TERRAIN FRAGILE | journal de saison, mois de juillet 2026

mercredi 1er juillet 2026, Les Fougères
Ce matin, la fraîcheur surprend. Une sensation presque oubliée, douce à la peau et en arrière du front. Les oiseaux le sentent, leurs chants semblent évoluer dans une sonorité plus pleine, plus déliée. J’y goûte profondément.

jeudi 2 juillet
Les feuilles de certains arbres sont piquées de tavelures à cause de la violence du soleil. Les fruits aussi. L’automne effacera les traces et lancera le cycle suivant. On le pensera éternel.

saison brûlante
chavirement des arbres

y croire pourtant

vendredi 3 juillet
Un paquet m’attend dans ma boîte à lettres, rempli de merveilles. Jacqueline de Savoie a pensé à moi. Elle sait si bien deviner mes préoccupations, histoires de femmes et de correspondances, ô livres magnifiques.

Un herbier, lettre de George Sand adressée à Juliette Lambert (publiée dans la Revue des Deux Mondes, 1868)
illustrée de planches fleuries réalisées par Louise Collet (Reliefs éditions).
La guérisseuse de Catane, de Simona Lo Iacono (Métaillé). Roman inspiré de faits réels, Sicile, XIVe siècle.
Au-delà des mers en huit lettres, d’Henri Perrier Gustin (Drosera). Lettres retrouvées dans la grange des arrière-grands parents aux Abrets (Dauphiné).


samedi 4 juillet
Il me revient le souvenir de l’herbier que j’avais composé autour des plantes méditerranéennes quand j’étais étudiante. Longtemps j’en ai conservé des feuillets empreints de sucs et de pollen. J’aime ce procédé, plus proche du poétique que du mortuaire. Les organes ainsi préservés conservent force, parfums, couleurs, celles-ci quand bien même fanées, scellées dans le papier. Les notes griffonnées disent la date, le lieu géographique, la nature de la cueillette, si possible identifient la plante. Des notes qui ravivent la mémoire des promenades en garrigue ou au bord de la Mosson.
Bien plus qu’un reliquaire, l’herbier est une célébration du vivant et de la saison.

fleurs du présent
pressées dans la lumière

non dans l’agonie

dimanche 5 juillet, Jabreilles Les Bordes
Je suis conviée aux rencontres estivales de Jabreilles, dans une forêt aux reliefs escarpés à une demi-heure d’ici. Un territoire sillonné de ruisseaux et empreint de chemins au pavage gallo-romain. La journée s’annonce chaude, on est prévenu.
Luxuriance heureuse des arbres, points d’eau et bosquets, champs d’ombre pour les animaux. Un hectare de jardin extraordinaire, chaque recoin travaillé comme un tableau. Fleurs en métal, statuaire, petites céramiques, structures métalliques, objets anciens, tout contribue à enrichir le décor et alimente les rêves des promeneurs.

et ça ressemble
à un voyage sous les feuilles
et vagabonde

Ma table de livres me rappelle à l’ordre matériel du monde.

mardi 7 juillet
Lu deux fois dans la matinée la lettre de George Sand Un herbier et admiré les planches végétales de Louise Collet.
L’image a une forte capacité de me reconduire vers les mots, vers le texte. Faire des photographies pour moi, c’est comme cueillir des fleurs ou des fruits dont je profiterai au repas.

mercredi 8 juillet
À nouveau la chaleur nous accable. Il faut vivre dans l’ombre. Et il faut vraiment que je me mette à écrire.

temps de fenaison
mille papillons de paille
si vibrant l’air sec

jeudi 9 juillet, Les Fougères
Travaillé une heure ou deux sur les premières pages du Pays d’Hammersøi.

vendredi 10 juillet
Je visite mon amie Annie, réfugiée dans l’ombre de sa maison de pierre qu’elle appelle l’Arche. Elle y a élevé plein d’enfants, elle a tant à raconter…
Je lui parle de la consolation, du film du même nom (avec un s) de l’artiste Boris Dunand que je viens de visionner. Sa voix dit : « …une lenteur m’a saisi tout le corps et j’ai soudainement entendu la plage, les arbres mouillés, la torpeur, le rythme d’une lecture… » Une sorte d’invitation au voyage. »

soudain grand vent
on a espéré l’eau du ciel
toutes fleurs mortes

samedi 13 juillet
Je n’ai de cesse de me soucier de mes poulettes avec cette chaleur, même si elles ont l’air de bien supporter. Tous les matins Alba continue à venir me chercher. Elle s’échappe de l’enclos et s’en vient rôder caquetant du côté de la maison. Sitôt qu’elle m’aperçoit, elle court vers moi éperdument.

dimanche 12 juillet

« Les journées s’étirent jusqu’à l’épuisement. »
(in Le Bruit des Jours, journal de Philippe C. du 12 juillet)

J’éprouve le même sentiment en cette troisième vague caniculaire. Parfois un instant lumineux me donne la direction à suivre dans mon chemin d’écriture. Jaillit une suite de mots justes et forts, et puis l’espace se rétracte.
Échangé avec Catherine à propos de l’approche de l’intime : « Plus on se penche sur l’intime, plus on creuse en soi, plus on élargit le champ jusqu’à l’universel… », une chose qui m’avait frappée juste après la publication de L’Enfant de ma mère et qui demeure vrai encore aujourd’hui.

lundi 13 juillet
Pendant son live du dimanche, Gracia Bejjani a proposé cinq extraits puisés dans les correspondances de Marguerite Yourcenar. J’ai été touchée par sa réponse à Patrick de Rosbo, auteur critique à qui elle se confiait : « Tout ce que je crains, c’est que votre amicale ferveur ne prête trop d’importance à la voyageuse elle-même, simple point qui bouge dans le paysage traversé. »
Modestie, recul et bienveillance chez elle qu’on ne lit aujourd’hui que trop peu.

mardi 14 juillet


les forêts brûlées
forte l’image serre le cœur

rêver de neige

mercredi 15 juillet, orages en cours

écrire depuis la racine des prairies
écrire depuis la brûlure et la dessiccation
écrire depuis les canaux profonds où circule encore le suc de la terre et des arbres
écrire depuis le feu et la cendre
écrire depuis l’anxiété qui fait des tranchées dans le sommeil
écrire depuis l’exaspération
écrire depuis les graines dans les capsules scellées de coquelicot
— retrouver l’écrire à la racine de mes prairies, à l’aune de mes graines encore vivantes

Je n’ai pas trouvé d’autre consolation que d’aller récolter les capsules sur les pieds morts de mes coquelicots. Je les ai entassés là-bas, sous les cytises. Je vais en préparer un sac pour mon amie de Bruxelles qui les adore. Ils habiteront son jardinet au prochain mois de mai.

jeudi 16 juillet, étouffant dehors
J’apprends le décès de Jo, bonne voisine cévenole. Après une plainte au cœur, la paix revient en moi. Une envie de haïku m’envahit. Cette brièveté saisit et adoucit une part de l’être. Cette forme détiendrait une réelle capacité de réparation.
Vol de la buse, chant du criquet, chatte furtive. Tous ensemble on pense à Jo en attendant de nouveaux orages.

toute petite femme
dans la maison de pierre
son parler rugueux

vendredi 17 juillet, délivrance
Les orages sont arrivés hier soir, violents, avec bourrasques de vent et averses de grêle. Comme une rébellion, une manifestation des forces obscures. Les carreaux d’une fenêtre ont volé en éclat. Nuit perturbée. Le spectacle au matin est désolant, feuillages déchiquetés, haie d’hortensias comme émiettée. Il faudra plusieurs jours pour réparer, nettoyer, balayer, redresser les plants abattus, peu à peu remettre de l’ordre et renouer avec la sérénité.

samedi 18 juillet
Chaque jour est un méandre, on ne voit pas la suite du voyage. Tout est en passe d’arriver, de frapper, d’interroger de l’autre côté de la peur.

dimanche 19 juillet, 21° à 11 h

« Je crois que toute chose est vivante ; que le monde végétal est sensible ;
je crois que si je pose ma main assez longtemps contre l’écorce d’un arbre
ou la surface d’une pierre, je pourrais sentir son énergie me traverser.
« 
in Le Bruit des jours, de Philippe C.


Le vivant pulse au voisinage, arbres, prairies, jardins et toutes les créatures qui y habitent. Je le sens dans mon corps, aussi tout ce qui échappe à mon regard. Je lâche prise et pars en promenade.

lundi 20 juillet 2026
Relevé hier dans Les Heures Creuses de Caroline Diaz : « J’ai le sentiment que nous sommes plus attentifs les uns aux autres. »
Dans les temps difficiles, les humains se rapprochent insensiblement. Ils sentent la proximité du désastre, la possibilité de la fin. La peur leur donne à partager.

mardi 21 juillet

vent de Nord levé
terre et feuillages desséchés
espérer le soir

mercredi 22 juillet
La fraîcheur revenue me permet d’avoir l’esprit plus clair, de reprendre le cours.

vendredi 24 juillet
J’éprouve beaucoup de plaisir à découvrir l’article de Catherine sur Itinéraires Pluriels autour de Colette Richarme et de la biographie que je lui ai consacrée Au-delà du blanc. Cette femme artiste a nourri mon travail et ma foi. Elle m’a appris qu’il fallait croire dur comme fer à ce qu’on fait pour creuser un sillon qui nous ressemble, laisser trace dans le tapis de mousses.

samedi 25 juillet 2026, Les Fougères
Odeur étrange et forte au réveil. L’espace du ciel au Sud est couvert, brumeux, comme empli de cendres. Le nuage des incendies de Gironde est poussé jusqu’ici par les vents. Pins brûlés, terre agonisante. Clairières, ruchers, terriers anéantis. Toute la douceur engloutie dans l’odeur âcre et prégnante.
L’écrire ici pointe le désastre et injecte une infinie tristesse dans le cœur.

dimanche 26 juillet
Je suis inconsolable. les animaux ont brûlé avec la forêt.

lundi 27 juillet
Le nuage de cendres a fini par se dissiper et les oiseaux ont repris leurs chants et leurs petits voyages comme à l’accoutumée. Pourtant ça continue de brûler là-bas. On sent la colère monter. On aimerait contribuer au sauvetage. Cette part infime que nous accomplissons au quotidien pour que le monde devienne meilleur, paraît si dérisoire. On se demande s’il va être tiré leçon de ces catastrophes.

mardi 28 juillet
Un post de Philippe dans Le Bruit des jours du 26 juillet à propos de la souffrance me ramène à une expérience vécue sur une plage équatorienne il y a des années.
J’avais marché longtemps dans un sable qui me brûlait atrocement les pieds. J’avais continué. Longtemps. Le décor était désert et somptueux. Et la brûlure était remontée dans mon corps jusqu’à se transformer en une folle sensation de bien-être, comme si toute la froidure éprouvée dans ma vie en avait été chassée d’un coup pour devenir lumière.

il n’y a plus qu’elle
tu deviens la souffrance
illumination

mercredi 29 juillet, 39° à 17 h
Fuyant la chaleur, je rejoins Hammersøi où Waralin le survivant apprivoise Kaja la corneille. Kaja va lui enseigner les secrets du vol et devenir part de son être.

jeudi 30 juillet
Le ciel gronde, quelques gouttes miraculeuses. Les poulettes s’affairent de bon matin. On voudrait que l’eau tombe encore.
Je pense aux déplacés de Gironde et aux feux qui se poursuivent tandis que des images de l’Inondation subie en 2014 me reviennent en cascade : l’anéantissement, la perte, le courage à mobiliser. Ce n’était pas le feu, mais l’eau.

vendredi 31 juillet
Ô joie immense ! Les hirondelles s’occupent d’une nouvelle couvée — j’ai compté trois oisillons — et les hortensias brûlés par les canicules successives semblent ébaucher une repousse. Je taille les inflorescences brûlées, espérant une floraison tardive.


annonce d’orage
d’abord survie puis délice
la pluie est douce

Photographies ©Françoise Renaud, Les Fougères, juillet 2026

25 commentaires

  1. Philippe Sahuc Saüc

    Ecrire page à page au fil des jours, comme on compose un herbier au fil des promenades, en choisissant les mots pleins de sucs et de pollen, en faisant confiance au temps pour que des papillons de paille viennent danser aux yeux de qui lira… Bravo de savoir faire cela, Françoise !

    • cher Philippe en voyage, que ton commentaire est beau, surgi tout juste après la publication alors que j’étais revenue sur mon pas pour éditer avant le soir en ce dernier jour de juillet
      un peu comme si tu étais aux aguets de ton côté
      un peu comme si le vent tiède avait poussé les papillons de paille de ton côté…

  2. Jacqueline Vincent

    Épuisement, tristesse, consolation. Renaissance… Le cycle des jours et des sentiments relié par la poésie, les images et surtout par l’Amour comme un baume guérisseur d’une nature en perdition.

    • ô mes lecteurs si chers, toi Jacqueline toute proche en temps et en cœur
      oui, on sent dans l’idée de « journal de saison » combien la notion de cycle domine, on ressent comme un cycle inéluctable des ciels et des couleurs
      déjà aujourd’hui, une nouvelle page commence…

  3. Recevoir la page de journal du mois c’est déguster une gâterie malgré les jours éprouvant de chaleur, souhaitons que les petites graines fanées précocement pourront renaître en une autre saison comme à Jabreilles. Gardons espoir, les hirondelles sont en famille.
    Merci Françoise.

    • oh chère Odile,
      l’écriture se constitue à l’aune des jours, de la terre et du ciel, et je ne sais jamais de quoi sera composé le tableau du lendemain et quelle ambiance se dégagera de tout ça au final
      oui, c’est un peu comme une peinture, une composition au présent

      et comme tu le dis merveilleusement, un bonheur de savoir mes « hirondelles en famille »
      merci pour ta sensibilité si douce et réconfortante…

  4. Comme on le ressent cet été dévastateur, la brûlure, les vents desséchants, l’aridité, les fleurs qui se meurent et pourtant le vivant, toujours là, au fond, et les beaux moments, la richesse des amitiés et des belles rencontres, et puis les capsules des coquelicots si belles dans leur vulnérabilité et ils égaieront mon jardin quand reviendra le beau mois de mai et le temps des cerises, et les corneilles je les adore… Merci, Françoise, pour ce beau portrait de juillet !

    • chaque message m’apporte du bon au cœur qui bat un peu plus fort, tu sais…

      un si long travail jour après jour comme on travaille une peinture, l’espace des mots, l’espace des images, des couleurs, et tout ce qui émane de chaque signe sur le blanc
      alors un merci infini pour ta lecture, amie Catherine, un merci infini aussi pour ton retour au goût de cerise et de coquelicot !

  5. Merci pour ce panier de Juillet, un débordement de couleurs et de vie.

  6. Merci pour ce partage.
    …..je garde l’image d’Alba courant vers toi éperdument…

  7. Été incandescent
    Incandescence de tes mots, dans la révolte comme dans la douceur des souvenirs, dans l’amitié comme dans la poésie – sublimes haïkus – dans l’écriture refuge comme dans l’atmosphère et le détail capté explosant dans chacune de tes photos.
    Merci à ton talent de donner un tel écrin, chère Françoise, à nos émotions intimes

  8. Fabienne Savarit

    Merci pour ces mots de juillet. Ils décrivent si bien l’amour du vivant et la peine si grande de les voir disparaître sous la chaleur et les incendies. Et merveilleux Haïkus encore. Une bulle de poésie et d’espoir à travers les repousses.

    • on combat, on survit, on décuple nos capacités dans l’instant s’il le faut, on exprime nos doutes, on écrit de la poésie, on survit quoi ! on tient bon…
      merci à toi aussi, Fabienne, pour ton été en brefs poèmes qui proposent des partages quotidiens

  9. Je voudrais trouver les mots pour te répondre… mais je suis sèche… brûlée autant que mon environnement… essorée par le nombre de jours suffocants, tapie dans l’ombre et sans énergie…
    Pas d’hirondelles par ici…
    je sauve une pie assoiffée et deux moineaux qui semblent avoir des petits pas loin, et je prends bien soin de ma Miche avec ses plus de 16 ans….
    Quel été!!!

    • oui nous sommes tous rincés, éprouvés par les catastrophes qui se succèdent et nous interpellent durement
      et on ne peut s’empêcher de penser que ce n’est que le début, que la situation demeure extrêmement préoccupante si on demeure aveugles..
      s’occuper des animaux qui vivent autour de nous, donne du bon et du bonheur au cœur (comme si les deux mots bon et coeur avaient créé le mot)
      tenez bon, toi et ta vieille Miche chérie….

  10. En ce temps de dure vie pour la faune et la flore (tiens, ajoutons les humains, pour faire « bon poids ». Et y a pas de raison!), faut s’accrocher et, comme Marie Durand, « résistez ».
    Et Jo qui s’en est allée, quel besoin a-t-elle eu ? Une pensée pour elle.

    • Dure vie pour les créatures et les végétaux dont les forces sont sollicitées pour renaître en un temps inhabituel. Ces bourgeons sur les hortensias ont ce quelque chose de réjouissant qui nous prend l’âme. Ces plantes sont capables d’abandonner leurs têtes séchées et de remobiliser leurs forces pour en faire pousser d’autres…
      va savoir, l’automne sera peut-être somptueux ?

    • Résistons, tenons la barre, adaptons-nous, prenons le taureau par les cornes, faisons tous ces petits gestes indispensables pour que ça ailleurs mieux, pour qu’on respire et qu’on mange mieux…
      Plein de pensées vers Jo envolée vers un autre destin…
      merci Den pour ta douce présence…

  11. Marc Philippart

    « J’avais marché longtemps dans un sable qui me brûlait atrocement les pieds. J’avais continué. Longtemps. »
    Quel magnifique entêtement à poursuivre toujours ta route littéraire autant que ton chemin sablonneux.

    • l’entêtement oblige à travailler la résistance au mal et au climat délétère ambiant
      une nécessité en ces temps âpres pour la création qu’elle soit mots couleurs images, simples traces…

  12. Juliette Derimay

    Un mois dur, difficile à vivre, mais en garder l’herbier, Marguerite Yourcenar (repris une sorte de pèlerinage de lecture sur les terres familiales de Flandres). Et puis surtout les échanges, les écritures qui avancent.
    Merci pour ce partage de ton juillet

  13. partager donne envie de continuer à avancer
    et quand c’est tous les jours, c’est contraignant mais stimulant
    merci pour ton passage, chère Juliette

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