribes inscrites au hasard des jours sur des supports disposés à portée, petits carnets offerts par l’un ou l’autre du genre adorables cadeaux. Parfois tentatives de commencer à cause du beau papier qui attire, à cause de la belle couverture en cuir ou incrustée de feuilles, pour vite s’alanguir, se retrouver écarté rangé oublié. J’en retrouve quelques-uns à droite à gauche, quelques mots à l’encre noire. Celui-ci, page 3. Paragraphe rayé d’un trait oblique, sans doute pour le supprimer. Je savais que les échanges pouvaient être violents et se solder par une rupture définitive. Aurions-nous le temps de nous accorder… ? Sur la page de gauche, un seul mot en petit et sans majuscule : père, suivi de trois points de suspension. Ce sera tout. Je le retourne, carnet à deux entrées. Un titre : Pays du sud. Et ça embarque… Il ne pleut jamais sur ce rivage. La terre blanche n’est rien qu’un étroit ruban. Des mots oubliés dans des carnets oubliés. Je me demande si je vais les jeter ou les faire brûler.

novembre 2022

menthe à l’eau

Texte issu d'atelier d'écriture Photofictions (Tiers Livre septembre 2022) et de mon dernier voyage dans mon pays de Bretagne où toujours viennent se mêler des images du passé et du présent.

en fait pas grand-chose dans l’image sinon la couleur de la table, le rouge Badoit, la menthe à l’eau | sinon la joie que tu ressentais à ce moment-là | presque rien dans l’image sinon la joie chez toi en toi, sinon l’histoire derrière le sourire le même sourire que tu as depuis toujours | toi et moi nées la même année habitant le même chemin du même bourg tout le temps de l’enfance | la soif qui t’a prise soudain en remontant du bord de la mer où nous venions d’enfouir nos pieds dans le sable si doux et dans la vague de la marée montante, l’envie de t’installer au petit bar à côté de l’ancien bureau de poste juste avant la boulangerie, précisément à cette table au milieu du trottoir | alors on s’y est installées et c’est comme ça que tu t’es retrouvée en face de moi | ton bavardage incessant | les bulles dans les verres, les traînées sur le jaune après le passage rapide de l’éponge, les ronds dessinés sur la table à cause de la condensation des bouteilles fraîches | tu parles tu parles ta voix si reconnaissable tout comme ton sourire il y a tant de choses à se raconter, par exemple ton départ le lendemain pour le Morbihan, la venue récente de ta sœur installée à Berlin, l’autre frère pour qui tu n’existes plus | cette joie en toi envers et contre tout, tu es tellement contente qu’on ait pu se voir, tu évoques la beauté des choses de la côte et la puissance des vagues tout en sirotant ta menthe à l’eau | dans ce sourire, le même que tu as depuis toujours, des traces de regrets, des sillons indéfinis, de la douleur liée aux nombreuses disparitions incompréhensions séparations, rien n’est oublié, tout compte s’empile cogne hante le sourire et creuse le visage ainsi qu’une eau de ruissellement en haut de la plage

FR – 16 septembre 22
Pas du tout prévu de sortir mon petit Lumix en ces instants-là. Je l’avais juste emporté dans ma poche pour prendre des images de mer, de rochers noirs, de flaques à marée basse, d’algues et de sable orangé, de bateaux, d’oiseaux mangeurs d’huîtres, puisqu'on avait prévu de descendre sur la plage de Montbeau après le déjeuner. Il existe de nombreuses photographies en noir et blanc prises en cet endroit dans les albums de famille tenus par ma mère. Elles datent des années 50 et 60, photos d'elle avec ma sœur avant ma naissance, de mon père aussi en maillot, de baignades avec mes cousins, de châteaux de sable. Je les regarde souvent. Je pensais encore à tout ça quand on a fait halte au café. Elle me parlait du lointain et du présent. Soudain j’ai vu les trois couleurs et j'ai eu le sentiment que tout était en place. Ne rien changer, ajuster le cadrage, cliquer deux fois de suite sur le bouton rien que dans l'idée des couleurs.

fond du jardin

L’année de ses douze ans peut-être, loin en arrière, sorte de niche au sortir de l’enfance. En fait il y a plusieurs instants de même nature dont elle pourrait s’emparer et fouiller. L’un avec la grand-tante, l’autre avec le frère, l’autre avec les chiens, tous assemblés en cette même heure, durée d’une visite en ce village où son père a été recueilli à la fin de la guerre. Le village se situe dans l’arrière-pays maritime fait de bocage, champs de pommiers et prés riches en herbe pour les gros animaux. Le père reconnaissant souhaite entretenir le lien avec ceux qui lui avaient proposé leur chambre à patates pour gîte et l’avaient nourri en des circonstances difficiles. Sans doute veut-il aussi donner à voir ses enfants, fille et garçon, qui grandissent si bien. De beaux enfants en somme.  

C’est en hiver, le jardin semble mort, les bâtiments de la ferme tassés et bien alignés le long du chemin. Elle aime les reconnaître dans l’instant où la voiture dépasse l’étang, bifurque à droite et se range sur le terre-plein. Tout de suite les chiens alertés se précipitent, leur lèchent les mains sitôt qu’ils descendent. Les enfants n’ont que faire des adultes qui échangent des nouvelles un moment au jardin puis s’installent dans la cuisine pour partager une cerise à l’eau-de-vie ou un blanc sec — elle a déjà évoqué ces conversations autour de la table au bois noir griffé par l’usage et a déjà décrit les objets posés sur le buffet devant le miroir déformant. Venez donc par ici, je vais vous donner un gâteau. La tante qui vivra bien au-delà des cent ans, a la voix bourrue. Gentille. Sa face grimace, lèvres fendillées, poils au menton. Franchement elle n’aime pas trop l’embrasser, cette tante-là, elle n’aime pas l’odeur de son sarrau pas lavé. Mais ce regard affûté qu’elle a, comme l’œil noir d’une poule qui secoue la tête d’un bord sur l’autre. Mais cette pogne aussi qu’elle a, solide et intraitable pareille à un vérin de pressoir. Mais oui vous pouvez en prendre deux. Allez mes petits ! Un dans la bouche, un dans la poche. Ils se servent et repartent en courant vers le fond du jardin avec les chiens. Là, un drôle d’appentis entouré de broussailles. Porte déglinguée qui ne tient qu’avec un pauvre crochet. Curieux qu’ils ne l’aient jamais remarqué. Ils entrent, la porte se referme brusquement derrière eux à cause d’une rafale de vent, c’est sombre et sale et encombré. Dehors les chiens gémissent. Elle retient le bras de son frère. On ne devrait pas, on va se faire gronder. Pourtant elle ouvre grand les yeux, s’accroupit, il y a des craquements de planches et de tôle, pas de fenêtres sinon un trou dans le mur du fond, il fait froid, elle pose les mains sur les formes autour d’elle pour essayer de les reconnaître, cageots, meubles remisés, toiles d’araignée, vieux sacs de jute, elle ne sait plus où est son frère, ça sent le vieux, la fumée, le cafard, la pomme pourrie, le légume fermenté, toute la pénombre chargée d’histoires effrayantes. Un des chiens aboie dehors. Elle voudrait savoir pourquoi, elle voudrait les rejoindre. Hiver. Une forme a bougé dans le recoin contre le mur. Elle recule, porte la main vers sa poche où elle a rangé le biscuit.

attente à son comble

corps comme vidé piétiné massacré

ce soleil

cet air sec qui harasse et brûle l’herbe et la peau des plantes

et ça n’en finit pas, on nous l’avait prédit, c’est arrivé, ça se passe depuis des jours, combien de jours confinés dans l’ombre des maisons sitôt que l’astre a dépassé la cime des arbres et la crête des versants, terrés comme si dehors il y avait la guerre, plus de frais au matin pour reprendre ses esprits, la marche à petits pas serrés sous un chapeau de paille pour aller voir ce qui se passe au fond du jardin, plus grand chose sinon le dessèchement programmé des plants de légumes qui par décret n’ont plus l’autorisation d’être arrosés, assister à la mort lente, assister à la fin, je ne peux m’empêcher de penser à l’ami Jean-Luc parti il y a quelques mois qui aurait trouvé sens en cet événement et aurait dit les mots qu’il fallait, apaisants détachés, il aurait dit : voilà la terre qui se venge, les hommes ont oublié qu’elle était leur berceau, leur havre, leur bien, leur ressource, leur capacité au bonheur, il aurait parlé de la conscience qu’on a ou qu’on n’a pas du présent, des diamants qu’on retient dans la paume de la main et qu’on s’apprête à jeter dans la fournaise

maintenant corps brisé et dedans l’âme éclatée — de quelle façon continuer ?

ce soleil

les façades brûlantes, l’odeur des incendies qui se propagent vers l’est, résine et kérosène brûlé rappelant les odeurs de tarmac africain, on rêve d’Islande, d’un tapis de mousses sur un vieux mur de pierre, on écoute les prévisions, on épie le ciel et les ombres et le vent

on attend, c’est pour ce soir ou pour demain

confidence

Vous livrer ici un fragment de mon travail en chantier. Une sorte de dialogue sans mots entre guillemets, mais dialogue quand même.

Alors que Waralin le survivant et Riks le jeune fomentent un projet important pour l’avenir des clans, l’enfant Doria les surprend et les observe.

L’enfant Doria — fille de Mermel — a franchi les remparts, elle cherche des petites choses à enfiler pour faire des colliers, elle pense que sur le talus là-bas en marchant vers la forêt la neige sera moins épaisse et qu’elle y trouvera des graines enfouies, elle avance et soudain elle les voit, elle les reconnaît tout de suite même s’ils sont loin, Waralin le survivant et le jeune Riks, et comme elle a enfreint la règle imposée aux enfants de ne pas quitter seuls le camp, elle se cache, les observe, observe la silhouette de Waralin installée dans le traîneau — d’habitude si tassée renfrognée, contrainte par l’infirmité — qui s’agite, danse des mains et des bras en même temps que le torse participe aux courants de l’air et que les épaules se tournent comme pour indiquer une direction, elle se dit que s’il bouge de cette façon désordonnée c’est qu’il est en train de parler et c’est forcément qu’il a quelque chose d’important à dire pour déployer les bras, les mettre en branle à ce point, elle le sait, elle le comprend, elle ne l’a jamais vu dans cet état ou alors en transe lorsqu’il racontait sa chute à flanc de glacier alors que tous étaient réunis dans la grande hutte en rondins de bouleau — elle n’a pas oublié le bleu cinglant presque surnaturel de ses yeux —, donc Waralin a quelque chose d’important à dire à Riks et ça concerne la survie et l’avenir des tribus, la possibilité d’un nouveau printemps avec la floraison des épineux, la prolifération des lapins et le retour des grands mammifères, elle imagine tout cela, le suce comme un petit fruit de prunelier, Riks plus jeune que Waralin est dressé de toute sa hauteur près du traîneau, il a l’air d’un géant mais ce qui frappe l’enfant Doria c’est le fait qu’il soit légèrement penché vers l’avant, et aussi son extrême immobilité, on dirait qu’il est entièrement concentré sur le visage de Waralin et qu’il se laisse uniquement toucher par l’air brassé par les mains — une sorte d’inversion des rôles dans ce moment de conversation, indice supplémentaire pour penser que les mots prononcés sont importants et de l’ordre de la confidence —, elle s’est rapprochée de la scène pour en être sûre, c’est alors que Riks prend les mains de Waralin dans les siennes, son visage paraît changé, un long moment ils se regardent comme partageant un même projet, un rêve de voyage, une pensée audacieuse et clandestine avec le temps qui s’accroche aux brumes et l’oiseau noir qui décrit des cercles au-dessus de leurs têtes et lance des cris scandant leur pacte, entre eux il se trame quelque chose, maintenant elle en est tout à fait sûre, ils échangent encore des mots en se tenant par le coude — des mots qu’elle n’entend pas — et tandis qu’ils lèvent d’un même mouvement leurs visages vers le ciel, l’enfant Doria quitte sa cachette et se met à courir comme une folle en direction des remparts. 

glaner au jardin

glaner

non pas des graines ou des herbes à manger, non pas des légumes ronds et mûrs à caresser, des feuilles dentelées ou barbues ou lisses ou recroquevillées à mêler avec de l’oignon et de l’ail dans un saladier, non pas des fleurs à mettre en vase ou à poser en décor sur la table, non pas des envies de mordre, des souvenirs d’une année précédente ou de l’enfance, des parfums inconnus, des mots dérobés dans le cours de l’air à transformer, des idées à décortiquer, non

glaner des images, de simples images en visitant cet espace naturel chaque jour modifié de façon imperceptible

glaner en empruntant l’allée qui conduit de la maison à la serre où profitent les semis — tomates à conserver l’hiver prochain, tomates vertes veinées, basilic à hampes bleues, capucines, courges de Nice –, regarder d’un bord et de l’autre, observer les changements insoupçonnables, examiner les dégâts du vent ou les bienfaits de la dernière averse, rechercher la pulsation du temps dans ce vent qui s’enfile à certaines heures dans la petite vallée

glaner des images à chaque pas comme on raconte une histoire, comme on entre dans un rêve pour le décrire, comme on récolte des éclats de temps et des brisures de lumière

Photographies FR, avril 2022

instant brûlant

Jean-Philippe Toussaint vient de faire paraître, chez Minuit, un livre bref constitué de neuf blocs indépendants, neuf paragraphes d’une page à trois pages, chacun s’appuyant sur le même incipit, qui fait aussi le titre du livre : « Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier… ». Et dans cette inspiration, j’ai recherché Richarme, j’ai emprunté à nouveau le seuil de son atelier au mas Psalmodie, celui que j’ai franchi de nombreuses fois lorsque je travaillais sur sa biographie poétique Au-delà du blanc (CLC éditions, 2010). J’ai essayé de retrouver l’atmosphère, les gestes, les fenêtres et la chaleur dehors, et puis les outils, l’œuvre en cours…

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle grimpe l’escalier qui conduit à son atelier. Une fois les affaires quotidiennes expédiées, elle peut penser à la peinture et elle se hisse en se tenant au métal de la rampe. Son corps est lourd, âgé déjà. Nous sommes en été 1980 en Languedoc. Elle monte lentement comme si elle avançait vers son destin. Elle interrompt parfois le pas, prend une respiration. La canicule fait craquer l’oliveraie autour de la maison et attise les lavandes. Elle aime ce mas, ce lieu, et elle y travaillera tant qu’elle pourra monter l’escalier, tant qu’elle pourra rester debout devant le chevalet orienté à la lumière du nord. Si elle pensait à quelque chose d’autre qu’à la peinture, ce serait à ses filles qui s’inquiètent souvent pour elle.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle atteint la porte de l’atelier au bout du couloir en ces heures chaudes où tout s’immobilise. Elle connait bien la brûlure des étés dans le Midi. Elle a quitté Paris en 1937 et depuis elle y vit. C’est une de ces journées ardentes qui attaquent la moelle au fond de l’os et extirpe du ventre la violence des couleurs. Elle pense à sa toile en cours installée sur le chevalet. Elle la visualise, remue mille questionnements à propos du dessin et des passages d’une teinte à l’autre. Elle n’est jamais satisfaite, toujours à la recherche de nouveaux équilibres, pourtant elle croit dur comme fer en ce qu’elle fait même si rien n’est directement  mesurable des avantages récoltés à accomplir ce genre de tâche et elle est capable de travailler des heures jusqu’à l’épuisement. Au stade où elle en est arrivée et à ce moment-là de la partie, elle ne pense plus au commencement des choses. Seulement au jour en train de passer, à la toile qui l’attend, au sentiment en train de l’habiter. Tout paraît maillé dans cet instant où elle est au bord de pousser la porte et d’entrer : grain de la toile, grain de la peau, souffle, rythme, couleur. Et puis elle le sait, elle finira par trouver le chemin qui convient au projet qu’elle nourrit. Main posée sur la poignée, elle ressent l’atelier qui respire dans son obscurité. Les volets des fenêtres sont fermés pour garder un peu de fraîcheur jusqu’au soir. Elle ne les ouvre jamais côté sud, préfère la lumière du nord. De toute façon elle craint la poussière qui pourrait se mêler à la pâte et en gâter la finesse. Ou alors les insectes, on ne sait jamais. Le mas est aux abords de la ville, autant dire en pleine campagne en ces temps-là, il n’y avait pas de lotissements ni d’immeubles. Elle perçoit la chaleur qui règne puissante sur le jardin, elle entend des oiseaux ou des chats qui se battent mais elle n’y prête pas d’attention particulière. Elle est heureuse dans cette partie préservée de la maison, pas question de la déranger, une chose que tout le monde sait. Aujourd’hui elle ne souffre pas. La toile est une étendue à explorer, un territoire vierge, un pré à traverser.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle pousse la porte de l’atelier, franchit le seuil, oublie tout de sa vie ordinaire, oublie son histoire depuis la Chine où elle est née en 1904, la Savoie où elle a grandi et passé son adolescence, les ateliers à Paris pour apprendre l’Huile, plus tard cette installation à Montpellier pour suivre son mari qu’elle a vécue comme un exil. L’atelier est devenu son nid, son antre, sa barque, sa tour d’ivoire, son modeste ermitage. Nul ne s’y risque. Et nul ne saurait préciser quand elle a commencé de vivre comme ça, avec la marche du soleil et le cycle des saisons et la peinture au ventre. Elle entre, bientôt va s’installer devant le chevalet. À portée de main : outils à dessiner et à peindre, couleurs, palettes, cartons pour mélanger les couleurs et chercher des accords, toutes sortes de papiers, carnets, cahiers, bouquets de fleurs séchées, objets en poterie utiles pour la composition des natures mortes. Elle remue ses doigts comme pour les assouplir, concentre son esprit. Quelque chose d’important qu’elle s’est mise à faire dès sa jeunesse sans savoir ni pourquoi ni comment, quelque chose proche de la faim, d’une faim infiltrée dans sa poitrine depuis la nuit des temps capable de stimuler son désir de respirer, capable de modifier sa manière d’avancer de marcher de penser. Non pas une simple faim suscitée par les muscles et les organes en manque de nourriture, non. Une terrible faim capable de débusquer jusqu’aux reflets cachés dans les cellules, aux plis des chromosomes, une faim d’entrailles qui dépasse l’entendement et qui l’aurait probablement effrayée si elle en avait pris la mesure quand elle avait choisi cette voie. Pas le choix, un jour vient où l’on meurt de toute façon.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle pousse la porte de l’atelier, s’installe au silence du monde, étudie les violines et les orangés, bataille avec les verts trop crus, quête l’harmonie entre le chaud et le froid. Chaque jour elle affûte ses armes et s’affronte à elle-même. Parfois elle est au bord de saisir certains secrets. Alors le temps devient pareil à celui de la prière. Le temps s’échappe. Le temps s’échappe entre jubilation et solitude.

Je veux saisir Richarme là, à cet instant précis où elle entre dans l’atelier, où elle veut oublier le temps, ou plutôt se glisser à l’intérieur de lui pour se battre un jour encore avec les formes et les couleurs de lac et de ciel. Elle aime les lacs et les ciels et la grande mer où elle nage avec délectation. Elle ira jusqu’au bout. Elle tiendra même si chaque toile lui réclame des semaines de lutte avant de se laisser conquérir, même si elle joue des coudes pour se faire une place parmi les hommes du monde de la peinture. Elle s’acharne. De tout son être elle s’acharne. Tout à l’heure elle allumera une cigarette et chantonnera en descendant l’escalier, ce sera vers les cinq heures. Rien qu’à entendre la façon qu’elle aura de descendre et de chanter, ses filles penseront : Tiens, maman est contente de son travail aujourd’hui. Pour le moment elle est seule, inaccessible, et elle peint — sa manière à elle d’habiller l’absence, d’échapper à l’oubli.

Illustration : Orage à Valmont, Richarme, 1984 (huile sur toile 81 x 100)

visiter le site Richarme ici

landes à l’ouest

Les virées sur mes terres d’enfance me laissent une impression d’irréel, d’impermanence, de merveilleux. Peut-être qu’il s’installe en ces errances adorées une conjugaison savante du moment présent et de souvenirs, certains estompés, d’autres vivaces, d’autres encore digérés fixés en mémoire comme lichens incrustés dans le dur du rocher. Grains fréquents | rafales à vous coucher par terre | instants de grâce | rumeurs de tempêtes la nuit | lumières diffuses | grisaille et puis du bleu | toujours l’île, au loin | tout cela assorti au paysage dont je connais chaque détail, constituant une histoire nouvelle et reconstituant à chaque pas l’espace de mon grandissement en ce pays de mer.

Photographies F Renaud, mars 2022

L’occasion de vous conduire vers ce montage vidéo que j’ai réalisé il y a quelques mois autour d’un arbre disparu, un arbre que j’ai bien connu…

étreindre

journée du 25 janvier

Quoi tenter d’étreindre ce matin en ces heures de gel encore.

Ciel pâle alors qu’en arrière du versant il y a davantage de couleur. Puis elle vient la couleur et remplit la vallée. Dans la timidité de l’hiver. Une gamme de jaune ocré mêlé de blanc et de beige rosé. Irruption brusque du soleil à dépasser le versant. Et cette longue trace blanche de l’avion qui amorce sa descente vers la plaine et la mer là-bas toute plate.

Elles deux caquètent se précipitent l’une contre l’autre. En attente de grain ou d’herbe. Elles gloussent parlent vraiment quand je passe. Je leur parle aussi. Elles me suivent observent chaque mouvement de ma silhouette. Demeurent vigilantes à ma voix. Elles ne connaissent que cela entre tanière double haie de framboisiers et ganivelles fabriquées avec du bois de rivière. Le rythme de leur attente. La pulsation chuchotée de leurs petits cœurs sous les plumes. Et puis cette flambée joyeuse en battements d’ailes effrénés quand j’entre avec de la pitance à distribuer.

Scintillements du jour. Soleil au maximum du possible en cette saison. S’incline sur ma lecture.

Il n’y a pas de récit, pas d’événement notable. Parfois simplement un sursaut dans la poitrine qui raconte la vie simple ici et maintenant.

Je cherche la couleur au jardin mais il n’y a presque pas. Tas de végétaux qui sèchent et se décomposent chaque jour un peu plus. Les tiges de glaïeul encore dressées sont devenues rousses. Écoulement permanent de l’eau. La rive n’est qu’enchevêtrement de bois délavés branches brindilles touffes d’herbe gelées bouts de clôture charriés par d’anciennes inondations puis chahutés rochers pris dans la masse végétale. Un peu plus haut, une petite plage aux cailloux lisses comme triés par le courant. Gris foncé gris clair et blanc.

Chatte tapie dans une jardinière. Elle croit que personne ne la voit. Elle affûte son espionnage. Chaque traque est un commencement. Chaque saut, une ligne dessinée dans l’espace, un franchissement.

La courge coupée en deux offre sa chair sur la table de cuisine. Graines humides attachées les unes aux autres qui seront mises à sécher. Y tailler des quartiers. Peler la peau. Dans ce geste prêter attention à la trajectoire du couteau qui détache l’écorce de la matière consommable. La courbe tracée dedans. La force qu’il faut pour faire avancer le couteau. Contenus comme inscrits dans l’orangé de la chair le goût le velouté le parfum de la soupe.

De quoi s’emparer à présent que le vent est rentré, vent du nord frigorifiant soufflant par les collines les berges les ruelles.

Le feu danse salvateur. Tourbillons flammes élans dans le désordre bois sombre braises. J’offre mon corps au feu après le froid comme s’il s’agissait d’un soleil comme au premier jour de la vie. Je profite de la peau qui se réchauffe en fourmillements un peu douloureux. Cède à l’attraction de la contemplation du brasier qui active souvenirs agonies séparations dans l’avancée irréductible des secondes qui nous pousse hors du champ.

regarder, regarder encore, saisir des choses imperceptibles et essentielles
ensuite trouver le chemin de l'écriture

et non il n'a pas neigé mais c'est un peu ce sentiment de blancheur et de silence que j'ai recherché 
et puis user seulement de phrases courtes et simples, 
sans virgules... 
juste des points classiques...

Photographies : FR, au jardin en hiver 2018

passage

sentir que l’espace temporel d’un premier jour de l’an à un autre se fait de plus en plus réduit, alors tenter d’en étirer les coins, de repousser les bords du cadre, de vider les greniers et les buanderies pour faire de la place sans oublier de s’attaquer aux portes et aux fenêtres, repousser les rideaux pour qu’elles accueillent davantage de lumière et davantage d’air venu d’en-haut et aussi des vents qui ont circulé longtemps par-dessus la mer, parfois plusieurs nuits d’affilée, et même que ces vents ont fait le tour de la terre, longé des épines neigeuses et des remparts de lave, ronger les falaises et pousser les flots à avaler le sable des plages et à lisser les milliards de galets blancs gris bruns scintillants qui composent le lit des rivages et les cœurs de rivière de notre petite planète qu’il nous faut choyer autant qu’un jardin de campagne, et avant que le temps ne se rétrécisse encore un peu plus, je tâcherai de rejoindre d’ici l’an suivant la belle renarde rouge que j’ai rencontrée ces derniers mois

elle m’a dit « Je suis la mère de toutes les créatures de la lande, je suis la renarde rouge avec des prunelles qui muent du bleu gris à l’ambre doux quand le ciel change, sensibles à toutes les sortes de mouvement. Je suis une fervente et je ne lâche jamais prise. »

il me faut poursuivre avec elle ce récit que j’ai intitulé et les rivages et les îles

et je renouerai autant que je peux avec mes guerriers du grand nord, le roi Olaf de la race des géants, Waralin le survivant, Riks, Mermel et Ernst remplis d’une détermination sauvage pour prendre d’assaut une falaise sans fin, tout un programme

tous ont besoin de moi, enfin je crois, et peut-être que je vous réjouirai avec quelques belles lectures, en tout cas vous aurez toute mon attention et mon amitié

revues d’automne

Un grand vide depuis mars 2020 en matière de publications. Tout stoppé net. En dépit du temps disponible, l’écriture était devenue plus incertaine, difficile. J’avais l’impression d’avancer dans une brume persistante, sans envies, sans rien à saisir dans le creux de la main. Un temps sans doute nécessaire, un temps de macération. Un mot qui me ramène vers les tourbières, ces espaces où l’eau paraît stagner, se taire. C’est simplement qu’elle y circule beaucoup moins vite que dans les ruisseaux ou rivières, pourtant la vie est là, précieuse sous des formes microscopiques ou fuyantes. Tout pareil, l’écriture était là, en attente. Des revues, elles aussi somnolentes et inquiètes, se sont finalement emparées de cette suspension singulière pour proposer des sujets — L’imprévisible pour la revue Étoiles d’Encre / Demain pour La Piscine –, des sujets capables de racler encore le fond et de faire remonter les bulles du marécage vers la surface, vers la lumière. Je les ai bénis et des textes sont venus. Aujourd’hui ils paraissent et ça fait tellement de bien…

Bondir hors du trou, récit, hors-série Demain, revue graphique et littéraire La Piscine, novembre 2021

Carnet bleu, nouvelle, « L’imprévisible », revue Étoiles d’Encre, éditions Chèvre Feuille Étoilée #83/84, octobre 2021

Fauteuil cabriolet et Gomme dans « Dans l’ordre des choses -107 récits avec objet », atelier proposé par François Bon, éditions Tiers Livre, octobre 2021

épisode d’octobre

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est P1130996-824x464.jpg.

Les « épisodes cévenols » font partie de ma vie depuis que je vis dans la vallée de la Vis, au contact de la plaine languedocienne. Les nuages remontés de la Méditerranée viennent se répandre sur les piémonts en automne, ce qui les rend magnifiques, fougueux en végétal, à l’opposé des garrigues de l’autre côté de la Séranne. En contrepartie il faut traverser ces zones incertaines de jour de nuit avec flots drus de pluie se déversant sans discontinuer sur les petites vallées, les engorgeant, saturant la terre des jardins suspendus, bousculant ravageant les berges, refaçonnant le paysage, nous percutant jusqu’à installer dans le ventre une légère douleur, jusqu’à insuffler au cœur une sorte d’humilité face au monde vivant hurlant tout-puissant, hors de contrôle. Et on ne sait rien du temps que ça va prendre pour qu’une vie plus normale revienne.

Les heures de nuit sont les plus difficiles — du moins pour moi. Le mugissement de l’eau domine la plainte des arbres et il n’y a plus de ciel plus d’étoiles pour atténuer l’inquiétude. Le corps ne peut reposer dans le lit. Il est attentif à tous les bruits, rumeurs, rafales de vent, fouetté des averses sur la vitre. En même temps cette sensation unique de participer à une expérience de voyage, traversée d’une île exotique ou d’une région inexplorée qui met en péril et bouleverse toute certitude –même celle d’être vivant.

Ensuite tout est lavé changé. Plus de poussières d’été, fleurs d’arrière-saison ébouriffées. J’aime les saisir ainsi, frimousses froissées contre palettes de feuilles tombées fauve or mauve et vert grillé.

Photos et vidéo, Françoise Renaud, 30 oct 2021

étoiles

du grec ancien ἀστήρ / astḗr, « étoile »

aster, plante vivace de la famille des astéracées qui explose en fleurs après l’été, se développe en belles touffes et parfois en hauteur, appelée aussi « marguerite d’automne »

voici ceux plantés en mon jardin il y a quelques années. Je les aime, ces plantes simples, fournies et colorées, délicieuses à regarder, vastes bouquets épanouis alors que les arbres perdent leurs premières feuilles… Leurs jolies têtes un peu mal coiffées sont autant de points vibrants contre la lumière déclinante. Généreuses et tenaces, elles annoncent le passage vers l’autre saison, celle des nuits longues et des soleils obliques, des pluies et des grisailles, celle où la maison devient le siège du feu devant lequel on s’installe pour lire écrire penser manger… mais pas encore le temps venu pour cela… d’abord goûter à cette palette bleu mauve violette, caresser leurs corolles d’un léger mouvement de la main.

Tu cherches l’amour dans ses yeux

Une proposition d'atelier m'a reconduite vers cette enfant née six ans avant moi, qui est donc ma sœur et que je n'ai que peu connue... peut-être là les prémices de ce texte-récit-roman que je veux lui consacrer depuis longtemps...

Tu es seule, assise par terre dans le jardin. Tu sembles manipuler un petit objet. Tes doigts sont un peu courts, maladroits, tu ne parviens pas à faire ce que tu voudrais mais tu ne t’énerves pas. Tu caresses l’objet, tu le lèches, tu le suces. Le temps n’existe pas pour toi en cet instant. Un monde familier t’entoure dans lequel tu as tes repères. Quand tu veux te redresser, tu pousses un cri rauque. Peut-être qu’on se demande où tu t’es cachée, alors ton cri rassure.

Tu as quelques jouets bien à toi, une espèce de poussette pour promener tes deux poupées. De récupération certainement. L’armature est rouillée par endroits et le tissu déchiré mais tes poupées sont contentes. Et tu vas ainsi avec ta poussette et tu sillonnes les allées du jardin. Tu leur montres les arbres et les herbes en émettant des sons joyeux qui ressemblent à des mots.

Tu n’as pas encore de vocabulaire et tu as du mal dans la prononciation de certaines syllabes. Tu comprends certainement tous les mots qu’on t’adresse mais toi tu ne peux pas les prononcer. Dans ton regard cette impuissance que tu reconnais et ressens comme part de toi, cette tristesse infinie.

Tu es prisonnière de ton corps incomplet, ou plutôt déformé, hors normes à cause d’une malformation congénitale — une chose qu’on n’a pas envisagée tout de suite. À un moment donné de ton développement, tu sais que tu es différente des autres et tu en souffres. Tu vois les enfants qui s’amusent et participent à la joie du groupe. Tu te sens seule dans ta peau trop blanche et tes yeux trop plissés. Tu te réfugies dans les parages de ta mère qui veille beaucoup sur toi.

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carnet de 7 ou 8 jours

Annie Spratt (image libre unplash)
D'après l'inépuisable journal de Kafka : "sept ou huit épiphanies prises pragmatiquement, sans triche, à la vie quotidienne, mais en prenant chaque fois l’image un jour différent, donc dans des configurations totalement différentes du tri mémoriel selon qu’on passe de la profusion (votre journée d’hier) à l’effacement (progressif, ou relatif) d’il y a sept jours..."

25 juillet – On est dimanche. Je passe et repasse le corps en plastique de ma tondeuse dans l’herbe qui a besoin d’être coupée. Je peux voir l’effet direct de chacun de mes gestes grâce aux rayures dessinées à travers l’herbe. La tâche avance. Je glisse au long des bordures de plantes où il y a des cailloux et puis ça se met à renâcler, le vrombissement du moteur se modifie sensiblement. Quelque chose ne va plus. Une chose est sûre : le bruit n’est plus le même. J’éteins, redémarre, rien à faire, la tondeuse ne fait plus son travail. Je suis profondément agacée d’autant qu’elle a été achetée récemment (85 € fichus en l’air).

24 juillet – Matinée fraîche, heureux contraste avec les jours brûlants d’avant. C’était annoncé. La fenêtre ouverte délivre un air doux qui caresse mes jambes repliées. Je reste allongée sur le lit et tente d’écrire une histoire de paysage.

23 juillet – Un vendredi je crois. J’épluche des courgettes ramassées au jardin tôt le matin. J’utilise un épluche-légumes (en plastique vert anis, hideux mais efficace). Les lambeaux de peau s’accumulent sur le bord de l’évier. Je les regarde, constate qu’ils sont méconnaissables une fois détachés de la chair du légume, rien que des lamelles privées de consistance et en même temps d’identité. Je les rassemble d’un geste rapide, les dépose dans la poubelle destinée à mes poulettes (toutes les trois adorent les épluchures). Ensuite je m’occupe de l’ail et cisèle de la menthe dans un bol japonais. Odeur intense et délicieuse. La couleur des feuilles de menthe s’assortit parfaitement au bleu céladon de la poterie.

22 juillet – Elle est en retard, la table est réservée sous les arbres et le soleil est en train de basculer derrière les Falguières. Presque pas de vent. On attend la nuit, il a fait si chaud. Je commande un verre de vin blanc et je l’attends.

21 juillet – Salle d’attente de l’ostéo — j’y vais toujours le mercredi. J’ai besoin de ses mains qui réparent mon dos blessé. Tellement besoin. Je pense à ses mains tout en lisant Leçon de choses que j’ai pris avec moi tandis que les autres regardent leurs téléphones. Je visualise la fracture de ma vertèbre, me souviens de l’accident et de toutes ces semaines à attendre qu’elle se consolide. Quand j’y pense, le corset oppresse encore ma cage thoracique mais les mains de L. me délivrent du mal et du doute. Je pense fort à ses mains en lisant : « Morceaux par morceaux, pans par pans, la cloison, les couches de papiers aux couleurs fanées choisis et posés par les anciens occupants. » Ainsi en est-il des événements qui touchent le corps vibrant, se superposent, s’y inscrivent en traces, lignes de suture, cicatrices. Plus tard dans la journée, j’entreprends une recherche sur les outils utilisés par les carriers et les tailleurs de pierre. Leurs mains larges et puissantes seraient certainement parfaites pour apporter des soins à nos squelettes meurtris.

Mardi 20 juillet – Qu’ai-je bien pu faire mardi dernier ? Aucun souvenir marquant. Rien qu’un jour dans la foule des jours déjà trop éloignés dans le temps et dans la mémoire. Je jette un œil dans mon agenda. Ah oui, la venue de S. pour le ménage de la maison. S. est la remplaçante de F. partie en vacances. Elle est en avance, jolie dans sa robe floue, blonde, tellement gentille. Je repousse les volets de la pièce où elle travaille et referme une fois qu’elle a terminé. L’obscurité est nécessaire, trop grande chaleur dans le Sud. Je lui fais un thé vert parfumé qui s’appelle « La demoiselle du Mekong » — c’est écrit sur l’emballage. Elle m’a dit qu’elle aimait le thé vert.

Lundi 19 juillet – Coup de fil vers 11h (j’ai bien noté que c’était le 19) : « Notre amie L. sera hospitalisée cet après-midi. ». Aïe. « Pour une exploration des artères à la recherche d’épaississements, rétrécissements qui pourraient expliquer l’essoufflement. La pauvre n’a pas de chance, elle cumule les problèmes depuis deux ans. » Sa gaieté coutumière morcelée. La pensée d’elle me poursuit toute la journée – la pensée de la disparition progressive des corps amis, définitive.

18 juillet – Un autre dimanche trop loin. Je ne sais plus grand chose sinon que j’ai recherché Leçon de choses de Claude Simon dans les rayons de ma bibliothèque et que je l’ai déposé sur mon bureau.