le parc de Sceaux

Ce texte a été écrit récemment pour une lecture autour des œuvres de Raymond Berthelot sur le thème ‘VOYAGES DE L’EAU’,  du 23 au 25 novembre 2018 à Montpellier.

 

Regarder la toile.
Se laisser capter par le mystère, par la symétrie des espaces et par le ruissellement constant de l’eau.
Bientôt l’apercevoir, lui qui marchait dans les parages.

Il avait franchi les grilles, puis il avait dépassé le château et à présent il marchait dans le parc. On aurait dit au hasard. Il aimait cet endroit, les peupliers, les tilleuls, les statues au croisement des sentiers. Il aimait la vue du canal au Nord, depuis la terrasse des Pintades. Il trouvait en ces lieux une sorte d’apaisement dont il avait besoin et donc il y venait souvent. Il franchissait les grilles, dépassait le château et puis il s’avançait en marchant tranquillement dans le parc.
Sans doute que sans le formuler clairement – tout se passait à l’intérieur de lui, dans la touffeur de ces lieux complexes réservés à la pensée et à la méditation –, il appréciait le côté monumental de ces jardins, les perspectives, les massifs boisés traversés par de longues allées, les lignes vertes à l’infini. Il oubliait la ville et le bruit. C’était un peu comme une source nouvelle, juste à sa portée capable de dissiper toute formes de tracas — les siens et ceux de la cité – et d’engendrer comme une vive poésie. Continue reading →

lettre à un ami disparu

La toute première fois que l’on s’est vus, vous aviez franchi le seuil et vous étiez entrés tous les deux dans la boutique. Si proches. Le lien a pris tout de suite. C’est ainsi. Les relations, c’est comme de la cuisine humaine, ça prend ou ça ne prend pas. On ne peut rien y changer. Et c’est comme ça qu’entre nous tous, ça s’est passé.
Depuis combien de temps déjà ?

Est-ce donc si important de mesurer le temps ? N’est-ce pas plutôt l’intensité et la vérité des instants partagés qui vont rester au cœur, instants volés au gré des jours et des itinéraires à travers le pays, instants autour d’un thé, d’un repas, d’une exposition, d’un festival de cinéma, conversations au jardin et petits signes d’attention sans cesse renouvelés.
Par la suite nous avons regardé ensemble le ciel et les arbres plantés sur la montagne. Ou encore l’horizon, le ruisseau en été en hiver. Le soleil se couchant au bord du causse, la brûlure de l’été dans la terre, l’incandescence au-dessus de nos têtes. Ce soir-là le repas était si bon : truite fumée de la rivière voisine, crudités, douceurs. Autour de nous, Mère nature. Et puis un panier de prunes mûres et des bouquets de tournesols.
Les regards et les gestes construisent le lien, tu le savais. Et puis ton nom, prédestiné.

Rien n’est perdu de tout cela.
Les molécules émises par nos souffles et nos mots échangés sont restituées au monde par la voie sauvage.
Sur les hauts plateaux tibétains, les vautours font le guet autour des dépouilles déposées par les hommes d’en-bas, mangent les yeux et les entrailles, facilitant ainsi la réintégration de la chair au sein de la matière primordiale. Les vautours nourrissent leurs corps d’oiseaux géants, ensuite leurs ailes remplissent le ciel de leur puissance tout comme les nuages. Jusqu’au cosmos.

Ce soir nous regarderons le ciel avant que la nuit tombe et nous verrons les nuages et les oiseaux et nous saurons que tu seras dans les parages.

 

Photographie : ‘Pour René’, Françoise Renaud, automne 2018

 

rite de passage

elle observe les flancs de forêt déchiquetés, les affleurements de roche visibles entre le peu de végétation rogné par l’hiver, brûlé, décomposé, sinon les arbres forts capables de tenir encore du temps et les bosquets épineux coriaces
et pour la première fois elle éprouve le sentiment que la saison froide est pareille à un rite de passage, un rite épuisant qui condamne les corps d’homme à la retraite et à l’enfouissement sous les vêtements, les animaux à courir à perdre haleine à travers les versants pour dénicher des racines maigres ou à se blottir dans des recoins discrets protégés des prédateurs, si possible un peu confortables pour attendre attendre, attendre que les flux s’activent à nouveau dans l’air et sur la terre

et c’est vrai qu’elle rechigne à se soumettre à l’inclinaison du temps comme au mal ou à la douleur, pourtant elle mesure bien ce qu’il faut de patience pour que tout se reconstitue de la matière des fleurs et de la pulpe des fruits, bien plus tard alors qu’on a oublié le pincement du gel et les étendues blanches figées au lever du soleil dans les mois les plus rudes, et elle connaît le bonheur de croquer une cerise bien ventrue ou de mordre dans une pêche de vigne — elle a connu plusieurs cycles complets entre anéantissement et renaissance depuis qu’elle vit en territoire sauvage —, mais elle rechigne quand même, c’est difficile pour elle ce passage austère, ce parcours obligé, cette phase incontournable avec soleil bas et brume flottant au-dessus des ruisseaux, ramures de châtaignier presque mauves dans la subtile palette des montagnes cévenoles

le monde est persévérant et si confiant dans ses affaires, elle le sait, il semble pas mal se débrouiller en dépit de ce qui l’abîme ou le détruit

en cet hiver qui rogne et endort son île, elle espère l’émergence de l’herbe et des premiers pissenlits, mais il n’est pas encore question de cela

au loin elle observe les masses humides portées par d’invisibles ascendances qui remontent de la mer pour abreuver plaine et montagne, courants complexes reliées aux mécanismes des océans et aux circulations des vents — car il faut bien remplir les nappes phréatiques et rasséréner les plantes éprouvées par les canicules répétées —, alors elle pèse combien elle aussi a besoin de repos, rien d’autre à faire en ces mois ternes sinon sentir son point d’ancrage, son point d’équilibre, activer sa respiration la plus douce possible lorsqu’on marche sous la pluie au sein du paysage en train de se reconstituer — finalement irréel qu’il soit saturé d’eau ou enneigé ou gelé —, en train de chuinter grogner murmurer, passage largo d’un mouvement symphonique dont l’ampleur nous échappe, où les âmes de nos disparus se promènent seules au long des rivages immobiles

Photographie Françoise Renaud, 2017 

 

an neuf

Tous mes souhaits accompagnés de ces quelques images prises lors de mon dernier séjour en Savoie cet automne.
Puissions-nous tous avoir sur cette terre des fruits à manger, du bois pour nous chauffer et de la joie à diffuser. La nature offre sans réserve ce qu’elle engendre et nous pourrions très bien nous en contenter en retrouvant le respect de l’arbre et de l’autre.

cinéma d’automne

la lumière file de l’autre côté du versant, met le feu un instant… juste un instant, ça ne dure pas et ça peut échapper à celui qui ne regarde pas… bien sûr qu’on ne peut pas être sans arrêt aux aguets et regarder le monde, faire attention à tous les détails, observer la lumière par exemple, cette manière qu’elle a parfois de frapper la terre ou l’arbre, ou sentir la saison qui fait des siennes — même si on ne sait plus très bien ce qu’elle réserve, la saison —, par exemple l’automne qui fait son cinéma d’automne d’autant qu’il n’y a pas eu d’eau cette année quand il aurait fallu et les arbres souffrent, pas seulement les arbres, les arbustes aussi et les herbes, tout grillé brûlé irrémédiablement, rien à faire pour les sortir de là, et il y a des gens qui s’en rendent compte et qui le disent parce qu’ils savent regarder les arbres, ils  les connaissent à force de les fréquenter… des gens du pays qui connaissent chaque parcelle, chaque traversier, chaque once de territoire dans un rayon de plusieurs kilomètres, aussi des gens dont c’est le métier, des savants du végétal, mais ces derniers ont beau être experts, pas plus que les autres ils n’ont les moyens d’intervenir pour changer la réalité présente, c’est une évidence pour tout le monde que les rouages se détraquent — lentement mais sûrement — à force de tirer sur la corde comme si tout allait rester à jamais splendide tout comme au commencement de la création, les animaux aussi le savent , ils descendent plus bas dans les vallées et défoncent les barrières pour aller fouiller plus profond dans les potagers, trouver des racines, betteraves oubliées, espèces tubercules ou fruits tombés bien qu’en voie de pourrissement, de quoi tenir un jour encore… c’est vrai qu’ils annoncent un peu d’eau cette semaine, un peu seulement alors qu’il en faudrait beaucoup, malgré tout j’en perçois les bienfaits comme si elle ruisselait déjà dans les pores du sol, là où il n’y a plus que l’os, le dur, la pierre, la roche-mère

Photographie : Juste avant le crépuscule, Françoise Renaud, 21/11/2017

Un certain dimanche

Elle se souvenait de ce long versant couvert de châtaigniers, nuages courtisant les crêtes, taillis suant le jaune à peine le début de l’été. Des courants d’air glissaient le long de la route et bousculaient au sol des paquets de feuilles desséchées par la chaleur exceptionnelle de juin. Il fallait descendre au plus creux pour atteindre les maisons. Ou peut-être pas tout à fait, elle ne savait plus trop, elle avait oublié. En tout cas village niché dans une pliure.

À l’entour, paysage grandiose.
Moutonnement infini des montagnes.

Au repas de midi, la conversation avait couru autour des menus événements et des livres parus récemment dans la vie des uns et des autres. Rien ne transpirait vraiment de ce qui aurait pu surgir des cœurs — tout de même un bel habillage de mots et de sourires. Il faut préciser qu’ils ne se rencontraient presque jamais, tout ce silence à vaincre. Mais cela n’était rien comparé à l’immensité de l’espace qui les entourait, la courbe du ciel immense qui les intimidait tout en les rapprochant des rumeurs de l’univers.

En fin de matinée l’amoncellement des nuages s’était précisé, les arbres avaient frémi, l’orage rampait pas loin. On n’y échapperait pas. Trois heures plus tard, la lumière avait réapparu à travers la brume. Elle en avait profité pour remonter la route principale, probablement déserte en hiver. Observé les bâtiments habitués aux sévérités du climat, immuables, plaques en fonte fixées au fond des cheminées et lampes suspendues dans les coins sombres. Mesuré l’usure des pierres de seuil, celle des façades. Elle s’était demandé quoi des maisons ou des arbres étaient les reflets les plus réels de ce temps sauvage, ce temps qui suivait son cours régulier quoi qu’il arrivât sur la terre, qui finirait par nous avoir tous à la longue, par fragiliser nos os et ruiner nos visages, ce temps qui du même coup polirait nos mémoires ainsi que des diamants, les étirant jusqu’à y pratiquer des trous où se blottiraient certains rêves capables de nous hanter jusqu’à ce que tout fût fini — fini des livres papier et des traits juvéniles. Les arbres peut-être, gardiens du temps plus encore que les bâtiments, réservant la matière de nos vies dans leurs écorces bleutées. Ou alors ces deux corps de pierre dressés dans le jardin, soupirant au rythme des secondes, bras et regards rivés à la course du soleil à travers toutes sortes de saisons.

10 juillet 2017
Photographie Françoise Renaud – corniche des Cévennes

coin du feu

Hier matin. Ouvrant les yeux.
On ne voit pas le jour comme d’habitude qui filtre entre les rideaux. On sent quelque chose de différent. Le réveil n’indique plus l’heure. Grand silence en dehors de la rumeur de rivière.

Il y a que la neige est tombée en abondance depuis le milieu de la nuit.  Dix centimètres au moins. Comme dans les histoires qu’on raconte aux enfants. Et tout est changé. Plus rien ne marche dans la maison, une ligne électrique a dû être endommagée par la chute d’une branche ou d’un arbre entier. Plus rien ne marche, il faut s’organiser. Dégager l’escalier pour ne pas tomber, éviter de se casser une jambe, atteindre le bûcher. Revenir avec tout ce qu’il faut pour lancer un feu. Au plus vite. Le nourrir. Le feu est une nécessité au cœur de la blancheur. Le feu est à la fois lumière et chaleur. Le grand poêle émaillé couleur majolique devient un petit coin très actif, centre de la maison et du quotidien capable de répondre à nos besoins, si évidents ce matin-là. Continue reading →

l’hiver, fin du cycle

sec, presque mort, l’espace s’embrase autour de lui, l’incendie proche, les lumières à la tombée de l’astre, on ne sait pas vraiment ce qui se passe, une catastrophe imminente qui fait fuir les animaux des taillis, les oiseaux, c’est juste une impression sans doute lors de cette promenade au flanc du mont sauvage avec le village tout au lointain, peut-être que c’est seulement l’hiver qui force le passage, peut-être la venue de la neige pour ce soir ou plus tard, forces rapatriées dans le bois et les racines — insoupçonnables —, une sorte d’hibernation du tendre dans le dur, de l’ours dans la caverne comptant sur sa graisse pour survivre alors que les autres, renards, lynx, blaireaux, fouines, mésanges, tout petits passereaux sans réserves, ils n’ont que la débrouille pour survivre

aussi je pense à déposer des graines dans une mangeoire au bord de ma fenêtre pour ceux qui ont besoin

l’hiver, la fin du cycle

ce soir il y aura du saumon pour mes chattes, du gras pour mes poules, un bon feu dans la cheminée pour les amis

Photographie : Françoise Renaud, 2016

le sentiment d’une traversée

fleurs_poirier_carré

Nous n’avions jamais été aussi proches d’un véritable changement, d’un mouvement vers le haut, d’une transformation qui nous ferait lever les yeux vers la cime des arbres, la plupart en équilibre précaire, racines poussées entre rochers dans peu de terreau, tête attachée au ciel comme par un fil invisible. L’autre saison approchait. Nous étions à la lisière. Et nous étions prêts à courir sur le chemin pour voir ce qui arrivait. Bientôt nous aurions le souffle court, le visage rougi par la marche. Une fois parvenus loin des villages, nous nous enfoncerions dans un sous-bois — nous le faisions parfois quand nous étions plus jeunes et le désir d’amour nous jetait l’un contre l’autre en accord avec les rumeurs animales. Cette fois encore nous le ferions pour dissoudre nos consciences et précipiter la brusque remontée des souvenirs. Ensuite nous resterions dans l’immobilité, courbe du dos épousant la force du vent. Encore un peu nous garderions soudés nos doigts jusqu’à ce que l’heure nous reconduise vers l’autre réel et nous entraîne à repartir, à retrouver le chemin.

Ce jour-là nous nous tenions à la lisière des mondes, Continue reading →

Le couteau

Dans le cadre des Vases Communicants du mois de février, j’ai éprouvé beaucoup de joie à partager avec Philippe Castelneau, écrivain, libraire, ami en littérature. Nous avons échangé des photographies personnelles et nous avons écrit chacun sur la photo de l’autre.

arbre_Castelneau

Il lui manquait un peu de lumière dans la tête, c’est vrai. Aussi un doigt qui était passé dans la scieuse. Ses mouvements étaient brusques, mal maîtrisés. Parfois il tendait ses bras au ciel comme ça et il souriait. Les gens disaient qu’il était né avec de l’avance, qu’il n’avait pas grandi comme les autres. Garçon puis petit homme. Un mètre cinquante, pas plus. Sa mère n’était pas assez solide pour cette vie, il ne lui était resté que son père qui l’avait toujours laissé faire comme il voulait — à quoi bon l’embêter ? Il l’appelait le petiot.
Sa seule possession au petiot : un couteau — pas question de le lui enlever. Il s’en servait pour manger. Coupait des lamelles d’oignon et des bouts de pain. Quand il avait fini, il essuyait la lame sur sa cuisse et il sculptait des figurines – olivier, chêne, parfois bois de vigne. Des formes humaines toujours. Pour ça il était adroit, il avait de la minutie. Il parlait dans une langue trop ancienne pour être déchiffrée sinon par les gens du cru et par son père qui un jour était tombé dans la vigne. Il avait rampé sous les pampres pour aller s’effondrer au pied de l’arbre, le plus beau de la combe. Mort. Continue reading →

marcher en hiver

arbres

Ma vie en ce pays se poursuit, s’invente d’éléments plus ou moins reconnus par mes sens : matières minérales, plantes, écorces, lichens. Bruits aussi. L’hiver endort le monde. Néanmoins ma connaissance du lieu grandit, s’enrichit du moindre détail. Ça s’inscrit en moi à mon insu, ça me pénètre. Je veux dire, le décor, l’odeur de la vallée et la forme des arbres.

L’autre jour, j’ai marché jusqu’au col en compagnie d’un ami sous un soleil timide.

La brume s’était levée, révélant des contreforts mi rocheux mi forestiers, accentuant le roux des fougères — elles ont dû brûler lors de la courte gelée de novembre. Tout était bon pour l’œil, rien à écarter, rien à jeter. Des gris, des verts, des gris vert, des gris rouille inventés par la saison en cours, animaux au repos retranchés dans des abris de pierre. Oui, tout était là dans cet ordre naturel qu’on croit exister depuis toujours. Feuilles tombées entassées puis enrichies de graines, de branchettes, de fragments de lichens et de mousses, de déchets organiques, de cadavres d’insectes, tant d’autres choses. Avec ça, la pluie qui se mêle régulièrement à la fête, indispensable acteur du cycle de la décomposition et de la renaissance. Ainsi la matière se transforme et nourrit le sol où s’accrochent les arbres.
On le sent tout ça, quand on marche — cette histoire sans cesse renouvelée.

À l’endroit du dernier pont arraché, un gué s’était improvisé. Grosses pierres en travers dans le lit, certaines instables. Sans doute des promeneurs qui ne voulaient pas tremper leurs chaussures.
Très humide le coin, impossible de dire le contraire. Forte odeur de champignon, d’eau stagnante, de roche pourrie. Évidemment c’est une vallée, une fissure qui suinte. Ses flancs sont mouillés, au moins jusqu’à mi pente.
On a profité du gué. Je me suis armée d’un bâton au cas où on croiserait des chiens. Continue reading →

l’arbre

amandier_découpage

Il était en fleurs, je l’avais vu, là-bas. L’amandier.

Là-bas, au bout de ma fenêtre. Entre le scintillement de l’eau courante et la matière sombre du versant boisé. Comme ça au milieu du désastre de racines et de branches arrachées plus haut dans la vallée par l’inondation – événement récemment raconté dans un carnet aux feuillets bistre –, tout un fouillis ficelé au pied de son corps d’arbre. Vivant.
Les fleurs semblent timides, leur chair poussée contre le bois par la douceur de la saison. Mais encore faut-il se figurer la folie du torrent ravageant la vallée – c’était en automne il n’y a pas longtemps –, bataille entre ciel et terre, fureur de terre soulevée. Se figurer cette guerre crépusculaire qui s’était poursuivie dans la nuit totale sans aucune méthode, ravageant tout sur son passage – on m’a demandé depuis si j’avais eu peur, et bien sûr que ça faisait peur, mais j’ai répondu Non, en tout cas pas en ces moments-là, on se rendait pas bien compte que c’était grave, que ça allait tout défoncer, et puis une peur qui collait à la peau comme la puanteur au point qu’on ne la ressentait pas –, le noir très vite venu où nous tentions de voir tout au bord du balcon le brusque envahissement du paysage, le flot géant et bourbeux ponctué de troncs et de morceaux de construction qui dégommait les lourdes potiches, les pommiers, les murs et le reste, comme dans un film fantastique. Se figurer ce plongeon dans l’obscurité, même plus d’ombres tellement c’était obscur et tourmenté, soudain seuls au monde, pour mieux appréhender la beauté de la scène

et maintenant ces fleurs issues d’un pied mort, lèvres d’écorce béantes, boursoufflures, lichens incrustés en médaillons concentriques indicateurs de vieillesse

ces fleurs de teinte si délicate

ces fleurs gémissantes Continue reading →