en mon for intérieur – jour #11

… ce manque encore qui revient…
ce manque qui va finir par gratter creuser le moral comme le filet d’eau acide lime le rocher… ce manque de contact avec les autres, avec la peau des autres, seul, avec le poudroiement de soleil dans la fenêtre ou la petite pluie ou le crachin qui a investi le dehors et brouillé le paysage, car depuis quelques jours les frontières connues sont balayées et le corps n’a plus d’expérience là où il s’enfonce dans la forêt, errant solitaire dans la verticalité des fûts et le fouillis du sous-bois avec les bêtes qui murmurent et le peu de lumière qui franchit la canopée, le présent vacille, le réel devient provisoire, corps isolé décalé éloigné dans le jeu des ombres et le débit fragile du temps, chacun dans sa case, dans son placard en train de téléphoner recherchant la consolation comme il peut, tous les autres corps hors d’atteinte

— je veux parler des autres corps vivants —

les morts eux sont évacués, parfois en convois militaires, pas de célébration ni d’effleurements de mains au bord du cercueil — comment supporter la disparition sans toucher la joue, la peau, la masse durcie du corps, sans rendre hommage à la vie d’une femme, d’un homme ? —, finalement peur de perdre quelqu’un en cette période noire sans pouvoir l’assister jusqu’au bout et le porter en terre décemment, et nous sommes nombreux à penser cela alors que nous avons de vieilles mamans qui pourraient tomber s’il venait à y avoir trop de tangage, et je le lui dis à la mienne, je lui dis qu’elle doit cultiver ses forces et fortifier ses muscles en usant de son heure de marche permise, elle dit oui mais elle a peur de s’éloigner de la maison, d’enfreindre la loi, « voyons ne t’inquiète pas, ils ne te diront rien du moment que tu as ton papier (ils en distribuent quatre tous les jours avec le journal, me dit-elle) ou si tu as oublié d’indiquer ton heure de départ, ils ne te diront rien », du coup aujourd’hui elle a osé, elle a poussé le portail, il faisait un peu frais, elle s’était méfiée et avait pris son écharpe, elle a regardé sa montre quand elle a pris à gauche par le chemin creux puis elle a fait le tour du lotissement, ça faisait un peu court, du coup elle l’a fait une deuxième fois, elle était contente de son tour comme d’un exploit, contente d’avoir mis en branle son corps vieux de quatre-vingt-dix ans, du coup une part d’après-midi était passée, alors continuer à accompagner encourager guider aimer à distance en suppliant qu’on puisse se revoir bientôt pour s’embrasser (se prendre au creux des bras et se serrer jusqu’à faire mal), et aujourd’hui elle me dit que Marcel a perdu sa mère — elle s’appelait Rolande et avait épousé un copain de régiment de mon père —, oui hier matin Rolande est morte de chagrin de ne plus voir son fils, car le fils passait tous les jours la voir depuis qu’elle était « en maison » et tous les jours elle attendait ce moment, ce lien magnifique entre eux jusqu’au bout ou presque, et c’est terrible une chose pareille de mourir de ne plus voir son enfant, seul visage qui comptait encore et lui apportait un peu de paix, maintenant c’est fini, le fils sera seul devant le trou au cimetière qui domine la mer et il n’y a rien que l’on puisse faire pour soulager sa peine, et ma vieille maman pleure elle aussi de cette perte, au téléphone je la réconforte « s’il-te-plaît calme-toi, tu sais comme moi qu’elle était au bout du rouleau, tu te souviens de cette fois où nous l’avions vue ensemble ? », elle se reprend et se lamente de ne pas pouvoir assister à la mise en terre, « mais tu penseras à elle, n’est-ce pas ? nous penserons tous à elle », son si doux sourire

Jacki Maréchal, Femme au chat noir, série Ontologie urbaine, 2010

en mon for intérieur – jour #8 splendeurs et cruautés

 

Ici rien ne change d’un jour à l’autre en dehors du ciel plus ou moins dégagé, de la terre plus ou moins humide d’une averse nocturne. La lumière monte, silencieuse. La vallée est retirée du monde et les oiseaux sont occupés à construire un endroit doux hors de portée des chats dans l’intention d’y pondre, ils sont très inventifs, tirent parti de la moindre fibre ou ficelle.

Les animaux sont passionnants à regarder, à leur contact nous changeons. Nous apprenons de nous.

 

contact lien attachement relation émotion regard main qui se tend qui caresse la tête le poil le dos contact étreinte attraction affection… comme tout cela nous manque…

 

Il n’y a pas longtemps j’ai lu un livre qui m’a brûlé les mains, l’histoire d’une poignée de personnages passionnés (scientifiques, techniciens, philosophe…) embarqués à bord d’un vieux brise-glace norvégien pour une campagne d’actions contre la pêche illégale. Ils étaient prêts à affronter en direct la cruauté, « prêts à donner leur vie pour sauver une baleine », à dégainer les armes si nécessaire. Leur capitaine, Magnus Wallace, figure charismatique de la défense du vivant, commodément traité d’activiste violent par les autorités, était la bête noire des mouvements écologistes. Il défiait les périls en ces routes de la mer où l’action s’impose comme un acte vital au-delà de toute légalité.
« À quel point de la courbe de sa vie croyez-vous que la terre soit arrivée ? L’heure est grave… ».
Ainsi parlait Magnus.
« Nous nous occupons des choses qui n’appartiennent à personne et dont tout le monde peut abuser. »

Je repense au journaliste norvégien qui racontait cette campagne, observait, filmait des séquences à frapper les esprits pour mettre en lumière les pillages organisés à des fins commerciales et les massacres perpétrés en toute impunité. Comment ne pas se questionner en cette période de repli sur le devenir de notre terre et de ses océans, des espèces qui les peuplent, indissociables du devenir du genre humain ? Contempler le désastre ne peut plus suffire. Il faut agir pour protéger les fondations de notre monde que nous reconnaissons si beau et si divers, et avec lui toutes ses formes de vie.

J’ai cherché les grands poissons, les mérous géants, les espadons, les requins monstrueux. Ils avaient disparu. J’ai regardé la mer intouchée et la mer épuisée. Au cœur du Pacifique, dans le nœud de ses courants vers le nord, j’ai filmé la grande décharge du monde : sur trente mètres de profondeur un continent de plastique, sacs, bidons, bouteilles, de toutes les marques, dans toutes les langues et de toutes les couleurs. Jusque dans ses espaces inatteignables, le globe terrestre devenait l’égout des hommes.

Aujourd’hui reclus dans nos maisons, affrontés à l’évidence, nous songeons à ce que pourrait être le monde, à l’état dans lequel nous aimerions qu’il demeure. Nous allons recommencer à désirer. Alors les choses pourraient-elles changer, la dégradation s’inverser ?

Photographie : Jeu de lumière sur une gorgone, ©Charlotte Renaud, 2019 (Lifou, Nouvelle Calédonie)

en mon for intérieur – jour #5

 

rien n’a changé au dehors, même rumeur de l’eau, même lumière qu’hier

je n’ai pas mis la radio ni la télé, je préfère lire, j’attrape sur la table La panthère des neiges de Sylvain Tesson (livre commencé il y a deux jours), en sa compagnie je me mets à l’affût, cherche la bête sur le flanc de la haute montagne, épie les reflets de pelage à travers les rocs, les canons argentés, les pentes en ruine, les versants gelés, je quête l’infini dans cet instant offert à la bousculade des pensées et qui pourtant sans cesse s’élargit et s’écoule pour constituer la matière de l’attente, soudain je crois la voir installée au cœur du paysage glacial, oui là-bas sur l’autre versant elle somnole à l’abri d’une terrasse de roche comme lovée sur sa propre chaleur, elle lève la tête, hume l’air froid, fille et reine souveraine en son immense territoire gelé, je voyage à 4500 m d’altitude et je sens le vent et l’odeur de silex, sa silhouette fauve et magnifique en repos dans mon champ de vision, je ne la lâche pas dans ma lunette d’observation, j’attends qu’elle se déploie et coule dans le décor, ondulante, majestueuse, apte à perpétuer sa lignée, sa silhouette finissant par se confondre dans ma mémoire pareille à une scène géante peuplée de vies animales, d’arbres touffus, de souffles et de murmures, aussi d’événements minuscules enfouis depuis le commencement qui ont forcément contribué à mon éveil
dans cette géographie grandeur nature je berce la bête fauve et solitaire dans mon rêve, elle devient le poème incarné
vieille de cinq millions d’années elle détient en son corps tous les visages

le sommeil de ma prochaine nuit bercera encore la vision d’elle nonchalante

en mon for intérieur – jour #2

situation idéale d’habiter à la campagne — pas à me plaindre —, juste apaiser la part d’anxiété pareille à un caillou (scrupulus, petite pierre pointue) coincé dans la gorge, l’inquiétude face à la vérité : celle qu’on se cache à nous-mêmes parce qu’on croit que ça n’arrive qu’aux autres et qu’on est éternel… cette même croyance qui me pousse ce matin à avancer, à réveiller ma curiosité et contempler la suite des saisons, les éclosions, les naissances — j’ai cette chance, j’ai un jardin —, à pousser mon œil au-dessus des fleurs indifférentes à notre situation d’humains confinés, contenus dans leur intérieur, confits dans leur jus — mince ! ça va durer combien de temps cette histoire ? —, déjà impatients et prêts à enfreindre la règle, à ne pas vouloir discerner le fauve caché là tout près dans les rochers

hier je courais, courais après le temps, me plaignais

aujourd’hui la période est propice à la méditation et surtout à la pensée des autres
je m’assois au bord du lit, près de la fenêtre, dans l’allée du jardin, j’appelle un ami ou ma mère qui vit seule, je lis, je regarde le ciel et mes fleurs tout en poursuivant le dialogue intérieur nécessaire à la transformation de mes insatisfactions stupides et de mes zones noires, là-dessus la tristesse à songer à ceux qui sont à bas, touchés, stoppés net

Photographies : Au jardin hier à 16h

un hiver personnages #4 | croquis

Cycle d’ateliers hiver 2019/2020 avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ».
Proposition 4 : « prendre le temps, dans la vie quotidienne, d’être attentif à cette pulsion qu’on a d’imaginer la vie de telles personnes inconnues ou anonymes qu’on croise, même le plus bref instant… On ne développe pas, on ébauche ces bulles de vie, on revient à l’observation. »
En savoir plus ici.

me souvenir de son nom

Je les croise en allant à la mairie ou à la poste. Je les vois furtivement, les surprends dans une posture ou une autre. En train de sortir de leur maison, de parler à quelqu’un ou simplement de marcher dans la rue en portant des paquets. D’eux je ne sais rien. Je ne sais que ce que l’un ou l’autre voisin a bien voulu me dire de ce qu’il savait lui-même, donc matériau récolté au hasard de petites conversations conduites ci et là. Je ne sais pas si c’est du réel ou du transformé. Je choisis de penser qu’il y a forcément du vrai dans ces bribes restituées, forcément quelque chose de ce que ces gens sont ou ont été. J’ajoute ces informations à mes observations et les rassemble dans un coin de cerveau. J’en dessine une sorte de tableau. Peu à peu ça devient une vaste histoire. Ça ressemble à une carte de géographie, sauf que ce ne sont pas des lieux qui y sont inscrits ou des routes qui y sont tracées, mais des événements, des notations (corporelles ou vestimentaires ou sentimentales), des  détails intimes, des paroles volées auxquels s’ajoutent — je m’en rends bien compte — des scènes imaginées.

Un jour elle disait : « J’ai eu peur quand il y a eu la panne. À minuit j’ai appelé le maire… j’aurais pas dû. Il était pas content. » Un autre jour elle était en panique à cause d’une fuite à la chasse d’eau. Petite et maigre. Parler méridional imagé. En blouse de ménage à petits motifs (pois, fleurs, motifs géométriques) à peine distincts sur fond bleu sombre, deux grandes poches pour le côté pratique, liserés unis soulignant le plastron. Elle tourne avec deux ou trois du même genre (non seulement pratique mais économique), probablement achetées au marché du vendredi. En été rien dessous, en hiver des couches de lainage et bas épais qui cachent la peau. Jamais observé ses chaussures. Quel âge ? Quatre-vingt-cinq ou six ou plus. Maintenant que j’en parle, il me semble qu’elle fait souvent référence à son âge : « Dame, ça ne vaut plus le coup. Pour le temps qui reste… », ce qui veut dire qu’elle est lucide et envisage la fin.

Mais qu’est-ce qu’elle fait là, assise sur une chaise devant sa porte pendant des heures ? Elle prend le frais, elle attend, s’ennuie, supplie. Elle est fondue dans le décor. A quoi pense-t-elle ? Quelquefois Geneviève lui tient compagnie. Quelquefois elles vont marcher le long de la rivière, surtout depuis qu’un nouveau sentier a été aménagé à passer devant l’école. Encore ce courage d’aller marcher, avancer dans la terre mêlée de gravier en parlant des affaires courantes, du passé, des petits-enfants qui grandissent et font des études pour devenir on ne sait quoi — pas facile de nos jours de trouver la bonne orientation, de faire quelque chose qui plaît. Tout a tellement changé.

Elle a dû naître dans un de ces hameaux de montagne. Son père travaillait à la mine ou gardait des moutons. J’opte plutôt pour la mine. Travail de forçat qui permettait quand même de nourrir une famille et d’acheter un bout de maison. Il y avait de l’activité dans le coin à la fin du XIXe siècle. Je pourrais faire des recherches pour retrouver le nom du père, la questionner sur le sujet mais elle pourrait bien se cabrer. Elle n’est pas d’un caractère facile et d’ailleurs sa fille s’en plaint. Parce que je sais qu’elle a une fille, elle en a parlé une fois que je la saluais (elle l’attendait pour le soir). Nathalie ou Virginie. Va pour Virginie. Née à la fin des années soixante, peu d’études. Secrétaire ou caissière, mariée, trois enfants.

« Les petits, ils viennent plus. Ici ils s’ennuient trop. — C’est comme les miens. — Ben oui, ça va quand ils sont jeunes, ils jouent à la rivière. Maintenant, avec ces fichus appareils électroniques. — Ben oui, ils jouent plus comme avant. » Elle blague avec Geneviève tout en pressant le pommeau de sa canne. Je vois ce que le passage du temps a fait sur elle. Isolée. Peu d’occasions de voir la famille. Quelqu’un la conduit au supermarché une fois par semaine, l’épicerie sur place ne suffit pas. Toujours une bonne âme pour l’aider. « Et puis avec tout ce qu’ils nous ont fait ! » Elle parle des travaux récents, se plaint qu’il n’y ait que des murs. « Ah pour ça, les murs ils savent les faire ! »  Pas d’arbres, tous emportés par l’inondation de 2014. Sûrement qu’elle sera morte quand la verdure aura repoussé sur la tonnelle.

Le soir elle s’avale un bouillon de poule le soir, sinon elle se bricole un bout de viande avec trois légumes. On dit qu’elle a passé des examens, on parle de cancer, allez savoir. Elle risque de tenir encore un bout de temps, quelques étés à prendre le frais sur le pas de sa porte, à déplorer l’évolution des choses. Cette figure exposée à tous les soleils, cette odeur un peu âcre qui émane de la blouse. J’ajuste, je croque, je décide de ce qui arrive ou non. Elle n’a plus beaucoup de dents. La pierre des murs absorbe son image, elle disparaît. Bon sang, je n’arrive plus à me souvenir de son nom.

 

Photographie : Cristian Newman (Unplash)

têtes graciles

entrevues ces jours-ci
surgies au cœur des feuilles mortes en décomposition
palpitations fragiles, irréelles
(indices de printemps)
mais comment donc se fabrique la matière dans un ordre chronologique à jamais inchangé ? tellement fascinant de les voir revenir chaque année comme si elles n’en pouvaient plus d’attendre : architecture, nombre de pétales, coloris, velouté

les plantes ont leur code, leur mémoire, elles ont des yeux et des antennes, elles excellent dans la précision de leur arrangement et dans la reconnaissance qu’elles ont de l’air et de la lumière

retenir encore ces temps précieux à l’heure des tempêtes qui dévastent

 

Photographies © Françoise Renaud, 11 février 2020, Sud Cévennes

un hiver personnages #3 | une foule

Cycle d’ateliers hiver 2019/2020 avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ». Proposition 3 : « à vous de choisir ce qui sera votre échantillonnage, votre piscine pour immersion avec foule, et la taille de cette foule. Et puis organiser le défilé des masques. Une affaire de mouvement ? Une affaire de mouvement. Et de peinture ? Et de peinture. »  En savoir plus ici

 

réduction de l’espace

Serrés comme des sardines. Corps inconnus, étrangers, corps en vêtements de saison, corps à gifler repousser, corps chargés d’odeur de ville de gasoil de tabac et autres substances à fumer, corps avec barbe et lunettes, corps adossés tant bien que mal avec épaules bras mains qui se frôlent une fois accrochées aux barres métalliques prévues pour éviter de tomber lors des accélérations, corps fatigués énervés plus ou moins propres, ramassés en nombre dans l’espace étroit, infréquentables. Et il faut se retenir de soupirer de crier parce qu’à un moment donné ça devient insupportable de rester là, au contact, alors que d’autres montent encore, réduisant d’autant l’espace respirable — comment font-ils d’ailleurs pour trouver à se caser, récalcitrants à la compression et à l’empilement mais visiblement accoutumés aux mouvances de la multitude ? Lui qui a la mèche folle et le front luisant, il a l’air d’en avoir assez lui aussi, stoïque debout, plutôt bel homme, il porte un foulard de toutes les couleurs qui le rend attirant — tiens c’est vrai je ne l’avais pas remarqué au premier abord, c’est qu’il a dû monter dans la rame après moi. Lui en bonnet tricoté genre rasta affalé dans un angle, moue occupant le bas du visage terne et crispé, conservant entre le pouce et l’index un semblant de cigarette. Lui en manteau élégant — mais qu’est-ce qu’il fait là ? c’est qu’il est obligé. Familles en duos trios forcément disloquées, pas d’interstices suffisamment grands, du coup l’un casé en profondeur dans l’allée, l’autre pressé près d’une vitre, l’autre encore à l’assaut d’un strapontin étrangement libre hissant sur ses genoux le petit — trois ou quatre ans — mais la robe se coince dans l’articulation du siège si bien qu’il faut l’intervention de la voisine pour démêler l’affaire. Merci beaucoup madame. Je suis des yeux, je vois, j’observe, je souffre et respire avec eux, corps inconnus indifférents les uns aux autres, suffisamment éduqués pour demeurer ensemble quelques minutes, pas plus. Et tout ce qui arrive dans ces poignées de temps perdues dans la cohue, touchés par les mêmes oscillations et variations de vitesse entraînant effleurements rapprochements chocs non désirés, tout ce qui arrive s’inscrivant au fur et à mesure dans le cerveau, mémoire composée de petits morceaux de peau surpris dans l’ouverture d’un vêtement ou portions de visage ou expressions ou détails marquants dans l’accoutrement et la silhouette ou encore odeurs de laine mouillée et de sueur, rarement parfum fleuri ou citronné (trop loin la toilette du matin), de scènes brèves, de paroles dérobées. Elle maquillée et pacotille au poignet, cheveux retenus par une sorte de bandeau à paillettes. Elle avec casque audio mâchant du chewing-gum avec l’air de s’en moquer. Les deux là garçons, quinze ans, badant leur téléphone avec l’air complice. Lui aux avant-bras tatoués. Elle serrant son sac sur ses genoux, inquiète du moment où elle va devoir se lever et trouver la sortie. Elle avec un livre, plongée dedans. Ils elles oscillent avec le wagon dans un flou coloré fluctuant, parfois inquiétant. Je les vois. Je me demande de quoi sont faits leurs rêves. Et je les observe dans cet effort à cohabiter, à supporter cette situation, je les applaudis et commence à souffrir avec eux de la promiscuité et de la chaleur qui grimpe bien que le wagon soit climatisé à ce qu’il paraît — fait si chaud dehors ou alors clim en panne —, hautes parois vitrées reflétant les immeubles de la ville avec pans de ciel intercalés, trottoirs, terre-pleins, lumières violentes — zut, j’aurais dû essayer de m’installer de l’autre bord —, rumeurs propulsées à l’intérieur à l’ouverture des portes. Ça brasse, ça roule comme si on était sur la mer, d’un bord à l’autre, d’un corps à l’autre, frôlements dans l’indifférence générale, l’un se retourne, l’autre soupire ou sourit, excusez-moi, mais je vous en prie. Je m’efface. Bientôt mon tour de descendre.

Photographie : Fabrizio Verrecchia (Unplash)

un hiver personnages #2 | une généalogie au féminin

Cycle d’ateliers avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ». Deuxième proposition : « une accumulation où chaque silhouette est brièvement modelée en une seule phrase, comme les mains feraient de l’argile. Et ça, oui, par un principe d’accumulation, délibérément pour élargir le « répertoire » de matière brute qui nous servira progressivement pour les récits à développer ». En savoir plus ici.

 

Celles qui n’en avaient que faire des mots Celles qui n’en avaient que faire des promesses Celles qui avaient les mains gercées à force de frotter le linge et de laver les légumes avec l’eau du puits Celles qui venaient de familles de laboureurs et qui portaient des bas de laine et des robes sombres Celles qui se pliaient à la tradition, avaient pourtant des yeux qui brillaient, d’un noir si affûté qu’ils semblaient se planter droit devant avec la volonté de ne jamais se détourner
Celle qui rêvait d’une robe rouge
Celle qui confectionnait des balais avec des branches de genêt toutes de la même longueur et ficelées grossièrement
Celle qui passait par les maisons pour proposer son beurre
Celle sur la photo qui a de l’aplomb, les deux pieds campés dans la terre, et sans doute qu’elle ne craignait pas de marcher à travers les landes inondées de brume ou brossées de vent, et même qu’elle ôtait ses chaussures pour ne pas les user Qui était bien aimée d’Angélique P., femme que j’ai fréquenté jusqu’à ses 106 ans et demi et qui parlait si bien des jardins et des filles qu’elle avait connues quand elle était jeune et qui toutes étaient parties sous la terre comme elle disait, toutes nées dans ce petit coin de pays en bordure d’océan là où il n’y avait pas de villes, rien que des villages et des bourgs avec le marché un jour par semaine et quelquefois une foire aux bestiaux ou une fête de la mer avec les bateaux qui faisaient la navette entre le port et l’île en face Celle dont il ne reste pas grand-chose sinon deux clichés réalisés dans le studio du photographe à l’occasion de ses vingt ans et de son mariage Celle à qui je ressemble m’a-t-on dit, du moins en carrure et en tempérament

Celle qui avait dû aimer la splendeur des grands arbres de la côte alors qu’ils traversaient le siècle sans qu’on les tracasse Qui se laissait émouvoir (enfin je crois) par les clameurs du vent d’ouest, par la venue des fleurs au verger Qui aurait aimé écrire des poésies mais elle n’avait pas d’encre ni de cahier, de toute façon elle n’y avait jamais cru suffisamment pour le faire

Celle qui s’aventurait sur le chemin des écluses et cueillait des fleurs de marais, les serrait fort en bouquets pour les vendre Qui défaisait sa chevelure et rêvait de dentelles et d’amour, ayant eu vent que de tels sentiments pouvaient exister et entraîner la fièvre, quand elle arpentait le môle et croisait les pêcheurs aux manches retroussées et aux airs délurés (ils étaient nombreux à cette époque-là à posséder des bateaux et à sortir en mer avant l’aube)

Celle qui n’était finalement pas si jeune quand elle avait pris mari (urgent d’accepter le premier parti venu sans trop faire la fine bouche sinon elle allait rester seule), un certain mois de janvier avait livré un petit garçon au monde qui porterait le même prénom que le père et ne s’en était jamais remise

 

Celles qui étaient loin d’être stupides même si elles n’avaient pas étudié ni lu le moindre livre Celles qui avaient vécu la guerre Celles qui auraient sûrement préféré un peu de richesse matérielle à n’importe quel serment d’amour (les pauvres n’avaient connu ni l’un ni l’autre, pas même possédé un col brodé ou une paire de gants en peau) Celles qui ont servi un mari toute une vie sans broncher Celles qui ont résisté longtemps avant de céder Celles à qui ça a coûté la vie Et celles de l’autre famille plus loin dans les terres qui se laissaient dominer par les hommes elles aussi, pas leur mot à dire, et qui s’échinaient dans les tâches obscures et soignaient les bêtes et sarclaient les rangées de choux Celle qui s’en était sortie (je me demande comment), à priori grâce au curé qui avait repéré ses facilités à l’école et qui en avait parlé à son père si bien qu’elle avait eu plus de chance que ses sœurs Qui avait fait des années de pensionnat Qui avait tenu bon Qui avait appris mille poèmes et chansons par cœur (aujourd’hui un seul mot enclenche chez elle la venue d’un ou plusieurs couplets) Qui n’a jamais pu oublier l’enfant mort Qui a bien caché son chagrin

 

Toutes celles dont je devine les visages, Marie Gilberte Clotilde Simone Thérèse Eugénie Joséphine, ce jour-là elles se donnent le bras et avancent dans l’allée sous les arbres en sautillant et en chantant, joie et insouciance, on dirait des petites filles, et puis l’une d’elles se retourne et semble me faire signe, « Viens, suis-nous. On y va. », toutes corps jeunes et alertes, cheveux ébouriffés, robes claires.

Photographie : 1947, photothèque familiale

balade dans l’hiver

Se moque pas mal du jour ou de l’année, le pays brut, juste proposé au regard de celui qui va, suit le sentier ou la piste sans laisser de trace — ou presque pas de traces. La promenade était belle, grand soleil traversant l’espace bleu. Peu d’animaux. On croit que tout sommeille, en fait tout continue à vivre sous les brindilles, les écorces. Et on sent l’étonnante musique de la terre qui parle à nos cellules, efface la peur. On a envie d’y aller. On y va.

 

 

an neuf

Je vous souhaite d’innombrables couleurs,
mille petits bonheurs,
des éclosions, des attentes, des saisons douces ou âpres,
des jours de pluie, des cieux radieux,
des promesses à venir, des parties de campagne, des marches silencieuses,
des partages joyeux et aussi des moments solitaires,
des espaces doux et soyeux à habiter,
des vols de rapace ou d’oiseau de mer à suivre longtemps des yeux, et même une fois qu’ils ont disparu sur l’horizon ou sont trop haut dans l’azur,
des fleurs nouvelles à cueillir,

des folies, des furies, du bonheur, du vrai à se rouler dans l’herbe,
de la tendresse et bien d’autres choses qu’on ne peut décrire avec des mots et que nos cellules réclament

tout ce poème à continuer, un vers chaque jour, chaque matin avec le soleil qui vient ou avant que la brume se lève

un hiver personnages #1 | cap des tempêtes

Nouveau cycle d’ateliers avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ». Première proposition : « A nul moment je n’ai décrit votre visage. » inspirée par Edmond Jabès. Donc un travail d’éclatement, de fragments, où chaque piste mène vers le même visage, mais depuis une source ou une forme différente. En savoir plus ici.

 

Au commencement il n’y a pas de visage. Rien qu’un champ confus au voisinage d’un corps, un espace en désordre qui ne donne rien à reconnaître, qui ne veut pas, qui se refuse. Pas de rencontre possible. La main qui s’avance se heurte à un mur. Elle ne saurait dire si c’est froid ou brûlant, attirant ou repoussant, et elle ne peut s’approcher davantage pour savoir. Pas encore. Comme une noirceur, un chamboulement des distances, une sensation de substance biologique inconnu. Il faudra attendre, un autre jour bien plus tard, pour accéder aux choses véritables.

 

Et puis sur le pont d’un bateau, c’est un jour magnifique, un jour où le ciel vif fabrique du vent qui fabrique lui-même une forte houle qui soulève de l’écume dans une grande lumière. On a un peu le mal de mer mais ça ne compte pas. Les natures vont se dévoiler en ces instants où bondissent les dauphins, non pas la forme des pommettes, la couleur des yeux, les proportions du visage, la façon de hocher la tête pour mieux appréhender le profil de la côte lointaine, pas cela. Plutôt chez lui, ces failles de lumière dans les prunelles, ces déchirures héritées de son histoire perceptibles au frémissement des lèvres, cette tension des joues signifiant une attente, plus encore une espérance, toutes ces affaires profondes qui se trament dans l’ombre des détails — encore faut-il les déceler —, tout passe si vite, tout est soumis aux vigueurs du temps comme le ciel dont l’immensité étreint presque à faire mal alors qu’on navigue libres et ivres, un peu malades à cause de la houle, malades à cause de l’amour qui va venir peut-être à force de traquer les traits de ce visage, inconnu de soi encore, peut-être jamais familier.

 

− Tu y pensais à ce moment-là, n’est-ce pas ? Hein que tu y pensais ?À quoi ?
− À l’amour pardi.
− Je ne sais pas. Non pas vraiment. C’était si improbable.
− Oui mais si intense. Tu savais qu’il se passait quelque chose, tu ne peux pas dire le contraire.
− Oui sans doute. Mais la pensée de l’autre nous trompe, le visage de l’autre. Il prend l’apparence de l’ange et puis du diable. Il reste un étranger. Je pensais que c’était mieux qu’il reste un étranger.

 

Il dort encore. Un peu de lumière s’infiltre à travers les rideaux tirés, suffisamment pour voir son visage, celui qu’il a quand il dort, quand il rêve, échappe à lui-même. Je pense que c’est là son vrai visage. La peau est détendue, les traits adoucis. Je ne le reconnais pas.

 

Mais quel âge a-t-il ? — question idiote. Je ne parle pas du corps, je parle du visage. Quel âge a ce visage ? Combien d’heures de navigation, de nuits à la barre à contempler les étoiles, de déferlantes franchies, de calmes blancs, toutes les folies de la mer réunies en un seul et unique voyage. C’était couru d’avance, tout se fracasse à un moment ou à un autre. On y croyait pourtant, même si l’espoir était maigre et fragile, ses lèvres tremblaient, s’asséchaient dans l’intensité d’un possible baiser, le visage alors si proche du mien, confondu dans l’ombre de la chambre, le scintillement de l’œil, la vigueur du désir de vivre et en même temps d’en finir d’un seul coup, guillotine qui tranche la chair et les veines et les vertèbres, surtout que tout s’achève dans l’embrasement des sens qu’on en finisse une fois pour toutes. Mais pas encore. Ne pas toucher sinon tout va se briser.

 

cap des tempêtes – fragments de vie de mort – tout ça ne tient qu’à un fil – jouissance naissance fureur – qui es-tu ? – qui es-tu ? – ô visage endormi

 

Ce désir est un rêve sans doute. Tout comme cette nuit-là où il avait bu autant qu’un russe, il titubait, ses yeux lançaient des éclairs, il était entré dans un trou noir, il avait envie de faire mal, de se faire mal, il mâchonnait des mots durs. Alors le visage méconnaissable         décomposé         tordu          il voulait mourir en passant le cap Horn sur son bateau en bois, les mots émanant de sa bouche contusionnée comme s’il s’était battu, une destruction orchestrée, il se fichait de tout. J’ouvre les yeux, tends la main, il n’y a rien.

 

Photo by Aleks Dahlberg (Unsplash)

marcher regarder

marcher au voisinage de la rivière dans le fouillis des arbres

le matin est clair et doux aux corps qui se fraient un passage non sans mal à travers des fourrés de fragon piquant qui a pris ses aises tout en portant de l’attention aux pierres qui roulent, aux mousses qui glissent, au bruit de l’eau
le chemin n’est pas entretenu
humains absents, traces d’animaux sauvages

il y a des troncs en fouillis, quantité de bois mort, quelques murs éboulés à cause des pluies récentes, un pont depuis longtemps assailli par les crues, des ruines de bâtiments miniers (on dirait un monument précolombien déchu), et toujours le courant d’eau turquoise à nos côtés, et puis bientôt quitter les rives pour bifurquer vers la montagne par un raidillon étroit mal dégagé et fortement creusé par l’eau, longtemps ne pas savoir si c’est la bonne direction jusqu’à voir le ciel réapparaître au cœur du végétal, alors tout change vite, allée forestière au milieu de hauts pins, encore marcher jusqu’à atteindre les premiers domaines habités

 

 

Photographies :  françoise renaud, 30 novembre 2019

 

rouille jaune grenat brun rose

ne pas retomber aux temps où nous fréquentions l’école et où on nous demandait de décrire l’automne, une marche en forêt par exemple, on s’essayait tant bien que mal à faire ce qu’on attendait de nous, décrivant coloris tapis de feuilles mise en sommeil de la terre, on n’y arrivait pas forcément, c’était cliché au possible alors qu’il aurait suffi de descendre dans les jardins du pensionnat et de déambuler entre les arbres — ouvrir les yeux — pour saisir l’étonnante magie du paysage juste avant l’hiver

Photographies : Mon jardin, Sud Cévennes, ©Françoise Renaud, 7 novembre 2019

 

 

 

rosée pareille à une sueur

ce matin au jardin
humidité dans l’ombre du versant et ça frémit perle sourd de la matière profonde de la nuit, si beau… sur les feuilles, sur les fins brins de l’herbe, sur le gras des feuilles, ça perle ça sourd une espèce d’eau pure qui se manifeste en molécules si petites qu’elles se faufilent par les pores des cellules et investissent la peau des fleurs, glissent dans le berceau des feuilles, stagnent à la faveur d’un pétale velouté ou d’une écorce cirée capables de conserver la perle au plus long du matin jusqu’à ce que la chaleur l’absorbe

Photographies Françoise Renaud, octobre 2019

 

l’automne, pas encore

Beaucoup parlent d’automne à la radio, dans les publicités. En fait rien qu’une histoire de date (on est le 23 septembre) mais je ne le vois pas encore dans le paysage. Le temps a juste commencé à changer avec la pluie ces deux derniers jours, un épisode méditerranéen bien maigre, proposant une pluie fine et de la brume faufilée  entre les montagnes, pas de grands sauts tombant du ciel capables de régénérer la rivière, alors rien n’a vraiment changé sauf le soupir des arbres et le souffle de l’eau un peu plus présent… les couleurs elles viendront s’emparer des parties végétales, bientôt, jusqu’à les précipiter sur la terre. Je vais les guetter comme à l’affût de moi-même en cette période tourmentée de cauchemars. Les figures de mon passé sont toujours présentes et d’ailleurs je les sollicite, tentant de comprendre, d’écrire les vrais mots qui pourraient délivrer. Dans un rêve récent, j’ai contribué à assassiner mon père et c’était quelque chose d’atroce. Parfois on peut en venir aux mains, facilement  Et puis tout s’apaise. La promenade solitaire soulage la tension. Un papillon majestueux dont je ne connais pas l’espèce, est venu hier se poser près de moi, comme une manifestation d’un monde en lisière. On voudrait être protégé, c’est vrai, demeurer à l’abri dans la tanière vivante aux odeurs de feu et de soupe, écrire, demeurer seul mais pas tout à fait seul. Juste un récit à venir qu’on a sous la peau et qui sourd comme une sueur.

Photographies françoise renaud, 23 septembre 2019

l’été passé

ce monde propose tant de spectacles, c’est bête à dire, mais quoi inventer d’autre ? tout est là, dans ces feuilles, ces corolles, ces expansions végétales nées de simples graines qui se mettent à vibrer à pousser, j’aime tant cela que je ne cesse de les regarder, d’en louer la démesure, d’en être fascinée, d’en faire des images, d’en faire aussi des salades et des mets savoureux, tout ce qui se mange de cette poésie vivante et passagère pour nourrir l’intérieur du corps de ses résonances et ses délices

Photographies françoise renaud, été 2019

pousser la langue #06 | corps vents fenêtres

Une proposition de naviguer de fenêtre en fenêtre jusqu’à entremêler différentes époques de notre vie, à les révéler… et sans ponctuation… Le Tiers livre ici

 

Elle levait les yeux pour la voir elle le faisait souvent pour attraper la lumière du dehors et les nuages qui semblaient faire partie du verre elle pensait à la suite très loin dans le futur elle pensait à d’autres lieux qu’elle habiterait d’autres fenêtres comme celle de la cuisine de la rue Pouget grande avec volets verts donnant sur des jardins de faubourg celui d’en face reconnaissable au bananier qui revenait chaque année toujours aussi dépenaillé à cause des vents forts ou celle encore qu’elle avait contemplée trente ans plus tard allongée dans un lit blanc de chambre aseptisée genre de fenêtre-mur à volet roulant bruyant à manipuler en fait c’était il n’y a pas longtemps nuit sans dormir avec douleur intense canicule sur la ville et traces de sable sur la paroi rappelant des coulures de larmes sur un visage tout ça intimement imbriqué avec irisations de lumière électrique et sirènes d’ambulance rêves pensées reflets fusionnés le matin très tôt avec le soleil émergeant au-dessus des petites montagnes tout change si vite dans la minuscule ouverture de la vieille maison bordée de toiles d’araignée cadre en bois et verre datant de quelques décennies sans doute car épais et légèrement trouble ce qui la reconduit à ce haut vitrage vers lequel elle levait souvent les yeux composé d’éléments 30 x 30 ce doit être à peu près ça mais ça n’a pas d’importance cahier d’enfance posé sous le coude et encrier avec le printemps chassant l’hiver et toutes les odeurs de poêle à mesure que le soleil gagnait du terrain et grimpait contre l’épaulement de la fenêtre parfois pluies intenses à cause de la proximité de la mer et violentes bourrasques qui faisaient vibrer aussi les carreaux de la cuisine avec rideau en dentelle blanche largement repoussé afin d’observer les mouvements à l’entour elle fenêtres maisons habitées par les corps les vents les arbres et les villes elle pensait rêvait de la haute fenêtre de la salle de classe regardait les lumières regarde les reflets des différents mondes traversés absorbés par les épaules les cheveux elle ne sait rien du temps qui prend la peau surprenant parfois dans le cadre quelque reflet de sa propre silhouette.

Photo Hans Eiskonen

 

pousser la langue #04| chemin des Horts

Affinité pour la description : se saisir d’un élément dans le grand dehors du monde, pas dans l’environnement privé, et en faire un objet texte… peu importe ce qui est choisi, mais plutôt l’échelle avec laquelle on en saisit la matière, le détail… dans l’inspiration de Gertrud Stein « Acquaintance with description »
Le Tiers livre ici

 

Ce trouble qui envahit à emprunter le sentier, ce vague sentiment d’insécurité à se retrouver corps soudain contenu dans la marge étroite définie par deux murs suffisamment élevés pour dominer le marcheur et abondamment couronnés de lianes et autres plantes envahissantes au point de procurer une sensation de jungle – fouillis adhérant ou griffu retombant en de nombreux points le long des parois, genre de luxuriance qui habille en un rien de temps les murailles –, cette impression d’enfouissement qui pesait sur la poitrine et précipitait un peu la respiration (à peine mais accélération tout de même discernable) bien que le ciel demeurât immense au-dessus de la tête, ciel tendu en effet entre les collines forestières pentues occultant les horizons de l’est et de l’ouest, en même temps cette sensation d’aspiration vers le haut de la vallée encore invisible (on en devine l’existence à l’échancrure du ciel, au loin, qui prédit un col entre les bosses) à progresser ainsi sur le sentier faufilé entre les murailles jadis construites avec les pierres du torrent, simples pierres grises, parfois tirant sur le jaune ou le rouille, déformées au fil de l’histoire tectonique régionale puis érodées forcément, à présent hérissées de lycopodes dans ses entrebâillements, de nombrils de Vénus et autres espèces de fougères de petite taille qui se plaisent à croître dans un peu de terre maigre.

En vérité le plus troublant était d’atteindre ce virage qui s’amorçait juste après le jardin abandonné qu’on entrevoyait en passant devant le portail défoncé par la dernière inondation et qui bien sûr réveillait de la peine, un virage qui n’en finissait pas de se dessiner, une courbe lente et magnifique qui avait dû donner du fil à retordre à ses bâtisseurs et qui suivait habilement le versant à mi-hauteur tout en contournant le traversier en jachère situé au-dessus, c’est alors qu’on pouvait ressentir la sécheresse des pierres contrastant avec la verdure omniprésente, en observer les détails, les toucher même : linéations, déformations, minéraux incrustés, facettes oxydées donnant idée du ventre des montagnes. Y surprendre dans la portion la plus ensoleillée un lézard attentif ou une bande de papillons s’éparpillant à la moindre alerte. Enfin percevoir la rumeur légèrement résonnante du torrent qui roulait à une vingtaine de mètres par-delà le rempart accompagnée de bruissements d’insectes et de chants d’oiseaux, rumeur plus ou moins remuante selon l’heure et plus ou moins intense selon la saison, rumeur qui de toute façon éloignait des bruits urbains fracassants. Comprendre alors combien ces hautes parois savaient accueillir dans le resserrement de leurs pans et l’ample déroulement de leur méandre – un peu à la façon d’une enceinte – , murs pareils à des structures indissociables du déplacement des personnes et des troupeaux, murs pareils à des bornes du temps aptes à raviver des sentiments intimes éprouvés dans l’enfance et des frayeurs enterrées, à la fois fragilisant et protégeant celui qui marche, seul dans la mémoire des siècles précédents, regard tendu vers le col là-bas, pleinement nourri de l’ambiance sonore et du rythme des pierres, ressentant dans son dos la masse du pays puissamment implanté qui participait de la même euphorie et du même paysage.

Photographies : Chemin des Horts,  françoise renaud, juillet 2019

 

quand la terre appartenait à tous ses habitants

poursuivre ce journal de convalescence au rythme de la solitude, des événements de rien et des vents de printemps

27 mai
« Chacun allait où il voulait et y restait aussi longtemps qu’il voulait »… ainsi écrivait Stephan Zweig dans Le monde d’hier, souvenir d’un européen, c’était en 1942… aujourd’hui passeports certificats autorisations spéciales sont nécessaires pour circuler : rétrécissement de l’espace, disparition d’espèces animales et végétales, pollution généralisée, tout le monde veut aller partout, consomme du voyage — mais pour quoi faire  ? —, contribuant à la dégradation de l’eau, de l’air, des rivages, des milieux naturels, et pillant les ressources
tout cela t’effraie et tu veux définitivement porter ton attention sur ce qu’il est possible de faire au quotidien pour cesser de salir détruire, te fondre dans le décor avec humilité, devenir léger Continue reading →

vent dans les herbes

19 mai

première sortie en ville pour quelques fragments de lecture au musée… tu prends toutes les précautions qui s’imposent — corset bleu nuage et baskets —, bien sûr tu n’es pas seule, la ville te paraît calme et ordonnée, à la fois chargée de sens et perdue dans l’espace et le siècle… au bras d’une amie tu longes la muraille qui borde le boulevard Sarrail, tu es sensible aux lignes dessinées par les micocouliers de l’esplanade et aux silhouettes qui montent au loin les marches devant l’opéra moderne, c’est dimanche et la pluie n’est pas loin

21 mai

lire un peu et puis écrire
parfois chez toi lire quelques lignes peut déclencher l’écriture, Continue reading →

au cours de la marche

14 mai

aujourd’hui tu as ressenti la chaleur de l’air au cours de la marche (vingt minutes d’un bon pas équipée de ton corset bleu à nuages blancs) et tu as pu observer les flancs du sentier désormais envahis de renoncules, de graminées et d’ombelles de grande ciguë qui appellent vers le haut — impossible de ne pas admirer l’émergence végétale, la puissance surgissante du vert — oui la  saison a bel et bien commencé, et toujours la beauté du lieu inchangée

16 mai

méditer en guise de sieste
et puis reprendre ton bavardage solitaire avec l’écran scintillant qui te sert de page, endroit qui te convient pour le moment pour écrire Continue reading →

temps très changeant au mois de mai

8 mai

un jour à écouter la pluie tomber, à imaginer qu’elle abreuve les jardins et s’accumule dans les canaux de la terre pour l’été (qui sera chaud peut-être, personne ne sait), tu demeures presque privée de pensées, flottant dans cet après-midi froide et brumeuse, rien qu’à écouter la pluie

9 et 10 mai

le retour du soleil dynamise à nouveau l’espace, c’est ce que tu ressens en observant les poussières qui dansent  autour de toi, poussières qui semblent te relier aux mouvements et aux paysages perdus (du moins pour le moment), Continue reading →

peu à peu

29 avril

sortie du bloc opératoire, tu ressens de la confusion et du soulagement, et puis une certaine dose d’euphorie à retourner de nuit à la chambre 201 (encore inondée de soleil il y a quelques heures), euphorie qui d’ici l’aube se transforme en fatigue profonde, indice que ça recommence tout en bas suite à l’épreuve  — recommencer : commencer à nouveau, se lever pour la première fois, marcher, se laver menu comme si les compteurs étaient soudain retombés à zéro —

30 avril

tu rentres chez toi soutenue par deux hommes solides et gais, tu as du mal à supporter la lumière, la chatte grise t’a entendue venir (elle sait bien qu’il s’est passé quelque chose), d’ailleurs elle se montre sitôt que tu franchis le portail, tu lui parles, elle se frotte à ta jambe Continue reading →

dix jours en cage

26 avril
il faut imaginer une autre vie, un autre rythme, il le faut oui bien sûr, il faut entendre les réclamations du corps blessé corseté (une pensée pour Frida), rameuter la patience, trois mois ce n’est rien dans une existence, ah tout ce qu’on te dit (le plus souvent en connaissance de cause), d’autres passés par là avant toi, et tout cela te paraît raisonnable alors que sans cesse tu revois l’instant fatidique où ton œil a lâché la surveillance du pied en train de se poser sur le sol pour se tourner vers le seuil de la porte, sur le sac posé là, prêt à être saisi, tu n’y peux rien, ça revient comme une scène fatale, une obsession qui donne des haut-le-cœur à revoir ton pied tordu, déboîté, en perdition, et l’éclat de violence dans le dos — satanée obsession — Continue reading →

mais qu’est-ce qui t’arrive ?

il peut se faire que la terre se dérobe sous tes pieds [sous tes pieds – la terre – dérobée] et juste après comme une bascule, un chavirement que le corps ne peut pas comprendre, informations fausses ou incomplètes ou contradictoires envahissant le cerveau, alors plus de coordination forcément, plus rien d’un coup (comme débranché), ça va très vite, jambes bras corps en soleil, poitrine qui va cogner durement contre le sol — le sol : hétéroclite à cause du chantier qui n’en finit pas dans la rue qui passe devant chez toi, le sol donc composé de gravats, morceaux de route, cailloux, gravillons, gravier grossier, sable, terre brune, bitume —, au cours de la chute une pierre qui a dû rencontrer le buste (à moins que ce ne soit la deuxième marche du petit escalier qui conduit à l’habitation), onde de choc, alors dedans tu ressens comme un cisaillement, Continue reading →

danse du présent

24 mars. Déjà la danse du présent avec la mystérieuse remontée des sèves : couvre-sols revenus du néant soudain refleuris (on ne s’en était pas rendu compte jusque là, c’est arrivé vite) / petites touffes entre les pierres / fleurettes à orner la salade et à manger / jaune ficaire et jaune narcisse / étranges boutons qui s’épanchent en rosace ou en bec de perroquet. L’intime brusquement surgi, visible, l’intime qui rejoint les corps fatigués de l’hiver et les rires des enfants qui courent dans les chemins, l’intime fait de cellules nouvelles rompant franchement avec la pierre qui structure les espaces habités : murs qui retiennent les traversiers / galets / gravats qui composent la route en chantier / tas de sable pour le chantier et tas de gravier aussi / soubassement de la maison / béton du parking. L’intime végétal presque chair au point qu’on en oublie le sable et le béton et le bruit du chantier, en tout cas proche de la chair, une chair saisie de couleurs délicates… beau beau, étonnant même si on a toujours vécu avec ce genre d’événement sur cette planète… applaudir, traquer les renflements sur les rameaux, les bosses, les fentes, et ça n’est que le commencement…

 

Photographies : Françoise Renaud, mars 2019

en 4000 mots #9 | textes apocryphes

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
recherches sur la nouvelle

Le Tiers Livre – atelier d’hiver #9, entrer dans le texte de l’autre avec l’attention de le compléter, l’interroger, rajouter de la fiction sur la fiction, écrire un apocryphe… toujours avec bienveillance…

Source de l’apocryphe ici ( #7 de Marlen Sauvage)

Le moment viendrait où les images suffiraient à remplacer les mots, où le cerveau pourrait se reposer la nuit plutôt que de se préoccuper, mâcher et remâcher tout ce qui pourrait s’écrire et qui s’enfuit à chaque seconde. Le moment viendrait où le corps pourrait oublier cette urgence, échapper au carcan des pages et à la tyrannie des phrases. Le moment viendrait où le lit serait juste chaud pour traîner le matin tout en écoutant l’autre remuer dans la cuisine, faire le thé ou le café, où le coin de canapé serait juste là avec coussins et livres déjà écrits juste offerts au temps, où l’après-midi ne serait plus ouragan tsunami déferlante qui oblige à remanier sans cesse la matière de l’existence et le poids des mille émotions épuisantes qui hantent le roman en train de s’écrire – il vibre en soi, tourbillonne déborde possède. Le moment viendrait où on stopperait la voiture sur le pont à trois arches et on regarderait l’eau née sous le causse qui dévale de six ou sept mètres en cascade fumante certains matins de gel et anime la vallée de ses brumes silencieuses. Le moment viendrait où le carnet en moleskine rouge ne serait plus nécessaire oh non ni le dictaphone ni l’appareil photo. La solitude oui elle, toujours. Et il ne surgirait plus que du néant le désir de respirer, de se relâcher, de vivre l’instant même qu’il soit d’hiver ou d’été, de terre ou de mer, de noir ou de blanc, avec ou sans chat, avec ou sans livre à écrire, avec la peau souple et gonflée d’amour pour tout ce qui arrive autour de soi. Rien d’autre. Le rire dans la rue, la cloche de l’église toute proche, le renard à l’orée des bois et le paysage remué d’eau déchiqueté par l’hiver.

 

Source de l’apocryphe ici (#3 de Philippe Castelneau)

Il a toujours un appareil photographique sur lui, il connaît parfaitement les réglages au point qu’ils sont devenus automatiques. Il regarde le ciel, jauge la lumière et il sait. L’appareil sait. Il cadre, le doigt appuie. Rien du monde pour autant n’est changé. C’est quoi la photographie ? Il ne saurait pas très bien dire. Des instants retenus dans la mémoire de la boîte noire qu’il peut explorer à l’envie, c’est ce qu’il explique. Une histoire de liberté de mouvement à travers les planches d’images — mais est-ce bien cela ?

Il aura beau énumérer toutes les précautions à prendre avant d’appuyer : se positionner, se rapprocher – oui encore un peu –, oser, tenter, recommencer, reculer, rien n’est garanti. Il cherche l’angle, l’instant fou, l’improbable, le juste reflet. Il cherche.<

Un autre jour il parlera du voyage de l’œil, de la solitude du photographe, de la beauté fugace. Fasciné, bouleversé, un autre jour encore il aura les mains vides. La boîte noire est rivée aux os de son crâne, pas bien loin des zones primitives qui dictaient aux hommes de se relever pour marcher, de grandir, de garder la tête haute, d’observer de loin la migration des oiseaux et le mouvement des grands animaux de savane.

L’exercice quotidien de la vie se charge de fixer les choses. Il met son casque de moto, baisse la visière, fonce sur la double voie. Le vent fouette son corps à cheval sur la machine, tout défile, lignes des arbres devenues floues, vitesse, griserie, plus de réglages qui tiennent. Il vit, c’est tout.