vers un écrire-film, #01 Règlement de compte

Un boulevard désert dans une banlieue américaine, de ces banlieues où  n’habitent que des gens aisés qui se paient des milices pour prévenir les intrusions et maintenir l’ordre. L’image fixe proviendrait d’une caméra de surveillance fixée en hauteur sur un bâtiment ou un lampadaire, ce qui procure une perspective plongeante. Toute la scène sera envisagée de ce même point de vue.

Terreplein central avec petits arbres récemment plantés. Bitume mouillé. Trottoirs en pelouse.
On n’a pas vraiment idée de l’heure. Le ciel est couvert, pas d’ombres au sol.

Entrent dans le champ un groupe de cinq personnages. Des garçons : jeunes, vêtus de blousons de sport et chaussés de baskets. L’un d’eux est en roller et ils sont deux à porter des casquettes, ce qui rend leurs visages invisibles. Tous s’agitent et gesticulent comme s’ils attendaient quelqu’un. En fait non, ils discutent, ils sont en pleine affaire. Au bout de quelques secondes, on comprend que l’un d’eux est plus âgé. On ne le voit que de dos mais il semble bien que son crâne soit dégarni sur le devant. Plus vieux donc et vêtu de noir. D’ailleurs les quatre jeunes sont tournés vers lui tandis qu’ils parlementent. On n’entend pas ce qu’ils disent, rien que des grésillements sur la bande son. Le groupe se déplace sur la gauche en piétinant la pelouse qui borde les maisons. Et puis l’un des garçons finit par tendre un paquet à l’homme en noir qui le met dans sa poche et s’éloigne aussitôt jusqu’à disparaître du champ tout comme le gosse en roller.

Désormais ils ne sont plus que trois.

Le plus costaud en blouson jaune se plante devant celui qui a rendu le paquet et l’attrape par son sac à dos jusqu’à le faire tomber. Et là, il lui donne un violent coup de pied dans la tête. Et puis un autre. Un autre. Il s’acharne sur lui, le forçant à se recroqueviller et à tendre les bras vers l’avant pour parer aux coups, avoir moins mal. Le troisième regarde sans rien faire, semble d’accord avec ce qui est en train de se passer.
Une bande s’affiche en haut de l’écran avec les données de la caméra de surveillance. Au premier coup de pied il est 15:21:16. SUN, un dimanche.
Les grésillements se sont arrêtés, plus de son.
Le silence et les reflets mouillés sur le bitume procurent un effet étrange à la scène. L’atmosphère paisible du quartier contraste fortement avec ce qui vient d’arriver.

Le gamin au sol a réussi à se relever, dans le mouvement il a perdu son sac à dos. Il a cependant échappé à son agresseur, un instant se retourne pour le défier, finalement disparaît en courant derrière les maisons.
15:21:26. SUN. Écran noir.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2017 proposé par François Bon
Vers un écrire-film  / #01 : Un renversement Koltes
Il était proposé de prendre un fragment de film et de l’écrire… sons, acteurs, déplacements, visages… j’ai choisi d’écrire sur un extrait de cette vidéo trouvée sur le net – voir la séquence de 5’47 » à 6’26 »

cinéma d’automne

la lumière file de l’autre côté du versant, met le feu un instant… juste un instant, ça ne dure pas et ça peut échapper à celui qui ne regarde pas… bien sûr qu’on ne peut pas être sans arrêt aux aguets et regarder le monde, faire attention à tous les détails, observer la lumière par exemple, cette manière qu’elle a parfois de frapper la terre ou l’arbre, ou sentir la saison qui fait des siennes — même si on ne sait plus très bien ce qu’elle réserve, la saison —, par exemple l’automne qui fait son cinéma d’automne d’autant qu’il n’y a pas eu d’eau cette année quand il aurait fallu et les arbres souffrent, pas seulement les arbres, les arbustes aussi et les herbes, tout grillé brûlé irrémédiablement, rien à faire pour les sortir de là, et il y a des gens qui s’en rendent compte et qui le disent parce qu’ils savent regarder les arbres, ils  les connaissent à force de les fréquenter… des gens du pays qui connaissent chaque parcelle, chaque traversier, chaque once de territoire dans un rayon de plusieurs kilomètres, aussi des gens dont c’est le métier, des savants du végétal, mais ces derniers ont beau être experts, pas plus que les autres ils n’ont les moyens d’intervenir pour changer la réalité présente, c’est une évidence pour tout le monde que les rouages se détraquent — lentement mais sûrement — à force de tirer sur la corde comme si tout allait rester à jamais splendide tout comme au commencement de la création, les animaux aussi le savent , ils descendent plus bas dans les vallées et défoncent les barrières pour aller fouiller plus profond dans les potagers, trouver des racines, betteraves oubliées, espèces tubercules ou fruits tombés bien qu’en voie de pourrissement, de quoi tenir un jour encore… c’est vrai qu’ils annoncent un peu d’eau cette semaine, un peu seulement alors qu’il en faudrait beaucoup, malgré tout j’en perçois les bienfaits comme si elle ruisselait déjà dans les pores du sol, là où il n’y a plus que l’os, le dur, la pierre, la roche-mère

Photographie : Juste avant le crépuscule, Françoise Renaud, 21/11/2017

faire semblant d’être Pierre Michon

Toujours en septembre qu’arrivent les catastrophes, elle a des raisons de le croire, et justement nous sommes en septembre. Le 15 exactement. Ce n’est pas qu’elle soit plus inquiète que d’habitude — elle a toujours eu un tempérament anxieux et se fait une montagne d’un rien (des traits hérités de sa mère) —, enfin tout de même, depuis qu’elle est entrée dans cette pièce aux murs blancs et chaises disposées en pourtour, elle est habitée par une appréhension particulière qui diffuse dans le sang comme une drogue, l’engourdit, la diminue. Venant de dépasser l’angle du mur, le soleil inonde violemment l’espace. Il faut cligner des yeux pour se protéger contre cette quantité excessive de lumière.
« Non mais c’est gênant. On n’a pas tellement envie d’un soleil pareil. » (sous-entendu, dans notre état on préfèrerait une lumière douce et apaisante, au besoin filtrée par des rideaux aux couleurs pastels).
Elle se sent en accord avec la dame à côté d’elle, acquiesce de la tête. « Vous avez raison, cet éblouissement, c’est assez difficile à supporter. »  Elle ne prononce pas les mots, replonge dans sa revue.

La dame : habillée de gris, tient son sac sur ses genoux comme le bien le plus précieux de sa vie. Elle ressemble à sa mère ou à sa tante, la façon de s’habiller sans doute, la mise en plis, l’attitude. C’est drôle comme les femmes d’une même génération se ressemblent. Une fois enfouis sous la terre, tous les êtres se ressemblent, une pensée venue sans qu’elle n’ait pu la repousser.

***

La secrétaire pousse la porte du box où est casé son bureau et elle dit le nom de quelqu’un d’une voix neutre. Pas d’expression sur son visage, elle annonce le nom des gens comme elle annoncerait des noms d’animaux ou de fleurs. C’est vrai qu’elle ne les connaît pas, même si elle en a déjà vu certains plusieurs fois.
Un homme s’est levé. Il connaît le chemin, il passe dans l’autre pièce avec sa veste sur le bras.
Cette salle est un lieu de passage, un sas, exactement le genre d’endroit où l’on revient à intervalles réguliers pour faire un bilan, estimer l’évolution des choses, parfois chiffrer le temps qui reste en années en mois — un peu comme un jardin public où l’on viendrait observer la mutation de la saison sur les arbres. Sauf que là, on aimerait être reconnu.

Elle se revoit à l’adolescence, embarrassée par ses seins qui pointaient et le regard des oncles sur son innocence. Poussée brusque. Bientôt ils avaient dépassé la mesure. Son corps vaste semblait bâti pour aimanter les yeux des types (pas seulement les oncles), les jeunes, les vieux, pansus ou maigres, captivés par l’énigme de la chair. Elle le vivait comme une disgrâce. Parfois un garçon essayait de l’approcher, il voulait la toucher, ça la mettait en colère, elle aurait aimé qu’il lui caresse le visage plutôt que la palper sous ses vêtements.
Elle aurait voulu ne pas en avoir, des seins, ou qu’on ne les voit pas, — cette part un peu molle et laiteuse, étrangère —, enfin qu’ils s’en retournent là où ils étaient avant. Et maintenant voilà.

Ce temps de l’attente dans le sas est finalement privilégié. On ne sait pas encore. On y pense bien sûr, mais rien n’est prononcé. Elle se souvient quand c’est arrivé à sa sœur Isabelle, en automne il y a trois ans, épisode de pluies intenses. Dur à avaler. Sa sœur avait beaucoup pleuré.

***

Une histoire de génétique, c’est ce qu’ils avaient dit. Une grand-mère touchée à la cinquantaine, une mère qui avait suivi le même chemin, une sœur. Toutes les descendantes de la famille à surveiller de près. Donc pratiquer des examens rapprochés, ne rien prendre à la légère : ombre, ganglion, micro-calcification, tout un vocabulaire pour désigner les amas suspects avec en arrière l’inconnu, la trouille au ventre et qui sait, l’enfer. La traversée du labyrinthe.
Au dernier examen il y avait eu un doute — une question d’interprétation des résultats. On avait ponctionné, repoussé la décision. Nouvel examen préconisé dans six mois. On y était. Elle pensait avoir confiance pour la suite, confiance dans son corps résistant aux tâches physiques, malgré tout c’était rentré dans la tête. Le doute instillé agissant mine de rien, caracolant, activant certains processus biologiques insoupçonnés.
Elle n’avait rien dit à ses proches, pas la peine (Isabelle en aurait pris un coup). Elle apprenait à se méfier d’elle-même, sa vie coulant au rythme de la menace — plus tout à fait comme celle des autres.

Il y avait eu Vincent qui lui n’en voulait pas au contenu de son corsage, timide et féru de poésie. Et puis Bruno. Il avait vingt-six ans exactement comme elle, sa mère venait de mourir. Bruno la respectait — trop peut être. Il venait vers elle, se mettait en quatre, lui offrait des fleurs. Elle avait cédé mais n’avait pas voulu d’enfant de lui, elle avait peur d’avoir une fille — peur qu’elle soit comme elle, la fille, encombrée d’appâts qui lui procureraient des angoisses toute sa vie.
Bruno aurait voulu, lui. Elle avait dans l’idée qu’il mendiait.
Ils avaient rompu.

***

La secrétaire va bientôt surgir de son box, ce sera son tour. Tout doucement ça se rapproche, ça gronde, le poids du sang s’accentue dans le creux autour des organes. Elle voudrait fuir pour ne pas savoir, malgré tout elle se montre raisonnable, feuillette sa revue même si elle n’y trouve guère d’intérêt, lève la tête de temps en temps vers le soleil qui poursuit sa trajectoire et pose un regard léger sur les gens, ceux qui ne font rien, ceux qui ferment les yeux, ceux qui lisent ou se parlent tout bas pour ne pas déranger les autres. Souvent ils viennent accompagnés, c’est plus facile. Sa sœur voulait venir mais elle a dit non.
Ne pas regretter. Tenir bon. Avoir confiance.
Elle retient son souffle, pense à Isabelle, regarde sa montre. La porte s’ouvre, elle n’entend pas vraiment son nom mais elle sait que c’est le sien — sa vie dépend de ce moment désormais si proche. Elle prend ses affaires, enjambe la travée de soleil. Quelqu’un murmure quand elle passe : si belle, oui sacrée belle fille faite pour le plaisir, franchement trop jeune pour avoir le mal elle aussi. C’est ce que tout le monde pense.
L’homme en blouse blanche l’attend, tend la main — le moment redouté. « Allez-y, entrez. » On ne voit rien sur elle, tout se passe dedans.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017 proposé par François Bon, Et si je vous dis personnages ? volet 7
à partir du portrait d’Édouard Martel, l’explorateur des gouffres et auteur des « Abîmes »
Il est proposé d’écrire un personnage qui traverse un instant important pour la suite de sa vie, « casser la pierre en éclats, explorer facette par facette autour de cet instant de basculement »…

viens donc là, tout près

Viens donc, là, tout près. Approche. Viens te blottir dans ce coin sous mon aile, contre mon flanc tiède. Viens, approche, ne crains rien. Tu pourras y pleurer, renifler tout ton compte, y demeurer le temps que tu voudras. Tu sentiras se mêler les palpitations de mon cœur et du tien, tes sanglots et tous les intervalles de silence qui résonneront entre les spasmes, occupant progressivement toute la place. Tu recevras mes caresses sur le rond de ta tête. Mes doigts voudront t’enlever le gros du chagrin venu t’envahir , chagrin surgi on ne sait d’où ni pourquoi, à ce moment-là justement alors que tu étais en train d’évoquer un moment pénible, oui c’est vrai, assez pénible mais finalement pas tant que ça puisqu’il semblait avoir glissé dans ta vie sans faire trop de vagues, douleur provisoire suite à ce passage inattendu sur le billard dont tu semblais t’être remise, douleur pour une part éloignée. Et puis soudain les larmes.

Douces, par petites saccades.

Expression d’un regret, d’une angoisse, d’une culpabilité ? Impossible de le savoir comme ça, sur le moment, parce que ça arrivait sans le moindre signe avant-coureur et ça prenait au dépourvu celui qui était là — en l’occurrence moi — en train d’écouter le récit que tu faisais de ton expérience récente, Continue reading →

dix-huit secondes

d’abord rien de particulier… elle marche d’un pas rapide dans la rue d’une grande ville, elle a l’air détendue, ses vêtements souples flottent sur sa peau au rythme de sa foulée
elle arrive à hauteur d’un café dont elle vérifie le nom en levant les yeux vers l’enseigne, c’est bien là, elle pivote vers la porte et son bras se tend dans le même mouvement jusqu’à toucher la paroi de verre où se reflète sa silhouette mêlée au monde qui marche dehors et où transparaît le monde dedans qui bavarde et consomme
elle remarque les vitrines éclairées dans le prolongement du bar qui proposent des glaces ou des gâteaux, un peu comme dans un restaurant italien — plan rapproché sur ces gourmandises que le spectateur peut convoiter — tandis qu’elle perçoit des vibrations qui filtrent à travers la paroi transparente… rien d’extraordinaire, un simple rendez-vous dans un café-restaurant qui diffuse de la musique, rien de plus
elle est à l’heure… une fois les pieds sur le seuil et la main engagée sur la porte, elle marque une hésitation comme prise d’un doute — l’observateur le comprend clairement et déchiffre l’incertitude dans son regard… sans doute un bref travelling à travers son visage balayé par des mèches de cheveux —, il y a qu’en cet instant précis elle sent combien elle est plus vieille, plus usée que lors de leur dernière rencontre
à cette idée ses doigts se crispent sur la poignée en relief

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fantôme de soi écrivain

Il est rapporté qu’Eva Rafelson aimait se tenir à l’écart du monde et qu’elle s’occupait de peinture le matin, une tasse de café ne suffisant pas à la réconcilier avec le réel. Sitôt réveillée, elle se réfugiait dans un cabanon transformé en atelier à la lisière des saules et s’emparait de ses pinceaux. Il lui semblait qu’il était alors nul besoin de réfléchir, que la crispation qui résidait à l’intérieur de sa poitrine de façon permanente s’amoindrissait, en tout cas lui laissait plus de champ.
Elle n’aurait pas su définir ce qui lui arrivait exactement, mais quand la nuit s’incorporait au jour ça la griffait dedans et peindre était la seule activité qui la calmait. Plusieurs fois elle avait décrit ce phénomène dans ses lettres à Paula Grund, amie d’enfance qui, mariée à un notaire, vivait désormais dans une province du sud. Sans doute que Paula ou d’autres parmi ceux qui l’avaient côtoyée auraient pu témoigner de cette difficulté qui ombrageait son front et tassait brusquement sa silhouette comme sous l’effet d’une bourrasque de vent, mais aucun enquêteur n’avait réussi à approcher ces personnes-là. De toute façon elles seraient restées muettes sur le sujet. Ce qui en revanche a été plus commode à établir est le nombre de ses maris. Le premier avait péri dans un naufrage, le second s’était révélé trop cavaleur pour répondre à son besoin de consolation et s’était éclipsé à peine paru. Quant au troisième, il était d’un tempérament discret et l’avait encouragé à posséder un espace à elle dans cette maison avec jardin qu’il avait acquise quelques mois avant leur mariage.

Il s’appelait Josef et son visage était tranquille et doux.

Il avait accepté le fait qu’Eva passait le plus clair de son temps à trafiquer dans sa cabane plutôt qu’à s’occuper de ménage ou de cuisine. Sans doute respectait-il même cette lubie, l’interprétant comme un besoin sauvage qui la conduisait depuis l’adolescence surgi on ne savait d’où — les parents d’Eva n’étaient que des gens de commerce assez peu éduqués et ils n’avaient guère influencé son parcours —, comme une urgence qui avait semblé diriger son existence et que certains auraient pu prendre pour une maladie. Continue reading →

Un certain dimanche

Elle se souvenait de ce long versant couvert de châtaigniers, nuages courtisant les crêtes, taillis suant le jaune à peine le début de l’été. Des courants d’air glissaient le long de la route et bousculaient au sol des paquets de feuilles desséchées par la chaleur exceptionnelle de juin. Il fallait descendre au plus creux pour atteindre les maisons. Ou peut-être pas tout à fait, elle ne savait plus trop, elle avait oublié. En tout cas village niché dans une pliure.

À l’entour, paysage grandiose.
Moutonnement infini des montagnes.

Au repas de midi, la conversation avait couru autour des menus événements et des livres parus récemment dans la vie des uns et des autres. Rien ne transpirait vraiment de ce qui aurait pu surgir des cœurs — tout de même un bel habillage de mots et de sourires. Il faut préciser qu’ils ne se rencontraient presque jamais, tout ce silence à vaincre. Mais cela n’était rien comparé à l’immensité de l’espace qui les entourait, la courbe du ciel immense qui les intimidait tout en les rapprochant des rumeurs de l’univers.

En fin de matinée l’amoncellement des nuages s’était précisé, les arbres avaient frémi, l’orage rampait pas loin. On n’y échapperait pas. Trois heures plus tard, la lumière avait réapparu à travers la brume. Elle en avait profité pour remonter la route principale, probablement déserte en hiver. Observé les bâtiments habitués aux sévérités du climat, immuables, plaques en fonte fixées au fond des cheminées et lampes suspendues dans les coins sombres. Mesuré l’usure des pierres de seuil, celle des façades. Elle s’était demandé quoi des maisons ou des arbres étaient les reflets les plus réels de ce temps sauvage, ce temps qui suivait son cours régulier quoi qu’il arrivât sur la terre, qui finirait par nous avoir tous à la longue, par fragiliser nos os et ruiner nos visages, ce temps qui du même coup polirait nos mémoires ainsi que des diamants, les étirant jusqu’à y pratiquer des trous où se blottiraient certains rêves capables de nous hanter jusqu’à ce que tout fût fini — fini des livres papier et des traits juvéniles. Les arbres peut-être, gardiens du temps plus encore que les bâtiments, réservant la matière de nos vies dans leurs écorces bleutées. Ou alors ces deux corps de pierre dressés dans le jardin, soupirant au rythme des secondes, bras et regards rivés à la course du soleil à travers toutes sortes de saisons.

10 juillet 2017
Photographie Françoise Renaud – corniche des Cévennes

personnage qui hante la langue

Tu te n’es jamais rendu compte de rien pendant toutes ces années ? Absolument rien ? Non mais tu plaisantes, c’était tout de même flagrant : ce retrait, cette froideur, ce mouvement de la main comme si elle avait voulu repousser une ombre, un fantôme qui lui aurait collé à la peau. Je ne sais pas toi, mais moi j’ai toujours eu du mal avec son comportement bien que je ne la rencontrais pas souvent… à chaque fois il arrivait la même chose, un embarras, une hostilité latente… comme une impossibilité chez elle à se laisser toucher par une simple gentillesse, à laisser voir l’intérieur… En fait ce qui m’a toujours gêné, c’est de ne pas savoir ce qu’elle pensait, qui elle était pour de vrai… Ah tu vois, ça te revient finalement. Toi aussi tu te sentais peu apprécié et tu ne savais pas sur quel pied danser. En quelque sorte tu étais mal à l’aise avec elle, hein, c’est bien ça ?… D’un autre côté, et là je suis entièrement d’accord avec toi, on ne peut pas lui reprocher de ne pas s’être occupée de ses enfants, ça sûrement pas… un garçon et une fille bien comme il faut, qui fermaient bien la bouche en mangeant et s’essuyaient la bouche après… et même qu’elle était capable de leur faire les gros yeux ou de leur taper sur les doigts s’ils dérogeaient à la règle, par exemple quittaient la table sans son autorisation, on se serait cru à une autre époque, non mais franchement… Tu l’as remarqué toi aussi, n’est-ce pas ? Cette mainmise sur eux… et tu as eu envie à un moment donné de secouer l’arbre pour faire tomber les fruits… Bon, je vais te dire ce qui n’allait pas chez elle : elle était incapable d’exister par elle-même, en même temps rien du monde n’avait d’intérêt à ses yeux… elle était comme suspendue au-dessus d’un vide sidéral, du coup il n’y avait que sa famille qui comptait, surtout ses rejetons qu’elle manipulait habillait nourrissait couvait et tout ça — ce qui évidemment ne cachait rien de bon… Par moments ça s’accentuait, je l’ai vue grimacer, elle semblait excédée, prête à donner une claque ou à tourner le dos sans qu’on comprenne pourquoi, prête à lâcher… C’est ce qui a fini par arriver, ça a lâché d’un coup, slap, comme une corde tendue qui se rompt et il n’est resté d’elle qu’une silhouette effondrée… Ah bon, tu n’as pas su ? Ça s’est passé il y a presqu’un an maintenant… ben oui elle est tombée malade… oui, gravement… ils ont dû la garder à l’hôpital en cure de sommeil, elle était incapable de prononcer le moindre mot… Ah si, tout le monde en a parlé, et sans se priver, ah pour ça les langues se sont déliées. Le malheur des autres, ça attise les bavardages. Que veux-tu, il faut bien que ça sorte d’une manière ou d’une autre. Maintenant je pense à ses enfants, les pauvres, ils croient que c’est à cause d’eux parce qu’ils sont partis étudier ailleurs, leurs coups de téléphone se sont espacés et ils sont venus moins souvent pendant les vacances, elle n’a pas supporté…  Des nouvelles ? Oui. Il paraît qu’elle remonte la pente, enfin doucement d’après son mari, la partie n’est pas gagnée. Je les plains tous, qu’est-ce que tu veux y faire ? On ne peut pas détricoter la vie…

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017 proposé par François Bon,  Et si je vous dis personnages ? volet 4 « Ah vous ne connaissez pas Bréhier ? »

Cette fois il était question d’écrire avec / autour de Nathalie Sarraute…
« un dispositif à 3 (narrateur, interlocuteur, personnage) pour attraper le personnage en relief, un personnage qui hante la langue… »

tout Mauvignier en une seule phrase

une seule phrase qui assaille, tourne autour de la déchirure…

au téléphone on lui a dit qu’il fallait faire vite, qu’il y avait eu un accident — ah bon un accident ? — en fait elle n’a pas tout compris (on lui parlait en anglais et il y avait de la friture sur la ligne) sinon qu’il était question de lui, son fils, et qu’il ne fallait pas perdre de temps, sur le coup elle s’est sentie dépouillée et elle s’est mise à trembler, et depuis, ça ne la quitte pas ce tremblement de tout le corps et l’âme à l’envers, cette bousculade de questions coincées dans la gorge et ces mots, ces larmes au fond du ventre à propos du malheur qui se manifeste toujours au plus mauvais moment, qui de toute façon devait s’abattre un jour sur leurs têtes — elle l’avait toujours su — car rien n’avait marché comme il aurait fallu au sein de leur famille, rien, absolument rien, et ça ne datait pas d’hier, ça remontait même à loin, enfin voilà ce qui l’obsède quand elle traverse le hall de l’aéroport, s’efforçant de contrôler la cadence de ses pas, et lui en vérité — le fils — il n’a jamais supporté cet état des choses, à cause de ça qu’il est parti loin dès qu’il en a eu l’occasion, le plus loin possible d’eux, Continue reading →

dans le métro ce matin

Ça roule ça oscille, bras tendus accrochés ferme au bâtiment qui tremble dans l’accélération, mais il essaie de tenir bon même si l’oppression le gagne, sueur perlant sur son front malgré le frais de la saison — plus fraîche que la normale ils ont dit —, pourtant il est en sueur, il a du mal à supporter. Une mauvaise nuit sans doute, relents de fumée de saleté collés à son costume élimé, relents insupportables à mesure du trajet quand on est comme moi projetée le nez dans le tissu. À être tassés, impossible d’échapper.

Entrée en station, ouf la porte claque, il sort ni vu ni connu — ce qu’il croit.

***

Juste en face une fille écrit sur son téléphone sans broncher, ne bouge presque pas — enfin le moins possible, juste les pouces très vite —, elle ne veut pas croiser les yeux de quelqu’un d’autre, elle veut rester avec elle-même dans son téléphone, avec les odeurs de la nuit précédente, les images accumulées conservées dans un petit coffret à ouvrir plus tard quand elle sera seule dans le regret d’une histoire très romantique, imaginée peut-être ou déjà achevée. À un moment donné sa lèvre se tord, je ne suis pas sûre mais j’ai l’impression qu’elle va pleurer.

***

On lui a cédé un strapontin. Elle s’y installe difficilement, quelqu’un l’aide un peu. Puis elle ramène sur elle le pan de sa jupe pas toute jeune, le voyage n’en finit pas, sac posé sur ses genoux qu’elle retient de ses mains ossues toutes ridées tavelées. J’imagine sa difficulté à se déplacer à pied dans la ville et à transporter ses possessions, son dos accablé et sa nuque couverte de petits cheveux blancs repoussés dru sous la ligne de croissance habituelle des cheveux, la douleur dans ses articulations.
Ça va, madame ? Ça va aller, vous êtes sûre ?
Même si elle hoche la tête et murmure Vous êtes gentille, je veille sur elle quand elle descend de la rame.

 

textes créés par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017, volet 2,  proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
Il était proposé d’écrire « trois paragraphes compacts, chacun organisé sur un personnage, une confrontation, une circonstance, un face-à-face. Que la matière même qu’on va faire surgir devienne territoire de l’imaginaire collectif à construire. »

 

onze fois trente-trois

1
Une femme aux cheveux blancs marche dans le hall de l’aéroport à pas menus, un peu perdue. Elle s’apprête à se rendre au bout du monde pour voir sa fille unique. Elle vient d’avoir 88 ans.

2
Il ne dit rien quand elle revient de l’hôpital. Pourtant il est mort de peur, peur qu’elle ait encore une faiblesse et qu’elle y passe. Le souvenir de leur première rencontre lui revient, pareil à une obsession.

3
L’homme au visage d’enfant conduit une jeep suffisamment étroite pour emprunter le chemin qui conduit à son champ d’oignons. Un jour elle passe juste à côté et il lui parle. Il lui dit que les pommiers ont besoin d’eau en été.

4
Le père est mort récemment dans cette maison. Les enfants parlent de lui, surtout le fils qui n’a pas réussi à se défaire du joug que son géniteur exerçait sur lui. Le fils fait beaucoup de sport pour oublier, il court il court jusqu’au bout de ses forces.

5
Un jour il lui dit qu’elle ne peut pas savoir combien il l’aime — quelque chose d’impossible à mesurer. Alors se dessinent en arrière-plan les visages de celles qu’il a connues avant, juste pour le plaisir, et il voit combien sa vie a basculé.

6
Née dans un pays du  nord, elle décide à 60 ans d’aller vivre dans le sud. À cause du soleil, enfin c’est ce que les gens pensent. En vérité elle s’est enfuie  — elle a toujours voulu tuer son père qui maltraitait sa mère.

7
L’homme noir a vieilli mais la nature de sa musique n’a pas changé ni le son de son saxophone. Il traverse l’atlantique pour la revoir. Quand elle lui serre les mains, il la regarde dans les yeux et voit ce qu’elle est devenue.

8
Cary a toujours été bel homme et il a multiplié les aventures amoureuses. Sur le divan du psychanalyste il parle de sa mère qui lui a toujours écrit de belles lettres mais était incapable de l’aimer. Il commence à comprendre pourquoi il a gâché une bonne moitié de sa vie.

9
Ses enfants ont quitté la maison pour conduire leur vie ailleurs, une chose qu’elle ne peut pas supporter. Un matin, devant ses élèves, elle perd subitement le contrôle de sa voix et elle s’effondre. Comme un crash d’avion.

10
Refusant de se conformer aux offres de la société, une jeune fille cherche sa voie. Son amour pour le théâtre prend toute la place. Elle vient d’être choisie pour tenir le rôle d’Antigone avec une troupe d’amateurs.

11
Déjà douze ans qu’il souffre d’un cancer. Il est assis au bord de la mer et il raconte à son amie écrivain comment, à travers cette épreuve, son esprit s’est ouvert. Ou plutôt son cœur.

textes créés par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2017 proposé par François Bon : Et si je vous dis personnages ?
La consigne, c’était  : en bref, faire émerger un personnage en trois phrases tout au plus
Illustration : Alfred Kubin (1877-1959)

la douceur des morts

Je rentre d’un voyage en Bretagne, le premier depuis le décès de mon père. Impressions, survivances qui rejoignent d’autres expériences…

Lors de ce dernier voyage, j’ai revu l’escalier
un escalier de rien du tout, quelques marches comme je l’ai récemment décrit, faciles à franchir, franchement pas de quoi tomber — sans doute que le sol s’était subitement dérobé sous mes pieds —
et j’ai revu son visage de cendres
nettement

ce visage des derniers jours avant l’enfouissement sous la terre alors qu’il était couché sur le lit de glace dans la petite pièce sombre prévue pour les visites, avec de quoi s’assoir confortablement mais pas trop, une tablette au chevet pour poser une bougie et une fleur dans un vase, un parfum de santal couvrant l’odeur de dégradation des chairs qui déjà avait commencé et ne ferait que se poursuivre au cours des quelques jours d’attente dans ce bâtiment prévu pour les morts et pour les vivants qui  avaient l’habitude de les côtoyer et ne pouvaient se détacher d’eux aussi vite
donc peu de lumière, l’exacte quantité qu’on s’accorde pour la prière et le recueillement
pourtant bien souvent les gens dérogeaient à la règle et parlaient assez fort, échangeant des nouvelles en dehors de ce qui venait d’arriver et au-delà même du personnage qui les réunissait en ce lieu, des nouvelles du voisinage ou de la famille du côté de ma mère, des souvenirs aussi, pas mal de souvenirs

son visage à lui indifférent désormais à ces affaires et ces rumeurs, apaisé finalement, tendu, grisâtre un peu comme un galet

à  présent je l’aperçois souvent Continue reading →

le rouge des plantes

tout cela à portée de corps, de regard
ça coule, ça progresse, ça rebondit, ça abreuve les animaux qui vont sans entraves
on est forcément étourdi par cette course perpétuelle, cette grâce, cette musique parce qu’elle est issue du sédiment primitif, du blanc de la naissance et de la mort, de la brume qui noie les anciennes forêts poussées sur des versants vertigineux en bordure des zones habitées, parce qu’elle se moque de l’histoire, des aventures passées, ne se préoccupe que du présent

malgré l’intensité du spectacle, la fatigue n’a de cesse de nous poursuivre, le désir de plaire étroitement conjugué au besoin de consolation impossible à satisfaire tandis que le temps se déploie, ou plutôt se resserre et s’amaigrisse au point qu’on s’effraie, qu’on tressaute au moindre bruit dans les fourrés

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en ce moment

Au jardin
ça pousse l’air de rien,
partout ça sort,

ces bulbes enfouis en terre à l’automne ont fait émerger des choses fragiles et veloutées. Fraîches. Si fraîches qu’on croit à une illusion d’optique, contours doucement renflés comme de la chair vivante. De même la couleur. Improbable. Accouplement d’une pâleur, d’un rose aurore et d’une teinte plus poudrée qui se serait laissée disperser par la brise, brise qui plonge et redessine sans cesse le fil du ruisseau dans ce paisible et menaçant paysage.
Pourtant ces derniers mois il a gelé neigé venté, terre nue secouée.
Plus rien.
Terre sombre en mottes injectée de cailloux.
Et maintenant que l’air se fait tendre, les sèves s’agitent, des matières naissent. C’est miraculeux, épatant. Les pétales s’ébrouent comme de petits animaux joyeux. Et on ressent cette joie, presque une légère euphorie.
L’aspect éphémère y est sûrement pour quelque chose.

Photographie : Au jardin, Françoise Renaud 2017

 

Janina

Encore une fois de la peine. Et l’impuissance à comprendre.

On est là dans la cuisine à se faire une tasse de thé ou une bricole à manger, il fait froid ou beau dehors, on a le projet de sortir pour une course ou une promenade, et c’est là qu’on reçoit un message ou un coup de téléphone qui raconte qu’elle est partie, partie pour de bon, partie pour toujours

elle, mais comment ? non ce n’est pas possible… elle si jeune et si particulière, toujours libre, partie d’un coup on ne sait comment
elle portait un si joli prénom
elle parlait d’une voix forte, déterminée
et ce matin on brûle son corps dans un four

elle tissait des liens au hasard des jours comme elle voulait quand elle voulait avec qui elle voulait, Continue reading →

lieux occupés

Certains lieux comptent plus que d’autres au cours d’une vie d’homme. La maison d’enfance par exemple. Peu importe son aspect ou la nature de son jardin. Avec ou sans cabanon. Borné de grillage ou de haies. C’est là qu’une certaine géographie du paysage a commencé à s’inscrire dans le corps et dans la mémoire.
Une nourriture qui serait venue par le dehors.
Par la nature de l’air.
Par la pierre des murets, les arbres au voisinage, le ciel dans tous ses états par-dessus les toitures. Par les herbes poussées au hasard des recoins dans une once de terreau gorgée de graines en sommeil. Par la nature des lumières diffusées à travers les rideaux. Les coloris, les transparences, les sons provenant de la rue, les vents faufilés par la cheminée en hiver, les orages d’août. Rien ne se serait construit pareillement de nous sans ces éléments nécessaires pour grandir, sans ces gris ces bleus, sans ces palettes de couleurs, ces murmures et fracas qu’on mémorise avec une surprenante précision quand on est haut comme trois pommes, que tout semble crier fort autour de nous et qu’on parcourt indéfiniment le jardin, en courant ou rampant. Jardin pareil à un espace immense, à un alpage. Aussi forcément les odeurs attachées aux saisons, aux activités de la famille et aux périodes de fête.

Ainsi les lieux occupés s’inscrivent dans l’itinéraire personnel. Appartements, maisons. Ils laissent empreinte quels que soient la durée d’occupation, la forme des fenêtres, la tapisserie, la lumière, l’ambiance, les bruits divers. Tels différents tableaux de notre galerie intime.

Extrait du roman de Françoise Renaud ‘ Retrouver le goût des fleurs’, à paraître en 2017
Photographie ©Sylvia Bahri

lettre à mon père

Cher petit papa,

Voici la dernière lettre que je t’écris pour t’accompagner dans ton voyage au-delà des frontières. Les souvenirs affluent en moi, déjà. Ils me poignardent, en même temps secouent la vie et l’amour que j’ai toujours eu pour toi.

Je me souviens.

Je me souviens de la fête au village.
Nous glissions en auto tamponneuse sur la piste lustrée et ton bras enlaçait mes épaules  pour me protéger des chocs violents.
Je me souviens que tu jouais certains airs à la trompette : La mer qu’on voit danser ou Petite fleur de Java, partitions en lambeaux juchées sur le pupitre métallique auprès du radiateur.
Je me souviens que tu me présentais aux gens en disant : la fille, ce qui laissait entendre qu’il avait également un fils. Je me souviens du mot épissure que tu m’avais appris alors que tu réparais une corde. D’un pique-nique dans la pinède de Saint-Brévin. D’une partie de pêche à Préfailles. Et si je ne peux citer tous ces menus moments ranimés à force de fouille, je peux dire à quel point ils ont compté pour moi – pour toi aussi sans doute, une chose que je ne saurais jamais. Ils sont comme des parapets auxquels aujourd’hui je m’appuie, des soleils auxquels je me chauffe, et leur assemblage pourrait finir par constituer une sorte de halo étincelant autour de ta figure de père.

Toi et moi, nous avons toujours partagé un goût certain pour le jardin, pour le vent d’ouest et la mer dans tous ses états. À jamais nous partagerons le même port d’attache.

Mais l’histoire s’écrit à partir du présent.

Au revoir, mon papa.

Texte lu lors de ses funérailles en l’église de Sainte Marie sur/mer le samedi 4 février 2017
Photographie : Françoise Renaud

 

coin du feu

Hier matin. Ouvrant les yeux.
On ne voit pas le jour comme d’habitude qui filtre entre les rideaux. On sent quelque chose de différent. Le réveil n’indique plus l’heure. Grand silence en dehors de la rumeur de rivière.

Il y a que la neige est tombée en abondance depuis le milieu de la nuit.  Dix centimètres au moins. Comme dans les histoires qu’on raconte aux enfants. Et tout est changé. Plus rien ne marche dans la maison, une ligne électrique a dû être endommagée par la chute d’une branche ou d’un arbre entier. Plus rien ne marche, il faut s’organiser. Dégager l’escalier pour ne pas tomber, éviter de se casser une jambe, atteindre le bûcher. Revenir avec tout ce qu’il faut pour lancer un feu. Au plus vite. Le nourrir. Le feu est une nécessité au cœur de la blancheur. Le feu est à la fois lumière et chaleur. Le grand poêle émaillé couleur majolique devient un petit coin très actif, centre de la maison et du quotidien capable de répondre à nos besoins, si évidents ce matin-là. Continue reading →

terre fertile

Je veux de la terre pour ma tombe. De la belle terre fertile – pas question d’ornements en plastique, pots, angelots, couronnes –, de la belle terre retenue par une bordure en schiste et nourrie des cellules de ma carcasse abandonnée. Une terre capable de faire surgir des fleurs en bulbes ou en arbustes, palette de fleurs qui accompagnerait la décomposition et après, produirait une sorte de musique naturelle pour continuer à me parler du monde.
Je ne serai plus là. Je serai sortie du rêve.
Les sentiments qui m’auraient transie et oppressée pourraient danser librement et contribuer à la joie.

À l’orée de la grande forêt, ce serait bien comme endroit pour la tombe.
Ou alors plein vent sur une falaise.
Oui, encore mieux la falaise, même s’il est difficile d’y faire venir des lupins et des roses. Des bruyères pourraient convenir. Quelques giroflées sauvages, un tamaris en guise de croix. Continue reading →

l’hiver, fin du cycle

sec, presque mort, l’espace s’embrase autour de lui, l’incendie proche, les lumières à la tombée de l’astre, on ne sait pas vraiment ce qui se passe, une catastrophe imminente qui fait fuir les animaux des taillis, les oiseaux, c’est juste une impression sans doute lors de cette promenade au flanc du mont sauvage avec le village tout au lointain, peut-être que c’est seulement l’hiver qui force le passage, peut-être la venue de la neige pour ce soir ou plus tard, forces rapatriées dans le bois et les racines — insoupçonnables —, une sorte d’hibernation du tendre dans le dur, de l’ours dans la caverne comptant sur sa graisse pour survivre alors que les autres, renards, lynx, blaireaux, fouines, mésanges, tout petits passereaux sans réserves, ils n’ont que la débrouille pour survivre

aussi je pense à déposer des graines dans une mangeoire au bord de ma fenêtre pour ceux qui ont besoin

l’hiver, la fin du cycle

ce soir il y aura du saumon pour mes chattes, du gras pour mes poules, un bon feu dans la cheminée pour les amis

Photographie : Françoise Renaud, 2016

Vases Communicants, décembre 2016, avec Dominique Hasselmann

Les Vases communicants se déroulent le premier vendredi du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et stimule les échanges sur le blog associé le rendez-vous des Vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de se rencontrer à leur façon, de définir un thème, d’associer des images ou du son à leur texte, l’idée étant d’aller écrire sur le blog de l’autre.
On peut retrouvez la liste des Vases Communicants du mois de décembre ici.

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J’accueille avec joie et curiosité Dominique Hasselmann. Textes, photos, vidéos, il aime tout. Son blog Métronomiques nous interpelle, nous déroute, nous comble. À découvrir.
Nous avons décidé d’un partage autour d’un échange de photographies. Ville/Campagne. Vallée perdue/Horizon perdu. Vous verrez bien… Une exploration en deux volets. Voici la sienne. Mon texte Vers l’horizon perdu [1/2] est à retrouver sur Métronomiques.

VERS L’HORIZON PERDU [2/2]

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Nous avions trouvé ce village un peu par hasard, en naviguant sur Internet. Il nous avait plu parce qu’il était apparemment abandonné, nous ne serions donc pas soumises à des visites de touristes ou à des voisins grincheux. L’abbaye pouvait être retapée sans problème, une architecte des environs s’y était attelée et nous disposions maintenant d’une grande maison bien à nous, avec une dizaine de chambres et un confort spartiate qui nous plaisait tout à fait : ce lieu de méditation gardait ses hautes voûtes, ses pierres de taille et un parfum mystique aptes à élever nos âmes et nos corps.

Il avait suffi de faire fonctionner le bouche à oreille (plus tard le bouche-à-bouche viendrait) pour que nous nous retrouvions ensemble à une vingtaine de femmes. Cette communauté ressuscitait un peu les espoirs de l’après-68 où, las des expériences politiques plus ou moins avortées (maoïsme, spontanéisme, trotskysme, anarchisme…) nombre de militants partirent « s’établir » loin des usines et rejoindre quelque part, au Larzac ou à Ibiza, l’utopie américaine des hippies et autres amateurs du mythe fondateur « On the road again ».

Pour vivre ici, nous avions installé une mini-boulangerie grâce au four à pain délaissé et nous avions créé dans le vaste jardin un joli potager qui, grâce à un soleil généreux, nous fournissait tomates, haricots, radis, concombres, pommes de terre. Concernant la viande et le poisson – nous n’étions pas toutes végétariennes voire, pour l’une d’entre nous, « végétalienne » – un supermarché ouvrait ses portes à une dizaine de kilomètres et, à tour de rôle, nous prenions la Kangoo pour aller nous ravitailler. Continue reading →

vers l’horizon perdu [1/2]

Ce texte a été écrit dans le cadre des Vases Communicants en liaison avec celui de Dominique Hasselmann qu’on peut retrouver ici.

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il sortait en général avant la tombée de la nuit — sans doute qu’il n’aimait pas le soleil —, il sortait de l’immeuble et se faufilait dans le flot des voitures et des passants en se faisant remarquer le moins possible — sans doute qu’il n’aimait pas se distinguer non plus, raison pour laquelle il portait des vêtements de couleur neutre, pantalon gris, gabardine d’un genre que tout le monde porte en ville et qui n’éveille aucun soupçon, jamais de chapeau ni autre fantaisie

tout de même cette façon singulière qu’il avait de se glisser entre les éléments qui encombraient son parcours : arbres, bancs, lampadaires, poussettes, fourgonnettes, laissait imaginer qu’il était suivi ou même étroitement surveillé ou qu’il pensait l’être, ce mouvement rapide du bras qui rabattait le pan du manteau tout en jetant un regard derrière lui, cette inquiétude perceptible au front, cette accélération du pas, cette réticence à dire parler sourire, même au boulanger qui lui servait quotidiennement sa baguette de campagne, voire un gâteau le samedi soir, rarement deux, ce qui laissait supposer qu’il vivait seul dans cet immeuble d’où il avait surgi comme en retard juste avant la fermeture des boutiques du quartier, certaines demeurant éclairées au-delà des horaires affichés sur la porte, chose qu’il avait bien notée et dont il profitait souvent Continue reading →

depuis qu’il a chuté de l’arbre

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Le rideau est presque tombé sur la scène où vit et a vécu mon père.  Enfin c’est pour bientôt, on ne sait pas quand. Dans quelques jours quelques semaines ou plus. On ne peut pas dire.

Depuis qu’il a chuté de l’arbre il y a trois semaines, abattu dans l’herbe au pied de son échelle, on est aux aguets. On épie la moindre amélioration de son état — pour le moment il n’y en a pas. L’homme est brisé. Il ne se lève plus ou guère. Seulement un court moment pour gagner son fauteuil ou s’assoir à la table, manger la soupe ou le plat de légumes. Ce qu’il peut manger.  Parce qu’il a du mal avec ses dents, les mauvaises, les manquantes. Alors seulement de la soupe, du yaourt, des fruits cuits. Continue reading →

bureau

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Être réelle, écarquillée le plus possible quand je séjourne dans ce lieu où l’écriture arrive, se fabrique. Quelquefois rien du tout.
Ou pas grand-chose.
Quelques lignes. C’est difficile d’avancer. Avancer pour soi – un ami le disait il y a peu.

Bureau peint en rouge, construit exprès pour la pièce ouverte sur la vallée. Pareille à une proue de navire. Deux fenêtres. L’une à l’est, l’autre à l’ouest. Une porte vitrée aussi. Elle donne accès à un escalier qui rejoint le chemin et file au long du ruisseau.
Bureau avec la lumière émanant du monde du dehors, elle entre par les yeux et par la bouche — finalement plus le corps en jeu que la tête bien souvent dans le premier élan, la première image qu’on suit, qu’on déroule, qui parfois se dissout, se contracte ou alors par surprise s’épanouit et nous propose la suite.
Cette porte : une forme d’accès à la nature, au contenu, au rêve blanc. Elle m’est utile.

Sur le bureau : agenda, répertoire téléphonique, carnet de notes, ordinateur portable, câbles, appareil à photographier. Toutes sortes de crayons. Tasse à thé. Sur le coin, boîte à épices rapportée des Indes – elle contient des trombones qui ne servent à rien et autres petits objets de papeterie. Une chemise en cuir envoyée du Mali par mon frère il y a longtemps. Dedans : des coupures de journaux, lettres de ma mère, cartes postales, images découpées dans des magazines. Une lampe achetée en ville, quelque chose d’industriel qui ressemble à de l’ancien (toujours allumée). Parfois ma chatte qui aime se coucher en travers des papiers (toujours ceux dont j’ai besoin).
Et puis des livres. Des livres remplis de mots. Une marée de livres. Des livres sur tous les murs, rangés plus ou moins par pays. Un endroit réservé aux romans écrits par des femmes, un autre à la poésie juste sous la vitre où viennent se heurter les petits oiseaux — ils voient le ciel de l’autre côté, alors ils veulent traverser et ils se jettent. Juste à côté, trois statues africaines en pierre friable : deux têtes de femmes et un homme nu. Des coquillages sur une petite tablette. Des tableaux, des photos. Certaines anciennes de gens qui pourraient être ma famille. Les visiteurs le pensent mais non, simplement achetées aux Puces. Deux grandes statues en bois, primitives (un homme, une femme).

Matières d’apparence inerte, pourtant tout est vivant. Ça bouge comme dans un bateau.  La montagne dans les fenêtres. Le ciel. Mon refuge, mon champ de bataille.

Photographie ©Françoise Renaud, 2015

Tirer de l’oubli

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J’ai tiré du silence des images.

Vieilles.
En noir et blanc. Parfois couleurs passées très douces. Des roses, des sépias. Un peu floues.
En ouvrant l’album de famille à même sur mes genoux.
Sa couverture en cuir rouge. Odorant.
J’entendais les voix venir, tout doucement se mêler. Des voix à l’accent de la campagne. Aussi des mots, des appels. Des cris encore. Des pleurs. Et des chansons connues par cœur depuis longtemps.

J’ai tiré de l’oubli des visages. À chaque page.
Des gens quand ils étaient enfants. Des gens tout proches — parents, sœur, frère, cousins. Je les reconnaissais. Et plus loin encore, au-delà de ma naissance. Des fragments intacts tirés de l’histoire de notre tribu comme des tisons encore vivants hors du feu. Tous ces sentiments que l’existence leur avait procurés en bon comme en mauvais. Je pouvais les lire à travers les photos, je pouvais les sentir rien qu’en tournant les pages. Ô chers visages incrustés dans ces bouts de carton glacé dentelé. […]

Texte complet à paraître dans un recueil de textes sur l’enfance
Illustration : photothèque de l’auteur

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Ce te texte a été publié le premier vendredi de septembre 2016 sur le blog de Marie-Christine Grimard dans le cadre des Vases Communicants.

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À la surface, ça court ça glisse comme sur une peau. On voit les petites langues levées par le vent puissant.
La ligne de rencontre entre ciel et mer est dure et précise, sans nuages.
Comme soulignée à la plume violette.

Les vagues s’annoncent au loin, à bonne distance de la côte. Chacune ressemble à une boursoufflure. Puis à une faille à travers le bleu brossé d’écume, à une tranchée. On y voit l’intérieur du ventre de la mer. On voit combien dedans ça bouscule et rugit, ça brasse et fracasse. Un corps d’homme serait irrésistiblement aspiré, emporté, chamboulé, avant d’être rejeté à demi-mort sur le sable.

Quand nous étions jeunes, nous enfants de la côte, nous adorions les tempêtes. Elles soulevaient des vagues énormes et remplissaient les criques jusqu’à la goule à marée haute, refoulant la marmaille estivante sur les bancs qui bordaient la corniche. Nous espérions l’orage qui ne manquait pas d’arriver autour du 15 août, accompagné d’un bref coup de vent. Ce jour-là nous enfourchions nos vélos pour gagner des rivages plus sauvages à l’écart du bourg. Plages réputées dangereuses. On ne disait rien à personne. On y allait, on déposait nos vélos à travers les genêts et on se jetait dans la bataille. Pendant plusieurs heures.
Cette ivresse à éprouver la force démente de l’eau,
le corps broyé,
les membres écartelés, la chevelure mêlée de sable et de sel.
Jusqu’à épuisement.
Chaque mur déferlant nous avalait, proposant quelque chose d’effrayant, et nous poussions des cris que nul n’entendait à cause du fracas monumental. Nous n’avions jamais peur, nous n’avions aucune mesure du danger. Parfois une vague plus vicieuse que les autres nous déportait vers la barrière noire des rochers. Nous sortions roués de coups, éraflés, ensanglantés. Nos mères nous demanderaient où donc nous étions encore allés nous fourrer. Nous dirions que ce n’était rien, ces bobos. Rien du tout. De toute façon nous nous en moquions, le paysage et le vacarme étaient nôtres, l’océan nous possédait, nous ne voulions rien d’autre qu’appartenir à ce monde qui nous avait vus naître et qui nous poussait vers l’avant avec en germe la conscience de la phosphorescence et de l’extrême beauté.

Photographie : Port Bourgenay, Vendée – ©Marie-Christine Grimard, 2014