au cours de la marche

14 mai

aujourd’hui tu as ressenti la chaleur de l’air au cours de la marche (vingt minutes d’un bon pas équipée de ton corset bleu à nuages blancs) et tu as pu observer les flancs du sentier désormais envahis de renoncules, de graminées et d’ombelles de grande ciguë qui appellent vers le haut — impossible de ne pas admirer l’émergence végétale, la puissance surgissante du vert — oui la  saison a bel et bien commencé, et toujours la beauté du lieu inchangée ,

16 mai

méditer en guise de sieste
et puis reprendre ton bavardage solitaire avec l’écran scintillant qui te sert de page, endroit qui te convient pour le moment pour écrire
tu as bien tenté ce matin de rejoindre les personnages de ton roman en cours (une équipe de jeunes hommes partant à l’assaut d’une falaise sans fin pour atteindre l’autre côté du monde), tu voulais pourtant, mais tu a eu du mal à distinguer leurs visages et tu n’as pas réussi à retrouver leurs caractères ainsi que tu les avais ébauchés avant ta chute (du moins pas assez précisément pour continuer à les inventer), tu les as sentis comme éloignés de toi, leur projet glissé vers l’arrière-plan, tu voulais pourtant mais c’est comme le reste, ça va revenir doucement
plutôt te concentrer sur ces minutes de marche simple qui te sont accordées entre deux périodes allongée, reprendre pied foulée par foulée, reprendre pied dans ce chemin qui passe devant ta maison et mène au col à travers un paysage sublime en cette saison, reprendre pied à l’écart des voies passagères et des cités même si à chaque pas tu perçois ta fragilité et la possibilité d’un déséquilibre — une amie t’accompagne et veille où tu marches —, du coup tu ressembles à tes personnages vacillant sous ta plume à la recherche de leur vérité (c’est émouvant, ce recommencement) et ça te ramène vers eux, demain ça ira mieux

17 mai

tu tardes à t’y remettre en ce matin pluvieux, tu choisis de poursuivre ta lecture du Dernier ermite, l’incroyable histoire d’un homme qui a vécu seul pendant 27 ans dans les forêts du Maine, étonnant ce désir d’être seul qu’il avait, d’être loin de toutes choses, ce qui lui permettait d’aller plus loin plus profond que la prière, « Rien de plus grand, disait-il, que de se dresser, seul, tête nue devant le soleil, en présence de la terre et de l’air, en présence des forces immenses de l’univers », et tu conçois une telle existence toujours sur le qui-vive, cette persistance à survivre dans son royaume sauvage, sur le fil du rasoir, sondant les soubassements de soi

18 mai

la lumière entre timidement dans la chambre, la chatte fait sa toilette, tu retrouves Waralin dit le Survivant (petit-fils d’Olaf et d’Erika) et tu examines ses blessures graves après une chute en montagne (tes personnages chutent eux aussi, tu ne l’avais jamais réalisé), le bougre est revenu de loin — peut-être aurait-il préféré y rester plutôt que de s’en sortir diminué —, mais tu es décidée à trouver un moyen pour sublimer sa perte, alors tu écris ceci Et depuis quelques temps il se développait en lui une capacité à voir des choses invisibles, comme un don qui lui aurait été révélé en ce point de son existence dans un but bien précis — récompense après la souffrance ou simple stimulant ? —, petit à petit l’envie te revient de continuer à inventer le livre

Photographie : Françoise Renaud, 2016

temps très changeant au mois de mai

8 mai

un jour à écouter la pluie tomber, à imaginer qu’elle abreuve les jardins et s’accumule dans les canaux de la terre pour l’été (qui sera chaud peut-être, personne ne sait), tu demeures presque privée de pensées, flottant dans cet après-midi froide et brumeuse, rien qu’à écouter la pluie

9 et 10 mai

le retour du soleil dynamise à nouveau l’espace, c’est ce que tu ressens en observant les poussières qui dansent  autour de toi, poussières qui semblent te relier aux mouvements et aux paysages perdus (du moins pour le moment), au rythme vital qui possède toute chose, aux mystères et aux éclipses de ta mémoire souvent sollicitée dans tes récits et tes fictions — y a-t-il une réelle différence ? —, fouillée comme un terreau noir où se dissimulent mille particules nutritives et mille êtres invisibles… de ton côté tu parleras plus volontiers de textes (mot qui d’après toi peut tout désigner, tout englober, autant les lacunes que les points brûlants, toujours révélateurs d’un parcours indomptable), textes à parcourir à pied et avec les yeux tout comme les lieux géographiques, visibles, tangibles, capables de redessiner l’inconsolable — pertes, peurs, rivalités dans l’amour, accidents, maladies, tout ce qui entrave le cours du quotidien et nous laisse exsangue au bord de la route, pourtant inutile de pleurer sur la liberté perdue, juste réunir le courage avant de repartir à l’assaut  —, oui tu aimes parler de textes à saisir dans la pogne ainsi qu’une miche de pain pour s’y tailler de beaux morceaux… d’ailleurs c’est ce que tu fais en ces jours où le temps s’alanguit, tu t’empares des livres et des mots et tu les dévores et tu observes les poussières qui dansent dans la chambre, leur chute interminable révélant les jeux de la gravité et de la relativité comme des composantes inhérentes à tout objet, à tout corps vivant

et tu reviens sur le mot rivalité, soudain si important si cinglant, car au fond pour le père tu étais une rivale, tu le supplantais dans des domaines qui avaient toujours été les siens (le jardin par exemple), tu le dominais sur le plan de la parole et de la créativité, tu prenais de la place — sa place — si bien qu’en ta présence il se taisait, était sur le recul, ne voulait pas combattre — surtout ne pas admirer le moindre de tes talents, il s’en serait écorché la bouche —, son ombre toujours violente à évoquer à chaque tournant,  pourtant tu l’aimais tant

ce qui demeure en toi après tout ça

« encore une fiction ? — une vérité »

13 mai

la pression au niveau de ta lombaire se fait moins cruelle, les crispations s’estompent, tu épies le moindre signe de réparation comme si tu surveillais un feu qui couve et menace de reprendre, parfois tu touches du doigt le pansement dans le dos ou la page d’agenda où est griffé en rouge ton prochain rendez-vous avec le chirurgien — délai configuré en jours et non plus en semaines —, cet homme artisan de ta reconstruction qui doit conserver souvenir de ses patients à travers des clichés de leur colonne vertébrale fracturée, à peine le temps de le rencontrer, de lui poser toutes les questions qui rôdent dans ton esprit inquiet, enfin tu alignes tes mots pour décrire toujours à l’autre (aux autres) ce que tu deviens

Photographie : Atelier de Père, Françoise Renaud, 2017

 

 

peu à peu

29 avril

sortie du bloc opératoire, tu ressens de la confusion et du soulagement, et puis une certaine dose d’euphorie à retourner de nuit à la chambre 201 (encore inondée de soleil il y a quelques heures), euphorie qui d’ici l’aube se transforme en fatigue profonde, indice que ça recommence tout en bas suite à l’épreuve  — recommencer : commencer à nouveau, se lever pour la première fois, marcher, se laver menu comme si les compteurs étaient soudain retombés à zéro —

30 avril

tu rentres chez toi soutenue par deux hommes solides et gais, tu as du mal à supporter la lumière, la chatte grise t’a entendue venir (elle sait bien qu’il s’est passé quelque chose), d’ailleurs elle se montre sitôt que tu franchis le portail, tu lui parles, elle se frotte à ta jambe et miaule, tu lui parles avec infinie tendresse, il y a de l’émotion à revenir sur les lieux de ta vie réelle, du bonheur simple et presque des larmes

4 mai

le chamboulement t’a brassé le corps et l’esprit à la façon d’une marée qui brasse le sable et les algues, il t’apporte des lots d’images anciennes — certaines claires, d’autres en partie effacées —, tu restes calme étendue sur le lit où la chatte se plaît à ronronner au milieu des silences et des odeurs de vent, et puis tu oses glisser à l’intérieur du temps fragile (pareil à l’os, périssable, effritable et changeant de texture), tu abandonnes ta paume sur le drap, livres épars, et tu ressens combien le silence des arbres grandis sur le coteau ouvre sur un espace très lointain

5 et 6 mai

tu dialogues avec ton frère venu de l’autre bout du pays pour deux jours complices (on fera avec avait-il annoncé et tu avais acquiescé), avoir un frère est finalement une chose étrange, relation unique et irremplaçable où se choquent et se maillent des bribes d’enfance, l’évidence de la mutation des corps à travers l’âge et la brillance des yeux — toujours la même — chargée des mille et une histoires si souvent racontées lors des repas de fête dans la maison au bord de la mer bâtie par le père dans les années cinquante, avec l’odeur de l’herbe, des fruits blets et des fagots d’osier écorcé en attente d’être vanné, dans l’après-midi vous regardez ensemble quelques photographies et tu soulignes encore une fois son visage si bouffi et fermé dans les derniers mois (visage si beau quand il était jeune homme), tu penses que les lieux de l’enfance ne cesseront jamais d’être reparcourus

7 mai

à nouveau solitude de la chambre dans cette confrontation avec mon propre corps, avec cette douleur sourde qui enveloppe le lieu blessé ainsi qu’une carapace, douleur légère mais présente — juste ce qu’il faut pour te rappeler au calme et espérer

Photographie : Père et mère,  janvier 1949

dix jours en cage

26 avril
il faut imaginer une autre vie, un autre rythme, il le faut oui bien sûr, il faut entendre les réclamations du corps blessé corseté (une pensée pour Frida), rameuter la patience, trois mois ce n’est rien dans une existence, ah tout ce qu’on te dit (le plus souvent en connaissance de cause), d’autres passés par là avant toi, et tout cela te paraît raisonnable alors que sans cesse tu revois l’instant fatidique où ton œil a lâché la surveillance du pied en train de se poser sur le sol pour se tourner vers le seuil de la porte, sur le sac posé là, prêt à être saisi, tu n’y peux rien, ça revient comme une scène fatale, une obsession qui donne des haut-le-cœur à revoir ton pied tordu, déboîté, en perdition, et l’éclat de violence dans le dos — satanée obsession — et tu te demandes comment tu vas bien pouvoir oublier ce minuscule fragment de temps où ça s’est déchiré dans l’os alors que le printemps rôdait dans les jardins occupant les terrasses au-dessus de la route les rendant magnifiques (tu as même envie de dire sublimes) — toutes espèces de verts, des blancs, des roses fragiles ou azalée, le bord crénelé et pâle des tulipes, les aulnes fouettés par le vent, les pétales d’arbres de Judée couvrant la terre du chemin d’un semis improvisé qui te fait penser à l’Inde, à certaines fêtes si colorées —, d’ailleurs tu les décriras juste après l’accident, ces jardins-là, tu auras tout le temps de le faire et de toutes les façons possibles, tu raconteras une fois encore le déroulé des événement à un ami venu te réconforter, la fracture la beauté si fortement rapprochées dans le même espace, la douleur et la couleur, la blessure et la renaissance, tu en prends conscience soudain et ça t’étonne, cette cohabitation — le meilleur et le pire dans le même panier, l’amer et le sucré, est-ce là l’équilibre proposé pour le plat que tu t’es préparé dans ce rush incontrôlé du dernier mois écoulé ? —, et ce souvenir n’est déjà plus qu’une ombre sur le mur lessivé par les orages d’avant-hier, fondu, incorporé déjà en tes eaux souterraines

27 avril
soleil et vent fort, les nuées bougent à vive allure, elles ont remplacé l’obscurité d’hier et la vie a repris autour de toi comme avant… peu à peu l’immobilité te ramène à l’observation des choses familières même si la perte de tout ce qui allait de soi — gestes ordinaires, toilettes, habillages, repas — reste très vive
[de l’intérêt chez toi depuis toujours, de l’effort à comprendre les articulations de ces choses minuscules qui composent aussi bien le réel que le récit]

28 avril
tous les passés sont réunis en cette journée suspendue, étrange et sans repères, comme enveloppée dans un ballot de paille ou enrobée d’ambre, les passés avec leurs lieux, leurs personnages et leurs mystères qui se côtoient et dansent d’une façon inexprimable (il y a tant à déchiffrer de soi dans la perturbation des lignes, dans l’ébranlement inattendu du quotidien)

29 avril
c’est décidé en une poignée de secondes, tu passes sur le billard tout à l’heure, le stress monte et fait trembler l’intérieur de la peau… allongée dans le chariot du bloc avant la prise en charge des anesthésistes, tu regardes l’écran placé haut dans ton champ de vision qui diffuse un documentaire sur les poissons tropicaux, en particulier cette raie manta à l’envergure impressionnante qui plane au-dessus du sable dans un rythme fascinant

Photographie : ©Charlotte Renaud, 2018 (Nouvelle-Calédonie,Grande-Terre)

mais qu’est ce qui t’arrive ?

il peut se faire que la terre se dérobe sous tes pieds [sous tes pieds – la terre – dérobée] et juste après comme une bascule, un chavirement que le corps ne peut pas comprendre, informations fausses ou incomplètes ou contradictoires envahissant le cerveau, alors plus de coordination forcément, plus rien d’un coup (comme débranché), ça va très vite, jambes bras corps en soleil, poitrine qui va cogner durement contre le sol — le sol : hétéroclite à cause du chantier qui n’en finit pas dans la rue qui passe devant chez toi, le sol donc composé de gravats, morceaux de route, cailloux, gravillons, gravier grossier, sable, terre brune, bitume —, au cours de la chute une pierre qui a dû rencontrer le buste (à moins que ce ne soit la deuxième marche du petit escalier qui conduit à l’habitation), onde de choc, alors dedans tu ressens comme un cisaillement, un écrasement, l’os pareil à la roche sous pression qui finalement cède se fissure se fracture, quelque chose qu’on comprend immédiatement à cause de l’intensité de la douleur dans le dos, reins rompus, respiration coupée, nausée, tout de ton être chaviré dans le chaos de la route défoncée

eh voilà que ça vient d’arriver justement [terre dérobée – sous tes pieds – oui dérobée] pas plus tard qu’il y a deux ou trois jours (maintenant tu ne comptes plus les jours, seulement les heures pour prendre les antidouleurs au moment adéquat), tu ne t’y attendais pas, non tu ne t’attendais sûrement pas à ce que le fil de ta vie composée de brefs voyages en ville, activités diverses, courses et compagnie, donc à ce que le fil de ta vie plutôt bien organisée vole en éclats d’une seconde à l’autre, programme anéanti, douleur pénétrante qui coupe le souffle et donne envie de vomir, « mais qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce que je fais là, par terre comme abattue par balle ? », pourtant se relever, appeler à l’aide, tituber jusqu’au bout du jardin, crier quelque chose comme « je suis tombée oui, je me suis fracassée parce que trop pressée, c’est de ma faute… », et tu expliques que tu as mal regardé où ton pied gauche se posait alors que le droit demeurait encore sur la marche supérieure, que juste après tu as chaviré dans le vide, et maintenant oui je sais, tu as mal, très mal, impossible d’envisager la suite — c’est grave, tu l’as deviné tout de suite —, tassé écrasé effrité fissuré, voilà ce qu’on dit pour décrire une fracture de vertèbre (l’une de celles qui rattachent le dos aux reins, dite L1 par les spécialistes), car jusque là tu ne savais pas que tasser voulait dire fracturer, du moins pour un corps vertébral, et tu connais désormais cette sensation de cisaillement, tu regrettes mais trop tard (etjamais on ne revient en arrière sauf dans les histoires), on va inexorablement vers l’avant, vers la guérison qui n’est guère que la fin d’une séquence puis un autre à sa suite

reste à réparer, consolider les fissures, trouver un meilleur soutien, une meilleure confiance en soi, passer en revue les douleurs expérimentées depuis le début de la vie comme un album-photos, une cartographie vivante de soi, un bien drôle de panorama constitué de blessures, d’accidents, de réparations et de rétablissements, aussi de joies nouvelles qui émanent comme une lumière pâle de cette succession d’événements implacables, joie de vaincre le sort, et surtout cette détermination à se remettre en selle tout en se disant qu’on fera plus attention la prochaine fois blablabla blablabla

 

Photographie : Françoise Renaud, 2018

danse du présent

24 mars. Déjà la danse du présent avec la mystérieuse remontée des sèves : couvre-sols revenus du néant soudain refleuris (on ne s’en était pas rendu compte jusque là, c’est arrivé vite) / petites touffes entre les pierres / fleurettes à orner la salade et à manger / jaune ficaire et jaune narcisse / étranges boutons qui s’épanchent en rosace ou en bec de perroquet. L’intime brusquement surgi, visible, l’intime qui rejoint les corps fatigués de l’hiver et les rires des enfants qui courent dans les chemins, l’intime fait de cellules nouvelles rompant franchement avec la pierre qui structure les espaces habités : murs qui retiennent les traversiers / galets / gravats qui composent la route en chantier / tas de sable pour le chantier et tas de gravier aussi / soubassement de la maison / béton du parking. L’intime végétal presque chair au point qu’on en oublie le sable et le béton et le bruit du chantier, en tout cas proche de la chair, une chair saisie de couleurs délicates… beau beau, étonnant même si on a toujours vécu avec ce genre d’événement sur cette planète… applaudir, traquer les renflements sur les rameaux, les bosses, les fentes, et ça n’est que le commencement…

 

Photographies : Françoise Renaud, mars 2019

en 4000 mots #9 | textes apocryphes

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #9, entrer dans le texte de l’autre avec l’attention de le compléter, l’interroger, rajouter de la fiction sur la fiction, écrire un apocryphe… toujours avec bienveillance…

Source de l’apocryphe ici ( #7 de Marlen Sauvage)

Le moment viendrait où les images suffiraient à remplacer les mots, où le cerveau pourrait se reposer la nuit plutôt que de se préoccuper, mâcher et remâcher tout ce qui pourrait s’écrire et qui s’enfuit à chaque seconde. Le moment viendrait où le corps pourrait oublier cette urgence, échapper au carcan des pages et à la tyrannie des phrases. Le moment viendrait où le lit serait juste chaud pour traîner le matin tout en écoutant l’autre remuer dans la cuisine, faire le thé ou le café, où le coin de canapé serait juste là avec coussins et livres déjà écrits juste offerts au temps, où l’après-midi ne serait plus ouragan tsunami déferlante qui oblige à remanier sans cesse la matière de l’existence et le poids des mille émotions épuisantes qui hantent le roman en train de s’écrire – il vibre en soi, tourbillonne déborde possède. Le moment viendrait où on stopperait la voiture sur le pont à trois arches et on regarderait l’eau née sous le causse qui dévale de six ou sept mètres en cascade fumante certains matins de gel et anime la vallée de ses brumes silencieuses. Le moment viendrait où le carnet en moleskine rouge ne serait plus nécessaire oh non ni le dictaphone ni l’appareil photo. La solitude oui elle, toujours. Et il ne surgirait plus que du néant le désir de respirer, de se relâcher, de vivre l’instant même qu’il soit d’hiver ou d’été, de terre ou de mer, de noir ou de blanc, avec ou sans chat, avec ou sans livre à écrire, avec la peau souple et gonflée d’amour pour tout ce qui arrive autour de soi. Rien d’autre. Le rire dans la rue, la cloche de l’église toute proche, le renard à l’orée des bois et le paysage remué d’eau déchiqueté par l’hiver.

 

Source de l’apocryphe ici (#3 de Philippe Castelneau)

Il a toujours un appareil photographique sur lui, il connaît parfaitement les réglages au point qu’ils sont devenus automatiques. Il regarde le ciel, jauge la lumière et il sait. L’appareil sait. Il cadre, le doigt appuie. Rien du monde pour autant n’est changé. C’est quoi la photographie ? Il ne saurait pas très bien dire. Des instants retenus dans la mémoire de la boîte noire qu’il peut explorer à l’envie, c’est ce qu’il explique. Une histoire de liberté de mouvement à travers les planches d’images — mais est-ce bien cela ?

Il aura beau énumérer toutes les précautions à prendre avant d’appuyer : se positionner, se rapprocher – oui encore un peu –, oser, tenter, recommencer, reculer, rien n’est garanti. Il cherche l’angle, l’instant fou, l’improbable, le juste reflet. Il cherche.<

Un autre jour il parlera du voyage de l’œil, de la solitude du photographe, de la beauté fugace. Fasciné, bouleversé, un autre jour encore il aura les mains vides. La boîte noire est rivée aux os de son crâne, pas bien loin des zones primitives qui dictaient aux hommes de se relever pour marcher, de grandir, de garder la tête haute, d’observer de loin la migration des oiseaux et le mouvement des grands animaux de savane.

L’exercice quotidien de la vie se charge de fixer les choses. Il met son casque de moto, baisse la visière, fonce sur la double voie. Le vent fouette son corps à cheval sur la machine, tout défile, lignes des arbres devenues floues, vitesse, griserie, plus de réglages qui tiennent. Il vit, c’est tout.

peu de mots

j’ai commencé un livre et chaque phrase est si forte que je suis dans l’incapacité d’avancer ma lecture… je reste là et je relis, impossible de tourner la page, tout se passe comme si ces quelques mots — peu de mots — avaient le pouvoir de révéler des choses qui m’avaient échappé jusque là et résonnaient sans fin… mon corps s’agite, mes doigts frottent le feuillet comme pour l’interroger… le genre de livre écrit avec ce qu’il faut de grâce et de simplicité pour toucher les zones secrètes écartées de notre conscience (comme j’aimerais moi aussi écrire des livres qui ressemblent à celui-là)

ils percutent notre peau comme celle d’un tambour

ils sont musique et danse et joie

ils nous emportent dans l’air — et même très haut –, sans doute parce que tout tient ensemble dans un parfait équilibre : l’événement (même minime), le brut et le sublime

car pas vraiment de place pour le récit (tout a déjà été raconté, peu importe, c’est la façon, le style, l’impact),
il y a seulement la puissance et la fièvre des mots qui font avancer le livre par petits sauts pareils à ceux des petits rongeurs qui grimpent aux arbres, car le livre ne sait pas au commencement où il va, dans quels recoins il va nous emporter, le livre commence à tâtons, se construit avec le temps même au cours duquel il s’écrit, avec la matière qu’il remue autour ou dedans, il va et vient et revient, s’empare des riens, court le long des fossés et des nefs d’église où l’on s’est réfugié parce qu’il faisait froid ou au contraire parce qu’on rêvait d’un espace frais et paisible, attrape les fragments d’une lettre qui vient d’arriver et qui est posée sur la table, des miettes de pain, des rigoles où l’eau coule pour remplir les abreuvoirs, des bruits qui proviennent de la cuisine où se prépare un repas, de la rue calme, des rumeurs du vent, du passage d’un promeneur

le livre n’a pas de fin, il coule entre les doigts, fluide et souple, il parle des bonheurs et des blessures, des épuisements et des marches à travers la montagne, des bêtes qu’on y a croisées, des grottes à demi explorées, du précieux ravivé en nous par la beauté d’un matin ou d’un soir, du froid cruel ressenti à marcher dans une ville russe ou de la douceur éprouvée à subir une averse de neige, le livre s’écrit tout en allant vers son destin, il épuise un par un les petits riens que personne ne voit, et le chat vient s’installer sur les papiers, le silence, la nuit qui remplit la fenêtre, tout est là dans le réel : la vie et l’enfance en arrière pour chacun de nous, l’oubli de soi pour l’autre — ce qu’on appelle l’amour –, l’élan des papillons autour de la fleur et l’immobilité pour une nuit d’écriture, mots tout juste posés sur le monde… surtout continuer, ne pas se décourager, avancer avec joie, écrire, écrire, vous dire tout cela

Photographie @Charlotte Renaud, 2017

en 4000 mots #7 | Virginia Woolf : contexte de l’écriture

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #7, écrire sans sujet à partir de ‘Journal’ de Virginia  Woolf
(écrire le contexte du lieu de l’écriture, les conditions matérielles, les heures, la fatigue…)

 

Mercredi 6 février

Quand est ce que ça vient et où est-ce que ça va ? trop chaud trop froid, trop vite trop tard. Peut-être dans ce moment au sortir du sommeil : cerveau en mode oubli, respiration inaudible et bruits feutrés comme s’il avait neigé. Rester dans l’abandon de la nuit une heure encore dans la chambre douce en lumière, là où les choses se disent à voix basse et où les douleurs – tous les genres de douleur – sont plus vives, les perceptions plus profondes qu’à vivre en plein soleil. Il y a cette quantité folle de mots passés en revue dans le noir avant le sommeil et dans ces interstices où l’on croit ne pas dormir. Je me souviens, alors le livre s’écrivait tout seul dans une extrême lucidité, rien de flou, chaque élément parfaitement en place, et puis cette multitude d’images traînant à la queue leu leu avant de filer loin.

Jeudi 7 février

Aujourd’hui je ne sais plus où j’en suis avec ce roman, si je suis sur la bonne voie. Je crois avancer, par petits bonds, un peu comme les oiseaux qui volètent dans les bras de l’arbre ou les écureuils. En fait non, ça n’avance pas. Il me faut tout recommencer, changer de point de vue, changer de temps pour raconter. Je m’effraie de la suite et je reste au tiède du lit pour ne pas sentir le découragement. Continue reading →

en 4000 mots #6 | Robert Walser : un tout petit clou

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #6, écrire sans sujet à partir de ‘Vie de poète’ de Robert Walser
(écrire sur rien, à partir de rien, « en un seul bloc »… j’ai écrit cette variation en prolongement de #2 : écriture avec écrivain)

Il y a grande soirée à l’ambassade. Pas la peine de rêver, il ne viendra pas. Toute la semaine sans le voir – la troisième au total. Elle n’arrivera pas à travailler, encore moins à dormir : les ombres dehors, le vent, le cri déchirant des chats qui se défient. Elle va avoir la fièvre de lui. Alors se fixer sur rien ou pas grand-chose, par exemple une tache d’humidité au plafond, une rayure, un bout de carte postale qui dépasse d’un livre. Fouiller désespérément le noir pour se raccrocher à ce rien qui pourrait la sauver. Elle ne boit jamais seule d’habitude, mais là c’est différent — juste une rasade parce qu’elle ne supporte pas d’attendre. Elle cherche un clou entre deux lés de tapisserie, un élytre d’insecte dans le rideau, une carapace de coccinelle, Continue reading →

en 4000 mots #5 | Sarraute : scénographie des voix

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #5, à partir de ‘Vous les entendez’ de Nathalie Sarraute
(tentative de dialogue et de mise en scène du dialogue « en un bloc »)

Approche voyons, n’aie pas peur, toutes les filles passent par là un jour ou l’autre, ça ne sert à rien de te faire du mouron… La voix est déformée à cause des épingles retenues entre les dents, pourtant douce, rassurante… Voilà, rentrer un peu plus le galon, ah c’est beaucoup mieux, plus élégant ; en général elles attendent toutes ce moment-là, elles piaffent, c’est comme inscrit dans leur sang… Les gens parlent toujours à tort et à travers, qu’est-ce qu’ils savent les gens de nos vrais sentiments ?… Quand même tu devrais être contente, et puis ça vaut mieux que de ne plaire à personne et de rester en rade, après on devient vite trop vieille, combien de fois je te l’ai dit… Un battement d’aile peut dévier la courbe, un simple geste orienter le destin, on sait bien : un regard appuyé ou détourné, une main qui s’approche ou refuse, mais un mari pour la vie, elle n’est pas sûre d’avoir vraiment choisi… Continue reading →

en 4000 mots #4 | Duras quatuor à dire

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #4, à partir de ‘La mort du jeune aviateur anglais’ de Marguerite Duras

Je n’existais pas encore au moment où ça s’est passé, mais je peux le concevoir, ce moment, redessiner le lieu à l’aune de nos brefs séjours après le long voyage dans la voiture de mon père jusqu’à ce pays éloigné du bord de la mer. Un lieu pauvre et perdu, soumis à l’empire de l’ombre, peuplé de gens affairés à la terre : semeurs, jardiniers, éleveurs de bêtes. Un lieu-dit portant un nom d’arbre. Le Noyer. Situé dans le département de la Loire Inférieure – image dégradante résonnant avec l’odeur de fumier, forte autour des fermes basses et des prés descendant jusqu’à l’eau (souvenir aussi d’un enfant retrouvé noyé, mais c’est une autre histoire). Un hameau difficile à distinguer des autres du même genre éparpillés dans cette campagne, pourtant différent ce jour-là à cause d’un mariage en train de se préparer. Enfin une certaine effervescence, le pavé lavé de frais, des chaises disposées en rang d’oignon devant la maison pour le monde qui commence à venir, des petits gâteaux et des verres sur une table pour les hommes qui voudraient un blanc sec. Continue reading →

en 4000 mots #3 | quand Kafka s’amuse

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #3,  renversements et variations sur un thème (inspiré du « Prométhée » de Kafka)

Qui s’inquiète aujourd’hui de l’enfant de Marie-Jeanne Louërat, fille de notables durement mise à l’écart et même reniée pour s’être laissée tenter par le diable ? Différentes versions ont traversé des années de guerre où l’ordre des familles était bouleversé par l’absence des hommes, les esprits affectés par le manque et les annonces de décès.

La première nous est proposée dans un mot griffonné par le frère aîné combattant sur le front de l’Est en réponse à une lettre d’Yvonne, la troisième des sœurs. Il semblait répéter la nouvelle : l’enfant n’avait même pas crié, bleu au sortir du ventre, ainsi l’affaire était réglée (et il avait souligné ces trois mots). Il semblait satisfait. On comprend là que cette grossesse était une honte pour la famille. Continue reading →

en 4000 mots #2 | écriture avec écrivain

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
recherches sur la nouvelle

Le Tiers Livre – atelier d’hiver #2, écriture avec écrivain (à partir des Rêves de rêves d’Antonio Tabucchi)

Octobre 1988. C’est un dimanche. Ana Daniel (nom d’emprunt, je n’ose pas écrire son vrai nom) est dans un studio quelque part en banlieue et elle attend. Elle attend un coup de téléphone qui confirmera leur rendez-vous, demain ou un autre jour. Tout de sa vie s’arrêtera dans l’instant où il entrera, où le désir remplacera le vide et la désespérance. Sa main tambourinera contre la porte et quand elle ouvrira il sera là sur le seuil, un peu ivre — ou complétement ivre. Ana voudra mourir. Lui aussi, du moins elle le suppose, elle sait ce désir puissant qu’il a d’elle, tout de suite leurs corps projetés l’un vers l’autre — elle a déjà décrit les étapes de ce genre de noyade dans un livre qui racontait une passion ancienne, déchirante –, entre eux rien que des gestes, pas de mots ou alors si rares, les bras affolés, des envies de douceur et de violence, de volupté et de mort impossibles à combler. Le lit est large et blanc, draps bien tirés, oreillers retapés, elle attend, ne parvient pas à travailler. Continue reading →

en 4000 mots #1| images mentales

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Proposition #1 : des images mentales (à partir de Henri Michaux, en rêvant à partir de peintures énigmatiques)

Dans un lit, un corps d’enfant. On ne distingue pas les traits du visage, juste la forme du petit corps (on sait qu’il s’agit d’un corps d’enfant). Clarté maigre provenant du dehors – la chambre n’a qu’une seule fenêtre qui donne sur un jardin et les voilages sont tirés. Rien de spécial dans la chambre sinon le blanc du lit. Ah si, les dessins antidérapants du sol en béton, comme une résille. Dehors : fruitiers aux branches nues, choux tordus bien rangés. C’est l’hiver. Presque personne sur la route. Tous les gestes sont lents, la terre comme morte.

Je suis tout près de lui. Je tends la main vers sa cuisse dans le pantalon de travail. Sans le toucher. Je voudrais lui faire signe, lui dire quelque chose. Il ne sent pas, ne regarde pas.

Un rivage très loin (bordure Nord-Est de l’île). Juste avant la pluie les choses se distinguent beaucoup mieux : les falaises, les zones de plage, les petits bois de chênes verts et de mimosas, les maisons du port. Toujours cette vaste étendue grise ou verte entre le continent et l’île, secouée de vagues plus ou moins phosphorescentes. Des oiseaux crient en nombre. Peut-être aussi des poissons qui volent au-dessus du tumulte, pareils à des créatures fantastiques.

D’abord le blanc, rien que le blanc — champ de neige ou pétales de fleurs, on ne sait pas. À s’approcher et ajuster la mire, on distingue le grain, la trame du tissu. C’est un tissu raffiné et léger comme de la mousseline (par endroits brodé, en d’autres ajouré), tissu maintenant déployé sur le fauteuil pour révéler la robe — robe de mariée de ma mère. Une légère odeur de fleur d’oranger, une illusion plutôt liée à l’image de la robe et à la blancheur.

Rumeur sourde de plus en plus forte. Il y a des bruits de galop, d’animaux qui fuient, leurs silhouettes saisies dans une lumière orangée de fin du monde. Regarder, ne pas bouger pour ne pas modifier l’ordre.

Pépiements d’oiseaux. Fraîcheur de la terre. Plein été ou alors septembre. La petite fille rampe sous les branches, attrape un fruit  juteux — une poire à peau sombre tavelée. Elle se sent parfaitement cachée sous la ramée au fond du jardin et elle suce le fruit. Délice.

La femme est souvent devant l’école à l’heure de la sortie. La femme a une fille qui s’appelle Éva – un nom original dans ce bourg de campagne. La femme a de gros seins qui pointent sous le pull moulant, mise en valeur par un soutien-gorge Playtex (ils en faisaient de la réclame à cette époque), ça en devient presque gênant. Il y a aussi que la femme a du rouge à lèvres et les cheveux bien coiffés, parfois elle pose la main sur la hanche. On sent le regard des hommes qui se pose sur elle. Éva ressent de la honte.

Réveil en sursaut. Tu es un assassin, c’est ce que tu te dis. Oui tu as tué quelqu’un mais tu ne te souviens plus des circonstances. Presque tous les détails se sont évanouis, survit le sentiment très fort que c’est vrai, que ça s’est passé, que tu as fait quelque chose de terrible et d’impossible à réparer, et cette violence t’accompagne au fond de ton cerveau à jamais.

Photographie : Françoise Renaud (série Le cadavre dans l’escalier, 2017)
Ici le Tiers Livre, « en 4000 mots » | recherches sur la nouvelle

le parc de Sceaux

Ce texte a été écrit récemment pour une lecture autour des œuvres de Raymond Berthelot sur le thème ‘VOYAGES DE L’EAU’,  du 23 au 25 novembre 2018 à Montpellier.

 

Regarder la toile.
Se laisser capter par le mystère, par la symétrie des espaces et par le ruissellement constant de l’eau.
Bientôt l’apercevoir, lui qui marchait dans les parages.

Il avait franchi les grilles, puis il avait dépassé le château et à présent il marchait dans le parc. On aurait dit au hasard. Il aimait cet endroit, les peupliers, les tilleuls, les statues au croisement des sentiers. Il aimait la vue du canal au Nord, depuis la terrasse des Pintades. Il trouvait en ces lieux une sorte d’apaisement dont il avait besoin et donc il y venait souvent. Il franchissait les grilles, dépassait le château et puis il s’avançait en marchant tranquillement dans le parc.
Sans doute que sans le formuler clairement – tout se passait à l’intérieur de lui, dans la touffeur de ces lieux complexes réservés à la pensée et à la méditation –, il appréciait le côté monumental de ces jardins, les perspectives, les massifs boisés traversés par de longues allées, les lignes vertes à l’infini. Il oubliait la ville et le bruit. C’était un peu comme une source nouvelle, juste à sa portée capable de dissiper toute formes de tracas — les siens et ceux de la cité – et d’engendrer comme une vive poésie. Continue reading →

lettre à un ami disparu

La toute première fois que l’on s’est vus, vous aviez franchi le seuil et vous étiez entrés tous les deux dans la boutique. Si proches. Le lien a pris tout de suite. C’est ainsi. Les relations, c’est comme de la cuisine humaine, ça prend ou ça ne prend pas. On ne peut rien y changer. Et c’est comme ça qu’entre nous tous, ça s’est passé.
Depuis combien de temps déjà ?

Est-ce donc si important de mesurer le temps ? N’est-ce pas plutôt l’intensité et la vérité des instants partagés qui vont rester au cœur, instants volés au gré des jours et des itinéraires à travers le pays, instants autour d’un thé, d’un repas, d’une exposition, d’un festival de cinéma, conversations au jardin et petits signes d’attention sans cesse renouvelés.
Par la suite nous avons regardé ensemble le ciel et les arbres plantés sur la montagne. Ou encore l’horizon, le ruisseau en été en hiver. Le soleil se couchant au bord du causse, la brûlure de l’été dans la terre, l’incandescence au-dessus de nos têtes. Ce soir-là le repas était si bon : truite fumée de la rivière voisine, crudités, douceurs. Autour de nous, Mère nature. Et puis un panier de prunes mûres et des bouquets de tournesols.
Les regards et les gestes construisent le lien, tu le savais. Et puis ton nom, prédestiné.

Rien n’est perdu de tout cela.
Les molécules émises par nos souffles et nos mots échangés sont restituées au monde par la voie sauvage.
Sur les hauts plateaux tibétains, les vautours font le guet autour des dépouilles déposées par les hommes d’en-bas, mangent les yeux et les entrailles, facilitant ainsi la réintégration de la chair au sein de la matière primordiale. Les vautours nourrissent leurs corps d’oiseaux géants, ensuite leurs ailes remplissent le ciel de leur puissance tout comme les nuages. Jusqu’au cosmos.

Ce soir nous regarderons le ciel avant que la nuit tombe et nous verrons les nuages et les oiseaux et nous saurons que tu seras dans les parages.

 

Photographie : ‘Pour René’, Françoise Renaud, automne 2018

 

tout un été d’écriture #34 | sud

Été comme hiver, céder à l’attraction de la lumière. S’arracher à la résille urbaine, traverser les quartiers d’immeubles regroupés autour de supermarchés géants, s’engager sous les autoroutes et les voies rapides pour gagner une partie de la plaine, plus basse et plus poreuse, facilement inondée. Filer plein sud. Un moment côtoyer la rivière qui taille son cours entre les digues pour rejoindre les étangs et puis la mer. Quelque chose dans l’air à la fois de doux et de brillant qui pourrait tenir sa promesse à condition de tenir le cap, d’aller jusqu’au bout, là où il n’y a plus que l’eau et la ligne d’horizon. Vent soudain plus présent. L’herbe est sèche partout. Taillis. Roseaux. Il y a des bêtes dans de vastes enclos définis par des haies broussailleuses : chevaux, jeunes taureaux. Quelques hommes vaquent dans leurs parages. Les bêtes courent à la folie ou grondent ou vont se mettre à l’ombre des arbres maigres à toucher les barrières croisillonnées. Toujours une sensation de fouillis dans ces zones de transition malmenées par l’urbanisation, oscillant entre l’envie de campagne et l’attraction du profit (terres peu fécondes, juste bonnes à bâtir ou à y installer des campings). Marge entre deux réalités, deux époques, deux mondes. Il existe encore des chemins d’ornières qui se perdent dans les fourrés et vont rejoindre la bordure fluctuante des étangs. Ils sont allongés contre le littoral, échappent aux circulations habituelles même si on perçoit toujours un tumulte plus ou moins lointain de voitures, un trafic. L’été le ciel est en feu. L’hiver ça souffle dur et ça lève de l’écume sur le vert des étangs. Les échassiers aux ailes roses ont du mal à résister dans les bourrasques. Bientôt le canal et toute une vie organisée en ses rives, anciennes cabanes de pêcheurs faites de bric et de broc parfaitement nichées dans les roselières, la plupart devenues aujourd’hui maisons d’habitation dont la précarité encore bien visible prolonge les charmes d’avant. Comme un repli, une frange indéfinie soumise aux vents et à l’opulente lumière où rôde une population peu encline au partage avec les étrangers. Les canots à l’amarre parlent de liberté, de promenade solitaire. Monde à part opposé à l’idée de ville. Plus au sud encore. Suivre le cordon littoral — désert hors saison — pour accéder à l’horizon qu’elle aime contempler, assise sur la plage de galets. Le passé s’abolit. Les déferlantes rugissent, assaillent le littoral, creusent des sillons jusqu’à la cathédrale blanche et rognent le rempart fragile juste avant les lagunes, sans cesse rongent rongent le continent. Elle vit de cela, de cette démonstration de puissance, de cette perte constante, de ce qui repart de soi dans le tumulte — comme une érosion obligatoire pour profiter du vivre et de la solitude.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture / #34 : une demande extrêmement précise : 4 x 20’, pas plus d’1 texte par jour, sur chacun des points cardinaux de la ville, pour une carte pragmatique, textes autonomes (à partir du texte de Cendrars sur les photos de Doisneau).

Photographie : Françoise Renaud, octobre 2018

tout un été d’écriture #33 | transactions

C’est comme autant de vies secrètes qui se frôlent, parfois se heurtent, réagissent, crient, se faufilent tels des poissons glissants, rebondissent à l’image de bulles de savon sur les trottoirs ou contre les murs secs, empruntent les transports en commun à se toucher le bras ou l’épaule et parfois davantage aux heures bondées, se regardent, se confrontent ou s’évitent, tous en vrac dans la cité captifs du même présent se pressant dans les bus, les halls de gare, les banques, les centres commerciaux, les bâtiments administratifs, les écoles, les cinémas. Vies secrètes qui pourraient se raconter autour d’un feu de camp – il suffirait d’un rien –, se dévoiler lentement autour d’un verre dans un café ou assis sur un banc du parc à regarder les oiseaux : les mêmes maux, les mêmes petites joies, les mêmes passions et interrogations sur la vie la mort la souffrance le bonheur à des degrés divers, car l’air vibre de ces mélanges et croisements possibles dans la ville qui ne cesse de s’étendre jusqu’à rejoindre les collines, et on bien a conscience qu’on pourrait noyer son interlocuteur si toutefois une relation s’établissait et si on prenait les choses depuis le commencement, tonnes de paroles déversées sans préméditation – autour de la naissance, des parents, de l’enfance vécue dans un autre contrée, peut-être un autre pays – et certains mots reviendraient plus fréquemment que d’autres, Continue reading →

tout un été d’écriture #32 | ciels ma ville

À partir du moment où elle a habité cette ville – une ville qui peu à peu deviendrait la sienne même si elle aurait préféré vivre près d’un rivage, mieux encore sur une île pour profiter d’expériences plus naturelles —   elle a épié le ciel, les incendies dans le ciel, les déluges, les poussières, les profusions d’étoiles, les pluies, les pénombres, les soleils couchants, les grandes clartés et les assombrissements subits. Cette ville était très différente de celles qu’elle avait fréquentées et visitées jusque-là (son pays d’avant était constitué de côtes plus ou moins sauvages et de bocage alors que cette nouvelle cité s’était étendue à la faveur de terrains calcaires recouverts de garrigue et avait investi des petites collines et des vallons). Et ce n’était pas seulement la topographie, la nature du sol et des végétaux qui s’y plaisaient qui la rendaient différente, c’était aussi la latitude, le climat, la fluctuation des températures, le régime des vents, la circulation des eaux entre le sol et l’air, la vaporisation, la chaleur, la moiteur. Il faut dire que tout au début, dès son premier automne, il y avait eu des orages qui l’avaient saisie et avaient éveillé sa peur. Continue reading →

tout un été d’écriture #31 | Calvino et les morts

4ème cycle : route des utopies

En marchant dans la ville on ne pense qu’aux vivants, aux autres qui marchent comme soi. On ne voit que la ville des vivants. Et puis un indice : une stèle, une dalle gravée, un nom de rue, une statue, une plaque commémorative, une enceinte en pierre avec des silhouettes d’arbres, un fourgon noir. Des figures confuses surgissent tout à coup, nous étreignent la poitrine en ce jour pourtant où tout va si bien, on se retrouve assis sur un banc de l’esplanade à réfléchir et se souvenir, à suivre une rue au nom d’un musicien disparu. La ville porte trace de tous ceux qui ont crié en naissant, elle brasse les visages et bruit de multiples histoires. La ville est pareille à une entité géologique, Continue reading →

tout un été d’écriture #30 | répéter

Comment y échapper, combien de temps ça durerait – une heure au moins, peut-être deux –, voilà ce qu’elle se disait à chaque fois qu’ils arrivaient au village dans la 2CV grise, tournaient dans l’allée en herbe pour se garer à hauteur du portail grillagé qui ouvrait sur le jardin où couraient les chiens. C’était au cours d’un après-midi de la première semaine de l’année. Son père tenait à visiter une tante à qui il devait beaucoup (elle l’avait recueilli à son adolescence, nourri, habillé durant les années difficiles au début de la guerre) et la présentation des vœux demeurait un rituel obligatoire auquel la famille se trouvait inévitablement associée. Pour les enfants, c’était une séance pénible. D’abord parce qu’elle était imposée, ensuite parce qu’ils avaient l’impression de reculer dans le temps à gagner cet endroit écarté de la petite ville et du bord de mer, à pénétrer ce pan de campagne qui leur rappelait d’où ils venaient vraiment et à rencontrer ces gens qui leur paraissaient des ancêtres. Ils détestaient ce sentiment de régression. Continue reading →

tout un été d’écriture #29 | rencontrer

Il n’est pas d’ici, il ne parle pas la langue, la plupart du temps il se cache. Non pas parce qu’il a honte mais parce qu’il a peur. Elle l’a rencontré une fois dans sa ville, ou peut être une autre ville dans un autre pays. Il ressemble à beaucoup d’autres venus de loin, cette expression perdue sur le visage qui parle de l’origine, de la difficulté, de la peur que tout en lui évoque : la voussure du dos bien qu’il soit jeune, les bras rabattus sur le ventre, le regard qui fuit, se réfugie dans un recoin du sol, fixe un tas de poussière, un carreau de dallage, une poubelle, un papier qui vole à chaque rafale de vent. La peur tue l’envie de révolte. Il s’organise du mieux qu’il peut avec ses menues possessions, elle le voit même si elle ne veut pas montrer trop d’insistance, rester trop longtemps à proximité de l’endroit où il campe. Elle voit combien il prend soin des objets qu’il possède, combien il les protège. Elle sait que le soir il s’associe avec quelques autres comme lui – sans doute viennent-ils du même endroit de la terre –, à plusieurs on assure mieux la surveillance des affaires car s’ils les perdaient, ce serait encore plus difficile à cause de la pluie et du froid ou au contraire de la chaleur. Demain n’existe pas. Ils espèrent. Continue reading →

tout un été d’écriture #28 | se déplacer

Pour atteindre cet endroit — inaccessible en voiture ou en autobus, encore moins en train –, il faut marcher simplement, mettre un pied devant l’autre. Laisser venir le paysage à soi par fragments, éclats, minuscules flottements. Tout dépend de la température et de la force du corps capable de courir peut-être, de pousser ses foulées jusqu’à atteindre une vitesse idéale pour percevoir le vent sur la peau et dans les cheveux ainsi qu’une offrande. De toute façon traverser le bourg. Courir sur le trottoir à longer les maisons, les jardins, dépasser le carrefour en faisant un signe de la main en direction de la voiture qui freine pour laisser le passage, jauger chaque zone de gravillons, dénivelé, creusement dans la terre, fissure ou décalage dans la bordure en béton (le moindre heurt déstructure la course et peut entraîner la chute). En même temps observer la progression des nuages au ciel, Continue reading →

tout un été d’écriture #27 | arriver

Il fallait bien partir pour arriver quelque part, partir d’un lieu pour arriver dans un autre — d’une ville dans une autre — si bien que l’arrivée commençait bien en amont, commençait au cœur même du long voyage qui la ramenait chez elle — comme çà qu’elle nommait son pays d’origine où elle ne vivait plus mais où sa maison d’enfance était toujours habitée par l’un de ses parents — et c’était un voyage qui traversait le pays en travers, du sud au nord-ouest, qui nécessitait plusieurs moyens de transport et un certain nombre d’heures en tenant compte des délais et des aléas. Du coup elle n’en finissait pas d’arriver. À chaque étape du parcours elle y pensait, déjà lorsqu’elle garait sa voiture dans le parking de l’aéroport de la ville du sud, prenait son ticket et marchait en roulant sa petite valise sur les trottoirs verts jusqu’au hall, passait la police, attendait dans la salle d’embarquement. Elle s’était levée bien avant le soleil, avait contourné la ville endormie — elle connaissait par cœur le chemin, l’enfilade des feux pour s’extirper des quartiers construits depuis l’implantation du tramway, les zones commerciales interminables, le vaste carrefour où prenait l’autoroute. Continue reading →

tout un été d’écriture #26 | révélation

Plusieurs scènes reviennent, plusieurs pistes, comment faire. S’embarquer dans l’une vaille que vaille. De toute façon toujours ce même corps de petite fille dégourdie élevée à la campagne, du moins dans un bourg de campagne avec une église (sacrément belle l’église, érigée tout près des falaises) avec office le dimanche matin et chemin de croix le vendredi saint, une certaine pauvreté décelable dans l’allure des vêtements, et plus ou moins au même âge (une douzaine d’années ou un peu plus). Une bonne petite fille qui se débrouillait sans l’aide de personne et marchait de toute la force de ses jambes, bien décidée à en découdre avec la vie qui se proposerait devant. Peu d’endroits qu’elle connaissait alors, peu de zones construites, peu de routes : celle qui dans un sens conduisait au bourg, dans l’autre à la ferme où ils allaient chercher le lait — elle était bordée de fossés où croissait une multitude d’espèces vivaces et embouchait sur une route plus fréquentée qui conduisait à un bourg plus important –, Continue reading →