ne pas surtout pas

tout ce que je ne veux pas que mon texte soit avant même de l’écrire…
un travail issu de l’atelier d’écriture Tiers Livre été 2020 « Outils du roman »

 

Pas question que ça bavarde, que ça lambine, pire que ça se répète. Pas question de servir du réchauffé. Pas question de bricoler. Pas question de céder, de bâcler, de se satisfaire de ce qui arrive ou de s’en moquer. Pas question de trop réfléchir, de trop construire, trop prévoir à l’avance, trop installer les choses au point qu’elles s’étouffent d’elles-mêmes comme un feu nourri de bois mouillé — inutile de relancer avec des branchettes, repartir du début et chercher l’étincelle. Pas question de faire l’économie des rêves, de la sortie du sommeil qui apporte des réponses au récit embourbé. Pas question d’aller à la ligne tout le temps sans raison valable. Pas question de restreindre le champ d’investigation, d’éviter les chemins de traverse, de ne fréquenter que des zones éprouvées (en savane, on rencontre des bêtes capables de renverser le cours des événements d’un coup de corne). Pas question de fabriquer de la matière juste pour faire du plein, de céder à la tentation du dialogue qui n’apporte pas grand-chose sinon une illusion de volume et balance des tirets à tout bout de champ. Pas question de trop lisser, de supprimer le grain. Pas question de se laisser détourner par un coup de fil, une visite, une flegme incorrigible — ou alors tout le contraire. Pas question de ne rien sentir en lisant à voix haute – dans ce cas jeter à la poubelle. Pas question de rester hors des zones sensibles, de ne pas pister la musique des phrases, les rythmes, les cris, les couleurs, les mouvements de foule, les matières qui composent le sol, les arbres, les changements de saison, les peaux qui vieillissent, les odeurs des vêtements, les mots d’amour, les gens qui marchent en silence et se courbent, les rivières qui vont et se creusent. Pas question de réfléchir. Surtout pas raisonner, pas construire, pas fermer la porte aux possibilités de vent, d’intrusion. Pas dire que c’est bon comme ça. Surtout pas.

Photographie PNG design (Unplash) 

rêverie de septembre

Matinée d’errance au jardin.

Les pluies violentes d’il y a quelques jours ont frappé puis embaumé l’espace — aster dahlia sauge sédum véronique anémone hydrangea graminée —, partout floraisons tardives fragiles bouleversantes en alternance avec le désordre des touffes herbeuses et des hampes desséchées lourdes en graines et encore courtisées d’insectes. Je prends tout, vais à leur rencontre, observe dans le détail espèces et variations — chacune me tient durablement sous sa coupe —, me nourris d’un massif puis de l’autre, et aussi du corps en son entier exposé là dans les parcelles de ce champ pareil à une planche botanique, corps divers et complexe que j’ai contribué à composer ces dernières années au hasard de mes trouvailles, qui désormais vit en dehors de mes soins et de mes désirs telle une entité n’appartenant qu’à la nature.
Je m’interroge sur ce qui préside à un développement si prodigieux entre deux solstices malgré l’agression des canicules, l’incessante compétition entre les espèces, l’instabilité grandissante des saisons. Le hasard — en partie sans doute —, la recherche innée d’équilibre des architectures végétales, l’improvisation propre aux vivaces. En tout cas cette puissance du vivant a tendance à me donner confiance. J’en prends bonne mesure, associant l’orée de cet étrange automne et l’insistante beauté du monde.

Il y a aussi en cet endroit une multitude de signes infimes et très anciens que je porte en moi, indices appris il y a longtemps dans le jardin de mon père (petites poires brunissantes, feuilles brossées par une rafale de vent, porte de la serre à la peinture écaillée, arrosoir abandonné, outils usés bien rangés), autant de signes qui se manifestent et se superposent au réel, dessinant une sorte de mosaïque tout à fait personnelle composée de couleurs vives, d’éclats de lumière, de corolles, de mousses spongieuses, de fragments de carapaces et de brindilles, le tout organisé dans mes mémoires — ou plutôt désorganisé — pareil à une rêverie, soudain stimulé par les surprenants jaillissements de l’automne.

 

Photographies Françoise Renaud – En mon jardin cévenol, 26 septembre 2020

 

 

récit de l’ouest sauvage

à chaque retour au bord de la mer dans la maison d’enfance, je trouve le moyen de grimper au grenier —  quand nous étions enfants c’était un vrai grenier, transformé depuis, du moins en partie — et je revisionne des phases de vie, des événements qui avaient marqué la famille, des moments d’adolescence, des jours de solitude et même certaines heures de jeu avec mes cousines, je retrouve des courriers ficelés avec des écritures connues, je m’empare de livres écornés et fouille le fond des placards comme si j’allais y dénicher quelque objet insolite, vêtement ou jeu de sept familles s’attachant à d’insoupçonnables souvenirs, et cette fois c’est un coffret en bois au décor bien modeste qui retient mon attention : modeste mais quand même, joli format carré, teinte sombre, dessin gravé sur le couvercle puis peint de façon élégante si bien qu’il paraît presque presque fondu dans le bois sauf le col blanc du personnage qui contraste avec le fond, et aussi le mot de six lettres inscrit en bas et un peu en travers apposé telle une signature et venant préciser le nom du port de pêche de Loire-Atlantique où je suis née et où s’est déroulée mon enfance, objet proposé au tourisme balbutiant dans l’immédiat après-guerre dans les boutiques à souvenirs installées sur le môle

le personnage : homme jeune croqué en plan américain avec costume et chapeau qu’on identifie tout de suite comme bretons en dépit du croquis plutôt rustique, joli port de tête, sourire doux, regard tourné sur le côté comme s’il regardait quelque chose d’agréable, quant à la veste elle est vert sombre et propose plusieurs revers avec, juste en-dessous, un plastron en tissu rouge

le coffret a été acheté en 1946, ma petite mère avait alors dix-sept ans

elle me le dit sans même prendre un instant pour rechercher la date exacte quand je lui montre l’objet, elle s’en souvient très bien, c’était lors d’un voyage de jeunes filles organisé par une commune de l’arrière-pays où elle passait sa première année en tant que maîtresse d’école et toutes étaient allées à la mer pour une joyeuse partie de pêche, ce qui ne lui avait pas spécialement plu à elle, enfin le fait d’être entre jeunes filles oui peut-être, mais le fait de marcher dans l’eau froide et de fouiller la vase avec la main ou un outil, ça pas tellement — non franchement la pêche ne serait pas quelque chose dont elle pourrait raffoler un jour –, en fait elle ne se doutait pas que de proches événements allaient la ramener en ce lieu de mer et qu’elle y passerait une très large part de sa vie, y aurait des enfants, y vivrait des bonheurs et des chagrins, y résiderait encore en son grand âge et visiterait ses morts enterrés de plus en plus nombreux dans le grand champ de sable ceinturé de vieux murs, enfin voilà ce qu’elle me dit maintenant que je suis devant elle, coffret entre les mains, affirmant que si elle n’avait pas eu de goût pour la pêche ou la baignade — il est vrai qu’elle ne possédait pas de costume pour cela –, elle avait apprécié en revanche la balade sur le port, les oiseaux qui criaient, les bateaux amarrés où s’affairaient des hommes aux mains puissantes, et c’est en cette occasion qu’elle avait acheté la boîte en bois, boîte à trésors que j’ai tout de suite rangée dans mon bagage, elle m’a affirmé que je pouvais, qu’elle serait mieux chez moi que dans un placard du grenier et en plus si ça me faisait plaisir, alors c’était parfait, cette même boîte désormais posée à ma droite sur le bureau où je travaille, me rappelant au fait qu’une grande part de mémoire est forcément perdue, effacée, à un moment donné inaccessible

 

Photographies : Côte de Jade  – Françoise Renaud

espèces de décor (2)

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’été Tiers Livre proposé et animé par François Bon. Cette fois il était question de produire de la matière, de décrire des contextes, des décors. Absence de personnages. Et toujours, se plier à l’exercice pour être plus fort et plus riche après !

 

extérieurs

Emprunter depuis la rue un étroit sentier bordé d’herbe. Longer le mur en schiste investi par d’innombrables petites fougères. Alors débarquer dans un espace plus ou moins rectangle contenu entre la maison et le poulailler, hortensias en massif prenant une place considérable. Le potager au fond, déjà bien visible depuis le portail, parcelle circonscrite par des cyprès de Lambert difficiles à maîtriser mais protégeant avantageusement des vents d’ouest. Noter le caquètement des poules lâchées sur le terrain. Trois marches de seuil. Un lieu familier. Par-dessus un ciel mouvant, chargé. L’averse pourrait bien venir.

Haute haie taillée reconnaissable à l’approche, réclamant beaucoup de soin. Quelques mètres plus loin, un passage pareil à une voûte protectrice aménagé dans le taillis. Il est équipé d’un portillon en métal jamais cadenassé qui produit à se refermer un bruit singulier annonçant l’éventuel visiteur. Par derrière, la cour pareille à une antichambre invitant à la fois vers le jardin plus vaste et vers la maison tout près ornée de rosiers sauvages envahissants, la voix venant de la cuisine, entrez mais entrez donc, le soleil encore doux, l’odeur du végétal qu’on a arrosé il y a peu.

Plateforme en pente assez marquée en haut de la plage – donc plein vent, face au plan infini de la mer — avec un arbre large façonné par le climat, jamais soumis, résistant. Folles et fortes branches. Tronc qu’on dirait travaillé avec des outils de sculpteur. L’arbre couvre une trentaine de mètres carrés, peut-être plus, et empiète au-delà de la falaise. Presque il se tend vers le lointain comme s’il voulait basculer dans le vide. Sous la ramure, un banc justement placé – depuis quand ? — pour regarder la mer, écouter, méditer, s’asseoir avec quelqu’un — pour peu qu’on ait quelqu’un avec qui s’asseoir.

Port et môle, une promenade de tous les jours. Villas cossues en face, coteau planté de beaux arbres accoutumés aux vents violents. Ancienne minoterie. Goulet vers le canal qui remonte dans les terres. Belles volées d’oiseaux autour des mâts. Port, bateaux, oiseaux. Un lieu pour s’embarquer.

Genre d’esplanade vaste comme un champ de course. Ombres et lumières. Théâtre d’un bord, centre commercial de l’autre. Va-et-vient incessants. Lignes de vie.

 

Photographie: Camillo Corsetti Antonini (unsplash)

espèces de décor (1)

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’été Tiers Livre animé par François Bon. Cette fois il était question de produire de la matière, de décrire des contextes, des décors, sans personnages. En fait, se plier à l’exercice pour être plus fort après !

intérieurs

Un moment pour s’habituer au manque de lumière, persiennes rabattues à cause de la chaleur. Rayonnages bourrés de livres plus ou moins en désordre, bureau massif occupant une bonne part de la surface. Quelques marches à descendre. Un moment pour observer ressentir le décor. Tapis ou non. Tableaux ou non. Bien peu d’objets personnels finalement, de ceux qu’on s’attend à trouver dans un lieu destiné à l’étude ou à l’écriture, au remuement des papiers et des souvenirs : statuettes rapportées de longs voyages, dessins à l’encre, coquillages, tissages, livrets cousus main, petites choses sans valeur chargées de sens – poterie, galet de rivière, tabatière, encrier. Rien de cela, seulement des livres à grosse couverture des cahiers des outils pour écrire. L’ensemble tout à fait immobile.

Sommairement meublée, pour ça oui. Et petite avec ça. Chambre d’une dizaine de mètres carrés dotée d’une fenêtre donnant sur le ciel. Alors presque rien : un lit pas bien grand, une table en bois brut aux rainures sales pour faire la cuisine manger travailler avec une chaise qui ne prend pas de place, un évier minuscule à la fois pour se laver et prendre de l’eau, quelques pièces de vaisselle posées sur l’étagère au-dessus, et dans l’enfilade un genre de recoin fermé par un rideau, de quoi ranger des effets personnels, enfin ce qu’on possède, c’est-à-dire pas grand-chose. Oui mais fenêtre sur le ciel.

Cuisine où s’assoir pour manger quelque chose, prendre un café, bavarder. Cuisine où se poser au sortir du sommeil ou en rentrant d’un long périple. Cuisine avec inévitables appareils ménagers – ceux-ci relativement usagés, simplifiés, datant d’une autre époque mais fonctionnant toujours. Placards pour accueillir une batterie de plats casseroles moules marmites d’une femme qui a fait des milliers de tartes aux pommes, confectionné tant de soupes de légumes et de confitures (prune poire pomme) pour nourrir une famille. La table a été récupérée lors du décès d’une voisine sans héritiers, Yvonne ou Rose, de même quelques verres anciens chipés chez le vieux Maurice. Pas de nappe. Évier trop bas, plan de travail carrelé de blanc – le moins cher. Cuisine d’enfance. Cuisine où demeurer entre rue et jardin, entre saisons, tant qu’il y a de la vie encore.

Ça pourrait s’appeler un grenier, bas de plafond. Sous les poutres en fait. Il y a du fatras, des choses qui ne servent plus à rien. Odeurs indéfinissables, poussière surtout. Madriers, chaises bricolées, vieux vêtements, vieux papiers, livres d’images, lettres ficelées. Odeurs incitant au voyage dans le temps et à l’exploration intime forcément.

Plutôt des lieux anciens qui se manifestent, des lieux sombres emplis de bruits domestiques, frottements au sol, battements de portes, ustensiles de cuisine qui se heurtent au matin quand on fait du café et fait griller du pain. Y pénètrent des bruits et des odeurs de jardin, de campagne, presque jamais urbains. Meubles désuets — secrétaires en vogue dans les seventies, buffets hideux mais commodes pour ranger la vaisselle, armoires en chêne léguées par une vieille tante, postes TV juchés sur des tables roulantes. Lieux à revisiter avant qu’ils ne disparaissent. Et à parcourir cet enchaînement-là de quatre cinq pièces portant des noms liés à leur usage, s’invente un seul et unique espace qui ne palpite que pour soi dans la blancheur d’un ciel de bord de mer qui se propage à la façon d’un courant d’air, alors frôler du doigt l’arête d’un meuble, aller jusqu’à la chambre puis revenir au petit cabinet de toilette repeint il y a peu, passer par la cuisine, comment dire, l’ensemble ne constituant finalement qu’une seule et unique pièce, la maison avec ses bruits familiers et ses odeurs de cire, la maison quoi ! à jamais reliée aux premières années et aux apprentissages — comment a-t-on pu un jour en partir ? –, maison sans aucune envergure ni originalité mais reliée au temps personnel et à certains événements marquants, ouverte aux humeurs de l’océan qui bat et rebat éternellement la côte sauvage.

Photographie : Jim Digritz (unsplash)

hep s’il-vous-plaît !  

Une proposition de l’atelier Tiers Livre en cours, dirigé par François Bon sur le thème « Outils du Roman ».
Il s’agissait de FAIRE DES GAMMES, d’écrire dix fois le même tout petit geste du quotidien comme allumer une cigarette, décrocher un téléphone, démarrer sa voiture… J’ai choisi d’écrire 10 fois comment appeler un serveur.

1
Il suit avec application chaque déplacement du garçon en terrasse – mignon le garçon, racé, rapide –, pas commode à attraper avec les yeux, mais ça va se faire. Essaie d’attirer son attention, n’y parvient pas. Trop loin. Ce sera pour le prochain coup. Rester tranquille, ne pas bouger plus qu’il n’est nécessaire, de toute façon il n’usera pas du claquement de doigts ni du hep s’il-vous-plaît. Le regard suffit, accompagné d’un bref mouvement d’épaule.

2
Hep, s’il-vous-plaît. Deuxième fois qu’il se manifeste.  (Vous voyez bien qu’on attend depuis un bon moment, enfin c’est quand vous voulez mais quand même, on est arrivé avant eux, vous n’avez pas fait attention ? c’est bien là le problème, y’en a qui feraient mieux de changer de métier… et bien d’autres choses encore). Bras tendu, cou en torsion, derrière décollé de la chaise. Le corps à demi déployé reste en suspens longtemps, ridicule. Le bruit métallique de la chaise a fait se retourner les clients de la table d’à côté.

3
Enfin tu vois bien qu’il est occupé… mais si, il nous a vus, je t’assure que si, il ne va pas tarder… Elle a posé sa main sur son bras, en même temps elle le regarde avec intensité pour mieux l’inciter au calme. Sa main contient tout l’énervement de l’homme rien qu’avec ce mouvement minuscule, frottement sur l’avant-bras, muscles et nerfs saillants sous la peau. Un genre de caresse en fin de compte.

4
Il y a un moment où il faut qu’il se passe quelque chose parce qu’il fait très chaud et ils ont soif, soif de ces bitter campari un peu amers avec glaçons qu’on boit sur la côte napolitaine en été, parce que la chaleur est écrasante, pavé surchauffé, poussières et minuscules débris végétaux comme encollés aux corps à cause de la sueur, parce que l’ennui est insupportable, existences malmenées, destins incontrôlables, parce que seule la liqueur d’amaro saura les réconforter. Incapables de bouger — lui comme elle. Incapables de lever la main pour ébaucher un signe, un mouvement du bout des doigts. Tellement chaud. Figés dans l’attente, résignés. Ils imaginent le parfum d’écorce d’orange du cocktail, ne disent rien, pensent qu’ils auraient pu se le faire servir dans leur chambre d’hôtel climatisée. Enfin maintenant qu’ils sont installés, le garçon va bien finir par les voir. Il les connaît (des clients de l’hôtel), sait déjà ce qu’ils vont consommer. Oui, avec beaucoup de glaçons s’il-vous-plaît.

5
A peine assise, a replié une jambe sur l’autre, posé son sac sur la chaise d’à côté, a légèrement incliné le buste avec regard cherchant où était le serveur, paquet de cigarettes à portée, doigts prêts à en attraper une. Elle sait qu’il n’est pas loin, elle sait qu’il l’a vue, elle sait qu’il a remarqué qu’elle était seule et qu’elle avait des jambes de rêve. D’ailleurs il arrive presque sans bruit, léger comme un oiseau, il est là et il regarde ses jambes l’air de rien.

6
Est-ce qu’il va tenter le coup de réclamer ou est-ce qu’il patiente encore un peu ? Ça le démange d’élever la voix, mais ce serait forcément idiot de crier et de s’énerver parce qu’il finira bien par venir à un moment ou à un autre. D’ailleurs quel courage il a ce type-là pour faire des kilomètres sur place sans jamais rater la marche d’entrée dans le bar par cet temps éprouvant avec tout ce monde qui se presse, râle, rarement satisfait. Non mais c’est vrai, il faut quand même savoir se mettre à la place des autres de temps en temps. Il demeure aux aguets dans ce moment de délibération avec lui-même, partagé entre plusieurs attitudes, à la fois retenu par la nature bienveillante de ses pensées et poussé par l’envie qu’on s’occupe rapidement de lui, qu’on lui apporte ce qu’il souhaite pour passer un moment agréable — anisette et olives –, seul en terrasse à regarder les gens défiler, les types en chapeau, les jolies filles, les musiciens, les mendiants, tous pareils à des personnages de théâtre.

7
Alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

8
La force de la routine. Même table, même positionnement du corps voûté légèrement de travers dans le siège de manière à obtenir une vision panoramique de la terrasse et d’aviser à tout moment où navigue celui qui inévitablement l’a vue s’installer et ne va pas tarder à s’orienter dans sa direction, plateau en équilibre au niveau de l’épaule. Pas même besoin d’un signe. Ce sera comme d’habitude madame V. ?

9
Faut toujours attendre dans cette vie, attendre pour acheter le pain ou un ticket de cinéma, attendre pour se faire arracher une dent, attendre des résultats d’examens, attendre la venue de la nuit, attendre pour se faire servir un café ou un p’tit blanc — rien de particulier à fêter. Espaces rompus et temps perdus. Est-ce qu’au moins il l’a vu arriver tout au bout là-bas ? Pas si sûr, alors se rapprocher insensiblement de l’eau, du bruit de l’eau.

10
Simple agitation des doigts à hauteur de visage pour dire que c’est par ici que ça se passe. Elle le fait bien, elle est super entraînée. Attirer l’attention de l’autre, elle s’y connaît. Un besoin qui s’enracine très loin. Tout de même une lueur de malice dans le regard qui juste après se détourne.

 

Photographie d’Ariel Agüero, Unplash

champ de bataille

extraits d’un texte écrit pour l’atelier d’été 2020 Tiers livre sur le thème Outils du roman
consigne : écrire le début d’un roman en rendant perceptible l’omniscience de l’auteur pour rentrer dans les pensées des personnages (un seul bloc), accueillir tout ce qu’il va naître

 

observer cette esplanade pareille à un champ de bataille, recueillir les impressions de mouvements croisés et de circulations aléatoires, écouter les bruits que font les pas des gens, les conversations et le souffle des gens, ça produit une sorte de gémissement à peine audible, une rumeur sourde qui inonde la surface peuplée et s’étend en cercles concentriques jusqu’aux bâtiments qui bordent la place, et c’est dans les limites de ce champ que les silhouettes se déplacent, dispersées ou soudainement regroupées par on ne sait quel jeu d’attraction-répulsion comme enclenché par un aimant souterrain capable d’influencer les trajectoires — tel un vaste jeu de flipper, l’espace au sol, lisse, donc glissant et en légère déclivité induisant probablement cette comparaison —, appuyer sur la touche vidéo et jongler comme d’un curseur avec les temps d’exposition, vitesse d’obturation et nombre d’images par seconde pour ralentir ou accélérer le flux de ce monde en affaires, corps en tous genres hommes femmes enfants, jeunes et vieux, avec course des nuages et modifications de la lumière par-dessus de la mêlée, enfin où vont-ils tous ? qu’ont-ils à faire de si urgent ? quelle dose de douleur ou de joie transportent-ils dans leurs besaces et quelles histoires dans leurs cerveaux ? Ils ne savent pas qu’ils sont observés depuis le haut du grand escalier du théâtre, ils sont juste vivants en cet instant-là, bien réels, le sang circule comme il faut dans le circuit de leurs veines, ils vont et viennent, traversent la place tout droit ou en diagonale, regardent leur montre, se hâtent vers le serpent bleu du tram qui émerge du tunnel pour aborder la rampe d’accès aux voyageurs. Impossible de distinguer les visages, encore moins leurs expressions, même en usant du zoom (l’appareil est simple de manipulation, juste bon à prendre des scènes ordinaires, anniversaires ou réunions de famille). Seulement discernables la taille, la corpulence, le port de tête, l’aisance, la jeunesse en se référant à la vitesse de déplacement — encore que beaucoup de jeunes flânent et beaucoup de plus âgés sont drôlement agiles —, l’allure vestimentaire, les bagages à porter sur l’épaule ou à rouler, les animaux en laisse. À un moment donné fermer les yeux et ne plus les rouvrir pour mieux se laisser pénétrer par les attitudes longuement observées, ressentir les pensées… femme qui porte un sac (lourd le sac), cheveux blancs, dos voûté tête penchée pour mieux voir où elle pose les pieds, traître ce pavé, on glisse si facilement sur un papier, une feuille d’arbre… homme grand de taille qui toise ceux qu’il dépasse… fille en robe blanche, autre fille brune plus ronde et bavarde qui traîne les pieds…. jeune type en vélo qui fend la foule au risque de percuter quelqu’un, sac à dos rempli de livres ou de victuailles, plutôt des livres —  étudiant, ne pense qu’aux filles, s’appelle Jonathan, habite dans une rue proche de la cathédrale, enfin pas sûr, on verra ça plus tard  —, de toute façon roule trop vite sur cette esplanade interdite aux deux-roues (il va se faire coxer, c’est sûr, ou il va y avoir un pépin)… [aussi colosse barbu portant un étui de guitare, femmes la soixantaine en train de faire les magasins pour ne rien acheter, bande d’ados en jogging à bandes blanches sur le côté et sweater à capuche prêts à faire un mauvais coup, garçon en fauteuil atteint d’une maladie génétique, fillette aux yeux bleu glacier tenant la main de sa grand-mère et la tirant l’air de rien vers le stand de bonbons, trois hommes costard cravate sortant d’un bâtiment cossu se pressant vers un restaurant ça n’en finissait pas, cette réunion, intarissable le mec]. Ressentir alors qu’il n’y a aucune certitude sur l’avenir mais nourrir l’idée que c’est à cause de l’étudiant qu’il va arriver quelque chose, qu’il doit exister un lien entre lui et les deux filles qui traînent souvent en ville, par exemple l’une d’elles en romance avec lui, raison pour laquelle il cherche à les distinguer dans la foule pour les rejoindre en se dressant sur les pédales de son engin tout en parlant dans son iPhone, ou alors projetant simplement d’aller à la mer le lendemain ou au cinéma pour draguer l’une d’entre elles (de préférence celle en robe). Descendre la rampe d’escalier tout en zoomant au maximum (gagner en proximité tout en perdant de la hauteur). Et puis ça y est, la vague nous prend, comme un vertige à débouler sur le flipper et à envisager de l’intérieur la scène habitée de conversations et sillonnée de parcours incertains. Continuer à prendre des notes visuelles. Suivre la dame au sac qui se dirige vers la gare en respirant fort, le vieil homme qui parle à son caniche allons, presse-toi un peu mon petit pote, le groupe d’enfants qui braillent, les routards avinés non mais qu’est-ce qu’elle a celle-là à me regarder comme ça ?, le type à peau noire très beau qui porte un tee-shirt noir avec une tête de lion (magnifique, le lion) et qui chantonne My Lady Sunshine : tu es née sur une île sauvage, j’ai cherché là-bas ton visage, je te rejoindrai dans la nuit, si beau que les gens se retournent sur lui après son passage, se faufiler dans son sillage un moment avec le blues dans la gorge et se laisser imprégner (et même influencer) par la chanson d’amour, entendre soudain tout un tapage et même des cris, aussitôt penser qu’une personne a eu un malaise (pas étonnant avec la chaleur), à moins qu’il ne s’agisse d’une attaque terroriste, ou alors non c’est bien l’étudiant qui a fini par renverser un vieillard ou un infirme, avancer tout en filmant alors foule s’ouvrant et se refermant, agitations, rumeurs, zones d’ombre, ondes de chaleur, vélo comme un couteau dans le flot des gens, caméra de même finalement

Illustration : L’entrée du Christ à Bruxelles, James Ensor, 1888

mes petits paysages

chaque jour mes petits paysages changent… les détails, les floraisons, les organisations, les alternances de mauve et d’orangé, petits riens qui font reconnaître le vivant, pulsant de seconde en seconde au rythme de l’univers infini…
faut il vraiment des mots pour les accompagner ? ils sont tout à la fois : fragilité, rappel à l’éphémère, leçon de vie, beauté
bien pour cela que je les admire et les partage

Photographies Françoise Renaud,  26 juin 2020

fréquenter à nouveau la frontière

revenir peu à peu

fréquenter à nouveau la frontière

faire des gammes, se livrer à des exercices (décrire par exemple un paysage ou un bâtiment vu par une vieille dame ou par un oiseau ou par un futur meurtrier), se risquer sur une piste inconnue, glissante ou simplement broussailleuse

revenir sans retenue
revenir dans le lent, dans la grâce
comme au jardin où chaque jour je travaille un recoin, une platebande, un parterre de légumes, nettoie, coupe une branche, affine une bordure, cisèle un arbuste, aère la terre autour d’une plante fragile, donc ne pas penser, juste faire cela avec le corps, avec le souffle comme si on l’avait toujours fait
et les mots reviennent pareils à ces gestes dépouillés habités de souvenirs inconscients, reviennent, respirent
il faut goûter ce moment où ça brasse au ciel et coasse dans la rivière, où même ça brasse dur aujourd’hui après une nuit folle (une de plus), tellement fortes les eaux, furieuses hurlantes après les pluies diluviennes tombées depuis minuit, c’est l’eau qui gagne toujours sur les berges, les plantations, les aulnes et les roseaux, emporte tout — quelque chose que je sais déjà, que j’ai déjà expérimenté et qui m’a cloué l’esprit au fond de mon cerveau sans pouvoir réagir ni dormir, le vert est si intense, l’air imprégné d’arômes frais, l’eau intégrée dans tous les corps offerts végétaux animaux
et cette frontière mouvante de l’eau et de l’air au contact de l’herbe

Photographies Françoise Renaud, 12 juin 2020

en mon for intérieur – jour d’après #27

rien ne vient, rien
ou pas grand chose

difficile d’inventer les intrigues qui seront celles du nouveau monde, le monde de l’après-catastrophe même si la catastrophe n’a pas eu lieu, seulement la peur, la peur au seuil d’un drame annoncé,  la peur de la maladie provoquée par une toute petite entité qui porte un tout petit nom (virus, aussi effrayant que cancer ou Tchernobyl), peur pour les siens (peut-être pour soi aussi), peur absurde ou peur légitime à voir les soignants en tenue de cosmonautes, les fosses communes, les cercueils alignés, peur d’y laisser le souffle, enfin le jour vient où on a le droit d’aller au parc ou au bord de la mer pour prendre un bol d’air et on se dit que tout va bien (mais qu’est ce qui va changer de la vie, hein ? tu te le dis pour toi-même car tu vois bien qu’eux vont continuer à garder leurs petits-gosses le mercredi, à les conduire à la danse ou au foot, à prendre leur voiture pour aller chercher le pain et l’avion pour un oui pour un non, continuer à faire du tourisme, à piétiner les landes en sursis au bord de l’océan, continuer de se tuer en moto ou à cause d’une mauvaise appréciation ou d’une imprudence, à douter de la fidélité de l’autre, à le pousser à bout jusqu’à tomber dans le noir ou la drogue, tout sera balayé de ce qui est arrivé), ainsi  tout va continuer, d’ailleurs c’est déjà le cas, c’est ça la vie n’est-ce pas, l’apéro, les vacances, les chansons qu’on écoute en boucle et qui font pleurer, les petits événements qui rendent jaloux, grincheux ou heureux, et puis un soir on voit à la télé un type noir qui se fait étouffer par un autre, le monde s’enflamme
on ne sait plus
ou plutôt on n’a jamais su qui on est vraiment, chacun dans sa peau à chercher le vrai langage (la voie) de l’indescriptible, le Corona déjà dilué dans l’atmosphère secouée par les vents chauds

j’entends pourtant comme un murmure, un frémissement, une onde qui a commencé  à s’étendre à la surface de l’eau

Photographie : Shadows de René Bohmer, Unsplash

 

en mon for intérieur – jour d’après #11

dérouler un nouveau fil

inventer une nouvelle histoire

peut-être raviver un ancien récit que j’aurais repoussé pour un temps pour je ne sais quelles raisons (ou plutôt si, je connais parfaitement ces raisons : le doute, les circonstances, la déception, le manque de concentration, le questionnement sur l’art, son utilité ou inutilité, enfin ce genre de choses), le poser sur la table comme pour le laisser respirer et commencer à puiser simplement dans les images qui affleurent au seuil du sommeil ou juste avant le réveil, signes de cette vie invisible qui s’agite à l’intérieur du cerveau et façonne des univers en dehors de notre volonté, vie turbulente, vie composée d’expériences accumulées, de sensations physiques, de rêves et de jours entiers d’écriture

 

et voilà que je suis en train de marcher dans une ville déserte ou dans un pays sans arbres, je me demande ce que je fais là, j’ai froid j’ai chaud, les deux en même temps, je perçois des bruissements de feuillage et des cris d’animaux, pas de peur, seulement de l’inquiétude à cause des espèces vivantes au voisinage (certaines menaçantes) et ce projet de marcher pour arriver quelque part, peut-être pour rejoindre d’autres comme moi qui ont marché en suivant des vallées sinueuses ou des lignes de crête hasardeuses — au fait d’où venait cette idée au départ de se déplacer jusqu’à rencontrer d’autres clans à l’occasion d’une équinoxe, moment d’alignement particulier des planètes ? je ne m’en souviens plus, mais à présent c’est comme une évidence —, d’autres comme moi qui ont voyagé par les sillons de la terre jusqu’à rencontrer d’autres êtres vivants, jusqu’à se frotter, se croiser

et voilà que mes personnages délaissés s’agitent en moi — Olaf,  Erika, Waralin —, eux marchent comme s’ils savaient où ils allaient, je les visualise et tente de comprendre — Olaf priant dans la forêt de Syvde, Erika pleurant la mort d’Olaf, Waralin le courageux —, de les construire, les inspirer, percer leur destin
mais je ne veux pas les influencer
ils nourrissent mon vide, mon jour, ils bougent derrière mon front dans ma tête dans mon corps qui est en train de marcher sous des latitudes tempérées (celles que je connais bien parce que j’y suis née), et même plus au Nord dans des forêts composées de feuillus et de cèdres avec des bêtes à l’entour et dans le cœur de la forêt et dans le vivant de mon corps, je ne suis pas seule, mes personnages sont faits d’un alliage complexe — j’ai du pouvoir sur eux mais je refuse d’en user, ce serait transformer la matière des mots, les ruiner de leur résonance profonde —, surtout ne pas les perdre de vue, emprunter leur sillage sans qu’ils s’en aperçoivent, au moment opportun tendre la main vers eux ou alors jeter un caillou dans les broussailles pour voir s’ils vont se retourner et montrer leur visage, un visage d’écorce issu des mondes d’avant, hérité des générations d’hommes qui les ont précédés, forgé par les pertes qu’ils ont subies en biens, les deuils, les pluies torrentielles, les disettes jusqu’à ce que l’obscurité quitte le ciel et que la beauté s’empare des arbres et des pierres tout au long du jour, jusqu’à ce qu’ils s’asseyent autour du feu et contemplent  la course bien réglée des planètes

alors je pourrais  écrire les pages suivantes

je suis confiante comme un agneau qui vient de se dresser sur ses pattes fragiles et qui cherche la chaleur de sa mère

 

Photographie : Wes Carpani, Unplash

en mon for intérieur – jour d’après #3

Temps humide, tourmenté. Il a beaucoup plu ces derniers jours et la rivière a pris ses aises, bousculant ses rives.

Dans ma solitude habitée d’arbres et de rivière, je pense aux autres, ceux que j’ai appelés régulièrement ces deux derniers mois, ceux qui ont eu du mal, ceux qui vivent seuls et ont traversé des jours maussades, ceux qui ont perdu quelqu’un, ceux dont la voix pouvait un court instant me rendre joyeuse, ceux qui n’en pouvaient plus de tourner en rond, ceux qui avaient quelque chose à partager, ceux à qui je donnais un bout de lecture, ceux qui prenaient les choses du bon côté.  Aujourd’hui on croit que c’est fini alors que tout se poursuit avec la même tension, la même cadence. Je sens le monde se cabrer et se rétracter sous l’effet de la multitude qui veut recommencer à dépenser posséder hurler festoyer prendre le métro ou le train. Qui va tirer leçon de tout ce qui est arrivé ?

Ici rien ne bouge.

Ici rien ne change en dehors des plantes potagères qui profitent, des arbres en fruits, des fleurs qui passent et de celles qui s’annoncent. La lumière est si douce. J’ai cueilli les toutes premières fraises, tout à l’heure je ramasserai les toutes premières cerises. Je n’ai toujours pas repris mon roman en cours, ça ne vient pas, ça ne veut pas. Je me consacre à poser des petites choses sans beaucoup d’importance, à faire des bilans qui ne servent à rien. Je ne sais pas où conduire mon combat, sur quelle terre à nouveau créer. L’impression d’une attente sourde, d’un loup tapi dans le bois.

J’ai arrêté de relever le nombre de morts par pays, d’écouter les blablas irritants sur les chinois, les soit-disant vieux, les écoliers, les déconfinés. J’essaie de repérer ce qui est en vie, le souffle interne à toute chose, au ciel et à l’eau. À l’intérieur de moi aussi. Je cherche le silence de mes veines, le cliquetis de mon usine biologique interne. Je cherche mon feu, mon énergie mentale, mon désir de faire, ma soif.

Tout à l’heure je vais appeler celle qui vit seule dans un coin de Bretagne, qui tient le coup et marche sans soutien à 91 ans. Ma petite mère. Elle va me raconter sa journée, à qui elle a parlé, ce qu’elle a mangé au déjeuner. Elle a perdu plusieurs personnes proches ces dernières semaines et n’a pas pu les enterrer. Même pas de messe pour Pâques. Tu te rends compte ! ça n’était jamais arrivé, même pendant la guerre. Elle se contente de peu, lit la rubrique nécrologique sur Ouest-France, tricote pour un bébé annoncé. La vie lui réserve encore quelques douces perspectives.
Sa voix me fait du bien, me rassure – lointaines réminiscences de berceuse ou comptine quand elle se penchait sur moi pour me consoler d’un cauchemar ou me soigner quand j’étais malade.

Ici. Maintenant.
Loin des villes, loin des tumultes.
Déjà songer à la saison prochaine, rentrer du bois pour qu’il sèche aux canicules d’été, garnir l’étagère aux confitures dès que les fraisiers donneront à plein, plus tard d’autres fruits juteux et colorés. Est-ce donc cela, vivre : ambitionner de marcher entre soi, de suivre deux lignes parallèles qui s’inventent entre rue et ruisseau, entre gestes quotidiens et acte d’écrire, entre soleil et corps contenu dans sa peau ? Car nous avons à vivre, écrivait un ami ces jours-ci et il faudra bien trouver sa manière en arrière du mur qui isole des bruits, composer avec l’herbe en désordre et les murmures de l’eau et de l’âme.

Photographies : Françoise Renaud, 12 mai 2020

en mon for intérieur – jour #49

sourdes contrées

En revenir à la lecture pour éviter de piaffer, roussiner, barjoter, pinailler, torturer les chiffres de la pandémie, affabuler, tourner chèvre ou maboule.
En revenir à la base.
Corps, peau, papier, espace, mots.
Reprendre mon livre en cours (Sourdes contrées de Jean-Paul Goux, Champ Vallon, 2018) qu’une amie chère m’a offert, me replonger dans cet univers clos avec elle et lui qui s’observent et se cherchent. Pénétrer leur friche. Effeuiller leur monde sensible avec doutes et souvenirs — réels ou imaginés. Ça pourrait être un roman de confinement, ces deux-là isolés dans une maison entourée d’un jardin, se parlant et se promenant, évoquant des projets du passé — réalisés ou demeurés dans le néant ou juste construits en rêve. Avec ça évidemment, le temps qui ronge, les souvenirs qui se déforment, certains inaccessibles. Le trouble installé entre eux peu à peu les sépare, on le sent, parce qu’on sait bien ce qui arrive pour nous-mêmes, cet essoufflement de l’amour, ce délitement du sentiment, ce délabrement annoncé du corps, cet abîme.

Une phrase retient mon souffle.

Le sentiment de l’espace que tu découvrais dans l’air matinal de ta chambre entièrement nue, ce sentiment que l’espace rayonne dans les limites de son enveloppe, ce sentiment d’euphorie qu’engendre la pure sensation du volume, toutes ces impressions, tu ne savais pas encore qu’elles n’étaient pas tout à fait étrangères à celles qui naissent parfois dans les gestes de l’amour et qui ne sont pas celles du plaisir mais qui donnent au plaisir une profondeur peu oubliable lorsque le corps aimé et longuement caressé, son propre corps amoureusement caressé, cessent tout à fait d’être des épidermes parce qu’ils se répandent maintenant et dans les limites infiniment agrandies de leur enveloppe frémissante rayonnent enfin comme les corps glorieux qu’ils sont devenus.

Tant de vrai et de mélancolie. Même si l’euphorie peut élargir un instant l’horizon de notre perception, le temps ronge en maître, les murs se désagrègent à force d’hivers — juste l’évidence —, les constructions s’affaissent à force d’années. Pourtant ce regard infiniment doux qu’il porte sur elle quand elle parle avec ce petit chuintement de rien du tout dans la voix qui lui est resté de l’enfance. Tout ce qui demeure du lointain. Toute cette lumière qui inonde au point d’aveugler, révèle les nuances infinies de la roche et du sous-bois, aussi de l’âme de ceux que nous voyons vivre.

Photographie : Lyle Cesmat (unsplash)

 

en mon for intérieur – jour #46

Une amie a proposé récemment quelques phrases du Musicien Noir pour un atelier d’écriture en ligne, espace d’expression bienvenu pendant cette période de confinement.

Le Musicien Noir : une nouvelle que j’ai écrite y a quelques années en réponse à un appel à textes de la revue Étoiles d’Encre sur le thème « Sous le signe du multiple » (n°49/50, 2012), puis intégrée en 2015 dans un recueil auquel elle a prêté son titre.
Pour faire écho à cet atelier, j’ai lu à voix haute la deuxième partie et l’ai montée en vidéo, toute bonne à partager en ces temps de suspens… (mettre le son et le grand écran ! et c’est parti…)
Il  faudra que je m’occupe un de ces quatre de la première partie…

Photographie : Metin Ozer (unplash)

en mon for intérieur – jour #44

L’image s’impose à moi — à cause du manque sans doute —, image de la vague qui s’annonce à bonne distance de la côte et vient se briser sur la plage, et aussi le bruit, parce que ça fait un bruit terrible une vague qui court jusqu’à l’épuisement, souffle et rage, fracas, roulement, chacune ressemblant à une boursouflure puis à une faille qui se déplace à travers le bleu ou le vert bardé d’écume, à une tranchée. On a accès au ventre de la mer. On voit combien ça bouscule et rugit en dedans, combien ça brasse et fracasse. Un corps d’homme y serait irrésistiblement aspiré, emporté, chamboulé, avant d’être rejeté à demi-mort sur le sable.

Et ça court glisse comme sur une peau. On observe les petites langues levées par le vent puissant.
La ligne de rencontre entre ciel et mer est dure et précise, sans nuages.
Comme soulignée à la plume violette.

Quand nous étions jeunes, nous enfants de la côte, nous adorions les tempêtes. Elles soulevaient des vagues énormes qui à marée haute remplissaient les criques jusqu’à la goule, refoulant la marmaille estivante sur les bancs qui bordaient la corniche. Nous les espérions avec les orages d’août. Ces jours-là nous enfourchions nos bicyclettes pour gagner les rivages sauvages à l’écart du bourg,  réputés dangereux, on ne disait rien à personne, on y allait, on abandonnait nos engins à travers les genêts et on se jetait dans la bataille. Plusieurs heures. Inégalable ivresse à éprouver la force démente de l’eau,
corps broyé,
membres écartelés, chevelure mêlée de sable et de sel.

Ce matin, dans le silence de la maison, je revois les murs déferlants qui nous avalaient, j’entends les cris que nous poussions et que nul ne pouvait saisir dans le fracas monumental. Nous n’avions aucune peur ni aucune idée du danger. Parfois une vague plus vicieuse que les autres nous déportait vers la barrière noire des rochers. Nous sortions roués de coups, éraflés, ensanglantés. Nos mères nous demandaient où donc nous étions allés nous fourrer et nous répétions que ça n’était rien, ces bobos, rien du tout. De toute façon nous nous en moquions, le paysage et le vacarme étaient nôtres, l’océan nous possédait, nous ne désirions rien d’autre qu’appartenir à ce monde qui nous avait vus naître et qui nous poussait vers l’avant avec en germe la conscience de la phosphorescence et de l’extrême beauté. Ce matin l’océan me manque et je me soucie de l’avenir du monde.

Photographie : Leo Roomets -Unsplash

en mon for intérieur – jour #40

Un mot m’est apparu clairement il y a quelques jours, un mot qui m’a heurtée, presque anéantie même si je n’en ai pas compris tout de suite l’écho et l’importance. Et dans la scène où il a surgi, il était comme une blessure.
(ce fossé qu’il creuse en moi à présent qu’il m’habite et me hante, cette impression de rupture, cette dévastation qu’il engendre dans mon paysage et dans mon avenir) Continue reading →

en mon for intérieur – jour #34

s’en revenir au jour, au temps flottant, au temps de l’invisible, se laisser aller à rouler à travers les espaces à portée de regard, ciel et terre dans la fenêtre (la mer est loin d’ici), tendres vallons à l’endroit à l’envers, forêts, ruisseaux qui murmurent et animaux guettant leurs proies, errer dans le chemin qui monte au col puis revenir en vissant bien profond la foulée dans le sol à chaque respiration, errer en soi, creuser en soi, s’en revenir aux temps du début de l’homme où les tribus vivaient de peu dans l’univers sauvage et sans frontières, happer le silence associé au temps invisible, percevoir sa qualité, saisir à l’intérieur de ce silence le cri de l’oiseau qui jaillit d’un fourré en quête de matériau pour fignoler son nid ou l’aboiement d’un chien inquiet

s’en revenir au jour après le sommeil, au temps flottant de l’enfance où les gestes sont souples et si déliés, où tout manque, où tout promet

s’en revenir à l’essence de l’instant, celle accessible aux humains — possible mélancolie oui — alors que nous sommes réduits à errer dans nos maisons pleines de possessions — ô toutes petites possessions —, réduits à la rumination, pourtant libres de penser de rêver de creuser en soi de regarder autour de soi de gémir de hurler de caresser la peau de l’autre de regarder le chat qui dort et l’eau qui coule au bord du jardin de respirer simplement respirer percevoir au plus fin toutes les émotions qui traversent sans jamais se retourner

pour nous humains les jours manquent de se ressembler si on n’y prend pas garde alors qu’infinies nuances de toutes parts, jaillissements, rapides mutations des arbres en fleur, fragilités soudaines

ainsi lentement changer la façon de nous adresser au réel, au visible, au désir du visible

Photographie : Françoise Renaud, avril 2020

en mon for intérieur – jour #25

J’ai décidé en ce vendredi particulier, jour #25 du confinement, de publier un texte achevé tout juste hier, en réponse à une proposition Ateliers de François Bon autour de Pierre Bergounioux — un atelier intitulé : temps référentiel & temps du récit.
Ou encore : « de comment rendre compte narrativement d’un morceau complexe du réel avec durée »

 

la blancheur

Un long moment elle a parcouru les endroits de sa vie récente à la recherche d’un événement cyclique, d’une circonstance, d’une simple scène qu’elle aurait observée ou à laquelle elle aurait participé et qui se serait répétée suffisamment de fois pour être saisie en écriture et restituer une sensation de temps écoulé, mais elle n’a pas trouvé. Depuis qu’elle vit par ses propres moyens, elle s’est appliquée à échapper aux traditions et aux obligations familiales. Pas de vacances dans la même maison à la mer ou à la campagne — pas de vacances du tout —, pas de lieux fétiches, pas tellement d’habitudes. Une nouvelle fois elle s’oriente vers l’enfance alors que les parents dictaient la marche à suivre et décidaient de la tournure des choses. Et dans ce monde où ils étaient tous nés, dans ce pays qui était le leur, les fêtes chrétiennes s’imposaient pareilles à des bornes immémoriales, précieuses car constituant la partition du temps et concourant à l’organisation de la société rurale, occasions d’inviter la famille, d’assister ensemble aux cérémonies et de partager un repas. Mais elle n’avait jamais aimé les messes, les banquets et tout ça. Une réaction envers sa mère qui elle au contraire se réjouissait de ces rassemblements, les entourait en rouge sur le calendrier et veillait à leur réussite. Ne lui restait plus qu’à se carrer dans sa solitude, garder ses distances tout en se demandant pourquoi il fallait être dérangé par autant de monde à la fois, faire semblant d’être content, bien se tenir quoi. Et de cet événement qui survenait au cœur d’avril et qui chamboulait les rythmes domestiques, elle se souvient à priori de peu de chose. Continue reading →

en mon for intérieur – jour #19

 

admirer cette terre qui se relève (dévastée par l’eau  il y a cinq ans)

approcher, planter, apprivoiser chaque saison un peu plus, conjuguer couleurs et vibrations, développer d’improbables combinaisons en bordure ou le long des murailles ou entre pierres tels des serpents de lumière

partager sa beauté avec ceux qui œuvrent à nous tenir debout vivants
parce que moi je ne fais pas grand chose pour aider sinon demeurer sage

en mon for intérieur – jour #16

pour quelqu’un qui s’en va…

je reste dans le souvenir d’elle partie il y a peu de jours et je pose ces mots simples — comme une chanson — et puis j’attends pour voir s’il va se passer quelque chose
je ne veux pas céder à la tristesse ni me soumettre à la facilité d’une lamentation stérile, je veux accéder à un profond souvenir d’elle
je veux me remplir de joie à l’idée que oui, elle a tout de même eu une belle vie, elle a habité une maison à la campagne et son jardin était rempli de roses, au fond un carré de poireaux et de choux pour la soupe d’hiver, elle a eu un mari gentil et des enfants, plusieurs, ils ont fait leur vie à leur tour, l’un d’eux sur un autre continent, le hameau près de la rivière n’a pas tellement changé, on en reconnaît bien l’entrée sur la gauche en allant vers Saint Père, ensuite la petite montée jusqu’à atteindre la cour avec tracteur devant le hangar

mon père faisait souvent le détour par chez eux quand son mari vivait, un copain de régiment et de jeunesse (mon père n’en avait pas cinquante, par conséquent il y tenait, et eux l’appréciaient en dépit de son caractère grognon), sans doute que les étrangers à notre famille le supportaient mieux que nous, reconnaissaient et aimaient les traits majeurs de son tempérament : ténacité, courage, curiosité (bien des connaissances acquises sur le tas), mais aujourd’hui je ne veux pas parler de lui — le bougre vient toujours s’entortiller dans mes histoires comme un liseron résistant prêt à toutes les escalades, aussi pour une fois je l’invite à rester à sa place de visiteur dans la maison de Rolande, assis à la table de la cuisine devant une tasse de café ou un verre de blanc  — car je veux évoquer sa voix à elle, sa bonne humeur à elle, brave petite femme dans les tempêtes emportée par la puissante marée du temps, ses yeux fermés sur le lit et son corps froid, elle a abandonné la partie et je la comprends (comment trouver de l’intérêt à poursuivre dans ces conditions, privée du sourire de son fils cadet dans la dernière longueur de sa vie ? mieux vaut descendre du train), alors son cœur s’est arrêté de battre, et de cet arrêt pareil au jet d’un caillou dans un lac s’est propagée une onde ample et magnifique qui a fini par atteindre les rives et toucher ceux qui vivaient là, marchaient dans la forêt ou arpentaient de long en large leur appartement, résistant à une période difficile — disette, isolement, maladie —

je regarde l’onde progresser à la surface du lac où se reflètent les nuages mêlés à son visage, et je l’imagine petite fille, ses yeux clairs, son petit visage mutin

Illustration : Autoportrait du 6ème anniversaire de mariage, Paula Modersohn-Becker, 1906

en mon for intérieur – jour #11

… ce manque encore qui revient…
ce manque qui va finir par gratter creuser le moral comme le filet d’eau acide lime le rocher… ce manque de contact avec les autres, avec la peau des autres, seul, avec le poudroiement de soleil dans la fenêtre ou la petite pluie ou le crachin qui a investi le dehors et brouillé le paysage, car depuis quelques jours les frontières connues sont balayées et le corps n’a plus d’expérience là où il s’enfonce dans la forêt, errant solitaire dans la verticalité des fûts et le fouillis du sous-bois avec les bêtes qui murmurent et le peu de lumière qui franchit la canopée, le présent vacille, le réel devient provisoire, corps isolé décalé éloigné dans le jeu des ombres et le débit fragile du temps, chacun dans sa case, dans son placard en train de téléphoner recherchant la consolation comme il peut, tous les autres corps hors d’atteinte

— je veux parler des autres corps vivants — Continue reading →

en mon for intérieur – jour #8 splendeurs et cruautés

 

Ici rien ne change d’un jour à l’autre en dehors du ciel plus ou moins dégagé, de la terre plus ou moins humide d’une averse nocturne. La lumière monte, silencieuse. La vallée est retirée du monde et les oiseaux sont occupés à construire un endroit doux hors de portée des chats dans l’intention d’y pondre, ils sont très inventifs, tirent parti de la moindre fibre ou ficelle.

Les animaux sont passionnants à regarder, à leur contact nous changeons. Nous apprenons de nous.

 

contact lien attachement relation émotion regard main qui se tend qui caresse la tête le poil le dos contact étreinte attraction affection… comme tout cela nous manque…

Il n’y a pas longtemps j’ai lu un livre qui m’a brûlé les mains, l’histoire d’une poignée de personnages passionnés (scientifiques, techniciens, philosophe…) embarqués à bord d’un vieux brise-glace norvégien pour une campagne d’actions contre la pêche illégale. Ils étaient prêts à affronter en direct la cruauté, « prêts à donner leur vie pour sauver une baleine », à dégainer les armes si nécessaire. Leur capitaine, Magnus Wallace, figure charismatique de la défense du vivant, commodément traité d’activiste violent par les autorités, était la bête noire des mouvements écologistes. Il défiait les périls en ces routes de la mer où l’action s’impose comme un acte vital au-delà de toute légalité.
« À quel point de la courbe de sa vie croyez-vous que la terre soit arrivée ? L’heure est grave… ».
Ainsi parlait Magnus.
« Nous nous occupons des choses qui n’appartiennent à personne et dont tout le monde peut abuser. » Continue reading →

en mon for intérieur – jour #5

 

rien n’a changé au dehors, même rumeur de l’eau, même lumière qu’hier

je n’ai pas mis la radio ni la télé, je préfère lire, j’attrape sur la table La panthère des neiges de Sylvain Tesson (livre commencé il y a deux jours), en sa compagnie je me mets à l’affût, cherche la bête sur le flanc de la haute montagne, épie les reflets de pelage à travers les rocs, les canons argentés, les pentes en ruine, les versants gelés, je quête l’infini dans cet instant offert à la bousculade des pensées et qui pourtant sans cesse s’élargit et s’écoule pour constituer la matière de l’attente, soudain je crois la voir installée au cœur du paysage glacial, oui là-bas sur l’autre versant elle somnole à l’abri d’une terrasse de roche comme lovée sur sa propre chaleur, elle lève la tête, hume l’air froid, fille et reine souveraine en son immense territoire gelé, je voyage à 4500 m d’altitude et je sens le vent et l’odeur de silex, sa silhouette fauve et magnifique en repos dans mon champ de vision, je ne la lâche pas dans ma lunette d’observation, j’attends qu’elle se déploie et coule dans le décor, ondulante, majestueuse, apte à perpétuer sa lignée, sa silhouette finissant par se confondre dans ma mémoire pareille à une scène géante peuplée de vies animales, d’arbres touffus, de souffles et de murmures, aussi d’événements minuscules enfouis depuis le commencement qui ont forcément contribué à mon éveil
dans cette géographie grandeur nature je berce la bête fauve et solitaire dans mon rêve, elle devient le poème incarné
vieille de cinq millions d’années elle détient en son corps tous les visages

le sommeil de ma prochaine nuit bercera encore la vision d’elle nonchalante

en mon for intérieur – jour #2

situation idéale d’habiter à la campagne — pas à me plaindre —, juste apaiser la part d’anxiété pareille à un caillou (scrupulus, petite pierre pointue) coincé dans la gorge, l’inquiétude face à la vérité : celle qu’on se cache à nous-mêmes parce qu’on croit que ça n’arrive qu’aux autres et qu’on est éternel… cette même croyance qui me pousse ce matin à avancer, à réveiller ma curiosité et contempler la suite des saisons, les éclosions, les naissances — j’ai cette chance, j’ai un jardin —, à pousser mon œil au-dessus des fleurs indifférentes à notre situation d’humains confinés, contenus dans leur intérieur, confits dans leur jus — mince ! ça va durer combien de temps cette histoire ? —, déjà impatients et prêts à enfreindre la règle, à ne pas vouloir discerner le fauve caché là tout près dans les rochers

hier je courais, courais après le temps, me plaignais

aujourd’hui la période est propice à la méditation et surtout à la pensée des autres
je m’assois au bord du lit, près de la fenêtre, dans l’allée du jardin, j’appelle un ami ou ma mère qui vit seule, je lis, je regarde le ciel et mes fleurs tout en poursuivant le dialogue intérieur nécessaire à la transformation de mes insatisfactions stupides et de mes zones noires, là-dessus la tristesse à songer à ceux qui sont à bas, touchés, stoppés net

Photographies : Au jardin hier à 16h

un hiver personnages #4 | croquis

Cycle d’ateliers hiver 2019/2020 avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ».
Proposition 4 : « prendre le temps, dans la vie quotidienne, d’être attentif à cette pulsion qu’on a d’imaginer la vie de telles personnes inconnues ou anonymes qu’on croise, même le plus bref instant… On ne développe pas, on ébauche ces bulles de vie, on revient à l’observation. »
En savoir plus ici.

me souvenir de son nom

Je les croise en allant à la mairie ou à la poste. Je les vois furtivement, les surprends dans une posture ou une autre. En train de sortir de leur maison, de parler à quelqu’un ou simplement de marcher dans la rue en portant des paquets. D’eux je ne sais rien. Je ne sais que ce que l’un ou l’autre voisin a bien voulu me dire de ce qu’il savait lui-même, donc matériau récolté au hasard de petites conversations conduites ci et là. Je ne sais pas si c’est du réel ou du transformé. Je choisis de penser qu’il y a forcément du vrai dans ces bribes restituées, forcément quelque chose de ce que ces gens sont ou ont été. J’ajoute ces informations à mes observations et les rassemble dans un coin de cerveau. J’en dessine une sorte de tableau. Peu à peu ça devient une vaste histoire. Ça ressemble à une carte de géographie, sauf que ce ne sont pas des lieux qui y sont inscrits ou des routes qui y sont tracées, mais des événements, des notations (corporelles ou vestimentaires ou sentimentales), des  détails intimes, des paroles volées auxquels s’ajoutent — je m’en rends bien compte — des scènes imaginées. Continue reading →

têtes graciles

entrevues ces jours-ci
surgies au cœur des feuilles mortes en décomposition
palpitations fragiles, irréelles
(indices de printemps)
mais comment donc se fabrique la matière dans un ordre chronologique à jamais inchangé ? tellement fascinant de les voir revenir chaque année comme si elles n’en pouvaient plus d’attendre : architecture, nombre de pétales, coloris, velouté

les plantes ont leur code, leur mémoire, elles ont des yeux et des antennes, elles excellent dans la précision de leur arrangement et dans la reconnaissance qu’elles ont de l’air et de la lumière

retenir encore ces temps précieux à l’heure des tempêtes qui dévastent

 

Photographies © Françoise Renaud, 11 février 2020, Sud Cévennes

un hiver personnages #3 | une foule

Cycle d’ateliers hiver 2019/2020 avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ». Proposition 3 : « à vous de choisir ce qui sera votre échantillonnage, votre piscine pour immersion avec foule, et la taille de cette foule. Et puis organiser le défilé des masques. Une affaire de mouvement ? Une affaire de mouvement. Et de peinture ? Et de peinture. »  En savoir plus ici

 

réduction de l’espace

Serrés comme des sardines. Corps inconnus, étrangers, corps en vêtements de saison, corps à gifler repousser, corps chargés d’odeur de ville de gasoil de tabac et autres substances à fumer, corps avec barbe et lunettes, corps adossés tant bien que mal avec épaules bras mains qui se frôlent une fois accrochées aux barres métalliques prévues pour éviter de tomber lors des accélérations, corps fatigués énervés plus ou moins propres, ramassés en nombre dans l’espace étroit, infréquentables. Et il faut se retenir de soupirer de crier parce qu’à un moment donné ça devient insupportable de rester là, au contact, alors que d’autres montent encore, réduisant d’autant l’espace respirable — comment font-ils d’ailleurs pour trouver à se caser, récalcitrants à la compression et à l’empilement mais visiblement accoutumés aux mouvances de la multitude ? Lui qui a la mèche folle et le front luisant, il a l’air d’en avoir assez lui aussi, stoïque debout, plutôt bel homme, il porte un foulard de toutes les couleurs qui le rend attirant — tiens c’est vrai je ne l’avais pas remarqué au premier abord, c’est qu’il a dû monter dans la rame après moi. Lui en bonnet tricoté genre rasta affalé dans un angle, moue occupant le bas du visage terne et crispé, conservant entre le pouce et l’index un semblant de cigarette. Lui en manteau élégant — mais qu’est-ce qu’il fait là ? c’est qu’il est obligé. Familles en duos trios forcément disloquées, pas d’interstices suffisamment grands, du coup l’un casé en profondeur dans l’allée, l’autre pressé près d’une vitre, l’autre encore à l’assaut d’un strapontin étrangement libre hissant sur ses genoux le petit — trois ou quatre ans — mais la robe se coince dans l’articulation du siège si bien qu’il faut l’intervention de la voisine pour démêler l’affaire. Merci beaucoup madame. Je suis des yeux, je vois, j’observe, je souffre et respire avec eux, corps inconnus indifférents les uns aux autres, suffisamment éduqués pour demeurer ensemble quelques minutes, pas plus. Et tout ce qui arrive dans ces poignées de temps perdues dans la cohue, touchés par les mêmes oscillations et variations de vitesse entraînant effleurements rapprochements chocs non désirés, tout ce qui arrive s’inscrivant au fur et à mesure dans le cerveau, mémoire composée de petits morceaux de peau surpris dans l’ouverture d’un vêtement ou portions de visage ou expressions ou détails marquants dans l’accoutrement et la silhouette ou encore odeurs de laine mouillée et de sueur, rarement parfum fleuri ou citronné (trop loin la toilette du matin), de scènes brèves, de paroles dérobées. Elle maquillée et pacotille au poignet, cheveux retenus par une sorte de bandeau à paillettes. Elle avec casque audio mâchant du chewing-gum avec l’air de s’en moquer. Les deux là garçons, quinze ans, badant leur téléphone avec l’air complice. Lui aux avant-bras tatoués. Elle serrant son sac sur ses genoux, inquiète du moment où elle va devoir se lever et trouver la sortie. Elle avec un livre, plongée dedans. Ils elles oscillent avec le wagon dans un flou coloré fluctuant, parfois inquiétant. Je les vois. Je me demande de quoi sont faits leurs rêves. Et je les observe dans cet effort à cohabiter, à supporter cette situation, je les applaudis et commence à souffrir avec eux de la promiscuité et de la chaleur qui grimpe bien que le wagon soit climatisé à ce qu’il paraît — fait si chaud dehors ou alors clim en panne —, hautes parois vitrées reflétant les immeubles de la ville avec pans de ciel intercalés, trottoirs, terre-pleins, lumières violentes — zut, j’aurais dû essayer de m’installer de l’autre bord —, rumeurs propulsées à l’intérieur à l’ouverture des portes. Ça brasse, ça roule comme si on était sur la mer, d’un bord à l’autre, d’un corps à l’autre, frôlements dans l’indifférence générale, l’un se retourne, l’autre soupire ou sourit, excusez-moi, mais je vous en prie. Je m’efface. Bientôt mon tour de descendre.

Photographie : Fabrizio Verrecchia (Unplash)