rosée pareille à une sueur

ce matin au jardin
humidité dans l’ombre du versant et ça frémit perle sourd de la matière profonde de la nuit, si beau… sur les feuilles, sur les fins brins de l’herbe, sur le gras des feuilles, ça perle ça sourd une espèce d’eau pure qui se manifeste en molécules si petites qu’elles se faufilent par les pores des cellules et investissent la peau des fleurs, glissent dans le berceau des feuilles, stagnent à la faveur d’un pétale velouté ou d’une écorce cirée capables de conserver la perle au plus long du matin jusqu’à ce que la chaleur l’absorbe

Photographies Françoise Renaud, octobre 2019

 

l’été passé

ce monde propose tant de spectacles, c’est bête à dire, mais quoi inventer d’autre ? tout est là, dans ces feuilles, ces corolles, ces expansions végétales nées de simples graines qui se mettent à vibrer à pousser, j’aime tant cela que je ne cesse de les regarder, d’en louer la démesure, d’en être fascinée, d’en faire des images, d’en faire aussi des salades et des mets savoureux, tout ce qui se mange de cette poésie vivante et passagère pour nourrir l’intérieur du corps de ses résonances et ses délices

Photographies françoise renaud, été 2019

pousser la langue #03| cinq fois sur le métier

Rechercher un objet dans l’humble et le quotidien. Écrire  autour de lui 5 fois de suite, en se contraignant à ce que ce soit sur 5 jours différents, avant d’arriver à un texte définitif dans la cinquième version, éliminant échafaudages et travail de carnet – mais c’est bien la rupture temporelle, le fait d’avoir retravaillé 5 fois mais sur des journées différentes qui donne sens et tension aux 5 versions.

Une proposition inspirée par l’expérience poétique de Francis Ponge   (le tiers livre ici)

courgette ronde

Exercice d’été que de se poser chaque jour au même endroit du jardin —comme à l’affût —, d’observer la croissance des plantes, feuillages et parties comestibles. Exercice pour le regard et pour le corps impatient. Ça réclame de l’attention et du goût pour la démarche scientifique, aussi de la capacité à s’étonner et se laisser troubler. On mesure en direct l’impact du temps sur la matière. En même temps s’élève au cœur un murmure d’inquiétude. La vie réelle se manifeste à plein. Il faut être calme et précis pour relever les détails (y être sensible forcément), les écrire. L’observation devient chemin entre fécondation et pourrissement.

1
Ballon légume : lourd, caché au ras de l’herbe, accroché à la tige longue.
Peau : verte lisse dure.
Ramasser. Cueillir à point nommé le matin ou le soir.
Chair dedans (on ne la voit pas, on la suppose vert pâle et douce). À entamer au couteau avant de retirer les graines au cœur.
Peau : imprimée en deux nuances de vert, comme rayée. Finement tachetée aussi. Et ça, de la pointe à la queue.
À surveiller de près, cette chose nourrie du ciel et de la lumière.

2
Ça grossit à vue d’œil (je surveille le point chaud depuis plusieurs jours, bien dissimulé sous le feuillage,). Étonnante capacité à enfler, gonfler, pellicule cirée et chair dedans croissant à la même vitesse et dans le même mouvement, comme faisant équipage. Processus irréversible de la naissance et de la maturation — à y penser, s’anime la vibration inquiète dans le cerveau.
Ce légume est en vérité un fruit puisqu’issu de la fécondation d’un ovaire de fleur. D’abord une sphère minuscule, un genre de noyau jaune, un bouton vivant, un petit pois qui émeut avec sa corolle fripée en panache pareille à un vêtement abandonné. Sans parfum. On n’y fait pas attention au début sauf si on guette. Et le pois se met à respirer. À prendre de la couleur à mesure. Il se nourrit du ciel.
J’ai coutume de cultiver des courgettes longues. Pour une fois j’ai choisi un plant de rondes. Fines en goût m’a dit le pépiniériste de la vallée des norias. De bon conseil, l’homme.

3
Plus d’un centimètre par jour gagné en diamètre, l’écart entre les bords d’une faille en zone de subduction pendant un an. Et même davantage certains jours. Quelles sont les forces qui président à cette croissance hors norme ? Le corps observateur, immobile comme chasseur devant le terrier. Flaire l’odeur du jardin, la magie de la chair en expansion.

4
Je m’inquiète : quand la cueillir ? J’en parle à un voisin excellent jardinier. Ne pas tarder, après excès de graines et la chair tourne au farineux. Je la prends en paume, tourne d’un demi-tour, la détache. Bruit froissement au moment où le lien se rompt. Elle est lourde, légèrement aplatie aux pôles — l’un nombril, l’autre cicatrice de fleur. Beau spécimen à cuire, à farcir. Y aller étape par étape.

Précuire 10 minutes dans l’eau bouillante. Découper le chapeau, évider le ventre.
Faire fondre oignon gousse d’ail à l’huile d’olive.
Ajouter la pulpe.
Sel poivre pointe de cumin. Cuire comme il convient.
Mélanger hors feu avec fromage de chèvre, menthe et pignons de pin. Farcir le légume. Enfourner 20 minutes à 180°. Déguster.

5
Quintessence du végétal qui a besoin de terre, d’eau et de soleil pour porter à terme ses parties nourriture alors que le corps immobile — comme devant un terrier — observe le passage de l’été, ses effets sur le jardin, les fins duvets érigés autour du nombril ou de la cicatrice florale, et même ailleurs sur la peau, l’ordonnance des dessins sur la peau, dessins dentelle déjà contenus dans les chromosomes de la plante dotée de feuillage aux vastes découpures.
Flaire les odeurs les brises les battements au cœur.
L’avenir promet.

Photographies : Au jardin, françoise renaud, juillet 2019

quand la terre appartenait à tous ses habitants

poursuivre ce journal de convalescence au rythme de la solitude, des événements de rien et des vents de printemps

27 mai
« Chacun allait où il voulait et y restait aussi longtemps qu’il voulait »… ainsi écrivait Stephan Zweig dans Le monde d’hier, souvenir d’un européen, c’était en 1942… aujourd’hui passeports certificats autorisations spéciales sont nécessaires pour circuler : rétrécissement de l’espace, disparition d’espèces animales et végétales, pollution généralisée, tout le monde veut aller partout, consomme du voyage — mais pour quoi faire  ? —, contribuant à la dégradation de l’eau, de l’air, des rivages, des milieux naturels, et pillant les ressources
tout cela t’effraie et tu veux définitivement porter ton attention sur ce qu’il est possible de faire au quotidien pour cesser de salir détruire, te fondre dans le décor avec humilité, devenir léger Continue reading →

danse du présent

24 mars. Déjà la danse du présent avec la mystérieuse remontée des sèves : couvre-sols revenus du néant soudain refleuris (on ne s’en était pas rendu compte jusque là, c’est arrivé vite) / petites touffes entre les pierres / fleurettes à orner la salade et à manger / jaune ficaire et jaune narcisse / étranges boutons qui s’épanchent en rosace ou en bec de perroquet. L’intime brusquement surgi, visible, l’intime qui rejoint les corps fatigués de l’hiver et les rires des enfants qui courent dans les chemins, l’intime fait de cellules nouvelles rompant franchement avec la pierre qui structure les espaces habités : murs qui retiennent les traversiers / galets / gravats qui composent la route en chantier / tas de sable pour le chantier et tas de gravier aussi / soubassement de la maison / béton du parking. L’intime végétal presque chair au point qu’on en oublie le sable et le béton et le bruit du chantier, en tout cas proche de la chair, une chair saisie de couleurs délicates… beau beau, étonnant même si on a toujours vécu avec ce genre d’événement sur cette planète… applaudir, traquer les renflements sur les rameaux, les bosses, les fentes, et ça n’est que le commencement…

 

Photographies : Françoise Renaud, mars 2019

le parc de Sceaux

Ce texte a été écrit récemment pour une lecture autour des œuvres de Raymond Berthelot sur le thème ‘VOYAGES DE L’EAU’,  du 23 au 25 novembre 2018 à Montpellier.

 

Regarder la toile.
Se laisser capter par le mystère, par la symétrie des espaces et par le ruissellement constant de l’eau.
Bientôt l’apercevoir, lui qui marchait dans les parages.

Il avait franchi les grilles, puis il avait dépassé le château et à présent il marchait dans le parc. On aurait dit au hasard. Il aimait cet endroit, les peupliers, les tilleuls, les statues au croisement des sentiers. Il aimait la vue du canal au Nord, depuis la terrasse des Pintades. Il trouvait en ces lieux une sorte d’apaisement dont il avait besoin et donc il y venait souvent. Il franchissait les grilles, dépassait le château et puis il s’avançait en marchant tranquillement dans le parc.
Sans doute que sans le formuler clairement – tout se passait à l’intérieur de lui, dans la touffeur de ces lieux complexes réservés à la pensée et à la méditation –, il appréciait le côté monumental de ces jardins, les perspectives, les massifs boisés traversés par de longues allées, les lignes vertes à l’infini. Il oubliait la ville et le bruit. C’était un peu comme une source nouvelle, juste à sa portée capable de dissiper toute formes de tracas — les siens et ceux de la cité – et d’engendrer comme une vive poésie. Continue reading →

lettre à un ami disparu

La toute première fois que l’on s’est vus, vous aviez franchi le seuil et vous étiez entrés tous les deux dans la boutique. Si proches. Le lien a pris tout de suite. C’est ainsi. Les relations, c’est comme de la cuisine humaine, ça prend ou ça ne prend pas. On ne peut rien y changer. Et c’est comme ça qu’entre nous tous, ça s’est passé.
Depuis combien de temps déjà ?

Est-ce donc si important de mesurer le temps ? N’est-ce pas plutôt l’intensité et la vérité des instants partagés qui vont rester au cœur, instants volés au gré des jours et des itinéraires à travers le pays, instants autour d’un thé, d’un repas, d’une exposition, d’un festival de cinéma, conversations au jardin et petits signes d’attention sans cesse renouvelés.
Par la suite nous avons regardé ensemble le ciel et les arbres plantés sur la montagne. Ou encore l’horizon, le ruisseau en été en hiver. Le soleil se couchant au bord du causse, la brûlure de l’été dans la terre, l’incandescence au-dessus de nos têtes. Ce soir-là le repas était si bon : truite fumée de la rivière voisine, crudités, douceurs. Autour de nous, Mère nature. Et puis un panier de prunes mûres et des bouquets de tournesols.
Les regards et les gestes construisent le lien, tu le savais. Et puis ton nom, prédestiné.

Rien n’est perdu de tout cela.
Les molécules émises par nos souffles et nos mots échangés sont restituées au monde par la voie sauvage.
Sur les hauts plateaux tibétains, les vautours font le guet autour des dépouilles déposées par les hommes d’en-bas, mangent les yeux et les entrailles, facilitant ainsi la réintégration de la chair au sein de la matière primordiale. Les vautours nourrissent leurs corps d’oiseaux géants, ensuite leurs ailes remplissent le ciel de leur puissance tout comme les nuages. Jusqu’au cosmos.

Ce soir nous regarderons le ciel avant que la nuit tombe et nous verrons les nuages et les oiseaux et nous saurons que tu seras dans les parages.

 

Photographie : ‘Pour René’, Françoise Renaud, automne 2018

 

de l’effet des orages

Nous vivons désormais sous régime tropical.
Matinées somptueuses, soleil perçant à travers une brume lourde finissant par réjouir la terre. Et puis ça vient du nord ou du sud-ouest, on ne le voit pas se dessiner, ça surgit presque, ça pèse, ça gronde, ça s’obscurcit, et puis dans l’après-midi ça lâche.
Jamais en continu. Parfois toute petite pluie juste fraîche à la peau — on peut continuer à jardiner, cueillir des fraises, répartir le paillage au pied des aubergines —, parfois comme une poche qui crève, frappant les cerises presque mûres.
On voudrait tellement les préserver au seuil de les cueillir.
Les salades, elles, s’en moquent : petite mâche, roquette, sucrine, romaine.  Encore quelques reines des glaces qu’il est temps de manger. Partout le végétal exulte. Je n’ai pas assez de mains ni de temps pour couper l’herbe qui monte et se répand sitôt que j’ai le dos tourné.

rite de passage

elle observe les flancs de forêt déchiquetés, les affleurements de roche visibles entre le peu de végétation rogné par l’hiver, brûlé, décomposé, sinon les arbres forts capables de tenir encore du temps et les bosquets épineux coriaces
et pour la première fois elle éprouve le sentiment que la saison froide est pareille à un rite de passage, un rite épuisant qui condamne les corps d’homme à la retraite et à l’enfouissement sous les vêtements, les animaux à courir à perdre haleine à travers les versants pour dénicher des racines maigres ou à se blottir dans des recoins discrets protégés des prédateurs, si possible un peu confortables pour attendre attendre, attendre que les flux s’activent à nouveau dans l’air et sur la terre

et c’est vrai qu’elle rechigne à se soumettre à l’inclinaison du temps comme au mal ou à la douleur, pourtant elle mesure bien ce qu’il faut de patience pour que tout se reconstitue de la matière des fleurs et de la pulpe des fruits, bien plus tard alors qu’on a oublié le pincement du gel et les étendues blanches figées au lever du soleil dans les mois les plus rudes, et elle connaît le bonheur de croquer une cerise bien ventrue ou de mordre dans une pêche de vigne — elle a connu plusieurs cycles complets entre anéantissement et renaissance depuis qu’elle vit en territoire sauvage —, mais elle rechigne quand même, c’est difficile pour elle ce passage austère, ce parcours obligé, cette phase incontournable avec soleil bas et brume flottant au-dessus des ruisseaux, ramures de châtaignier presque mauves dans la subtile palette des montagnes cévenoles

le monde est persévérant et si confiant dans ses affaires, elle le sait, il semble pas mal se débrouiller en dépit de ce qui l’abîme ou le détruit

en cet hiver qui rogne et endort son île, elle espère l’émergence de l’herbe et des premiers pissenlits, mais il n’est pas encore question de cela

au loin elle observe les masses humides portées par d’invisibles ascendances qui remontent de la mer pour abreuver plaine et montagne, courants complexes reliées aux mécanismes des océans et aux circulations des vents — car il faut bien remplir les nappes phréatiques et rasséréner les plantes éprouvées par les canicules répétées —, alors elle pèse combien elle aussi a besoin de repos, rien d’autre à faire en ces mois ternes sinon sentir son point d’ancrage, son point d’équilibre, activer sa respiration la plus douce possible lorsqu’on marche sous la pluie au sein du paysage en train de se reconstituer — finalement irréel qu’il soit saturé d’eau ou enneigé ou gelé —, en train de chuinter grogner murmurer, passage largo d’un mouvement symphonique dont l’ampleur nous échappe, où les âmes de nos disparus se promènent seules au long des rivages immobiles

Photographie Françoise Renaud, 2017 

 

cinéma d’automne

la lumière file de l’autre côté du versant, met le feu un instant… juste un instant, ça ne dure pas et ça peut échapper à celui qui ne regarde pas… bien sûr qu’on ne peut pas être sans arrêt aux aguets et regarder le monde, faire attention à tous les détails, observer la lumière par exemple, cette manière qu’elle a parfois de frapper la terre ou l’arbre, ou sentir la saison qui fait des siennes — même si on ne sait plus très bien ce qu’elle réserve, la saison —, par exemple l’automne qui fait son cinéma d’automne d’autant qu’il n’y a pas eu d’eau cette année quand il aurait fallu et les arbres souffrent, pas seulement les arbres, les arbustes aussi et les herbes, tout grillé brûlé irrémédiablement, rien à faire pour les sortir de là, et il y a des gens qui s’en rendent compte et qui le disent parce qu’ils savent regarder les arbres, ils  les connaissent à force de les fréquenter… des gens du pays qui connaissent chaque parcelle, chaque traversier, chaque once de territoire dans un rayon de plusieurs kilomètres, aussi des gens dont c’est le métier, des savants du végétal, mais ces derniers ont beau être experts, pas plus que les autres ils n’ont les moyens d’intervenir pour changer la réalité présente, c’est une évidence pour tout le monde que les rouages se détraquent — lentement mais sûrement — à force de tirer sur la corde comme si tout allait rester à jamais splendide tout comme au commencement de la création, les animaux aussi le savent , ils descendent plus bas dans les vallées et défoncent les barrières pour aller fouiller plus profond dans les potagers, trouver des racines, betteraves oubliées, espèces tubercules ou fruits tombés bien qu’en voie de pourrissement, de quoi tenir un jour encore… c’est vrai qu’ils annoncent un peu d’eau cette semaine, un peu seulement alors qu’il en faudrait beaucoup, malgré tout j’en perçois les bienfaits comme si elle ruisselait déjà dans les pores du sol, là où il n’y a plus que l’os, le dur, la pierre, la roche-mère

Photographie : Juste avant le crépuscule, Françoise Renaud, 21/11/2017

en ce moment

Au jardin
ça pousse l’air de rien,
partout ça sort,

ces bulbes enfouis en terre à l’automne ont fait émerger des choses fragiles et veloutées. Fraîches. Si fraîches qu’on croit à une illusion d’optique, contours doucement renflés comme de la chair vivante. De même la couleur. Improbable. Accouplement d’une pâleur, d’un rose aurore et d’une teinte plus poudrée qui se serait laissée disperser par la brise, brise qui plonge et redessine sans cesse le fil du ruisseau dans ce paisible et menaçant paysage.
Pourtant ces derniers mois il a gelé neigé venté, terre nue secouée.
Plus rien.
Terre sombre en mottes injectée de cailloux.
Et maintenant que l’air se fait tendre, les sèves s’agitent, des matières naissent. C’est miraculeux, épatant. Les pétales s’ébrouent comme de petits animaux joyeux. Et on ressent cette joie, presque une légère euphorie.
L’aspect éphémère y est sûrement pour quelque chose.

Photographie : Au jardin, Françoise Renaud 2017

 

lieux occupés

Certains lieux comptent plus que d’autres au cours d’une vie d’homme. La maison d’enfance par exemple. Peu importe son aspect ou la nature de son jardin. Avec ou sans cabanon. Borné de grillage ou de haies. C’est là qu’une certaine géographie du paysage a commencé à s’inscrire dans le corps et dans la mémoire.
Une nourriture qui serait venue par le dehors.
Par la nature de l’air.
Par la pierre des murets, les arbres au voisinage, le ciel dans tous ses états par-dessus les toitures. Par les herbes poussées au hasard des recoins dans une once de terreau gorgée de graines en sommeil. Par la nature des lumières diffusées à travers les rideaux. Les coloris, les transparences, les sons provenant de la rue, les vents faufilés par la cheminée en hiver, les orages d’août. Rien ne se serait construit pareillement de nous sans ces éléments nécessaires pour grandir, sans ces gris ces bleus, sans ces palettes de couleurs, ces murmures et fracas qu’on mémorise avec une surprenante précision quand on est haut comme trois pommes, que tout semble crier fort autour de nous et qu’on parcourt indéfiniment le jardin, en courant ou rampant. Jardin pareil à un espace immense, à un alpage. Aussi forcément les odeurs attachées aux saisons, aux activités de la famille et aux périodes de fête.

Ainsi les lieux occupés s’inscrivent dans l’itinéraire personnel. Appartements, maisons. Ils laissent empreinte quels que soient la durée d’occupation, la forme des fenêtres, la tapisserie, la lumière, l’ambiance, les bruits divers. Tels différents tableaux de notre galerie intime.

Extrait du roman de Françoise Renaud ‘ Retrouver le goût des fleurs’, à paraître en 2017
Photographie ©Sylvia Bahri

après la pluie

La pluie d’hier était douce et bienfaisante après des jours de brûlure. Le jardin semblait s’ouvrir.
Envie de saisir l’instant avec les moyens du bord. Au plus simple. Saisir ce qui était là au dehors près de moi. Perles au creux des feuilles, corolles vives, formes multiples. Ne pas se demander comment faire pour renforcer la profondeur ou la couleur. Seulement regarder. Tout pousse et se transforme. Accroupie dans la terre mouillée, je me suis laissée conduire.
La nature et son observation quotidienne me remplissent de force.

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Photographies ©Françoise Renaud, août 2016

Vases communicants d’août, avec Marie-Noëlle Bertrand

Premier vendredi d’août. Je reçois Marie-Noëlle Bertrand sur Terrain fragile. Avec joie. Les Vases Communicants ont suscité notre rencontre.

Marie-Noëlle est blogueuse depuis 2010. Son blog : La Dilettante
Elle se définit comme passeuse de l’écriture des autres. Elle sème des fragments de textes, isolés ou combinés. Aussi des sons et des photographies. Elle partage sa récolte avec ceux qui lui rendent visite. Elle dit aussi : « Je ne « travaille » pas beaucoup. Éclectique et dilettante, je suis… ».  Ajouter qu’elle côtoie beaucoup les livres, travaillant en bibliothèque.
Nous avons décidé d’écrire chacune sur une photographie de l’autre et je la remercie pour ce partage.
Voici son texte : Dérisoire. Vous trouverez le mien
chez elle ici : Existence soudain fragmentée.

 

S’ouvrent les vannes du plaisir

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Pour bricoler, il n’était pas à son affaire mais il aimait bien y mettre son grain de sel quand quelqu’un d’autre s’y collait. Dans ces moments-là, nous le surnommions « la mouche du coche ».

———

Mais le jardin, là c’était autre chose. Ne sait si on doit parler de passion ou de lien à la terre. Lui qui, jusqu’à son retour du service militaire, s’était occupé à divers travaux agricoles, descendait chaque jour dans les entrailles de la terre — il était mineur de fond. Il consacrait son temps libre aux jardins potagers agrémentés de quelques fruits et fleurs.
Dans mon souvenir, il en a toujours fait au moins deux et là il ne me viendrait pas à l’idée de remplacer faire par un autre verbe comme l’on nous y incitait dans les exercices scolaires. Faire le jardin, c’est tout à la fois l’agencer et en prendre soin.

———

Les outils n’étaient pas aussi bien rangés qu’ils le sont là. Leur place était contre la paroi du garage et ils étaient chargés sur la brouette ou dans le coffre de la voiture en fonction des travaux qu’il projetait.
Des verbes fusent : biner, désherber, bêcher, piocher, ratisser,  sarcler, planter, fumer, repiquer, labourer, faucher… presque tous corrélés à des outils que je serais incapable de reconnaître.
La pelote, la grosse ficelle qu’on déroule, on la tend entre les deux piquets pour que le rang soit droit ; un jeu d’enfant auquel nous affectionnions de nous prêter. Suivre le fil avec la pioche,  creuser un léger sillon pour accueillir les graines. Les recouvrir, arroser légèrement, voir naître une rivière dérisoire dans la terre sèche.

———

Deux verbes nous faisaient prendre la poudre d’escampette : cueillir et ramasser. Les cornichons d’abord, il les récoltait aux aurores afin qu’ils ne forcissent pas sous la chaleur du soleil  — c’est vrai que chez nous les cornichons nous les adorons quand ils sont petits. Il fallait les brosser avant de les immerger dans la marinade que nous préparions avec ma mère.
Le pire, notre cauchemar d’enfants : les haricots verts que nous devions équeuter et effiler. Par bonheur, il les plantaient habituellement dans le jardin de mon oncle qui vivait avec mes grands-parents. Ils étaient toujours prêts, en le voyant passer avec les seaux remplis de ces maudits légumes, à nous délivrer de cette corvée.

———

Mon frère, à qui il a transmis cette inclination, a pris le relais. Il m’arrive de me régaler de ses exquises productions légumières. S’ouvrent alors les vannes du plaisir des mots, des gestes et des goûts retrouvés.

 

Photographie ©Françoise Renaud, Dans l’atelier de mon père, 2016

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Les Vases communicants se déroulent le premier vendredi du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé le rendez-vous des vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de se définir un thème, d’associer des images ou du son à leur texte, l’idée étant d’aller écrire sur le blog de l’autre.

outils de jardinier

Atelier de mon père

Nouvelle saison, nouvel état des choses de la nature.
Comme si on lui adressait la parole après un long temps de silence. La nature se retourne, semble dire « C’est mon tour à présent. ». Et elle parle plus fort. Elle s’ouvre au vent frais, renoue avec la lumière, fourrage à droite à gauche.
On le sent tout de suite quand le printemps arrive.

Les oiseaux sont devenus très présents dans le grand fleuve du ciel. Un rapace plane au-dessus du versant boisé, je l’ai repéré ces jours-ci et j’ai noté la courbe particulière de ses rémiges. Et les arbres, les buissons, toutes les plantes ont beaucoup à faire. L’herbe — toutes sortes d’herbe — se débrouille avec les murs effondrés, les fissures, les amas de gravats. Elle part en conquête partout, quel que soit le support. Même sur le caillou ou presque, elle arrive à ramper,  s’infiltrer.
Je l’admire, l’herbe. Vivacité, ténacité, débrouillardise. Elle a tous les talents.
C’est donc l’heure pour le jardinier de passer en revue ses outils. Il va en avoir besoin, chaque jour, s’il veut reconquérir son petit monde et le faire prospérer.

D’abord ses mains, précieux instruments. Elles doivent être capables de fouiller la terre, extirper les racines de chiendent, rassembler les cailloux pour les jeter à la rivière. Juste comme ça, sans outil. Avec la pince des doigts et la force des petits muscles qui habitent la paume jusqu’au poignet. Pour cela, il taille court ses ongles afin qu’il soit plus commode de les tenir propres. Il passe en revue ses gants de travail, d’ailleurs tous fichus, bons à jeter. Il l’ajoute sur la liste des prochaines courses. Et aussi des chaussures en plastique. Ensuite il va dans l’abri où il range ses pelle, bêche, binette, râteau, fourche et autres instruments pour racler creuser etc. Il les nettoie, huile les fers. Et aussi le bois des manches. Il fait l’inventaire de ses graines, tuteurs et pots à semis. Il nettoie sa brouette. Il est tout absorbé par ce qu’il fait. Sa parcelle est déjà labourée, l’allée débroussaillée, et il a porté quelques sacs de fumier au milieu du futur jardin. Il veut être fin prêt pour le moment où ça va commencer.
Après les saints de glace.
Le mauvais temps n’en finit pas.
Depuis longtemps le jardinier a choisi son camp. Il est du côté de la nature et de la renaissance quel que soit le prix à payer, le labeur à produire. Il travaillera son jardin comme le peintre sa toile, il y mettra sa poésie. À présent il est impatient. Il a juste soif de la chaleur du soleil.

texte écrit au printemps 2016 pour le Petit Journal de Saint-Laurent- le -Minier , n°39
Photographie ©Françoise Renaud – Série Dans l’atelier de mon père

comment s’écrit le jardin

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Fleurs, légumes. Je les mêle au jardin. Duo élégant et parfait.
J’aime tellement les cultiver ensemble comme si l’avenir était inscrit entre leurs sillons conjugués, comme s’ils amplifiaient notre utilité et notre fierté de jardinier. Je les entoure de soin. Ils poussent là pas loin de moi, ils semblent à leur place. Les récolter pour les manger me coûte.

Fleurs, légumes. Rien qu’un graine au commencement, un petit cœur de matière qui ne demande qu’à se développer. Rhizome, tubercule, fragment de tige apte à raciner. Il suffit de peu : eau, terre, soleil en suffisance. Chaque fois je m’étonne de réussir. Une tige pointe. Puis plus vite. L’existence s’exprime dans la diversité des organes en croissance, dans la fougue des feuillages s’épaississant en liberté — que parfois je dois guider sous peine de voir mon territoire envahi. Aussi dans ces formes douces et colorées, corolles destinées à orner les allées ou se muer en légumes.

J’envie le temps dont disposent les végétaux. J’admire leur irréductibilité. Fleurs, légumes, combinaisons subtiles. Dans le jardin ou dans l’assiette. Le gracieux et l’intime de la terre.

Photographies ©Françoise Renaud, juillet 2016

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changement de saison

Photograhie de Sylvia Bahri

écrire au jour le jour entre contrainte et désir, faire ses gammes, chercher les mots pour dire au mieux ce qui arrive devant soi, autour de soi, ce qui arrive au ciel, ce que la terre suinte et raconte d’histoires animales et végétales, gémir aussi parce que c’est incroyable de vivre comme ça, là, aujourd’hui, d’observer les choses, les paysages, les gens, d’écrire, tout ça plus vrai encore avec les mots qui pénètrent le papier ou la toile…

 

Insensiblement.
Le soleil baisse.
Il n’émerge plus au même point de l’est derrière la colline et il ne se hisse plus suffisamment à midi pour frapper la fenêtre de toit au-dessus de mon lit. Le soir, l’air tourne frais sitôt que la lumière bascule. Moins d’oiseaux, certains partis vers le sud pour l’autre saison.
Déjà. Oui.
À deux reprises ces derniers jours, j’ai vu un grand échassier. Un héron cendré, enfin je crois. Il planait à remonter le ruisseau, pattes tendues à l’extrême comme un danseur volant. Il avait dû voir quelque chose d’intéressant pour glisser comme ça le long de la fracture d’eau bruissante, quelque chose à attraper et manger − musaraigne, crapaud, poisson, lézard fuyant au milieu du fouillis de pierres. On aurait dit qu’il dessinait d’un trait une ligne de vent.

Avec la saison qui avance, on ne vit plus le paysage de la même façon.

Ce morceau de pays se transforme au rythme des saisons depuis le fond des âges. Les gens d’ici en savent les détails. Ce n’est que mon deuxième automne, aussi je ne connais pas encore le programme de ces transformations : fleurs survivantes, lente mutation des arbres, perte en densité végétale, palette des rouges jaunes ocres bruns bronzes alternant avec le socle rocheux et les arrachements de terre, le tout dans ma fenêtre comme dans un cadre de télévision. Tableaux à découvrir sans cesse mouvants. Ils se fixent, ordre et rythme, s’incrustent dans un coin du cerveau encore libre pour former une nouvelle géographie. Ou plutôt galerie. Tout sera là, inscrit. Il suffira d’y retourner les années suivantes pour reconnaître les événements répertoriés ainsi que des images virtuelles, les visiter du bout des doigts, du bout des yeux. Une sorte de nouveau langage associé au pays, aux orages et à certaines émotions singulières.
Au jardin, foison de floraisons, ce qui me contente. Pas encore l’endormissement − ce sera plus tard.
Deuxième élan pour les sauges, cosmos largement resemés à travers l’herbe (on me l’avait promis), verveines rampantes à l’odeur divine, bouquets de soucis (il faut que j’en ramasse bientôt les graines), dahlias à tige noire resplendissants (penser aux graines aussi encapsulées), folles capucines. Et puis les poivrons rougissent, les courges fignolent leurs rondeurs au milieu des verveines et les fraisiers produisent en quantité, de quoi me remplir la main chaque matin.
Autant d’étonnements, de délices liés au regain de vie après les pluies violentes, à la douceur de ces journées sans vent, divines, comme sait en délivrer l’automne. Du coup j’ai fait quelques photographies. Elles pourront me reconduire quand je le voudrai vers ces zones de monde qui tranquillement sont en train de devenir miennes − jardin, verger, ruisseau, vieux murs, éboulis, petite montagne − quand l’hiver sera rude, à l’encoignure du soir, blottie contre le feu.

 

Photographie : Sylvia Bahri, 2015

murmurer à la terre

Courgette en fleur, juin 2015, photographie de Françoise Renaud

Premier potager, premières bagarres avec la terre pour y faire pousser des légumes. Des fleurs aussi : soucis, dahlias et capucines.
Après ce qu’elle a connu, il a fallu en effet batailler. La remonter par endroits, la niveler, la remuer, la bousculer, la trier, en extraire des cailloux gros comme le poing en quantité, des bouts de ferraille, des tessons de faïence, des lambeaux de sacs plastiques ou de clôtures saisis dans le flot des limons, enfouis tels des matériaux archéologiques. Et puis la biner, la ratisser pour la rendre belle, juste compromis entre matière et légèreté, pour accueillir les plants et les graines de saison.
Pas commencer trop tôt par ici, on m’avait conseillé. Jusqu’en mai il peut encore geler.

 

Je me revois il y a quelques semaines,
presque à plat ventre.

Si quelqu’un était passé sur le chemin, touriste ou homme du cru, Continue reading →