personnage qui hante la langue

Tu te n’es jamais rendu compte de rien pendant toutes ces années ? Absolument rien ? Non mais tu plaisantes, c’était tout de même flagrant : ce retrait, cette froideur, ce mouvement de la main comme si elle avait voulu repousser une ombre, un fantôme qui lui aurait collé à la peau. Je ne sais pas toi, mais moi j’ai toujours eu du mal avec son comportement bien que je ne la rencontrais pas souvent… à chaque fois il arrivait la même chose, un embarras, une hostilité latente… comme une impossibilité chez elle à se laisser toucher par une simple gentillesse, à laisser voir l’intérieur… En fait ce qui m’a toujours gêné, c’est de ne pas savoir ce qu’elle pensait, qui elle était pour de vrai… Ah tu vois, ça te revient finalement. Toi aussi tu te sentais peu apprécié et tu ne savais pas sur quel pied danser. En quelque sorte tu étais mal à l’aise avec elle, hein, c’est bien ça ?… D’un autre côté, et là je suis entièrement d’accord avec toi, on ne peut pas lui reprocher de ne pas s’être occupée de ses enfants, ça sûrement pas… un garçon et une fille bien comme il faut, qui fermaient bien la bouche en mangeant et s’essuyaient la bouche après… et même qu’elle était capable de leur faire les gros yeux ou de leur taper sur les doigts s’ils dérogeaient à la règle, par exemple quittaient la table sans son autorisation, on se serait cru à une autre époque, non mais franchement… Tu l’as remarqué toi aussi, n’est-ce pas ? Cette mainmise sur eux… et tu as eu envie à un moment donné de secouer l’arbre pour faire tomber les fruits… Bon, je vais te dire ce qui n’allait pas chez elle : elle était incapable d’exister par elle-même, en même temps rien du monde n’avait d’intérêt à ses yeux… elle était comme suspendue au-dessus d’un vide sidéral, du coup il n’y avait que sa famille qui comptait, surtout ses rejetons qu’elle manipulait habillait nourrissait couvait et tout ça — ce qui évidemment ne cachait rien de bon… Par moments ça s’accentuait, je l’ai vue grimacer, elle semblait excédée, prête à donner une claque ou à tourner le dos sans qu’on comprenne pourquoi, prête à lâcher… C’est ce qui a fini par arriver, ça a lâché d’un coup, slap, comme une corde tendue qui se rompt et il n’est resté d’elle qu’une silhouette effondrée… Ah bon, tu n’as pas su ? Ça s’est passé il y a presqu’un an maintenant… ben oui elle est tombée malade… oui, gravement… ils ont dû la garder à l’hôpital en cure de sommeil, elle était incapable de prononcer le moindre mot… Ah si, tout le monde en a parlé, et sans se priver, ah pour ça les langues se sont déliées. Le malheur des autres, ça attise les bavardages. Que veux-tu, il faut bien que ça sorte d’une manière ou d’une autre. Maintenant je pense à ses enfants, les pauvres, ils croient que c’est à cause d’eux parce qu’ils sont partis étudier ailleurs, leurs coups de téléphone se sont espacés et ils sont venus moins souvent pendant les vacances, elle n’a pas supporté…  Des nouvelles ? Oui. Il paraît qu’elle remonte la pente, enfin doucement d’après son mari, la partie n’est pas gagnée. Je les plains tous, qu’est-ce que tu veux y faire ? On ne peut pas détricoter la vie…

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017 proposé par François Bon,  Et si je vous dis personnages ? volet 4 « Ah vous ne connaissez pas Bréhier ? »

Cette fois il était question d’écrire avec / autour de Nathalie Sarraute…
« un dispositif à 3 (narrateur, interlocuteur, personnage) pour attraper le personnage en relief, un personnage qui hante la langue… »

tout Mauvignier en une seule phrase

une seule phrase qui assaille, tourne autour de la déchirure…

au téléphone on lui a dit qu’il fallait faire vite, qu’il y avait eu un accident — ah bon un accident ? — en fait elle n’a pas tout compris (on lui parlait en anglais et il y avait de la friture sur la ligne) sinon qu’il était question de lui, son fils, et qu’il ne fallait pas perdre de temps, sur le coup elle s’est sentie dépouillée et elle s’est mise à trembler, et depuis, ça ne la quitte pas ce tremblement de tout le corps et l’âme à l’envers, cette bousculade de questions coincées dans la gorge et ces mots, ces larmes au fond du ventre à propos du malheur qui se manifeste toujours au plus mauvais moment, qui de toute façon devait s’abattre un jour sur leurs têtes — elle l’avait toujours su — car rien n’avait marché comme il aurait fallu au sein de leur famille, rien, absolument rien, et ça ne datait pas d’hier, ça remontait même à loin, enfin voilà ce qui l’obsède quand elle traverse le hall de l’aéroport, s’efforçant de contrôler la cadence de ses pas, et lui en vérité — le fils — il n’a jamais supporté cet état des choses, à cause de ça qu’il est parti loin dès qu’il en a eu l’occasion, le plus loin possible d’eux, ses parents et son imbuvable tribu, avant que ça explose dans leurs têtes et dans leurs entrailles, et maintenant il est arrivé quelque chose de grave, peut-être même qu’il va y passer — ce qu’a sous-entendu le médecin au téléphone si on ne trouvait personne de compatible, enfin c’est ce qu’elle a cru comprendre, sur le moment elle était si bouleversée — et elle sait que ce n’est pas un hasard tout ça (malgré la climatisation son front est en sueur, et pas seulement le front, les aisselles aussi et le long du dos, elle sent que ça glisse entre ses omoplates, une sueur de fatigue et d’angoisse), et maintenant elle n’a pas le choix, tenir bon, trouver le courage de pousser sa valise, ici et maintenant elle doit se concentrer, se débrouiller au milieu des petits groupes de gens encombrés de bagages qui attendent devant le comptoir de la compagnie (ce qui est assez normal dans un aéroport au sol de couleur neutre tout comme le revêtement des parties murales), elle a refusé qu’on l’accompagne, l’événement ne concernait qu’elle, elle seule, parce qu’il s’agissait de son enfant n’est-ce pas ? et parce que le père avait renoncé à comprendre depuis longtemps, muré dans sa colère, toujours en guerre contre lui-même, c’était donc à elle de prendre les choses en main et de remonter à l’envers le chemin que le fils avait emprunté pour fuir tout ce qui s’ était amassé de silence autour de leurs vies depuis le commencement — certains ont dit que c’était pas des façons de tout plaquer comme ça sur un coup de tête, d’abandonner père mère pays pour on ne sait quelles raisons, ou plutôt si, on savait mais on ne voulait pas le reconnaître —, bien sûr que c’était à elle d’entreprendre ce voyage jusqu’à rejoindre l’endroit où le pauvre corps est couché, corps qu’elle a porté nourri lavé, saisir sa main, la caresser — elle a tellement envie de croire que leurs chairs leurs sangs seront compatibles, comment envisager le contraire ? — alors qu’elle est au bord d’embarquer, assise sur une banquette en skaï, tentant de surmonter le chagrin qui l’envahit par vagues depuis qu’elle a appris la nouvelle… tellement envie de prononcer son nom… de serrer doucement ses doigts entre les siens pour lui dire « mon fils, mon amour, je suis là » et le sauver du pire… c’est fou comme elle a hâte, elle n’y tient plus, il faut qu’elle mesure de ses propres yeux comment tout s’est inscrit sur son visage vivant ou mort, mais pourquoi l’histoire des familles nous ruine-t-elle à ce point ? pourquoi faut-il qu’un truc horrible arrive — un drame —, pour trouver la force de défoncer les murs qui séparent et voir enfin la même face du monde ?

 

texte créé par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017, volet 3 « Tout Mauvignier en une seule phrase », proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
Il était proposé d’écrire  » un paragraphe unique, pas de narrateur présent dans le texte (se retrancher du jeu)… le seul point d’accroche reste le personnage lui-même… »

 

dans le métro ce matin

Ça roule ça oscille, bras tendus accrochés ferme au bâtiment qui tremble dans l’accélération, mais il essaie de tenir bon même si l’oppression le gagne, sueur perlant sur son front malgré le frais de la saison — plus fraîche que la normale ils ont dit —, pourtant il est en sueur, il a du mal à supporter. Une mauvaise nuit sans doute, relents de fumée de saleté collés à son costume élimé, relents insupportables à mesure du trajet quand on est comme moi projetée le nez dans le tissu. À être tassés, impossible d’échapper.

Entrée en station, ouf la porte claque, il sort ni vu ni connu — ce qu’il croit.

***

Juste en face une fille écrit sur son téléphone sans broncher, ne bouge presque pas — enfin le moins possible, juste les pouces très vite —, elle ne veut pas croiser les yeux de quelqu’un d’autre, elle veut rester avec elle-même dans son téléphone, avec les odeurs de la nuit précédente, les images accumulées conservées dans un petit coffret à ouvrir plus tard quand elle sera seule dans le regret d’une histoire très romantique, imaginée peut-être ou déjà achevée. À un moment donné sa lèvre se tord, je ne suis pas sûre mais j’ai l’impression qu’elle va pleurer.

***

On lui a cédé un strapontin. Elle s’y installe difficilement, quelqu’un l’aide un peu. Puis elle ramène sur elle le pan de sa jupe pas toute jeune, le voyage n’en finit pas, sac posé sur ses genoux qu’elle retient de ses mains ossues toutes ridées tavelées. J’imagine sa difficulté à se déplacer à pied dans la ville et à transporter ses possessions, son dos accablé et sa nuque couverte de petits cheveux blancs repoussés dru sous la ligne de croissance habituelle des cheveux, la douleur dans ses articulations.
Ça va, madame ? Ça va aller, vous êtes sûre ?
Même si elle hoche la tête et murmure Vous êtes gentille, je veille sur elle quand elle descend de la rame.

 

textes créés par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017, volet 2,  proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
Il était proposé d’écrire « trois paragraphes compacts, chacun organisé sur un personnage, une confrontation, une circonstance, un face-à-face. Que la matière même qu’on va faire surgir devienne territoire de l’imaginaire collectif à construire. »

 

onze fois trente-trois

1
Une femme aux cheveux blancs marche dans le hall de l’aéroport à pas menus, un peu perdue. Elle s’apprête à se rendre au bout du monde pour voir sa fille unique. Elle vient d’avoir 88 ans.

2
Il ne dit rien quand elle revient de l’hôpital. Pourtant il est mort de peur, peur qu’elle ait encore une faiblesse et qu’elle y passe. Le souvenir de leur première rencontre lui revient, pareil à une obsession.

3
L’homme au visage d’enfant conduit une jeep suffisamment étroite pour emprunter le chemin qui conduit à son champ d’oignons. Un jour elle passe juste à côté et il lui parle. Il lui dit que les pommiers ont besoin d’eau en été.

4
Le père est mort récemment dans cette maison. Les enfants parlent de lui, surtout le fils qui n’a pas réussi à se défaire du joug que son géniteur exerçait sur lui. Le fils fait beaucoup de sport pour oublier, il court il court jusqu’au bout de ses forces.

5
Un jour il lui dit qu’elle ne peut pas savoir combien il l’aime — quelque chose d’impossible à mesurer. Alors se dessinent en arrière-plan les visages de celles qu’il a connues avant, juste pour le plaisir, et il voit combien sa vie a basculé.

6
Née dans un pays du  nord, elle décide à 60 ans d’aller vivre dans le sud. À cause du soleil, enfin c’est ce que les gens pensent. En vérité elle s’est enfuie  — elle a toujours voulu tuer son père qui maltraitait sa mère.

7
L’homme noir a vieilli mais la nature de sa musique n’a pas changé ni le son de son saxophone. Il traverse l’atlantique pour la revoir. Quand elle lui serre les mains, il la regarde dans les yeux et voit ce qu’elle est devenue.

8
Cary a toujours été bel homme et il a multiplié les aventures amoureuses. Sur le divan du psychanalyste il parle de sa mère qui lui a toujours écrit de belles lettres mais était incapable de l’aimer. Il commence à comprendre pourquoi il a gâché une bonne moitié de sa vie.

9
Ses enfants ont quitté la maison pour conduire leur vie ailleurs, une chose qu’elle ne peut pas supporter. Un matin, devant ses élèves, elle perd subitement le contrôle de sa voix et elle s’effondre. Comme un crash d’avion.

10
Refusant de se conformer aux offres de la société, une jeune fille cherche sa voie. Son amour pour le théâtre prend toute la place. Elle vient d’être choisie pour tenir le rôle d’Antigone avec une troupe d’amateurs.

11
Déjà douze ans qu’il souffre d’un cancer. Il est assis au bord de la mer et il raconte à son amie écrivain comment, à travers cette épreuve, son esprit s’est ouvert. Ou plutôt son cœur.

textes créés par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017 proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
La consigne, c’était  : en bref, faire émerger un personnage en trois phrases tout au plus
Illustration : Alfred Kubin (1877-1959)

la douceur des morts

Je rentre d’un voyage en Bretagne, le premier depuis le décès de mon père. Impressions, survivances qui rejoignent d’autres expériences…

Lors de ce dernier voyage, j’ai revu l’escalier
un escalier de rien du tout, quelques marches comme je l’ai récemment décrit, faciles à franchir, franchement pas de quoi tomber — sans doute que le sol s’était subitement dérobé sous mes pieds —
et j’ai revu son visage de cendres
nettement

ce visage des derniers jours avant l’enfouissement sous la terre alors qu’il était couché sur le lit de glace dans la petite pièce sombre prévue pour les visites, avec de quoi s’assoir confortablement mais pas trop, une tablette au chevet pour poser une bougie et une fleur dans un vase, un parfum de santal couvrant l’odeur de dégradation des chairs qui déjà avait commencé et ne ferait que se poursuivre au cours des quelques jours d’attente dans ce bâtiment prévu pour les morts et pour les vivants qui  avaient l’habitude de les côtoyer et ne pouvaient se détacher d’eux aussi vite
donc peu de lumière, l’exacte quantité qu’on s’accorde pour la prière et le recueillement
pourtant bien souvent les gens dérogeaient à la règle et parlaient assez fort, échangeant des nouvelles en dehors de ce qui venait d’arriver et au-delà même du personnage qui les réunissait en ce lieu, des nouvelles du voisinage ou de la famille du côté de ma mère, des souvenirs aussi, pas mal de souvenirs

son visage à lui indifférent désormais à ces affaires et ces rumeurs, apaisé finalement, tendu, grisâtre un peu comme un galet

à  présent je l’aperçois souvent Continue reading →

le rouge des plantes

tout cela à portée de corps, de regard
ça coule, ça progresse, ça rebondit, ça abreuve les animaux qui vont sans entraves
on est forcément étourdi par cette course perpétuelle, cette grâce, cette musique parce qu’elle est issue du sédiment primitif, du blanc de la naissance et de la mort, de la brume qui noie les anciennes forêts poussées sur des versants vertigineux en bordure des zones habitées, parce qu’elle se moque de l’histoire, des aventures passées, ne se préoccupe que du présent

malgré l’intensité du spectacle, la fatigue n’a de cesse de nous poursuivre, le désir de plaire étroitement conjugué au besoin de consolation impossible à satisfaire tandis que le temps se déploie, ou plutôt se resserre et s’amaigrisse au point qu’on s’effraie, qu’on tressaute au moindre bruit dans les fourrés

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en ce moment

Au jardin
ça pousse l’air de rien,
partout ça sort,

ces bulbes enfouis en terre à l’automne ont fait émerger des choses fragiles et veloutées. Fraîches. Si fraîches qu’on croit à une illusion d’optique, contours doucement renflés comme de la chair vivante. De même la couleur. Improbable. Accouplement d’une pâleur, d’un rose aurore et d’une teinte plus poudrée qui se serait laissée disperser par la brise, brise qui plonge et redessine sans cesse le fil du ruisseau dans ce paisible et menaçant paysage.
Pourtant ces derniers mois il a gelé neigé venté, terre nue secouée.
Plus rien.
Terre sombre en mottes injectée de cailloux.
Et maintenant que l’air se fait tendre, les sèves s’agitent, des matières naissent. C’est miraculeux, épatant. Les pétales s’ébrouent comme de petits animaux joyeux. Et on ressent cette joie, presque une légère euphorie.
L’aspect éphémère y est sûrement pour quelque chose.

Photographie : Au jardin, Françoise Renaud 2017

 

Janina

Encore une fois de la peine. Et l’impuissance à comprendre.

On est là dans la cuisine à se faire une tasse de thé ou une bricole à manger, il fait froid ou beau dehors, on a le projet de sortir pour une course ou une promenade, et c’est là qu’on reçoit un message ou un coup de téléphone qui raconte qu’elle est partie, partie pour de bon, partie pour toujours

elle, mais comment ? non ce n’est pas possible… elle si jeune et si particulière, toujours libre, partie d’un coup on ne sait comment
elle portait un si joli prénom
elle parlait d’une voix forte, déterminée
et ce matin on brûle son corps dans un four

elle tissait des liens au hasard des jours comme elle voulait quand elle voulait avec qui elle voulait, Continue reading →

lieux occupés

Certains lieux comptent plus que d’autres au cours d’une vie d’homme. La maison d’enfance par exemple. Peu importe son aspect ou la nature de son jardin. Avec ou sans cabanon. Borné de grillage ou de haies. C’est là qu’une certaine géographie du paysage a commencé à s’inscrire dans le corps et dans la mémoire.
Une nourriture qui serait venue par le dehors.
Par la nature de l’air.
Par la pierre des murets, les arbres au voisinage, le ciel dans tous ses états par-dessus les toitures. Par les herbes poussées au hasard des recoins dans une once de terreau gorgée de graines en sommeil. Par la nature des lumières diffusées à travers les rideaux. Les coloris, les transparences, les sons provenant de la rue, les vents faufilés par la cheminée en hiver, les orages d’août. Rien ne se serait construit pareillement de nous sans ces éléments nécessaires pour grandir, sans ces gris ces bleus, sans ces palettes de couleurs, ces murmures et fracas qu’on mémorise avec une surprenante précision quand on est haut comme trois pommes, que tout semble crier fort autour de nous et qu’on parcourt indéfiniment le jardin, en courant ou rampant. Jardin pareil à un espace immense, à un alpage. Aussi forcément les odeurs attachées aux saisons, aux activités de la famille et aux périodes de fête.

Ainsi les lieux occupés s’inscrivent dans l’itinéraire personnel. Appartements, maisons. Ils laissent empreinte quels que soient la durée d’occupation, la forme des fenêtres, la tapisserie, la lumière, l’ambiance, les bruits divers. Tels différents tableaux de notre galerie intime.

Extrait du roman de Françoise Renaud ‘ Retrouver le goût des fleurs’, à paraître en 2017
Photographie ©Sylvia Bahri

lettre à mon père

Cher petit papa,

Voici la dernière lettre que je t’écris pour t’accompagner dans ton voyage au-delà des frontières. Les souvenirs affluent en moi, déjà. Ils me poignardent, en même temps secouent la vie et l’amour que j’ai toujours eu pour toi.

Je me souviens.

Je me souviens de la fête au village.
Nous glissions en auto tamponneuse sur la piste lustrée et ton bras enlaçait mes épaules  pour me protéger des chocs violents.
Je me souviens que tu jouais certains airs à la trompette : La mer qu’on voit danser ou Petite fleur de Java, partitions en lambeaux juchées sur le pupitre métallique auprès du radiateur.
Je me souviens que tu me présentais aux gens en disant : la fille, ce qui laissait entendre qu’il avait également un fils. Je me souviens du mot épissure que tu m’avais appris alors que tu réparais une corde. D’un pique-nique dans la pinède de Saint-Brévin. D’une partie de pêche à Préfailles. Et si je ne peux citer tous ces menus moments ranimés à force de fouille, je peux dire à quel point ils ont compté pour moi – pour toi aussi sans doute, une chose que je ne saurais jamais. Ils sont comme des parapets auxquels aujourd’hui je m’appuie, des soleils auxquels je me chauffe, et leur assemblage pourrait finir par constituer une sorte de halo étincelant autour de ta figure de père.

Toi et moi, nous avons toujours partagé un goût certain pour le jardin, pour le vent d’ouest et la mer dans tous ses états. À jamais nous partagerons le même port d’attache.

Mais l’histoire s’écrit à partir du présent.

Au revoir, mon papa.

Texte lu lors de ses funérailles en l’église de Sainte Marie sur/mer le samedi 4 février 2017
Photographie : Françoise Renaud

 

coin du feu

Hier matin. Ouvrant les yeux.
On ne voit pas le jour comme d’habitude qui filtre entre les rideaux. On sent quelque chose de différent. Le réveil n’indique plus l’heure. Grand silence en dehors de la rumeur de rivière.

Il y a que la neige est tombée en abondance depuis le milieu de la nuit.  Dix centimètres au moins. Comme dans les histoires qu’on raconte aux enfants. Et tout est changé. Plus rien ne marche dans la maison, une ligne électrique a dû être endommagée par la chute d’une branche ou d’un arbre entier. Plus rien ne marche, il faut s’organiser. Dégager l’escalier pour ne pas tomber, éviter de se casser une jambe, atteindre le bûcher. Revenir avec tout ce qu’il faut pour lancer un feu. Au plus vite. Le nourrir. Le feu est une nécessité au cœur de la blancheur. Le feu est à la fois lumière et chaleur. Le grand poêle émaillé couleur majolique devient un petit coin très actif, centre de la maison et du quotidien capable de répondre à nos besoins, si évidents ce matin-là. Continue reading →

terre fertile

Je veux de la terre pour ma tombe. De la belle terre fertile – pas question d’ornements en plastique, pots, angelots, couronnes –, de la belle terre retenue par une bordure en schiste et nourrie des cellules de ma carcasse abandonnée. Une terre capable de faire surgir des fleurs en bulbes ou en arbustes, palette de fleurs qui accompagnerait la décomposition et après, produirait une sorte de musique naturelle pour continuer à me parler du monde.
Je ne serai plus là. Je serai sortie du rêve.
Les sentiments qui m’auraient transie et oppressée pourraient danser librement et contribuer à la joie.

À l’orée de la grande forêt, ce serait bien comme endroit pour la tombe.
Ou alors plein vent sur une falaise.
Oui, encore mieux la falaise, même s’il est difficile d’y faire venir des lupins et des roses. Des bruyères pourraient convenir. Quelques giroflées sauvages, un tamaris en guise de croix. Continue reading →

l’hiver, fin du cycle

sec, presque mort, l’espace s’embrase autour de lui, l’incendie proche, les lumières à la tombée de l’astre, on ne sait pas vraiment ce qui se passe, une catastrophe imminente qui fait fuir les animaux des taillis, les oiseaux, c’est juste une impression sans doute lors de cette promenade au flanc du mont sauvage avec le village tout au lointain, peut-être que c’est seulement l’hiver qui force le passage, peut-être la venue de la neige pour ce soir ou plus tard, forces rapatriées dans le bois et les racines — insoupçonnables —, une sorte d’hibernation du tendre dans le dur, de l’ours dans la caverne comptant sur sa graisse pour survivre alors que les autres, renards, lynx, blaireaux, fouines, mésanges, tout petits passereaux sans réserves, ils n’ont que la débrouille pour survivre

aussi je pense à déposer des graines dans une mangeoire au bord de ma fenêtre pour ceux qui ont besoin

l’hiver, la fin du cycle

ce soir il y aura du saumon pour mes chattes, du gras pour mes poules, un bon feu dans la cheminée pour les amis

Photographie : Françoise Renaud, 2016

Vases Communicants, décembre 2016, avec Dominique Hasselmann

Les Vases communicants se déroulent le premier vendredi du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et stimule les échanges sur le blog associé le rendez-vous des Vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de se rencontrer à leur façon, de définir un thème, d’associer des images ou du son à leur texte, l’idée étant d’aller écrire sur le blog de l’autre.
On peut retrouvez la liste des Vases Communicants du mois de décembre ici.

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J’accueille avec joie et curiosité Dominique Hasselmann. Textes, photos, vidéos, il aime tout. Son blog Métronomiques nous interpelle, nous déroute, nous comble. À découvrir.
Nous avons décidé d’un partage autour d’un échange de photographies. Ville/Campagne. Vallée perdue/Horizon perdu. Vous verrez bien… Une exploration en deux volets. Voici la sienne. Mon texte Vers l’horizon perdu [1/2] est à retrouver sur Métronomiques.

VERS L’HORIZON PERDU [2/2]

saint_bresson

Nous avions trouvé ce village un peu par hasard, en naviguant sur Internet. Il nous avait plu parce qu’il était apparemment abandonné, nous ne serions donc pas soumises à des visites de touristes ou à des voisins grincheux. L’abbaye pouvait être retapée sans problème, une architecte des environs s’y était attelée et nous disposions maintenant d’une grande maison bien à nous, avec une dizaine de chambres et un confort spartiate qui nous plaisait tout à fait : ce lieu de méditation gardait ses hautes voûtes, ses pierres de taille et un parfum mystique aptes à élever nos âmes et nos corps.

Il avait suffi de faire fonctionner le bouche à oreille (plus tard le bouche-à-bouche viendrait) pour que nous nous retrouvions ensemble à une vingtaine de femmes. Cette communauté ressuscitait un peu les espoirs de l’après-68 où, las des expériences politiques plus ou moins avortées (maoïsme, spontanéisme, trotskysme, anarchisme…) nombre de militants partirent « s’établir » loin des usines et rejoindre quelque part, au Larzac ou à Ibiza, l’utopie américaine des hippies et autres amateurs du mythe fondateur « On the road again ».

Pour vivre ici, nous avions installé une mini-boulangerie grâce au four à pain délaissé et nous avions créé dans le vaste jardin un joli potager qui, grâce à un soleil généreux, nous fournissait tomates, haricots, radis, concombres, pommes de terre. Concernant la viande et le poisson – nous n’étions pas toutes végétariennes voire, pour l’une d’entre nous, « végétalienne » – un supermarché ouvrait ses portes à une dizaine de kilomètres et, à tour de rôle, nous prenions la Kangoo pour aller nous ravitailler. Continue reading →

vers l’horizon perdu [1/2]

Ce texte a été écrit dans le cadre des Vases Communicants en liaison avec celui de Dominique Hasselmann qu’on peut retrouver ici.

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il sortait en général avant la tombée de la nuit — sans doute qu’il n’aimait pas le soleil —, il sortait de l’immeuble et se faufilait dans le flot des voitures et des passants en se faisant remarquer le moins possible — sans doute qu’il n’aimait pas se distinguer non plus, raison pour laquelle il portait des vêtements de couleur neutre, pantalon gris, gabardine d’un genre que tout le monde porte en ville et qui n’éveille aucun soupçon, jamais de chapeau ni autre fantaisie

tout de même cette façon singulière qu’il avait de se glisser entre les éléments qui encombraient son parcours : arbres, bancs, lampadaires, poussettes, fourgonnettes, laissait imaginer qu’il était suivi ou même étroitement surveillé ou qu’il pensait l’être, ce mouvement rapide du bras qui rabattait le pan du manteau tout en jetant un regard derrière lui, cette inquiétude perceptible au front, cette accélération du pas, cette réticence à dire parler sourire, même au boulanger qui lui servait quotidiennement sa baguette de campagne, voire un gâteau le samedi soir, rarement deux, ce qui laissait supposer qu’il vivait seul dans cet immeuble d’où il avait surgi comme en retard juste avant la fermeture des boutiques du quartier, certaines demeurant éclairées au-delà des horaires affichés sur la porte, chose qu’il avait bien notée et dont il profitait souvent Continue reading →

depuis qu’il a chuté de l’arbre

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Le rideau est presque tombé sur la scène où vit et a vécu mon père.  Enfin c’est pour bientôt, on ne sait pas quand. Dans quelques jours quelques semaines ou plus. On ne peut pas dire.

Depuis qu’il a chuté de l’arbre il y a trois semaines, abattu dans l’herbe au pied de son échelle, on est aux aguets. On épie la moindre amélioration de son état — pour le moment il n’y en a pas. L’homme est brisé. Il ne se lève plus ou guère. Seulement un court moment pour gagner son fauteuil ou s’assoir à la table, manger la soupe ou le plat de légumes. Ce qu’il peut manger.  Parce qu’il a du mal avec ses dents, les mauvaises, les manquantes. Alors seulement de la soupe, du yaourt, des fruits cuits. Continue reading →

bureau

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Être réelle, écarquillée le plus possible quand je séjourne dans ce lieu où l’écriture arrive, se fabrique. Quelquefois rien du tout.
Ou pas grand-chose.
Quelques lignes. C’est difficile d’avancer. Avancer pour soi – un ami le disait il y a peu.

Bureau peint en rouge, construit exprès pour la pièce ouverte sur la vallée. Pareille à une proue de navire. Deux fenêtres. L’une à l’est, l’autre à l’ouest. Une porte vitrée aussi. Elle donne accès à un escalier qui rejoint le chemin et file au long du ruisseau.
Bureau avec la lumière émanant du monde du dehors, elle entre par les yeux et par la bouche — finalement plus le corps en jeu que la tête bien souvent dans le premier élan, la première image qu’on suit, qu’on déroule, qui parfois se dissout, se contracte ou alors par surprise s’épanouit et nous propose la suite.
Cette porte : une forme d’accès à la nature, au contenu, au rêve blanc. Elle m’est utile.

Sur le bureau : agenda, répertoire téléphonique, carnet de notes, ordinateur portable, câbles, appareil à photographier. Toutes sortes de crayons. Tasse à thé. Sur le coin, boîte à épices rapportée des Indes – elle contient des trombones qui ne servent à rien et autres petits objets de papeterie. Une chemise en cuir envoyée du Mali par mon frère il y a longtemps. Dedans : des coupures de journaux, lettres de ma mère, cartes postales, images découpées dans des magazines. Une lampe achetée en ville, quelque chose d’industriel qui ressemble à de l’ancien (toujours allumée). Parfois ma chatte qui aime se coucher en travers des papiers (toujours ceux dont j’ai besoin).
Et puis des livres. Des livres remplis de mots. Une marée de livres. Des livres sur tous les murs, rangés plus ou moins par pays. Un endroit réservé aux romans écrits par des femmes, un autre à la poésie juste sous la vitre où viennent se heurter les petits oiseaux — ils voient le ciel de l’autre côté, alors ils veulent traverser et ils se jettent. Juste à côté, trois statues africaines en pierre friable : deux têtes de femmes et un homme nu. Des coquillages sur une petite tablette. Des tableaux, des photos. Certaines anciennes de gens qui pourraient être ma famille. Les visiteurs le pensent mais non, simplement achetées aux Puces. Deux grandes statues en bois, primitives (un homme, une femme).

Matières d’apparence inerte, pourtant tout est vivant. Ça bouge comme dans un bateau.  La montagne dans les fenêtres. Le ciel. Mon refuge, mon champ de bataille.

Photographie ©Françoise Renaud, 2015

Tirer de l’oubli

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J’ai tiré du silence des images.

Vieilles.
En noir et blanc. Parfois couleurs passées très douces. Des roses, des sépias. Un peu floues.
En ouvrant l’album de famille à même sur mes genoux.
Sa couverture en cuir rouge. Odorant.
J’entendais les voix venir, tout doucement se mêler. Des voix à l’accent de la campagne. Aussi des mots, des appels. Des cris encore. Des pleurs. Et des chansons connues par cœur depuis longtemps.

J’ai tiré de l’oubli des visages. À chaque page.
Des gens quand ils étaient enfants. Des gens tout proches — parents, sœur, frère, cousins. Je les reconnaissais. Et plus loin encore, au-delà de ma naissance. Des fragments intacts tirés de l’histoire de notre tribu comme des tisons encore vivants hors du feu. Tous ces sentiments que l’existence leur avait procurés en bon comme en mauvais. Je pouvais les lire à travers les photos, je pouvais les sentir rien qu’en tournant les pages. Ô chers visages incrustés dans ces bouts de carton glacé dentelé. […]

Texte complet à paraître dans un recueil de textes sur l’enfance
Illustration : photothèque de l’auteur

de l’océan 1/2

Ce te texte a été publié le premier vendredi de septembre 2016 sur le blog de Marie-Christine Grimard dans le cadre des Vases Communicants.

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À la surface, ça court ça glisse comme sur une peau. On voit les petites langues levées par le vent puissant.
La ligne de rencontre entre ciel et mer est dure et précise, sans nuages.
Comme soulignée à la plume violette.

Les vagues s’annoncent au loin, à bonne distance de la côte. Chacune ressemble à une boursoufflure. Puis à une faille à travers le bleu brossé d’écume, à une tranchée. On y voit l’intérieur du ventre de la mer. On voit combien dedans ça bouscule et rugit, ça brasse et fracasse. Un corps d’homme serait irrésistiblement aspiré, emporté, chamboulé, avant d’être rejeté à demi-mort sur le sable.

Quand nous étions jeunes, nous enfants de la côte, nous adorions les tempêtes. Elles soulevaient des vagues énormes et remplissaient les criques jusqu’à la goule à marée haute, refoulant la marmaille estivante sur les bancs qui bordaient la corniche. Nous espérions l’orage qui ne manquait pas d’arriver autour du 15 août, accompagné d’un bref coup de vent. Ce jour-là nous enfourchions nos vélos pour gagner des rivages plus sauvages à l’écart du bourg. Plages réputées dangereuses. On ne disait rien à personne. On y allait, on déposait nos vélos à travers les genêts et on se jetait dans la bataille. Pendant plusieurs heures.
Cette ivresse à éprouver la force démente de l’eau,
le corps broyé,
les membres écartelés, la chevelure mêlée de sable et de sel.
Jusqu’à épuisement.
Chaque mur déferlant nous avalait, proposant quelque chose d’effrayant, et nous poussions des cris que nul n’entendait à cause du fracas monumental. Nous n’avions jamais peur, nous n’avions aucune mesure du danger. Parfois une vague plus vicieuse que les autres nous déportait vers la barrière noire des rochers. Nous sortions roués de coups, éraflés, ensanglantés. Nos mères nous demanderaient où donc nous étions encore allés nous fourrer. Nous dirions que ce n’était rien, ces bobos. Rien du tout. De toute façon nous nous en moquions, le paysage et le vacarme étaient nôtres, l’océan nous possédait, nous ne voulions rien d’autre qu’appartenir à ce monde qui nous avait vus naître et qui nous poussait vers l’avant avec en germe la conscience de la phosphorescence et de l’extrême beauté.

Photographie : Port Bourgenay, Vendée – ©Marie-Christine Grimard, 2014

Vases communicants de septembre, avec Marie-Christine Grimard

Premier vendredi de septembre. Période caniculaire. On a besoin de frais, d’océan . Et c’est Marie-Christine Grimard que j’accueille dans ma page.

Son blog s’appelle Promenades en ailleurs. Marie-Christine aime ressentir et donner à ressentir. Elle aime photographier. « Elle aime avancer tout droit, seule sous le vent. » Nous avons le même goût des paysages de mer. Voilà pourquoi je lui ai proposé l’océan en partage autour d’un échange de nos photographies.
Nous voici réunies pour chevaucher les déferlantes. Un texte en deux volets. Pour commencer voici le sien.

DE L’OCÉAN (2/2)

falaise, côte atlantique, photographie de Françoise Renaud

Ce matin l’air a un goût saumâtre.
Ou peut-être n’est-ce que mon état d’esprit du jour…
Le vent d’ouest laisse sur mes lèvres un goût amer, un goût de rentrée !

Dernier matin ; j’ai rangé la maison, nettoyé le réfrigérateur, remisé les fauteuils de jardin, vérifié l’irrigation des hortensias, bouclé les valises.
Avant de fermer les volets sur la saison achevée, j’irai faire un dernier tour sur la falaise histoire de regarder la mer danser, histoire de ne pas oublier les heures dorées de cet été envolé.
Je sais qu’il sera là, m’attendant comme chaque matin au bord de la falaise.
Je sais qu’il me verra approcher de son regard latéral et qu’au dernier moment il poussera un cri strident pour me signifier de ne pas franchir la limite qu’il a choisi pour nos échanges.
Je m’arrêterai tout au bord du sentier et l’écouterai en silence.
Il me racontera le parfum des embruns mêlés de résine de pin, le bruit des galets glissant sous l’écume, la chanson secrète des coquillages nacrés.

Je lui dirai le sourire que l’océan dessine sur le visage des enfants, la caresse que le vent distille dans les cheveux de ma fille, le frisson du sable ondulant entre mes orteils lorsque la vague se retire.
Il m’aidera à me souvenir du temps sucré des jours de liberté.
Et quand la brume se lèvera sur la mer, je prendrai la route.
Je laisserai les kilomètres défiler et mon esprit vagabonder sur ce rivage blond.

Il me restera quelques nuits pour rêver, à plat-ventre sur le sable, le menton sur les paumes, les cheveux ondulant sous le vent en phase avec les graminées de la dune.
Il suffira de ne pas se réveiller, pas encore, pas tout de suite.
Sur ce matin de rentrée…

Photographie : Côte atlantique  ©Françoise Renaud, 2015

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Les Vases communicants se déroulent le premier vendredi du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonne les publications, stimule et inscrit les futurs échanges sur le blog associé le rendez-vous des vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de se définir un thème, d’associer des images ou du son à leur texte, l’idée étant d’aller écrire sur le blog de l’autre.

Mon texte de l’océan (1/2) est à retrouver ici chez elle.

après la pluie

La pluie d’hier était douce et bienfaisante après des jours de brûlure. Le jardin semblait s’ouvrir.
Envie de saisir l’instant avec les moyens du bord. Au plus simple. Saisir ce qui était là au dehors près de moi. Perles au creux des feuilles, corolles vives, formes multiples. Ne pas se demander comment faire pour renforcer la profondeur ou la couleur. Seulement regarder. Tout pousse et se transforme. Accroupie dans la terre mouillée, je me suis laissée conduire.
La nature et son observation quotidienne me remplissent de force.

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Photographies ©Françoise Renaud, août 2016

existence soudain fragmentée

Ce te texte a été publié le 5 août 2016 sur le blog de Marie-Noëlle Bertrand dans le cadre des Vases Communicants.

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Nuit jour. Dedans dehors. Corps agissant, résonnant, travaillant, pleurant, communiquant, dormant, se taisant. Les murs sont des frontières entre le ciel illimité et la chambre où ils vivent. C’est la matière qui les guide. La matière du réel, du dehors et du dedans, de la nuit et du jour, du désir et de l’ombre. De l’univers dans tous ses états. Parfois ils se demandent de quoi il s’agit, là sur cette terre, dans ce monde tel qu’il s’est façonné autour d’eux. Ils savent éprouver joie, contrariété, terreur. Mais quand la matière se fige, ça fait des creux dans le temps. Juste après, les heures ne passent plus de la même manière. Les cœurs sont brisés. L’avenir anéanti.

Drames toujours.

Inscrits dans l’ocre du sable.

Ils apprennent le dernier en date par la télévision, par la Toile. Le lendemain au café ou sur le marché en faisant les courses. Un coup de folie entre nuit et jour. Haine et colère. Tout le monde en parle, parle de l’existence soudain fragmentée. Le dehors a fait irruption dans le dedans. L’architecture des bâtiments se moule autour du corps des hommes et des femmes qui pleurent devant le carnage  — personne n’aurait pu l’empêcher d’arriver. Brèches. Chambres noires. Froid et chaud. Certains voudraient s’en retourner dans les espaces du ventre d’où ils sont venus  ou d’un autre semblable, petites huttes en peau munies d’une porte pareille à une vulve — une forme qui s’oppose au rectiligne des rues, des écrans, des fenêtres. Qui s’oppose à la douleur. Pour s’y abriter. Jusqu’au soir. Mon amour. Je te tiens par la main. Il ne t’arrivera rien.

Photographie ©Marie-Noëlle Bertrand

Vases communicants d’août, avec Marie-Noëlle Bertrand

Premier vendredi d’août. Je reçois Marie-Noëlle Bertrand sur Terrain fragile. Avec joie. Les Vases Communicants ont suscité notre rencontre.

Marie-Noëlle est blogueuse depuis 2010. Son blog : La Dilettante
Elle se définit comme passeuse de l’écriture des autres. Elle sème des fragments de textes, isolés ou combinés. Aussi des sons et des photographies. Elle partage sa récolte avec ceux qui lui rendent visite. Elle dit aussi : « Je ne « travaille » pas beaucoup. Éclectique et dilettante, je suis… ».  Ajouter qu’elle côtoie beaucoup les livres, travaillant en bibliothèque.
Nous avons décidé d’écrire chacune sur une photographie de l’autre et je la remercie pour ce partage.
Voici son texte : Dérisoire. Vous trouverez le mien
chez elle ici : Existence soudain fragmentée.

 

S’ouvrent les vannes du plaisir

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Pour bricoler, il n’était pas à son affaire mais il aimait bien y mettre son grain de sel quand quelqu’un d’autre s’y collait. Dans ces moments-là, nous le surnommions « la mouche du coche ».

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Mais le jardin, là c’était autre chose. Ne sait si on doit parler de passion ou de lien à la terre. Lui qui, jusqu’à son retour du service militaire, s’était occupé à divers travaux agricoles, descendait chaque jour dans les entrailles de la terre — il était mineur de fond. Il consacrait son temps libre aux jardins potagers agrémentés de quelques fruits et fleurs.
Dans mon souvenir, il en a toujours fait au moins deux et là il ne me viendrait pas à l’idée de remplacer faire par un autre verbe comme l’on nous y incitait dans les exercices scolaires. Faire le jardin, c’est tout à la fois l’agencer et en prendre soin.

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Les outils n’étaient pas aussi bien rangés qu’ils le sont là. Leur place était contre la paroi du garage et ils étaient chargés sur la brouette ou dans le coffre de la voiture en fonction des travaux qu’il projetait.
Des verbes fusent : biner, désherber, bêcher, piocher, ratisser,  sarcler, planter, fumer, repiquer, labourer, faucher… presque tous corrélés à des outils que je serais incapable de reconnaître.
La pelote, la grosse ficelle qu’on déroule, on la tend entre les deux piquets pour que le rang soit droit ; un jeu d’enfant auquel nous affectionnions de nous prêter. Suivre le fil avec la pioche,  creuser un léger sillon pour accueillir les graines. Les recouvrir, arroser légèrement, voir naître une rivière dérisoire dans la terre sèche.

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Deux verbes nous faisaient prendre la poudre d’escampette : cueillir et ramasser. Les cornichons d’abord, il les récoltait aux aurores afin qu’ils ne forcissent pas sous la chaleur du soleil  — c’est vrai que chez nous les cornichons nous les adorons quand ils sont petits. Il fallait les brosser avant de les immerger dans la marinade que nous préparions avec ma mère.
Le pire, notre cauchemar d’enfants : les haricots verts que nous devions équeuter et effiler. Par bonheur, il les plantaient habituellement dans le jardin de mon oncle qui vivait avec mes grands-parents. Ils étaient toujours prêts, en le voyant passer avec les seaux remplis de ces maudits légumes, à nous délivrer de cette corvée.

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Mon frère, à qui il a transmis cette inclination, a pris le relais. Il m’arrive de me régaler de ses exquises productions légumières. S’ouvrent alors les vannes du plaisir des mots, des gestes et des goûts retrouvés.

 

Photographie ©Françoise Renaud, Dans l’atelier de mon père, 2016

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Les Vases communicants se déroulent le premier vendredi du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé le rendez-vous des vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de se définir un thème, d’associer des images ou du son à leur texte, l’idée étant d’aller écrire sur le blog de l’autre.

outils de jardinier

Atelier de mon père

Nouvelle saison, nouvel état des choses de la nature.
Comme si on lui adressait la parole après un long temps de silence. La nature se retourne, semble dire « C’est mon tour à présent. ». Et elle parle plus fort. Elle s’ouvre au vent frais, renoue avec la lumière, fourrage à droite à gauche.
On le sent tout de suite quand le printemps arrive.

Les oiseaux sont devenus très présents dans le grand fleuve du ciel. Un rapace plane au-dessus du versant boisé, je l’ai repéré ces jours-ci et j’ai noté la courbe particulière de ses rémiges. Et les arbres, les buissons, toutes les plantes ont beaucoup à faire. L’herbe — toutes sortes d’herbe — se débrouille avec les murs effondrés, les fissures, les amas de gravats. Elle part en conquête partout, quel que soit le support. Même sur le caillou ou presque, elle arrive à ramper,  s’infiltrer.
Je l’admire, l’herbe. Vivacité, ténacité, débrouillardise. Elle a tous les talents.
C’est donc l’heure pour le jardinier de passer en revue ses outils. Il va en avoir besoin, chaque jour, s’il veut reconquérir son petit monde et le faire prospérer.

D’abord ses mains, précieux instruments. Elles doivent être capables de fouiller la terre, extirper les racines de chiendent, rassembler les cailloux pour les jeter à la rivière. Juste comme ça, sans outil. Avec la pince des doigts et la force des petits muscles qui habitent la paume jusqu’au poignet. Pour cela, il taille court ses ongles afin qu’il soit plus commode de les tenir propres. Il passe en revue ses gants de travail, d’ailleurs tous fichus, bons à jeter. Il l’ajoute sur la liste des prochaines courses. Et aussi des chaussures en plastique. Ensuite il va dans l’abri où il range ses pelle, bêche, binette, râteau, fourche et autres instruments pour racler creuser etc. Il les nettoie, huile les fers. Et aussi le bois des manches. Il fait l’inventaire de ses graines, tuteurs et pots à semis. Il nettoie sa brouette. Il est tout absorbé par ce qu’il fait. Sa parcelle est déjà labourée, l’allée débroussaillée, et il a porté quelques sacs de fumier au milieu du futur jardin. Il veut être fin prêt pour le moment où ça va commencer.
Après les saints de glace.
Le mauvais temps n’en finit pas.
Depuis longtemps le jardinier a choisi son camp. Il est du côté de la nature et de la renaissance quel que soit le prix à payer, le labeur à produire. Il travaillera son jardin comme le peintre sa toile, il y mettra sa poésie. À présent il est impatient. Il a juste soif de la chaleur du soleil.

texte écrit au printemps 2016 pour le Petit Journal de Saint-Laurent- le -Minier , n°39
Photographie ©Françoise Renaud – Série Dans l’atelier de mon père

elle regarde loin

Marie de M.

Elle regarde loin,  absorbe l’horizon.

Absorbe la lumière, les astres et la matière noire comme si elle possédait la connaissance de ce qui arrive en arrière du rideau. Un jour. On ne sait pas.

Les images se reflètent en arrière de son cerveau et se succèdent à une vitesse foudroyante comme si elle avait vécu longtemps et que les événements étaient encore vivaces. Le cerveau devient pareil à un meuble qui contient les odeurs et les visages et les silences échangés comme autant de paroles, une espèce de silence nourri de la vie — toute la vie héritée, quotidienne et intime —, la vie déroulée dans les chambres.

On comprend l’intensité de ce silence par le fond à la fois ombreux et scintillant de ses prunelles, plus éloquent qu’un discours, qu’une longue conversation.

On caresse sa joue à la peau si fine.

On veut tenter de rester réveillé devant ce morceau de miroir à nous-mêmes avant que la pluie ne se mette à tomber.

 

Autour du dessin d’encres de Sylvie Seigneuret  – ©Françoise Renaud
texte écrit dans le cadre de notre expo commune sur le Chemin des Z’Arts, été 2016, à Saint Laurent le Minier

 

comment s’écrit le jardin

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Fleurs, légumes. Je les mêle au jardin. Duo élégant et parfait.
J’aime tellement les cultiver ensemble comme si l’avenir était inscrit entre leurs sillons conjugués, comme s’ils amplifiaient notre utilité et notre fierté de jardinier. Je les entoure de soin. Ils poussent là pas loin de moi, ils semblent à leur place. Les récolter pour les manger me coûte.

Fleurs, légumes. Rien qu’un graine au commencement, un petit cœur de matière qui ne demande qu’à se développer. Rhizome, tubercule, fragment de tige apte à raciner. Il suffit de peu : eau, terre, soleil en suffisance. Chaque fois je m’étonne de réussir. Une tige pointe. Puis plus vite. L’existence s’exprime dans la diversité des organes en croissance, dans la fougue des feuillages s’épaississant en liberté — que parfois je dois guider sous peine de voir mon territoire envahi. Aussi dans ces formes douces et colorées, corolles destinées à orner les allées ou se muer en légumes.

J’envie le temps dont disposent les végétaux. J’admire leur irréductibilité. Fleurs, légumes, combinaisons subtiles. Dans le jardin ou dans l’assiette. Le gracieux et l’intime de la terre.

Photographies ©Françoise Renaud, juillet 2016

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