tout un été d’écriture #17 | notion d’obstacle

[attendre de savoir ce qui va revenir de l’arrière, ce qui va remonter de la mémoire qui brûle d’instants graves — obstacles, fissures, échardes, incidents, anicroches qui ont enrayé le mécanisme du présent — avec la curiosité qui pousse à explorer cette masse effrayante de temps pareille à l’océan en tourmente]

par exemple elle avait un amant qui s’appelait Josh, jeune et trop amoureux, il aimait le rock, Pati Smith, Brian Eno, les batteurs de folie, il achetait des disques presque tous les jours et il fumait des Marlboro, il étudiait dans la même branche qu’elle et il ne la quittait pas d’une semelle, venait dormir au numéro 9 toutes les nuits si bien qu’elle lui avait prêté un trousseau de clés, mais au bout d’un moment elle a commencé à étouffer vraiment et elle a ébauché un pas de côté, elle l’a renvoyé dans sa piaule en lui réclamant les clés du numéro 9, il n’a pas supporté, c’était affreux pour lui, sa bouche se tordait de douleur, il a commencé à sillonner la ville pour savoir où elle sortait le soir, avec quels amis, à quel concert elle assistait, il était comme fou, il roulait sur les boulevards à la même vitesse que sur une autoroute, toute la ville était devenue un labyrinthe complexe où elle se cachait et où il courait pour la rattraper, et Josh prenait des substances illicites, tout son corps était rouge et rempli de colère mais elle demeurait intraitable, ne voulait plus de lui, il lui arrivait de rester dans la ruelle à épier sa fenêtre jusqu’à cette nuit terrible où elle s’était réveillée et l’avait découvert debout à côté du lit, il l’insultait, il avait un tesson de bouteille dans la main, il était ivre et noir, il voulait savoir avec qui elle couchait, il était ivre, hors de lui-même (il avait dû faire un double des clés pour rentrer comme ça ou alors s’était introduit par les toits et les courettes), il avait tant de violence en lui qu’il l’avait agressée avec le verre (elle avait failli perdre un œil), une fois rentré à sa piaule il s’était ouvert les veines, une crise de délire avaient dit les médecins qui l’avaient convoquée pour en savoir davantage sur le garçon et mieux le soigner, lui conseillant de ne plus jamais lui ouvrir la porte du numéro 9 (ce qu’elle avait fait), l’été suivant il était parti à Katmandou pour montrer qu’il pouvait se débrouiller sans elle, il lui avait envoyé un aérogramme où il racontait la ville singulière aux mille stupas, disait qu’il se sentait seul dans l’auberge de Freak Street, et lui avait rapporté un bracelet en argent (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui ne tient plus très bien), ensuite plus rien

par exemple ce chat qui s’appelait Loup et qui logeait dans un appartement voisin, il était très beau, pelage angora blanc avec des rayures grises, ventre absolument blanc et doux, il venait sur sa terrasse l’après-midi s’étendre, il aimait l’ombre changeante de la treille et le mouvement des insectes mais il demeurait craintif à son égard quand bien même il connaissait bien son pas et ses gestes, du coup elle n’essayait pas trop de l’approcher parce qu’elle voyait qu’il avait tendance à s’effrayer sitôt que quelque chose bougeait rapidement à son voisinage, Loup connaissait par cœur l’enchevêtrement des toits du quartier, les pans inclinés, les antennes, les gouttières, les morceaux de jardin, les recoins de muret, les escaliers, il faisait partie de cette ville qu’il avait amadouée à sa manière, tout de même elle voyait bien qu’il ne ressemblait pas tout à fait aux autres chats, il avait du mal à s’abandonner, à fermer les paupières, sûrement qu’il s’était habitué aux rumeurs de son appartement puisqu’il venait souvent jusqu’au seuil et quand il disparaissait de plusieurs jours il lui manquait jusqu’au moment où il avait vraiment disparu, elle avait dû attendre de croiser son maître, un type rustique qui empruntait une passerelle entre deux escaliers à portée de voix de sa terrasse pour rentrer chez lui, qui lui avait expliqué que Loup s’était fait happé par une voiture parce qu’il était sourd, un chat magnifique qu’elle n’a jamais oublié

par exemple cet accident arrivé dans le gymnase au bout de la rue de la Garenne par une journée d’hiver : entraînement avec l’équipe de filles de volleyball, retombée de smatch, ligaments de cheville rompus (souvenir de l’eau glaciale qui coulait sur son pied gonflé dans le lavabo du vestiaire, bientôt violet, impuissant à bouger), une intervention avait été décidée pour le lendemain, en attendant nuit avec antiinflammatoires au numéro 9, on viendrait la chercher à 8 heures, oui mais il avait neigé une grande partie de la nuit (ce qui est très rare dans cette ville), un fait exprès pour compliquer sa position, si bien qu’il avait fallu sculpter les marches de l’escalier enseveli, une par une, ménager des niches suffisamment confortables pour y poser son pied valide, et elle avait sauté en se tenant ferme à la rampe avec la peur de se ramasser, drôle de périple, douleur froid neige petits jardins blancs

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) / #17 : jusqu’ici, le narrateur n’a jamais interagi avec le réel dont il fait récit : et si on retrouvait trois épines, fissures, cassures, événements hors de sa volonté propre, trois fois où ce réel a littéralement fait obstacle au narrateur ? –- une autre manière alors d’enter en rapport avec le fragment de ville à la source du récit

Photographie Françoise Renaud, 2018

tout un été d’écriture #15 | le je qui tu

tu m’as demandé une cigarette, c’est bien ça ? pour partager moi et ma copine, c’est ce que tu as dit… comme s’il ne suffisait pas d’une seule à se ruiner la santé… comme si c’était un argument suffisant pour que je cède — au cas où j’en aurais sur moi, des cigarettes –, parce que tu en as trop envie, tu as dit ? tu ne peux pas attendre, tu flippes trop, et puis tu as ajouté que vous attendiez quelqu’un et ça risquait de ne pas très bien se passer, aussi fumer une cigarette ça vous détendrait et ça permettrait d’attendre tranquillement, tout ça tout ça, et ce serait tellement gentil de ma part, oui j’ai bien compris… mais tu as l’air si jeune… je me demande où tu te niches dans cette apparence de poupée japonaise, je me demande ce que tu manges pour avoir des poignets et des jambes si maigres, surtout lestées de drôles de chaussures (à semelles compensées d’au moins dix centimètres), le moindre billet qui te passes dans les doigts, tu le dépenses en futilités — collier, fard, fringue –, un rien te va, un bout de jupe, un string, tu penses bien, pas de ventre, pas de seins, toute la chair réduite au maximum pour rentrer dans les habits… mais dis donc, tu pourrais être ma fille vu ton âge, Continue reading →

tout un été d’écriture #13 & #14 | en attente ; silhouettes

deux épisodes du cycle 2 :  FLOTTEMENTS, RENVERSES

en attente

Attendre dans les jardins du haut de la ville, ne rien faire, s’assoir, regarder la ville répandue autour. Peut-être qu’on n’a jamais pris le temps de le faire avant. Peut-être qu’on n’a jamais remarqué qu’il était possible d’observer tous les points de l’horizon depuis ces remparts construits par l’un ou l’autre de ces monarques qui ne rêvaient que de grandeur. (La solitude permet de voir, de sentir les choses du dehors qui pèsent peu à peu et rentrent dans les yeux.) Voir l’humanité qui marche, se promène, traverse le parc, voir les oiseaux qui logent dans les parages, les vents qui passent, voir tout autour. Un couple vient de s’assoir sur le banc à côté, ils se tiennent la main. Lui courbe le cou et s’approche d’elle comme un oiseau. On voit qu’elle n’a rien contre mais elle est timide, son premier amour. Ou alors elle n’est pas sûre de son attachement. Ils restent un bon moment puis se lèvent, se dirigent vers le grand portail aux dorures récemment rénovées. Les quitter des yeux, les abandonner une fois sortis du cadre. À partir de ce point, tout ce qui arrive est imprévu, se dessine juste à cause de la lumière ou de l’ombre, à cause du hasard des marches qui se croisent ou non, rapides ou non, des trajectoires qui se rejoignent puis s’écartent. S’approcher du point de vue tout en haut, sorte de Trianon entouré de grilles métalliques. De là voir l’aqueduc qui tranche plein ouest à travers les faubourgs, construction de grande ampleur — l’un des points de repère de la ville. Des touristes viennent jusque-là pour se prendre en photo. Se retirer alors, laisser la place, conduire ses pas vers les grands magnolias, remonter par une enfilade d’escaliers rongés pour longer à nouveau l’épaisse muraille côté nord, voir la ville qui s’étend de ce côté au-delà des flèches de la cathédrale, blocs d’immeubles mêlés de verdure. Tout dépend de la saison. La tramontane peut souffler très fort l’hiver en cet endroit — intenable. En été on pourrait s’attendre à rencontrer du monde puisqu’il y fait plus frais — par conséquent on y respire mieux –, eh bien non. Ce doit être à cause de la lumière justement, moins solide. Ressentir la solitude, le manque des autres, rejoindre alors les bancs sous les sycomores autour de la statue du monarque à cheval, là où on peut s’attarder même sans parler, même seul sans avoir l’air idiot. Revenir le lendemain, ou le samedi suivant. Observer le bal des martinets frôlant le grand bassin avant le coucher du soleil les soirs d’été. Un exercice de haute voltige pour récupérer leurs quelques gorgées d’eau nécessaires. Vers le sud — lumière toujours plus intense qu’au nord — apercevoir la mer, liseré bleu sous le ciel fort. Sentir combien la ville n’est pas loin de la mer, le mesurer. Les gens d’ici s’y rendent pour se dorer la peau et se baigner quand il fait chaud quelle que soit la classe sociale — la présence de la mer à une quinzaine de kilomètres compte pour les habitants de la ville. Mais il faut traverser des quartiers brûlants, immeubles sans caractère en enfilade. Il y a foule sur les périphériques, au touche-touche en pleine canicule, ça brûle dans les voitures, et puis jamais de place pour se garer sur le front de mer sinon tôt le matin. Mieux vaut regarder le liseré bleu depuis les jardins, se le dire à l’intérieur de soi, se dire qu’on est bien dans ce parc avec la ville répandue autour, d’autant qu’on peut y venir autant qu’on veut puisqu’on n’habite pas loin finalement. Observer l’évolution des feuillages, la circulation des nuages, la dégradation progressive des pierres là où les chaussures frottent, la poussée des bourgeons, la chute des feuilles, la poussière soulevée par rafales, l’avancement des travaux de réfection des statues. Se dire qu’un espace aussi dégagé est exceptionnel : terre mer ciel. Avoir le sentiment de rêver à demeurer ainsi au-dessus des zones construites. Souvent des gosses font du vélo, jouent à celui qui va le plus vite. Ils rient. Ne pas parler, regarder, attendre, surveiller les enfants du coin de l’œil au cas où l’un d’eux se ferait mal, suivre la trajectoire du soleil, changer de place en fonction de l’heure, se remémorer le chemin du retour, énumérer les noms des rues à emprunter. Beaucoup passent par le parc, plus pratique pour gagner les quartiers de l’aqueduc depuis le centre ou inversement – un itinéraire pas forcément indiqué sur les cartes, sorte de flux continu entre ceux qui passent, ceux qui attendent quelqu’un, ceux qui lisent, ceux qui ne font rien et regardent autour la ville répandue.

 

silhouettes

Circulations incessantes. Et pas la première fois qu’il passe par là, toujours pressé, toujours affairé. Étrangement habillé et coiffé, maniéré. Il suit une ligne droite entre le bassin et le portail principal, ne déroge pas d’un centimètre. Il est comme ça. Il va au marché, chez quelqu’un, au bureau, à la Poste comme s’il défilait sur un plateau de mode. En tout cas il sait où il va. Ce n’est pas comme celui-là en blouson de cuir qui traîne avec son gros chien qui n’a qu’une envie, courir courir. Il le retient d’une courte laisse, lui parle durement – on n’aime pas trop voir ça. Pour un peu il serait prêt à le lancer, son animal féroce, après cette fille juchée sur des talons, maquillée, l’air complètement ailleurs (elle ressemble à un personnage de manga). Petit sac rose en tissu porté près du corps comme un vêtement. Le même que celui de sa copine — nettement plus petite et moins belle. Les deux filles s’écartent du chien, s’arrêtent près de la statue et sortent leurs téléphones pour se donner un genre. Un vieil homme à chapeau a fait escale sous un arbre, il les regarde en hochant la tête. À ses pieds un cabas avec du pain qui dépasse, un journal. Drôle de monde quand même. Qu’est-ce qu’il attend lui maintenant de sa journée, de sa vie ? Il ne veut pas y penser, se frotte le front, regarde le sable sous le banc, avise un papier de bonbon qu’il ramasse. Un américain en short, une carte dépliée à la main, vient lui demander sa route, mais il ne comprend pas sa langue. Désolé. Finalement nombreux au mètre carré aux heures de grande lumière.

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Les propositions d’écriture (en 20 minutes) / #13  : un point précis de la ville, et laisser faire le temps, ce point livré à son ordinaire… / & #14 : et dans le lieu défini au 1er cycle, faire exister 5 silhouettes juste ébauchées, faire en sorte que la brièveté d’évocation les rende le plus concrètes possible

Illustration : carte de l’état-major (1820-1866) – site Remonter le temps

tout un été d’écriture #12 | intérieurs extérieurs

atelier d’été de François Bon « CONSTRUIRE UNE VILLE AVEC DES MOTS » : cycle 2 FLOTTEMENTS, RENVERSES

Pour remonter vers le haut de la ville, le plus commode est d’emprunter la rue principale – celle qui relie la grande place et les jardins à la française qui couronnent la bordure ouest –, devenue piétonne dans les années 90. On peut choisir de bifurquer vers des ruelles adjacentes pour marcher au frais, sentir l’odeur de pierre calcaire qui se désagrège, entendre les rumeurs provenant des appartements au-dessus avec fenêtre ouverte, se perdre si on aime. On finit toujours par retomber un peu plus haut sur l’artère centrale (qui autrefois s’appelait rue Cardinal). Et puis là, tout de suite, les halles à l’architecture métallique avec portes automatiques. À l’époque il fallait pousser. Maintenant il suffit de s’approcher et ça s’ouvre sur les travées : poisson, huîtres, crevettes, fruits et légumes, olives, fruits secs, pain chaud, volaille de qualité, fromage. Odeurs toutes en vrac mêlées aux chairs humaines dans cette circulation matinale où le monde se préoccupe du manger pour le midi ou le soir. Certains étals très soignés, de luxe, à chaque fruit son cocon. D’autres où on peut se servir sans demander. En hiver il y fait chaud, on peut enlever ses gants. Avant ces halles étaient un grand marché aux fleurs : il ne reste plus qu’une ou deux femmes qui composent de magnifiques bouquets emballés dans du papier Kraft. Mais on peut traverser sans rien acheter, juste pour regarder et accéder de l’autre côté. Juste un passage, un raccourci. On fait un signe à la boulangère, croise quelques visages connus, tourne la tête vers les mareyeurs toujours bruyants en tablier jaune. Deux fois sur trois, elle traverse à la dernière allée, celle des fleurs.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : choisir, quelque part dans la ville, une de ces petites bulles d’intérieur qui sont aussi des espaces publics, et la faire exister telle quelle, comme nous la vivons tous…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

tout un été d’écriture #11 | lieu non lieu

atelier d’été de François Bon « CONSTRUIRE UNE VILLE AVEC DES MOTS » : après un cycle d’ouverture  » UN RETOUR », débute ici le cycle 2 intitulé FLOTTEMENTS, RENVERSES

Tout près, dans une rue du vieux centre, une vitrine pas bien large, pas bien alléchante vue comme ça. Rien que pour les connaisseurs, les amateurs de papier, les collectionneurs, les fauchés qui aiment trop les livres, les amoureux des formats poche, les feuilleteurs de revues, les amateurs de livres d’art trop lourds trop chers à consulter sur place. Vitrine discrète d’environ cinq mètres de large, pas plus. En enseigne un nom propre : sûrement le nom du premier propriétaire décédé, remplacé par son fils, voire son petit-fils, ou alors lieu cédé à un passionné du même genre. Pas d’horaires d’ouverture. On passe devant. Si le rideau est levé, on entre. La porte à se faufiler.
Au milieu du fatras un homme au teint pâle, cheveux frisés, habits classiques. Accoudé à une table il est plongé dans un livre ou manipule des dossiers. Silence, pas de musique, rien que craquements d’étagères franchement trop chargées. Couche de poussière conséquente – impossible à éradiquer. Et puis toujours quelques clients habitués qui fouinent sans faire de bruit.
On ne les remarque pas tout de suite. On tourne autour des piles d’ouvrages en équilibre, on a peur que tout s’effondre et on serre ses coudes au plus près du corps. On s’excuse si jamais on doit se croiser au milieu d’un même rayon. On lit les étiquettes au-dessus des étagères : histoire régionale, peinture, romans policiers. Quand on a quelque chose de précis à demander, un titre, un auteur, on dérange l’homme qui lit. On ose à peine, on murmure. Selon le sujet il peut se montrer intarissable. Il sait parler de livres mais aussi des peintres d’ici (ceux qui ont marqué l’histoire ou non), des galeries, des collections précieuses. Au fait quand vous trouverez des romans japonais, vous pourrez me les garder ? Oh s’il-vous-plaît ! Regardez là, juste en bas, oui là. Oreiller d’herbes. Prenez-le, je vous fais un tout petit prix. On est tellement contents d’avoir trouvé un trésor.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : choisir, quelque part dans la ville, une de ces petites bulles d’intérieur qui sont aussi des espaces publics, et la faire exister telle quelle, comme nous la vivons tous…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

tout un été d’écriture #10 | compte triple

La ville étrangère – une parmi d’autres — revient au premier plan, solidement attachée à l’appartement, lieu de repli bienheureux après le voyage (plusieurs allers et retours en peu de temps vers l’Orient tant elle était fascinée). Les lieux se superposent et se connectent dans les mémoires : c’est là que la vie se crée, bien réelle, bien ancrée, en même temps que le souvenir. Chaleur, moiteur, grouillement humain, moustiques, bruits toute la nuit, parfums ignorés. Elle cherchait l’important. Elle cherchait, ressentait, pores dilatés. Elle volait les odeurs comme on vole des pommes sur un marché à cause de la faim, une grande faim qui la poussait hors cadre. Les odeurs lui entraient dans le corps par la peau, la bouche, nourritures nouvelles alimentant ses fluides.
Odeurs : épices — clou de girofle en particulier –, fleur de frangipanier, vents salés du détroit de Malacca, voiles repliées des bateaux Bugis, sueurs, ordures, eaux sales, friture (partout ça cuisine, matériel de fortune sur des étals improvisés), carapaces de crevettes en décomposition.
Toucher : sueurs — la sienne et celle des autres –, skaï des banquettes de bus collant aux fesses, coton de son pantalon (elle n’en avait qu’un seul, elle le lavait et le remettait aussitôt), sable blanc des rivages éloignés des villes, paillasse pour dormir, sable encore jusqu’à la mer roulant ses bosses depuis l’Antarctique, sable collé à la peau, lune pleine inondant le paysage.
Bouche : nasi goreng, légumes et piments, sel, cigarette, biscuits secs, amant d’une nuit, morsures, goût de vie et de mort, fumées psychédéliques. Tout ce qu’elle aimait de l’effort à s’émanciper, du risque à pousser certaines portes, de la violence à se perdre – et même pour de bon s’il le fallait.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : explorer la relation de l’écriture aux autres sens que la vue et l’ouïe : l’olfactif, le toucher, le goût, en 1 texte comme en 3…

Photographie : Françoise Renaud

 

tout un été d’écriture #09 | la bande-son

Retour dans la chambre avec grande fenêtre en prise directe avec la ruelle  (la ville, l’extérieur), reliée tout de suite à la cuisine puis à la terrasse quand la porte est ouverte, un lieu qui domine la terre des jardins confinés entre deux rangées de bâtiments, invisibles (le monde privé, l’intérieur). Le corps abandonné sur le lit revient d’une longue errance à l’étranger. Des agitations de ville tentaculaire persistent dans le cerveau et maintenant s’y ajoutent d’autres sons auxquels elle n’a jamais prêté attention, assourdis, cependant bien réels en arrière-plan et suffisamment précis pour être identifiés. D’abord ceux issus de l’espace urbain — claquements de portière, roulements de voiture, sirènes de police, klaxons, pas pressés dans la rue, pleurs d’enfant, roulement d’un bagage, aboiement de chien –, bruits coutumiers reconnaissables par n’importe qui, s’insérant dans les mailles du récent voyage. Comme une rumeur de fond. Et puis s’intercalent ceux de l’intérieur côté jardins qui glissent jusqu’à la chambre – de la même manière que la lumière –, qui décrivent la fin d’un été, d’une saison particulière où elle a connu des rivages secrets. Des bruits en général plus discrets (le corps détendu devient capable de les saisir, mieux encore dans un demi-sommeil). Crissement de poussière sur les marches de l’escalier (il n’a pas plu depuis longtemps), résonance de la rampe en métal sous la main, guêpes dans la treille, vent léger dans les pampres, chat en train de fureter, moteur d’aspirateur ou bribes de musique rock s’échappant d’un appartement voisin. Par-dessus bientôt, pépiements de passereaux d’espèces diverses qui fusent dans l’air à frôler les murs et la tonnelle, stridulations en continu sur plusieurs secondes, chuchotements indéfinis, musique de chaleur pareille à un bourdonnement lointain. Enfin un bruit sourd et déroutant qui par instants prend le pas sur les autres, fort et cadencé : celui du cœur. Le fluide rouge venu de l’amont se propulse vers l’aval par saccades, vers les zones périphériques de la chair pour les irriguer. Le corps couché s’est endormi au milieu des sons innombrables qui suivent chacun leurs courbes propres, accédant par le rêve à la tension cosmique aux variations inaudibles, une navigation à vue entre deux états, deux saisons, deux amours.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : fermer les yeux, et voyager dans tous les sons et bruits, en se laissant flotter temporellement et spatialement, qu’on peut associer au lieu point de départ…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

 

tout un été d’écriture #07 | là tout près mais…

Finalement elle va y retourner pour de vrai (pour le moment rien que visites virtuelles ou imaginaires), elle vient de le décider, elle en a envie, elle croit que oui, poussée par la curiosité de ce qui pourrait arriver si elle y retournait, en même temps retenue par la peur d’être déçue, désorientée, par la peur de voir tout détruit ou si profondément modifié que le flou envahirait la place pour de bon, de se perdre dans les nouveaux quartiers, la peur aussi du « à quoi bon prendre le risque de remuer les choses qui dorment ? ». Tout de même elle voudrait bien « voir », jauger de ce qui était important pour elle (comme si un lieu était en mesure de le refléter) au cours de cette étrange période après l’adolescence, en rupture familiale ou presque, en tout cas loin des repères du lieu d’enfance. Avec ce genre d’idées en vrac, un vide se creuse dans le ventre à cause du temps perdu – toujours lui, obsédant –, elle voudrait pourtant se souvenir de cette cuisine encombrée (longue table recouverte de Formica à petits motifs vert d’eau et baguette de contour encrassée, fauteuil en cuir brun élimé et divan du même acabit, trois chaises dépareillées, guéridon coincé dans l’angle près de la fenêtre où elle avait installé son premier ordinateur). Ce serait là tout près si elle y allait, derrière ces larges volets à trois panneaux peints en vert d’Uzès, ces volets mêmes qui la protégeaient des lumières violentes de l’été quand elle n’était pas à courir le monde. Ce serait comme une amorce, un appel à ses mémoires perdues. Elle pourrait se rappeler ses petits déjeuners, le bol où elle buvait le thé, ou plutôt le café — elle n’avait pas encore contracté cette maladie qui la dégoûterait à jamais du café. Aimait-elle déjà le Earl Grey avec des pétales de fleurs bleues ? Mangeait-elle quelque chose ? Il lui semble que non — enfin peut-être un ou deux de ces toasts suédois craquants ou un bout de baguette –, détails hors de portée, évanouis (mais s’animeraient-ils à les frôler ?). Elle pense que si elle pouvait entrer dans le lieu, ça lui reviendrait comme par réflexe. Mais il y a comme une ligne frontière qu’elle ne parvient pas à dépasser à l’image de cette maison probablement inaccessible, à moins de cogner à la porte et d’expliquer qu’elle a habité là longtemps, qu’elle aimerait entrer et « voir » mais qu’elle comprendrait qu’ils ne veuillent pas, c’est chez eux maintenant, et puis c’était il y a si longtemps. Et même si elle entrait, elle ne reconnaîtrait rien, espaces et circulations modifiés, jardinets réorganisés en terrasses. Oui mais peut-être qu’elle devinerait, là tout près ces petites écritures au crayon qu’elle avait gravées dans le mur sous la tapisserie décollée désormais recouvertes d’enduit, ou ces griffures dans un endroit bien précis du cadre de la fenêtre. Tenter l’aventure, mobiliser une journée rien pour ça, rien que pour voir que c’est impossible, que ça n’existe plus.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : pas besoin que ça ait été détruit, juste qu’on sait que c’est là tout auprès, mais qu’on a totalement perdu le chemin pour y retourner...

Photographie Françoise Renaud, 2014

la photo de rue, c’est du jazz !

Ce dernier samedi, j’ai suivi un atelier photo proposé par Philippe Castelneau, ami écrivain photographe, dans le cadre d’un événement autour de la revue La Piscine (en savoir plus ici). Envie d’apprendre toujours… Mais c’était difficile de jongler entre ouverture, vitesse et sensibilité ! Trop difficile, il faudra du temps.
Pour le moment, juste laisser trace avec quelques formats carrés (que j’aurais probablement dû éliminer !…)

    

 

  

Site Revue La Piscine
Rien que du bruit, espace de Philippe Castelneau

 

vers un écrire-film #02 – fleuve noir

Je ne sais pas comment ça se passe, comment ça vient, je pourrais dire que ça prend source dans le corps comme une lumière, une image, une couleur, un mouvement infime dans le tissu du corps silencieux, un mouvement réfugié depuis longtemps dans les cellules (cellules issues de la lignée des bêtes sorties de l’eau un jour d’orage et de violence alors que la terre n’était que jungle et marécages), car les choses existent déjà en dehors de moi, en dehors de nous — mais quelle histoire racontons-nous sans cesse ? n’est-ce pas toujours un peu la même dans les livres ou les films et a-t-elle un intérêt pour quelqu’un ? —, je me souviens quand j’étais bien plus jeune, seule au bord de l’océan qui borde mon pays, je contemplais les vagues fougueuses et je les aimais infiniment parce qu’elles me donnaient à voir quelque chose d’inclassable, et cet amour me guide toujours — sûrement à cause de lui que je le fais et d’ailleurs c’est tout ce que j’avais à cet âge pour me raccrocher au monde et grandir sans poser de problème à personne : la beauté de la mer et quelques phrases à gratter dans un cahier d’école —, de même le visage de ma sœur morte me guide à travers la foule et la multitude de mes peurs de cette façon infiniment belle et particulière qu’ont les vagues — maintenant de ça je suis à peu près sûre —, elle me montre le passage, son gentil visage de condamnée à frôler le mien et le cœur labouré de ma mère et la colère de mon père, alors oui forcément que je le fais à cause de tout ce bazar qui un jour m’a fait basculer sur l’autre versant, changer de route, — je le vois plus clairement à présent —, et chaque jour tout réapprendre en le faisant, trébucher, se relever, se demander à quoi bon continuer, se laisser submerger par la joie ou le doute et reprendre une goulée d’air jusqu’à ce que ça vienne sur le papier un peu comme une vision (paysages, villes, routes, êtres vivants au bord des routes) — mots surgis bons ou inutiles, qui peut le dire  —, simplement il est temps de faire ce que j’ai à faire car je suis au plein de ma vie, alors j’écris un point c’est tout, avec des larmes et en poursuivant les méandres d’un long fleuve noir.

Photographie : Série océan, Marc Dantan


texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2018 proposé par François Bon
Vers un écrire-film / #03 : Le « comment j’ai fait » de Marguerite Duras
Il était proposé d’écrire son « bloc noir » en un seul et unique paragraphe, installer ce qui se passe pendant des mois, une vie, toutes ces interrogations, désespoirs, jusqu’à FAIRE…

vers un écrire-film, #02 : J’ai trois souvenirs de films

#Sainte-Marie-sur-mer #1966

Le cinéma, c’était rare. Quelquefois le dimanche, des films tout public projetés dans la salle du patronage qui passaient longtemps après leur sortie mais ça n’avait pas d’importance. Le plancher descendait en pente douce vers une scène qui servait pour les représentations théâtrales. Au fond, le grand écran blanc. Appliques sur les côtés et fauteuils en bois recouverts de velours rouge. On regardait les nouvelles du monde, un ou deux courts métrages, enfin il me semble. Et puis l’entracte avant le grand film qui allait nous tenir en haleine sans doute, film d’aventure genre Docteur Jivago ou film de guerre. Je me souviens surtout de l’entracte. Dans une galerie latérale s’ouvrait le stand des confiseries réservées dans des boîtes rondes en métal. Je choisissais invariablement des sucettes au caramel. Je les adorais, les suçais tout en fixant l’écran où se mouvaient des personnages héroïques.

# Nantes #1970

Sorties en ville hors pensionnat. Espaces libres tant espérés après les contraintes de l’internat, sa vie stricte dénuée de joies. Je faisais partie d’une petite bande d’adolescents, des copains de plage d’été retrouvés en contexte urbain. Lycéens comme moi. On se retrouvait dans un café et ce jour-là on était allés au cinéma pour voir West Side Story. Le cinéma m’avait paru immense et ses fauteuils incroyablement confortables. À mes côtés un garçon à qui je plaisais, enfin je crois, il pratiquait le rugby. J’étais sauvage et très inexpérimentée. Je ne me souviens que des danseurs, de leurs claquements de doigts.

#Nantes #1971

C’est une ou deux fois par trimestre. Cinéclub pour les classes terminales. Il y avait des drôles de bruit au lancement de la bobine. Je me souviens de celui-là en particulier, il y avait une fille blonde très belle qui s’appelait Cléo. J’ai tout oublié de l’histoire, j’ai seulement conservé en mémoire la pureté du noir et blanc. Je m’aperçois aujourd’hui qu’il s’agissait d’un film d’Agnès Varda.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2017 proposé par François Bon
Vers un écrire-film / #02
Il était proposé d’écrire trois souvenirs de films, de cinémas…

vers un écrire-film, #01 Règlement de compte

Un boulevard désert dans une banlieue américaine, de ces banlieues où  n’habitent que des gens aisés qui se paient des milices pour prévenir les intrusions et maintenir l’ordre. L’image fixe proviendrait d’une caméra de surveillance fixée en hauteur sur un bâtiment ou un lampadaire, ce qui procure une perspective plongeante. Toute la scène sera envisagée de ce même point de vue.

Terreplein central avec petits arbres récemment plantés. Bitume mouillé. Trottoirs en pelouse.
On n’a pas vraiment idée de l’heure. Le ciel est couvert, pas d’ombres au sol.

Entrent dans le champ un groupe de cinq personnages. Des garçons : jeunes, vêtus de blousons de sport et chaussés de baskets. L’un d’eux est en roller et ils sont deux à porter des casquettes, ce qui rend leurs visages invisibles. Tous s’agitent et gesticulent comme s’ils attendaient quelqu’un. En fait non, ils discutent, ils sont en pleine affaire. Au bout de quelques secondes, on comprend que l’un d’eux est plus âgé. On ne le voit que de dos mais il semble bien que son crâne soit dégarni sur le devant. Plus vieux donc et vêtu de noir. D’ailleurs les quatre jeunes sont tournés vers lui tandis qu’ils parlementent. On n’entend pas ce qu’ils disent, rien que des grésillements sur la bande son. Le groupe se déplace sur la gauche en piétinant la pelouse qui borde les maisons. Et puis l’un des garçons finit par tendre un paquet à l’homme en noir qui le met dans sa poche et s’éloigne aussitôt jusqu’à disparaître du champ tout comme le gosse en roller. Continue reading →

fantôme de soi écrivain

Il est rapporté qu’Eva Rafelson aimait se tenir à l’écart du monde et qu’elle s’occupait de peinture le matin, une tasse de café ne suffisant pas à la réconcilier avec le réel. Sitôt réveillée, elle se réfugiait dans un cabanon transformé en atelier à la lisière des saules et s’emparait de ses pinceaux. Il lui semblait qu’il était alors nul besoin de réfléchir, que la crispation qui résidait à l’intérieur de sa poitrine de façon permanente s’amoindrissait, en tout cas lui laissait plus de champ.
Elle n’aurait pas su définir ce qui lui arrivait exactement, mais quand la nuit s’incorporait au jour ça la griffait dedans et peindre était la seule activité qui la calmait. Plusieurs fois elle avait décrit ce phénomène dans ses lettres à Paula Grund, amie d’enfance qui, mariée à un notaire, vivait désormais dans une province du sud. Sans doute que Paula ou d’autres parmi ceux qui l’avaient côtoyée auraient pu témoigner de cette difficulté qui ombrageait son front et tassait brusquement sa silhouette comme sous l’effet d’une bourrasque de vent, mais aucun enquêteur n’avait réussi à approcher ces personnes-là. De toute façon elles seraient restées muettes sur le sujet. Ce qui en revanche a été plus commode à établir est le nombre de ses maris. Le premier avait péri dans un naufrage, le second s’était révélé trop cavaleur pour répondre à son besoin de consolation et s’était éclipsé à peine paru. Quant au troisième, il était d’un tempérament discret et l’avait encouragé à posséder un espace à elle dans cette maison avec jardin qu’il avait acquise quelques mois avant leur mariage.

Il s’appelait Josef et son visage était tranquille et doux.

Il avait accepté le fait qu’Eva passait le plus clair de son temps à trafiquer dans sa cabane plutôt qu’à s’occuper de ménage ou de cuisine. Sans doute respectait-il même cette lubie, l’interprétant comme un besoin sauvage qui la conduisait depuis l’adolescence surgi on ne savait d’où — les parents d’Eva n’étaient que des gens de commerce assez peu éduqués et ils n’avaient guère influencé son parcours —, comme une urgence qui avait semblé diriger son existence et que certains auraient pu prendre pour une maladie. Continue reading →

c’était tout de même flagrant

Tu ne t’es jamais rendu compte de rien pendant toutes ces années ? Absolument rien ? Non mais tu plaisantes, c’était tout de même flagrant : ce retrait, cette froideur, ce mouvement de la main comme si elle avait voulu repousser une ombre, un fantôme qui lui aurait collé à la peau. Je ne sais pas toi, mais moi j’ai toujours eu du mal avec son comportement bien que je ne la rencontrais pas souvent… à chaque fois il arrivait la même chose, un embarras, une hostilité latente… comme une impossibilité chez elle à se laisser toucher par une simple gentillesse, à laisser voir l’intérieur… En fait ce qui m’a toujours gêné, c’est de ne pas savoir ce qu’elle pensait, qui elle était pour de vrai… Ah tu vois, ça te revient finalement. Toi aussi tu te sentais peu apprécié et tu ne savais pas sur quel pied danser. En quelque sorte tu étais mal à l’aise avec elle, hein, c’est bien ça ?… D’un autre côté, et là je suis entièrement d’accord avec toi, on ne peut pas lui reprocher de ne pas s’être occupée de ses enfants, ça sûrement pas… un garçon et une fille bien comme il faut, qui fermaient bien la bouche en mangeant et s’essuyaient la bouche après… et même qu’elle était capable de leur faire les gros yeux ou de leur taper sur les doigts s’ils dérogeaient à la règle, par exemple quittaient la table sans son autorisation, on se serait cru à une autre époque, non mais franchement… Tu l’as remarqué toi aussi, n’est-ce pas ? Continue reading →

tout Mauvignier en une seule phrase

une seule phrase qui assaille, tourne autour de la déchirure…

au téléphone on lui a dit qu’il fallait faire vite, qu’il y avait eu un accident — ah bon un accident ? — en fait elle n’a pas tout compris (on lui parlait en anglais et il y avait de la friture sur la ligne) sinon qu’il était question de lui, son fils, et qu’il ne fallait pas perdre de temps, sur le coup elle s’est sentie dépouillée et elle s’est mise à trembler, et depuis, ça ne la quitte pas ce tremblement de tout le corps et l’âme à l’envers, cette bousculade de questions coincées dans la gorge et ces mots, ces larmes au fond du ventre à propos du malheur qui se manifeste toujours au plus mauvais moment, qui de toute façon devait s’abattre un jour sur leurs têtes — elle l’avait toujours su — car rien n’avait marché comme il aurait fallu au sein de leur famille, rien, absolument rien, et ça ne datait pas d’hier, ça remontait même à loin, enfin voilà ce qui l’obsède quand elle traverse le hall de l’aéroport, s’efforçant de contrôler la cadence de ses pas, et lui en vérité — le fils — il n’a jamais supporté cet état des choses, à cause de ça qu’il est parti loin dès qu’il en a eu l’occasion, le plus loin possible d’eux, Continue reading →

vers l’horizon perdu [1/2]

Ce texte a été écrit dans le cadre des Vases Communicants en liaison avec celui de Dominique Hasselmann qu’on peut retrouver ici.

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il sortait en général avant la tombée de la nuit — sans doute qu’il n’aimait pas le soleil —, il sortait de l’immeuble et se faufilait dans le flot des voitures et des passants en se faisant remarquer le moins possible — sans doute qu’il n’aimait pas se distinguer non plus, raison pour laquelle il portait des vêtements de couleur neutre, pantalon gris, gabardine d’un genre que tout le monde porte en ville et qui n’éveille aucun soupçon, jamais de chapeau ni autre fantaisie

tout de même cette façon singulière qu’il avait de se glisser entre les éléments qui encombraient son parcours : arbres, bancs, lampadaires, poussettes, fourgonnettes, laissait imaginer qu’il était suivi ou même étroitement surveillé ou qu’il pensait l’être, ce mouvement rapide du bras qui rabattait le pan du manteau tout en jetant un regard derrière lui, cette inquiétude perceptible au front, cette accélération du pas, cette réticence à dire parler sourire, même au boulanger qui lui servait quotidiennement sa baguette de campagne, voire un gâteau le samedi soir, rarement deux, ce qui laissait supposer qu’il vivait seul dans cet immeuble d’où il avait surgi comme en retard juste avant la fermeture des boutiques du quartier, certaines demeurant éclairées au-delà des horaires affichés sur la porte, chose qu’il avait bien notée et dont il profitait souvent Continue reading →

bureau

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Être réelle, écarquillée le plus possible quand je séjourne dans ce lieu où l’écriture arrive, se fabrique. Quelquefois rien du tout.
Ou pas grand-chose.
Quelques lignes. C’est difficile d’avancer. Avancer pour soi – un ami le disait il y a peu.

Bureau peint en rouge, construit exprès pour la pièce ouverte sur la vallée. Pareille à une proue de navire. Deux fenêtres. L’une à l’est, l’autre à l’ouest. Une porte vitrée aussi. Elle donne accès à un escalier qui rejoint le chemin et file au long du ruisseau.
Bureau avec la lumière émanant du monde du dehors, elle entre par les yeux et par la bouche — finalement plus le corps en jeu que la tête bien souvent dans le premier élan, la première image qu’on suit, qu’on déroule, qui parfois se dissout, se contracte ou alors par surprise s’épanouit et nous propose la suite.
Cette porte : une forme d’accès à la nature, au contenu, au rêve blanc. Elle m’est utile.

Sur le bureau : agenda, répertoire téléphonique, carnet de notes, ordinateur portable, câbles, appareil à photographier. Toutes sortes de crayons. Tasse à thé. Sur le coin, boîte à épices rapportée des Indes – elle contient des trombones qui ne servent à rien et autres petits objets de papeterie. Une chemise en cuir envoyée du Mali par mon frère il y a longtemps. Dedans : des coupures de journaux, lettres de ma mère, cartes postales, images découpées dans des magazines. Une lampe achetée en ville, quelque chose d’industriel qui ressemble à de l’ancien (toujours allumée). Parfois ma chatte qui aime se coucher en travers des papiers (toujours ceux dont j’ai besoin).
Et puis des livres. Des livres remplis de mots. Une marée de livres. Des livres sur tous les murs, rangés plus ou moins par pays. Un endroit réservé aux romans écrits par des femmes, un autre à la poésie juste sous la vitre où viennent se heurter les petits oiseaux — ils voient le ciel de l’autre côté, alors ils veulent traverser et ils se jettent. Juste à côté, trois statues africaines en pierre friable : deux têtes de femmes et un homme nu. Des coquillages sur une petite tablette. Des tableaux, des photos. Certaines anciennes de gens qui pourraient être ma famille. Les visiteurs le pensent mais non, simplement achetées aux Puces. Deux grandes statues en bois, primitives (un homme, une femme).

Matières d’apparence inerte, pourtant tout est vivant. Ça bouge comme dans un bateau.  La montagne dans les fenêtres. Le ciel. Mon refuge, mon champ de bataille.

Photographie ©Françoise Renaud, 2015

elle regarde loin

Marie de M.

Elle regarde loin,  absorbe l’horizon.

Absorbe la lumière, les astres et la matière noire comme si elle possédait la connaissance de ce qui arrive en arrière du rideau. Un jour. On ne sait pas.

Les images se reflètent en arrière de son cerveau et se succèdent à une vitesse foudroyante comme si elle avait vécu longtemps et que les événements étaient encore vivaces. Le cerveau devient pareil à un meuble qui contient les odeurs et les visages et les silences échangés comme autant de paroles, une espèce de silence nourri de la vie — toute la vie héritée, quotidienne et intime —, la vie déroulée dans les chambres.

On comprend l’intensité de ce silence par le fond à la fois ombreux et scintillant de ses prunelles, plus éloquent qu’un discours, qu’une longue conversation.

On caresse sa joue à la peau si fine.

On veut tenter de rester réveillé devant ce morceau de miroir à nous-mêmes avant que la pluie ne se mette à tomber.

 

Autour du dessin d’encres de Sylvie Seigneuret  – ©Françoise Renaud
texte écrit dans le cadre de notre expo commune sur le Chemin des Z’Arts, été 2016, à Saint Laurent le Minier

 

Libre et paisible

Eau vive, photographie de Françoise Renaud, 2014

« L’art de création exige la liberté et la paix. Aucune roue ne doit grincer, aucune lumière vaciller. Les rideaux doivent être bien tirés. L’écrivain, pensais-je, une fois que son expérience est terminée, doit pouvoir s’abandonner et laisser son esprit célébrer ses noces dans l’obscurité. Il ne faut pas qu’il regarde ce qui se passe ou qu’il pose des questions concernant ce qu’il fait. Il doit bien plutôt arracher les pétales d’une rose ou regarder les cygnes doucement se laisser emporter par le fleuve. »

 

Voilà que je m’en retourne vers Virginia Woolf qui prônait une chambre à soi, quelques livres sterling de rente et suffisamment de solitude pour avoir accès à la lumière blanche de la vérité. Et je m’en retourne aussi vers l’écriture, cette expression incessante de l’être qui se réveille, respire tout le jour et s’endort avec difficulté parce que rien n’est encore accompli de l’œuvre − cette inquiétude de ne jamais atteindre le seuil, de ne pas travailler avec assez de force, de ne pas s’enfoncer suffisamment profond dans la matière du fleuve. Virginia l’avait fait. Pour en finir. Elle l’avait choisi. Elle était entrée dans la rivière Ouse, résolue.

Je suis née bien après elle et je n’ai pas besoin de cacher mes manuscrits des yeux fureteurs d’un père ou d’un mari, ou de mettre sous cloche mon esprit. Je peux exprimer ce qui me tourmente et ce qui me réjouit, m’émerveiller ou m’apitoyer, et c’est là une chose inestimable. Je peux inventer des personnages de roman, hommes et femmes, les faire se rencontrer, se détester, puiser dans la société qui s’agite pour restituer des émotions et des histoires. Je peux m’aventurer dans les forêts, au milieu des lacs et des mers. Je peux ouvrir des passages secrets, ensanglanter des visages, dépeindre des visions d’enfer ou de paradis. Je peux aussi m’adonner à la contemplation et à la poésie, griffonner des chroniques, des textes brefs pour mon blog sur la toile. En bref, je peux écrire. Créer.
En liberté.
Ou presque.

Il est arrivé que certains de mes textes touchent si justement − si durement − que j’ai été mise en demeure de les retirer du domaine public, par soit-disant respect pour les défunts ou autres arguments du même genre. Vaines menaces. Ces textes disaient seulement la vérité.
Les textes vivent de toute façon, ils sont publiés quelque part, sont lus, sont appréciés, aimés ou détestés, diffusés. L’écriture se glisse dans les interstices de l’espace-temps quels que soient ses forme et support. Je ne veux pas me résigner. Je veux continuer jusqu’à saigner. Ma liberté crie entre les mots comme le flot jaillit entre les rochers.

Extrait de A Room of One’s Own, de Virginia Woolf,1929
Photographie de Françoise Renaud, ©2014

Ce qui nous fait tenir

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Ce qui se cache sous la couche de cendre,
ce qui grince grogne,
ce qui se terre et se tait de l’être car ne peut être dit,
tout ce que nous savons de l’air bleu des rêves, de la fine découpure des feuilles d’érable, de la solitude éprouvée au cours d’une promenade au bord du lac gelé alors qu’un soleil maigre courtisait la canopée des forêts, un homme marchait sur l’autre bord, laissant des traces profondes — il croyait lui aussi être seul —, il faisait tellement beau cet après-midi-là après une semaine de tempête neigeuse que toutes les espèces de créatures étaient sorties des tanières pour jouir de la lumière rapidement basculée en arrière des arbres,

tout ce qui nous fait tenir debout au milieu du chemin, tête nue, front au vent,

tout ce que nous aimons, nourritures suaves, habits de velours et livres rangés dans nos bagages dans nos sillages,

un jour constater l’état des choses, la prégnance des secrets enfermés dans des armoires métalliques, la noirceur de la terre sous les ongles, les émotions qui nous exhortent à ne pas perdre une miette de ces spectacles discrets que bien peu observent, un jour forcément constater la blancheur de la neige — comme on prend conscience d’un sommet inaccessible —, cristalline, irréelle, manteau lustré tassé sédimenté en même temps que des débris de poussière, parcelles de météorites, brindilles, feuillages secs et graines miniatures éjectées du fruit pour donner à renaître, c’est comme ça que l’espace se régénère, comme ça qu’on retrouve le goût des choses,
comme ça que se cicatrisent les douleurs de la chair par temps clair,
au retour partager une tasse de thé, un gâteau, tout en parlant de la beauté du lac, de l’ordonnance du tas de bois appuyé contre la maison.

Texte inédit ©Françoise Renaud
S’agace, acrylique sur toile de Raphaëlle Boutié, 2013, 114 x 146