vers un écrire-film #05 | générique & expansion, avec Claude Simon

LEÇON DE CHOSES

La porte n’est pas neuve, il y a du jeu dans la poignée (elle semble avoir été souvent bricolée) et le verre des carreaux présente un aspect rugueux, empreint par les intempéries et les nombreuses mains qui l’ont poussé pour accéder à la première pièce de la maison — il s’agit d’une cuisine —, table en Formica placée au centre avec chaises aux coussins désuets. Une deuxième pièce s’enfile (elle sert de salon) et tout de suite on comprend qu’une porte séparait ces deux espaces autrefois parce qu’on vient de repérer les systèmes de fixation qui n’ont pas été démontés, repeints plusieurs fois dans la même couleur que le bois d’encadrement. Éléments de décor de peu de valeur : tapisserie à ramages brun, bibelots, portraits sous verre, tapisseries au point de croix, lampe à abat-jour en opaline poussiéreuse — depuis le temps qu’on n’y a pas passé le chiffon. Le secrétaire est encombré de documents, livres, boîtes à stylo, étuis à lunettes, cartes postales et autres petits objets qui ne servent à rien sinon à occuper la place. Ce qui frappe le plus, c’est le sol, le carrelage du sol : format dix sur dix de plusieurs couleurs genre granité (rouge brique, gris mêlé de blanc et jaune paille pour la cuisine, vert olive, noir et jaune soutenu pour la salle à manger), le tout posé dans les années cinquante par le propriétaire de la maison, aujourd’hui disparu. Rien n’a vraiment bougé, c’est plutôt qu’on ressent l’usure et on voit combien il est désormais impossible de briquer ce sol à fond à moins d’employer une brosse dure ou un appareil à projeter de l’eau et encore, trop patiné, trop encrassé. Trop de piétinements de gens et de chiens, de frottements de chaise, de passages entre dehors et dedans.

 

Elle se tient debout sur le seuil de la cuisine, un verre à la main, à deux pas du fauteuil qu’il occupe quand il n’est pas au lit. Elle le regarde à distance comme si elle se méfiait, attend un moment, sent à sa respiration qu’il s’est endormi peut-être (à cause des médicaments) ou alors si fatigué qu’il préfère demeurer immobile pour économiser ses forces, bras lâché sur l’accoudoir du fauteuil placé dans le bon angle pour regarder la télévision à quelques mètres de lui. Elle est donc dans son dos, ne peut pas voir son visage, ne peut être sûre de ce qu’il fait ou pense, mais elle voit sa vieille main qui maintenant a du mal à retenir les objets, pensez lui si habile si bricoleur. Elle est saisie d’un vertige qui lui parle des années où ils avaient les enfants, où la petite lui apportait ses chaussons quand il rentrait le soir. Du coup la cuiller fait du bruit contre le verre et dans la même seconde le journal qu’il avait prévu de feuilleter glisse au sol, ce qui enclenche son pas vers le fauteuil. Il a tourné un peu la tête. Le carrelage à carreaux dix sur dix est glissant, elle fait attention de bien poser les pieds, lui tend le verre : Tiens, c’est l’heure. Tu veux un petit gâteau avec ? Elle va faire attention en lui passant le verre, le soutenir par-dessous, installer une serviette au cas où, même si ça l’énerve. Voilà, voilà. Tu veux autre chose ? Juste après elle ramassera le journal et le posera sur la table à côté des gâteaux. La lumière d’après-midi entrera dans la pièce deux minutes plus tôt que la veille. Elle le lui dira très doucement avant de retourner à la cuisine.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2018 proposé par François Bon
vers un écrire-film #05 | générique & expansion, avec Claude Simon
à partir de son ouvrage « Leçon de choses »

Ce que j’ai retenu de la proposition : écrire un dytique, donc deux blocs : l’un décrivant un lieu dans le détail, l’autre un geste, presque rien qui arrive dans le même lieu mais dans un autre temps que celui de la description.

Photographie Françoise Renaud, 2016

vers un écrire-film #04 | quand Modiano mène l’enquête

Un attachement particulier

Je ne sais pas pourquoi ce visage m’était apparu cette nuit-là dans les interstices du sommeil. L’homme semblait jeune, d’une autre époque. Il portait un costume militaire. Il souriait, en même temps ses lèvres semblaient remuer comme dans un film muet. Au matin j’avais gardé l’impression qu’une fenêtre venait de s’ouvrir sur une immensité jamais fréquentée. Et puis bien des choses étaient passées dessus. J’avais oublié jusqu’au jour où j’avais découvert son nom.

***

Nous étions en hiver et j’étais en visite chez ma mère. Elle m’avait demandé de monter au grenier une caisse de documents.
Tout ça encombre mon secrétaire, avait-elle déclaré. Il est temps de faire le vide.
C’était suite au décès de mon père. Elle triait, ne voulait pas laisser tout ce bazar à ses enfants, ça l’obsédait. Une façon aussi d’alléger sa respiration, de faire table rase d’une époque pénible.
Tu es sûre ? Tu ne pourras plus les consulter si je les monte au grenier.
Elle avait hoché la tête sans rien dire.

Les documents étaient rangés dans un coffre en bois ancien — à l’origine un coffre à couture. Je l’ai porté au grenier et je l’ai ouvert. Courriers attachés avec des ficelles de couleur, cahiers d’école, registre de compte, quelques agendas à couverture en cuir, un peigne. Et puis des photographies noir et blanc, petits formats à bord dentelé comme on faisait avant.
J’ai soulevé les premières et je suis tombée sur lui. C’était frappant. Son nom était écrit derrière. Eugène Mornay.
Dans son costume en drap vert il était vraiment beau, regard soyeux, fin duvet sur les joues contrastant avec le col rude.

***

J’ai questionné ma mère. Ce nom ne lui disait rien.
Je me suis concentrée sur le costume. Mon père avait porté le même et plus j’y pensais, plus les deux hommes se confondaient, leurs visages se superposaient, se brouillaient, les dates, les époques. J’ai sorti l’album de famille pour y retrouver mon père en habit militaire. J’avais bien fait. Deux indications précieuses étaient inscrites au crayon sous la photo : Ropetti, Pau.

Engagé volontaire en 1944, mon père s’était trouvé en garnison à Pau. Il avait souvent parlé du cirque de Gavarnie. Le Pic du Marboré, c’était son Annapurna à lui. Après le repas, ma mère avait déposé devant moi un album noir.
Tiens. Tu devrais regarder là-dedans. Il faisait déjà des photos avant qu’on se marie.
Jamais eu connaissance avant de cet album. Pourquoi l’avoir tenu au secret ?
La couverture était usée. En verso, deux publicités : LUI… ELLE… toujours Dubonnet et Grand Vin de Champagne Morlat (de la Marne) pétillant breuvage des anniversaires.
À l’intérieur étaient rassemblées des chemises bleues censées recevoir des partitions musicales — on pouvait lire la liste des instruments d’orchestre en allemand sur chacune d’elles. Des fentes y avaient été ménagées avec soin pour insérer les coins des photos. Chaque planche présentait huit clichés de 8 centimètres sur 5.

***

J’ai feuilleté. Lentement.
Soldats marchant dans la neige, vues de haute montagne, côte sauvage de Biarritz. Plus loin, au milieu d’une page, deux hommes debout sur une passerelle. En arrière, les murmures d’une forêt. J’ai reconnu Eugène Mornay en compagnie de mon père.

Léger sourire sur les lèvres d’Eugène. Coude appuyé sur le parapet, il se déhanche légèrement. Leurs corps se frôlent.
Ils sont proches. Ils semblent échapper au malheur.

Planche suivante. Mars 1945. On les retrouve à La Baule avec d’autres soldats, assis sur la balustrade de l’Hôtel Adriana.
Je connais bien ce boulevard qui borde la baie, nous nous y sommes souvent promenés quand j’étais enfant.
Les pensions le long de la plage avaient été réquisitionnées pour loger les troupes, m’a expliqué ma mère. Je ne t’apprends rien. Saint-Nazaire en état de siège ne serait libéré que le 11 mai, trois jours après la capitulation allemande.
Silence. Puis elle a continué.
Elle a évoqué les patrouilles ennemies dans l’estuaire — les passeurs enveloppaient leurs rames avec des chiffons pour ne pas faire de bruit —, les accès à la ville minés, la faim, la tension insoutenable au cours des derniers mois de guerre. Elle a dit que les rafles étaient fréquentes. Qu’ils fusillaient pour un oui pour un non.
Sans doute comme ça qu’Eugène y était passé. Pour avoir refusé de donner son vélo ou son morceau de pain, ou simplement de baisser la tête. Enfin, c’était une hypothèse qu’elle n’était pas obligée de confirmer. Si elle l’avait fait, elle aurait du même coup reconnu l’affection que son mari avait portée à un inconnu, compagnon de combat. En dehors d’elle.
Elle n’avait rien dit. De moi elle s’était détournée.
J’ai imaginé un instant qu’il avait gardé une photo de son camarade dans son portefeuille toute sa vie, ou alors dans sa table de nuit. Et c’était là qu’un jour j’avais aperçu son beau visage.

***

Bien sûr il m’aurait fallu vérifier, déchiffrer ses agendas, retourner ses tiroirs, fouiller la cave et le garage, consulter les listes de disparus dans la région de Saint-Nazaire entre mars et juin 1945, visiter les mémoriaux, arpenter les cimetières militaires, rechercher des membres de la famille Mornay. Plus tard peut-être si la question de cet attachement particulier — si étrangement escamoté — me tenait à la peau.
Avant mon départ, ma mère m’avait confié d’une voix rauque qu’après-guerre, mon père lui avait fait cadeau d’un lot de serviettes de table. Elles étaient toutes brodées des deux mots : Hôtel Adriana. Elle avait eu honte parce que ce linge avait été en quelque sorte volé, une chose qu’elle ne pouvait supporter. Elle avait retiré un à un les fils en coton rouge jusqu’à rendre les lettres méconnaissables. Jusqu’à effacer l’histoire. Oublier.

    

Photographies personnelles de l’auteure, 2018

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2018 proposé par François Bon
  vers un écrire-film #04 | quand Modiano mène l’enquête
Ce que j’ai retenu de la proposition : … démarches, recherches, souvenirs, lieux, documentation : la marche qui doit solidifier notre chemin vers le récit va devenir ce récit lui-même.

la photo de rue, c’est du jazz !

Ce dernier samedi, j’ai suivi un atelier photo proposé par Philippe Castelneau, ami écrivain photographe, dans le cadre d’un événement autour de la revue La Piscine (en savoir plus ici). Envie d’apprendre toujours… Mais c’était difficile de jongler entre ouverture, vitesse et sensibilité ! Trop difficile, il faudra du temps.
Pour le moment, juste laisser trace avec quelques formats carrés (que j’aurais probablement dû éliminer !…)

    

 

  

Site Revue La Piscine
Rien que du bruit, espace de Philippe Castelneau

 

vers un écrire-film #02 – fleuve noir

Je ne sais pas comment ça se passe, comment ça vient, je pourrais dire que ça prend source dans le corps comme une lumière, une image, une couleur, un mouvement infime dans le tissu du corps silencieux, un mouvement réfugié depuis longtemps dans les cellules (cellules issues de la lignée des bêtes sorties de l’eau un jour d’orage et de violence alors que la terre n’était que jungle et marécages), car les choses existent déjà en dehors de moi, en dehors de nous — mais quelle histoire racontons-nous sans cesse ? n’est-ce pas toujours un peu la même dans les livres ou les films et a-t-elle un intérêt pour quelqu’un ? —, je me souviens quand j’étais bien plus jeune, seule au bord de l’océan qui borde mon pays, je contemplais les vagues fougueuses et je les aimais infiniment parce qu’elles me donnaient à voir quelque chose d’inclassable, et cet amour me guide toujours — sûrement à cause de lui que je le fais et d’ailleurs c’est tout ce que j’avais à cet âge pour me raccrocher au monde et grandir sans poser de problème à personne : la beauté de la mer et quelques phrases à gratter dans un cahier d’école —, de même le visage de ma sœur morte me guide à travers la foule et la multitude de mes peurs de cette façon infiniment belle et particulière qu’ont les vagues — maintenant de ça je suis à peu près sûre —, elle me montre le passage, son gentil visage de condamnée à frôler le mien et le cœur labouré de ma mère et la colère de mon père, alors oui forcément que je le fais à cause de tout ce bazar qui un jour m’a fait basculer sur l’autre versant, changer de route, — je le vois plus clairement à présent —, et chaque jour tout réapprendre en le faisant, trébucher, se relever, se demander à quoi bon continuer, se laisser submerger par la joie ou le doute et reprendre une goulée d’air jusqu’à ce que ça vienne sur le papier un peu comme une vision (paysages, villes, routes, êtres vivants au bord des routes) — mots surgis bons ou inutiles, qui peut le dire  —, simplement il est temps de faire ce que j’ai à faire car je suis au plein de ma vie, alors j’écris un point c’est tout, avec des larmes et en poursuivant les méandres d’un long fleuve noir.

Photographie : Série océan, Marc Dantan


texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2018 proposé par François Bon
Vers un écrire-film / #03 : Le « comment j’ai fait » de Marguerite Duras
Il était proposé d’écrire son « bloc noir » en un seul et unique paragraphe, installer ce qui se passe pendant des mois, une vie, toutes ces interrogations, désespoirs, jusqu’à FAIRE…

un an déjà

Il y a tout juste un an, les choses avaient basculé,
brusquement les choses avaient basculé, je veux dire que plus rien n’avait été tout à fait pareil, un changement d’un jour à l’autre, et presque d’une seconde à l’autre, un corps qu’on connaissait depuis longtemps avait perdu la possibilité de crier ou de murmurer, un corps s’était absenté, vidé de son souffle, d’une seconde à l’autre un corps était passé sur l’autre versant, derrière cette frontière lumineuse d’où l’on ne revient jamais,
et ce corps était celui de mon père.

Son ombre est restée dans la maison de Bretagne — encore aujourd’hui — du côté du fauteuil où il s’asseyait, du lit où il dormait, de la place à table qu’il occupait, une ombre géante et puissante qu’aucune personne étrangère n’aurait pu percevoir, invisible mais toute puissante, et aussi l’odeur de son bleu de travail imprégnée dans le coussin et le dossier du siège qui lui était réservé — terre, paille, cendre, sève d’osier, limaille, sciure de bois, laine mouillée —, odeur à laquelle s’était mêlée celle du chien dont il s’était épris et occupé comme un tout petit enfant, et le chien le lui avait rendu comme nulle autre créature, odeur que j’ai bien connue dans sa 2CV les lundis avant l’aube quand il me conduisait à l’arrêt du car pour gagner l’internat à la ville, une sorte de souvenir sensuel parfait qui me reliait durant toute la semaine à la famille et à la maison, même si j’avais un peu honte de venir de la campagne et de porter des chaussettes tricotées (détail qui ne passait pas inaperçu dans cet établissement fréquenté par des filles de la haute qui m’avaient reléguée d’emblée au rang d’élève de peu d’intérêt mais je m’étais durci le cœur pour ne pas en souffrir).
Je me revois d’ailleurs à cette époque, si jeune et volontaire, pleurant mon père et ma mère le soir en secret dans mon oreiller, alors que les lumières du dortoir avaient été éteintes et que la solitude étreignait ma poitrine.

 

L’ombre de mon père plane sur ce territoire insondable et ombreux de ma mémoire à cause du temps qui terrasse, à cause de tout ce qui s’est échangé des regards et de ce qui s’est accumulé des non-dits pendant des décennies — il a tout de même vécu très vieux et on aurait pu espérer un relâchement de la tension, un aveu, un signe d’amour de mortel, quelque chose. La certitude de savoir que tout avait été entrepris de mon côté (et aussi du côté de mon frère) pour infiltrer suffisamment de tendresse dans le lien qui nous unissait, m’étreint alors que son image pâlit sous l’assaut de l’hiver tout comme les fleurs déposées sur la pierre dans le cimetière de Sainte Marie. Au fond cet homme était bien meilleur qu’il ne l’avait laissé paraître mais il avait refusé d’avancer en pays inconnu et il s’était contenté d’assommer ceux qui acceptaient de l’écouter, avec le récit réchauffé de ses actes soi-disant héroïques. Sans doute qu’il avait commencé à mourir au moment où il avait rétréci son regard à son seul espace et à sa seule souffrance, lentement, s’étouffant sans que personne ne pût lui venir en aide sous son masque de douleur.

Quelques jours, quelques heures, une seconde encore puis une autre, le souffle s’était arrêté. C’était pleine nuit. Alors son corps physique en voie de refroidir dans la chambre funéraire était devenu pour la première fois accessible à mes mains et à mon chagrin suite à mon dernier long voyage vers lui. Ainsi l’aimer encore aujourd’hui, un an plus tard, malgré lui, malgré tout, en dépit de la décomposition de la chair.

Photographie : Françoise Renaud, 2016

rite de passage

elle observe les flancs de forêt déchiquetés, les affleurements de roche visibles entre le peu de végétation rogné par l’hiver, brûlé, décomposé, sinon les arbres forts capables de tenir encore du temps et les bosquets épineux coriaces
et pour la première fois elle éprouve le sentiment que la saison froide est pareille à un rite de passage, un rite épuisant qui condamne les corps d’homme à la retraite et à l’enfouissement sous les vêtements, les animaux à courir à perdre haleine à travers les versants pour dénicher des racines maigres ou à se blottir dans des recoins discrets protégés des prédateurs, si possible un peu confortables pour attendre attendre, attendre que les flux s’activent à nouveau dans l’air et sur la terre

et c’est vrai qu’elle rechigne à se soumettre à l’inclinaison du temps comme au mal ou à la douleur, pourtant elle mesure bien ce qu’il faut de patience pour que tout se reconstitue de la matière des fleurs et de la pulpe des fruits, bien plus tard alors qu’on a oublié le pincement du gel et les étendues blanches figées au lever du soleil dans les mois les plus rudes, et elle connaît le bonheur de croquer une cerise bien ventrue ou de mordre dans une pêche de vigne — elle a connu plusieurs cycles complets entre anéantissement et renaissance depuis qu’elle vit en territoire sauvage —, mais elle rechigne quand même, c’est difficile pour elle ce passage austère, ce parcours obligé, cette phase incontournable avec soleil bas et brume flottant au-dessus des ruisseaux, ramures de châtaignier presque mauves dans la subtile palette des montagnes cévenoles

le monde est persévérant et si confiant dans ses affaires, elle le sait, il semble pas mal se débrouiller en dépit de ce qui l’abîme ou le détruit

en cet hiver qui rogne et endort son île, elle espère l’émergence de l’herbe et des premiers pissenlits, mais il n’est pas encore question de cela

au loin elle observe les masses humides portées par d’invisibles ascendances qui remontent de la mer pour abreuver plaine et montagne, courants complexes reliées aux mécanismes des océans et aux circulations des vents — car il faut bien remplir les nappes phréatiques et rasséréner les plantes éprouvées par les canicules répétées —, alors elle pèse combien elle aussi a besoin de repos, rien d’autre à faire en ces mois ternes sinon sentir son point d’ancrage, son point d’équilibre, activer sa respiration la plus douce possible lorsqu’on marche sous la pluie au sein du paysage en train de se reconstituer — finalement irréel qu’il soit saturé d’eau ou enneigé ou gelé —, en train de chuinter grogner murmurer, passage largo d’un mouvement symphonique dont l’ampleur nous échappe, où les âmes de nos disparus se promènent seules au long des rivages immobiles

Photographie Françoise Renaud, 2017 

 

an neuf

Tous mes souhaits accompagnés de ces quelques images prises lors de mon dernier séjour en Savoie cet automne.
Puissions-nous tous avoir sur cette terre des fruits à manger, du bois pour nous chauffer et de la joie à diffuser. La nature offre sans réserve ce qu’elle engendre et nous pourrions très bien nous en contenter en retrouvant le respect de l’arbre et de l’autre.

vers un écrire-film, #02 : J’ai trois souvenirs de films

#Sainte-Marie-sur-mer #1966

Le cinéma, c’était rare. Quelquefois le dimanche, des films tout public projetés dans la salle du patronage qui passaient longtemps après leur sortie mais ça n’avait pas d’importance. Le plancher descendait en pente douce vers une scène qui servait pour les représentations théâtrales. Au fond, le grand écran blanc. Appliques sur les côtés et fauteuils en bois recouverts de velours rouge. On regardait les nouvelles du monde, un ou deux courts métrages, enfin il me semble. Et puis l’entracte avant le grand film qui allait nous tenir en haleine sans doute, film d’aventure genre Docteur Jivago ou film de guerre. Je me souviens surtout de l’entracte. Dans une galerie latérale s’ouvrait le stand des confiseries réservées dans des boîtes rondes en métal. Je choisissais invariablement des sucettes au caramel. Je les adorais, les suçais tout en fixant l’écran où se mouvaient des personnages héroïques.

# Nantes #1970

Sorties en ville hors pensionnat. Espaces libres tant espérés après les contraintes de l’internat, sa vie stricte dénuée de joies. Je faisais partie d’une petite bande d’adolescents, des copains de plage d’été retrouvés en contexte urbain. Lycéens comme moi. On se retrouvait dans un café et ce jour-là on était allés au cinéma pour voir West Side Story. Le cinéma m’avait paru immense et ses fauteuils incroyablement confortables. À mes côtés un garçon à qui je plaisais, enfin je crois, il pratiquait le rugby. J’étais sauvage et très inexpérimentée. Je ne me souviens que des danseurs, de leurs claquements de doigts.

#Nantes #1971

C’est une ou deux fois par trimestre. Cinéclub pour les classes terminales. Il y avait des drôles de bruit au lancement de la bobine. Je me souviens de celui-là en particulier, il y avait une fille blonde très belle qui s’appelait Cléo. J’ai tout oublié de l’histoire, j’ai seulement conservé en mémoire la pureté du noir et blanc. Je m’aperçois aujourd’hui qu’il s’agissait d’un film d’Agnès Varda.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2017 proposé par François Bon
Vers un écrire-film / #02
Il était proposé d’écrire trois souvenirs de films, de cinémas…

vers un écrire-film, #01 Règlement de compte

Un boulevard désert dans une banlieue américaine, de ces banlieues où  n’habitent que des gens aisés qui se paient des milices pour prévenir les intrusions et maintenir l’ordre. L’image fixe proviendrait d’une caméra de surveillance fixée en hauteur sur un bâtiment ou un lampadaire, ce qui procure une perspective plongeante. Toute la scène sera envisagée de ce même point de vue.

Terreplein central avec petits arbres récemment plantés. Bitume mouillé. Trottoirs en pelouse.
On n’a pas vraiment idée de l’heure. Le ciel est couvert, pas d’ombres au sol.

Entrent dans le champ un groupe de cinq personnages. Des garçons : jeunes, vêtus de blousons de sport et chaussés de baskets. L’un d’eux est en roller et ils sont deux à porter des casquettes, ce qui rend leurs visages invisibles. Tous s’agitent et gesticulent comme s’ils attendaient quelqu’un. En fait non, ils discutent, ils sont en pleine affaire. Au bout de quelques secondes, on comprend que l’un d’eux est plus âgé. On ne le voit que de dos mais il semble bien que son crâne soit dégarni sur le devant. Plus vieux donc et vêtu de noir. D’ailleurs les quatre jeunes sont tournés vers lui tandis qu’ils parlementent. On n’entend pas ce qu’ils disent, rien que des grésillements sur la bande son. Le groupe se déplace sur la gauche en piétinant la pelouse qui borde les maisons. Et puis l’un des garçons finit par tendre un paquet à l’homme en noir qui le met dans sa poche et s’éloigne aussitôt jusqu’à disparaître du champ tout comme le gosse en roller. Continue reading →

cinéma d’automne

la lumière file de l’autre côté du versant, met le feu un instant… juste un instant, ça ne dure pas et ça peut échapper à celui qui ne regarde pas… bien sûr qu’on ne peut pas être sans arrêt aux aguets et regarder le monde, faire attention à tous les détails, observer la lumière par exemple, cette manière qu’elle a parfois de frapper la terre ou l’arbre, ou sentir la saison qui fait des siennes — même si on ne sait plus très bien ce qu’elle réserve, la saison —, par exemple l’automne qui fait son cinéma d’automne d’autant qu’il n’y a pas eu d’eau cette année quand il aurait fallu et les arbres souffrent, pas seulement les arbres, les arbustes aussi et les herbes, tout grillé brûlé irrémédiablement, rien à faire pour les sortir de là, et il y a des gens qui s’en rendent compte et qui le disent parce qu’ils savent regarder les arbres, ils  les connaissent à force de les fréquenter… des gens du pays qui connaissent chaque parcelle, chaque traversier, chaque once de territoire dans un rayon de plusieurs kilomètres, aussi des gens dont c’est le métier, des savants du végétal, mais ces derniers ont beau être experts, pas plus que les autres ils n’ont les moyens d’intervenir pour changer la réalité présente, c’est une évidence pour tout le monde que les rouages se détraquent — lentement mais sûrement — à force de tirer sur la corde comme si tout allait rester à jamais splendide tout comme au commencement de la création, les animaux aussi le savent , ils descendent plus bas dans les vallées et défoncent les barrières pour aller fouiller plus profond dans les potagers, trouver des racines, betteraves oubliées, espèces tubercules ou fruits tombés bien qu’en voie de pourrissement, de quoi tenir un jour encore… c’est vrai qu’ils annoncent un peu d’eau cette semaine, un peu seulement alors qu’il en faudrait beaucoup, malgré tout j’en perçois les bienfaits comme si elle ruisselait déjà dans les pores du sol, là où il n’y a plus que l’os, le dur, la pierre, la roche-mère

Photographie : Juste avant le crépuscule, Françoise Renaud, 21/11/2017

faire semblant d’être Pierre Michon

Toujours en septembre qu’arrivent les catastrophes, elle a des raisons de le croire, et justement nous sommes en septembre. Le 15 exactement. Ce n’est pas qu’elle soit plus inquiète que d’habitude — elle a toujours eu un tempérament anxieux et se fait une montagne d’un rien (des traits hérités de sa mère) —, enfin tout de même, depuis qu’elle est entrée dans cette pièce aux murs blancs et chaises disposées en pourtour, elle est habitée par une appréhension particulière qui diffuse dans le sang comme une drogue, l’engourdit, la diminue. Venant de dépasser l’angle du mur, le soleil inonde violemment l’espace. Il faut cligner des yeux pour se protéger contre cette quantité excessive de lumière.
« Non mais c’est gênant. On n’a pas tellement envie d’un soleil pareil. » (sous-entendu, dans notre état on préfèrerait une lumière douce et apaisante, au besoin filtrée par des rideaux aux couleurs pastels).
Elle se sent en accord avec la dame à côté d’elle, acquiesce de la tête. « Vous avez raison, cet éblouissement, c’est assez difficile à supporter. »  Elle ne prononce pas les mots, replonge dans sa revue.

La dame : habillée de gris, tient son sac sur ses genoux comme le bien le plus précieux de sa vie. Elle ressemble à sa mère ou à sa tante, la façon de s’habiller sans doute, la mise en plis, l’attitude. C’est drôle comme les femmes d’une même génération se ressemblent. Une fois enfouis sous la terre, tous les êtres se ressemblent, une pensée venue sans qu’elle n’ait pu la repousser. Continue reading →

viens donc là, tout près

Viens donc, là, tout près. Approche. Viens te blottir dans ce coin sous mon aile, contre mon flanc tiède. Viens, approche, ne crains rien. Tu pourras y pleurer, renifler tout ton compte, y demeurer le temps que tu voudras. Tu sentiras se mêler les palpitations de mon cœur et du tien, tes sanglots et tous les intervalles de silence qui résonneront entre les spasmes, occupant progressivement toute la place. Tu recevras mes caresses sur le rond de ta tête. Mes doigts voudront t’enlever le gros du chagrin venu t’envahir , chagrin surgi on ne sait d’où ni pourquoi, à ce moment-là justement alors que tu étais en train d’évoquer un moment pénible, oui c’est vrai, assez pénible mais finalement pas tant que ça puisqu’il semblait avoir glissé dans ta vie sans faire trop de vagues, douleur provisoire suite à ce passage inattendu sur le billard dont tu semblais t’être remise, douleur pour une part éloignée. Et puis soudain les larmes.

Douces, par petites saccades.

Expression d’un regret, d’une angoisse, d’une culpabilité ? Impossible de le savoir comme ça, sur le moment, parce que ça arrivait sans le moindre signe avant-coureur et ça prenait au dépourvu celui qui était là — en l’occurrence moi — en train d’écouter le récit que tu faisais de ton expérience récente, Continue reading →

dix-huit secondes

d’abord rien de particulier… elle marche d’un pas rapide dans la rue d’une grande ville, elle a l’air détendue, ses vêtements souples flottent sur sa peau au rythme de sa foulée
elle arrive à hauteur d’un café dont elle vérifie le nom en levant les yeux vers l’enseigne, c’est bien là, elle pivote vers la porte et son bras se tend dans le même mouvement jusqu’à toucher la paroi de verre où se reflète sa silhouette mêlée au monde qui marche dehors et où transparaît le monde dedans qui bavarde et consomme
elle remarque les vitrines éclairées dans le prolongement du bar qui proposent des glaces ou des gâteaux, un peu comme dans un restaurant italien — plan rapproché sur ces gourmandises que le spectateur peut convoiter — tandis qu’elle perçoit des vibrations qui filtrent à travers la paroi transparente… rien d’extraordinaire, un simple rendez-vous dans un café-restaurant qui diffuse de la musique, rien de plus
elle est à l’heure… une fois les pieds sur le seuil et la main engagée sur la porte, elle marque une hésitation comme prise d’un doute — l’observateur le comprend clairement et déchiffre l’incertitude dans son regard… sans doute un bref travelling à travers son visage balayé par des mèches de cheveux —, il y a qu’en cet instant précis elle sent combien elle est plus vieille, plus usée que lors de leur dernière rencontre
à cette idée ses doigts se crispent sur la poignée en relief

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fantôme de soi écrivain

Il est rapporté qu’Eva Rafelson aimait se tenir à l’écart du monde et qu’elle s’occupait de peinture le matin, une tasse de café ne suffisant pas à la réconcilier avec le réel. Sitôt réveillée, elle se réfugiait dans un cabanon transformé en atelier à la lisière des saules et s’emparait de ses pinceaux. Il lui semblait qu’il était alors nul besoin de réfléchir, que la crispation qui résidait à l’intérieur de sa poitrine de façon permanente s’amoindrissait, en tout cas lui laissait plus de champ.
Elle n’aurait pas su définir ce qui lui arrivait exactement, mais quand la nuit s’incorporait au jour ça la griffait dedans et peindre était la seule activité qui la calmait. Plusieurs fois elle avait décrit ce phénomène dans ses lettres à Paula Grund, amie d’enfance qui, mariée à un notaire, vivait désormais dans une province du sud. Sans doute que Paula ou d’autres parmi ceux qui l’avaient côtoyée auraient pu témoigner de cette difficulté qui ombrageait son front et tassait brusquement sa silhouette comme sous l’effet d’une bourrasque de vent, mais aucun enquêteur n’avait réussi à approcher ces personnes-là. De toute façon elles seraient restées muettes sur le sujet. Ce qui en revanche a été plus commode à établir est le nombre de ses maris. Le premier avait péri dans un naufrage, le second s’était révélé trop cavaleur pour répondre à son besoin de consolation et s’était éclipsé à peine paru. Quant au troisième, il était d’un tempérament discret et l’avait encouragé à posséder un espace à elle dans cette maison avec jardin qu’il avait acquise quelques mois avant leur mariage.

Il s’appelait Josef et son visage était tranquille et doux.

Il avait accepté le fait qu’Eva passait le plus clair de son temps à trafiquer dans sa cabane plutôt qu’à s’occuper de ménage ou de cuisine. Sans doute respectait-il même cette lubie, l’interprétant comme un besoin sauvage qui la conduisait depuis l’adolescence surgi on ne savait d’où — les parents d’Eva n’étaient que des gens de commerce assez peu éduqués et ils n’avaient guère influencé son parcours —, comme une urgence qui avait semblé diriger son existence et que certains auraient pu prendre pour une maladie. Continue reading →

Un certain dimanche

Elle se souvenait de ce long versant couvert de châtaigniers, nuages courtisant les crêtes, taillis suant le jaune à peine le début de l’été. Des courants d’air glissaient le long de la route et bousculaient au sol des paquets de feuilles desséchées par la chaleur exceptionnelle de juin. Il fallait descendre au plus creux pour atteindre les maisons. Ou peut-être pas tout à fait, elle ne savait plus trop, elle avait oublié. En tout cas village niché dans une pliure.

À l’entour, paysage grandiose.
Moutonnement infini des montagnes.

Au repas de midi, la conversation avait couru autour des menus événements et des livres parus récemment dans la vie des uns et des autres. Rien ne transpirait vraiment de ce qui aurait pu surgir des cœurs — tout de même un bel habillage de mots et de sourires. Il faut préciser qu’ils ne se rencontraient presque jamais, tout ce silence à vaincre. Mais cela n’était rien comparé à l’immensité de l’espace qui les entourait, la courbe du ciel immense qui les intimidait tout en les rapprochant des rumeurs de l’univers.

En fin de matinée l’amoncellement des nuages s’était précisé, les arbres avaient frémi, l’orage rampait pas loin. On n’y échapperait pas. Trois heures plus tard, la lumière avait réapparu à travers la brume. Elle en avait profité pour remonter la route principale, probablement déserte en hiver. Observé les bâtiments habitués aux sévérités du climat, immuables, plaques en fonte fixées au fond des cheminées et lampes suspendues dans les coins sombres. Mesuré l’usure des pierres de seuil, celle des façades. Elle s’était demandé quoi des maisons ou des arbres étaient les reflets les plus réels de ce temps sauvage, ce temps qui suivait son cours régulier quoi qu’il arrivât sur la terre, qui finirait par nous avoir tous à la longue, par fragiliser nos os et ruiner nos visages, ce temps qui du même coup polirait nos mémoires ainsi que des diamants, les étirant jusqu’à y pratiquer des trous où se blottiraient certains rêves capables de nous hanter jusqu’à ce que tout fût fini — fini des livres papier et des traits juvéniles. Les arbres peut-être, gardiens du temps plus encore que les bâtiments, réservant la matière de nos vies dans leurs écorces bleutées. Ou alors ces deux corps de pierre dressés dans le jardin, soupirant au rythme des secondes, bras et regards rivés à la course du soleil à travers toutes sortes de saisons.

10 juillet 2017
Photographie Françoise Renaud – corniche des Cévennes

personnage qui hante la langue

Tu te n’es jamais rendu compte de rien pendant toutes ces années ? Absolument rien ? Non mais tu plaisantes, c’était tout de même flagrant : ce retrait, cette froideur, ce mouvement de la main comme si elle avait voulu repousser une ombre, un fantôme qui lui aurait collé à la peau. Je ne sais pas toi, mais moi j’ai toujours eu du mal avec son comportement bien que je ne la rencontrais pas souvent… à chaque fois il arrivait la même chose, un embarras, une hostilité latente… comme une impossibilité chez elle à se laisser toucher par une simple gentillesse, à laisser voir l’intérieur… En fait ce qui m’a toujours gêné, c’est de ne pas savoir ce qu’elle pensait, qui elle était pour de vrai… Ah tu vois, ça te revient finalement. Toi aussi tu te sentais peu apprécié et tu ne savais pas sur quel pied danser. En quelque sorte tu étais mal à l’aise avec elle, hein, c’est bien ça ?… D’un autre côté, et là je suis entièrement d’accord avec toi, on ne peut pas lui reprocher de ne pas s’être occupée de ses enfants, ça sûrement pas… un garçon et une fille bien comme il faut, qui fermaient bien la bouche en mangeant et s’essuyaient la bouche après… et même qu’elle était capable de leur faire les gros yeux ou de leur taper sur les doigts s’ils dérogeaient à la règle, par exemple quittaient la table sans son autorisation, on se serait cru à une autre époque, non mais franchement… Tu l’as remarqué toi aussi, n’est-ce pas ? Continue reading →

tout Mauvignier en une seule phrase

une seule phrase qui assaille, tourne autour de la déchirure…

au téléphone on lui a dit qu’il fallait faire vite, qu’il y avait eu un accident — ah bon un accident ? — en fait elle n’a pas tout compris (on lui parlait en anglais et il y avait de la friture sur la ligne) sinon qu’il était question de lui, son fils, et qu’il ne fallait pas perdre de temps, sur le coup elle s’est sentie dépouillée et elle s’est mise à trembler, et depuis, ça ne la quitte pas ce tremblement de tout le corps et l’âme à l’envers, cette bousculade de questions coincées dans la gorge et ces mots, ces larmes au fond du ventre à propos du malheur qui se manifeste toujours au plus mauvais moment, qui de toute façon devait s’abattre un jour sur leurs têtes — elle l’avait toujours su — car rien n’avait marché comme il aurait fallu au sein de leur famille, rien, absolument rien, et ça ne datait pas d’hier, ça remontait même à loin, enfin voilà ce qui l’obsède quand elle traverse le hall de l’aéroport, s’efforçant de contrôler la cadence de ses pas, et lui en vérité — le fils — il n’a jamais supporté cet état des choses, à cause de ça qu’il est parti loin dès qu’il en a eu l’occasion, le plus loin possible d’eux, Continue reading →

dans le métro ce matin

Ça roule ça oscille, bras tendus accrochés ferme au bâtiment qui tremble dans l’accélération, mais il essaie de tenir bon même si l’oppression le gagne, sueur perlant sur son front malgré le frais de la saison — plus fraîche que la normale ils ont dit —, pourtant il est en sueur, il a du mal à supporter. Une mauvaise nuit sans doute, relents de fumée de saleté collés à son costume élimé, relents insupportables à mesure du trajet quand on est comme moi projetée le nez dans le tissu. À être tassés, impossible d’échapper.

Entrée en station, ouf la porte claque, il sort ni vu ni connu — ce qu’il croit.

***

Juste en face une fille écrit sur son téléphone sans broncher, ne bouge presque pas — enfin le moins possible, juste les pouces très vite —, elle ne veut pas croiser les yeux de quelqu’un d’autre, elle veut rester avec elle-même dans son téléphone, avec les odeurs de la nuit précédente, les images accumulées conservées dans un petit coffret à ouvrir plus tard quand elle sera seule dans le regret d’une histoire très romantique, imaginée peut-être ou déjà achevée. À un moment donné sa lèvre se tord, je ne suis pas sûre mais j’ai l’impression qu’elle va pleurer.

***

On lui a cédé un strapontin. Elle s’y installe difficilement, quelqu’un l’aide un peu. Puis elle ramène sur elle le pan de sa jupe pas toute jeune, le voyage n’en finit pas, sac posé sur ses genoux qu’elle retient de ses mains ossues toutes ridées tavelées. J’imagine sa difficulté à se déplacer à pied dans la ville et à transporter ses possessions, son dos accablé et sa nuque couverte de petits cheveux blancs repoussés dru sous la ligne de croissance habituelle des cheveux, la douleur dans ses articulations.
Ça va, madame ? Ça va aller, vous êtes sûre ?
Même si elle hoche la tête et murmure Vous êtes gentille, je veille sur elle quand elle descend de la rame.

 

textes créés par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017, volet 2,  proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
Il était proposé d’écrire « trois paragraphes compacts, chacun organisé sur un personnage, une confrontation, une circonstance, un face-à-face. Que la matière même qu’on va faire surgir devienne territoire de l’imaginaire collectif à construire. »

 

onze fois trente-trois

1
Une femme aux cheveux blancs marche dans le hall de l’aéroport à pas menus, un peu perdue. Elle s’apprête à se rendre au bout du monde pour voir sa fille unique. Elle vient d’avoir 88 ans.

2
Il ne dit rien quand elle revient de l’hôpital. Pourtant il est mort de peur, peur qu’elle ait encore une faiblesse et qu’elle y passe. Le souvenir de leur première rencontre lui revient, pareil à une obsession.

3
L’homme au visage d’enfant conduit une jeep suffisamment étroite pour emprunter le chemin qui conduit à son champ d’oignons. Un jour elle passe juste à côté et il lui parle. Il lui dit que les pommiers ont besoin d’eau en été.

4
Le père est mort récemment dans cette maison. Les enfants parlent de lui, surtout le fils qui n’a pas réussi à se défaire du joug que son géniteur exerçait sur lui. Le fils fait beaucoup de sport pour oublier, il court il court jusqu’au bout de ses forces.

5
Un jour il lui dit qu’elle ne peut pas savoir combien il l’aime — quelque chose d’impossible à mesurer. Alors se dessinent en arrière-plan les visages de celles qu’il a connues avant, juste pour le plaisir, et il voit combien sa vie a basculé.

6
Née dans un pays du  nord, elle décide à 60 ans d’aller vivre dans le sud. À cause du soleil, enfin c’est ce que les gens pensent. En vérité elle s’est enfuie  — elle a toujours voulu tuer son père qui maltraitait sa mère.

7
L’homme noir a vieilli mais la nature de sa musique n’a pas changé ni le son de son saxophone. Il traverse l’atlantique pour la revoir. Quand elle lui serre les mains, il la regarde dans les yeux et voit ce qu’elle est devenue.

8
Cary a toujours été bel homme et il a multiplié les aventures amoureuses. Sur le divan du psychanalyste il parle de sa mère qui lui a toujours écrit de belles lettres mais était incapable de l’aimer. Il commence à comprendre pourquoi il a gâché une bonne moitié de sa vie.

9
Ses enfants ont quitté la maison pour conduire leur vie ailleurs, une chose qu’elle ne peut pas supporter. Un matin, devant ses élèves, elle perd subitement le contrôle de sa voix et elle s’effondre. Comme un crash d’avion.

10
Refusant de se conformer aux offres de la société, une jeune fille cherche sa voie. Son amour pour le théâtre prend toute la place. Elle vient d’être choisie pour tenir le rôle d’Antigone avec une troupe d’amateurs.

11
Déjà douze ans qu’il souffre d’un cancer. Il est assis au bord de la mer et il raconte à son amie écrivain comment, à travers cette épreuve, son esprit s’est ouvert. Ou plutôt son cœur.

textes créés par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017 proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
La consigne, c’était  : en bref, faire émerger un personnage en trois phrases tout au plus
Illustration : Alfred Kubin (1877-1959)

la douceur des morts

Je rentre d’un voyage en Bretagne, le premier depuis le décès de mon père. Impressions, survivances qui rejoignent d’autres expériences…

Lors de ce dernier voyage, j’ai revu l’escalier
un escalier de rien du tout, quelques marches comme je l’ai récemment décrit, faciles à franchir, franchement pas de quoi tomber — sans doute que le sol s’était subitement dérobé sous mes pieds —
et j’ai revu son visage de cendres
nettement

ce visage des derniers jours avant l’enfouissement sous la terre alors qu’il était couché sur le lit de glace dans la petite pièce sombre prévue pour les visites, avec de quoi s’assoir confortablement mais pas trop, une tablette au chevet pour poser une bougie et une fleur dans un vase, un parfum de santal couvrant l’odeur de dégradation des chairs qui déjà avait commencé et ne ferait que se poursuivre au cours des quelques jours d’attente dans ce bâtiment prévu pour les morts et pour les vivants qui  avaient l’habitude de les côtoyer et ne pouvaient se détacher d’eux aussi vite
donc peu de lumière, l’exacte quantité qu’on s’accorde pour la prière et le recueillement
pourtant bien souvent les gens dérogeaient à la règle et parlaient assez fort, échangeant des nouvelles en dehors de ce qui venait d’arriver et au-delà même du personnage qui les réunissait en ce lieu, des nouvelles du voisinage ou de la famille du côté de ma mère, des souvenirs aussi, pas mal de souvenirs

son visage à lui indifférent désormais à ces affaires et ces rumeurs, apaisé finalement, tendu, grisâtre un peu comme un galet

à  présent je l’aperçois souvent Continue reading →

à portée de corps

tout cela à portée de corps, de regard
ça coule, ça progresse, ça rebondit, ça abreuve les animaux qui vont sans entraves
on est forcément étourdi par cette course perpétuelle, cette grâce, cette musique parce qu’elle est issue du sédiment primitif, du blanc de la naissance et de la mort, de la brume qui noie les anciennes forêts poussées sur des versants vertigineux en bordure des zones habitées, parce qu’elle se moque de l’histoire, des aventures passées, ne se préoccupe que du présent

malgré l’intensité du spectacle, la fatigue n’a de cesse de nous poursuivre, le désir de plaire étroitement conjugué au besoin de consolation impossible à satisfaire tandis que le temps se déploie, ou plutôt se resserre et s’amaigrisse au point qu’on s’effraie, qu’on tressaute au moindre bruit dans les fourrés

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en ce moment

Au jardin
ça pousse l’air de rien,
partout ça sort,

ces bulbes enfouis en terre à l’automne ont fait émerger des choses fragiles et veloutées. Fraîches. Si fraîches qu’on croit à une illusion d’optique, contours doucement renflés comme de la chair vivante. De même la couleur. Improbable. Accouplement d’une pâleur, d’un rose aurore et d’une teinte plus poudrée qui se serait laissée disperser par la brise, brise qui plonge et redessine sans cesse le fil du ruisseau dans ce paisible et menaçant paysage.
Pourtant ces derniers mois il a gelé neigé venté, terre nue secouée.
Plus rien.
Terre sombre en mottes injectée de cailloux.
Et maintenant que l’air se fait tendre, les sèves s’agitent, des matières naissent. C’est miraculeux, épatant. Les pétales s’ébrouent comme de petits animaux joyeux. Et on ressent cette joie, presque une légère euphorie.
L’aspect éphémère y est sûrement pour quelque chose.

Photographie : Au jardin, Françoise Renaud 2017

 

Janina

Encore une fois de la peine. Et l’impuissance à comprendre.

On est là dans la cuisine à se faire une tasse de thé ou une bricole à manger, il fait froid ou beau dehors, on a le projet de sortir pour une course ou une promenade, et c’est là qu’on reçoit un message ou un coup de téléphone qui raconte qu’elle est partie, partie pour de bon, partie pour toujours

elle, mais comment ? non ce n’est pas possible… elle si jeune et si particulière, toujours libre, partie d’un coup on ne sait comment
elle portait un si joli prénom
elle parlait d’une voix forte, déterminée
et ce matin on brûle son corps dans un four

elle tissait des liens au hasard des jours comme elle voulait quand elle voulait avec qui elle voulait, Continue reading →

lieux occupés

Certains lieux comptent plus que d’autres au cours d’une vie d’homme. La maison d’enfance par exemple. Peu importe son aspect ou la nature de son jardin. Avec ou sans cabanon. Borné de grillage ou de haies. C’est là qu’une certaine géographie du paysage a commencé à s’inscrire dans le corps et dans la mémoire.
Une nourriture qui serait venue par le dehors.
Par la nature de l’air.
Par la pierre des murets, les arbres au voisinage, le ciel dans tous ses états par-dessus les toitures. Par les herbes poussées au hasard des recoins dans une once de terreau gorgée de graines en sommeil. Par la nature des lumières diffusées à travers les rideaux. Les coloris, les transparences, les sons provenant de la rue, les vents faufilés par la cheminée en hiver, les orages d’août. Rien ne se serait construit pareillement de nous sans ces éléments nécessaires pour grandir, sans ces gris ces bleus, sans ces palettes de couleurs, ces murmures et fracas qu’on mémorise avec une surprenante précision quand on est haut comme trois pommes, que tout semble crier fort autour de nous et qu’on parcourt indéfiniment le jardin, en courant ou rampant. Jardin pareil à un espace immense, à un alpage. Aussi forcément les odeurs attachées aux saisons, aux activités de la famille et aux périodes de fête.

Ainsi les lieux occupés s’inscrivent dans l’itinéraire personnel. Appartements, maisons. Ils laissent empreinte quels que soient la durée d’occupation, la forme des fenêtres, la tapisserie, la lumière, l’ambiance, les bruits divers. Tels différents tableaux de notre galerie intime.

Extrait du roman de Françoise Renaud ‘ Retrouver le goût des fleurs’, à paraître en 2017
Photographie ©Sylvia Bahri

lettre à mon père

Cher petit papa,

Voici la dernière lettre que je t’écris pour t’accompagner dans ton voyage au-delà des frontières. Les souvenirs affluent en moi, déjà. Ils me poignardent, en même temps secouent la vie et l’amour que j’ai toujours eu pour toi.

Je me souviens.

Je me souviens de la fête au village.
Nous glissions en auto tamponneuse sur la piste lustrée et ton bras enlaçait mes épaules  pour me protéger des chocs violents.
Je me souviens que tu jouais certains airs à la trompette : La mer qu’on voit danser ou Petite fleur de Java, partitions en lambeaux juchées sur le pupitre métallique auprès du radiateur.
Je me souviens que tu me présentais aux gens en disant : la fille, ce qui laissait entendre qu’il avait également un fils. Je me souviens du mot épissure que tu m’avais appris alors que tu réparais une corde. D’un pique-nique dans la pinède de Saint-Brévin. D’une partie de pêche à Préfailles. Et si je ne peux citer tous ces menus moments ranimés à force de fouille, je peux dire à quel point ils ont compté pour moi – pour toi aussi sans doute, une chose que je ne saurais jamais. Ils sont comme des parapets auxquels aujourd’hui je m’appuie, des soleils auxquels je me chauffe, et leur assemblage pourrait finir par constituer une sorte de halo étincelant autour de ta figure de père.

Toi et moi, nous avons toujours partagé un goût certain pour le jardin, pour le vent d’ouest et la mer dans tous ses états. À jamais nous partagerons le même port d’attache.

Mais l’histoire s’écrit à partir du présent.

Au revoir, mon papa.

Texte lu lors de ses funérailles en l’église de Sainte Marie sur/mer le samedi 4 février 2017
Photographie : Françoise Renaud