#VOYAGE FRAGMENTS #2 | alors je n’aurais pas pensé que je mourais

J’aimerais m’en retourner à mes quatorze quinze ans pour éprouver à nouveau cette soif de liberté qui avait commencé à m’habiter. Peu à peu une clarté piquante m’avait pénétrée, presque m’empêchait de respirer. Il m’en fallait peu pour courir dans le rêve. Une simple vignette à coller dans un album, un récit de Kipling, une image de jungle ou la mer en furie, tout me transportait et me poussait au dehors. J’avais soif de monde. Je le soupçonnais immense et merveilleux, n’avais qu’une hâte, quitter l’enfance et la maison du père.
Aucune peur, rien que soif,
soif de départ,
soif intense.
Bien sûr je n’avais rien imaginé ni organisé de ce qui allait suivre — raison pour laquelle j’aimerais m’en retourner à cet âge et porter attention à chaque phase du développement de ce désir qui m’enflammait comme un incendie.

Mes premiers « grands voyages » vers le Mexique ensuite vers l’Asie m’avaient envoûtée. L’époque facilitait la découverte. Il fallait peu d’argent et j’avais le don de me débrouiller avec pas grand-chose. Un ticket open en charter, quelques traveller’s chèques, peu de bagage. Juste une paire de vêtements de rechange, un bon livre à lire et relire, un carnet pour dessiner, une carte de géographie.
Et la route devant moi.

Personne ne m’attendait.

Je me souviens de la puissance ressentie au cours de ces mois de vadrouille en solitaire, plus de barrières, le ciel large ouvrait ses ailes pour y inscrire le sillage de mon corps et de ma pensée, peu importait le pays, c’était son éloignement et son exotisme qui me bouleversaient, son étrangeté, sa rumeur qui s’épanchait à mon oreille comme une musique jamais entendue. Les contraintes ordinaires s’étaient dissoutes. Une part de mélancolie aussi. Je vivais le jour, la nuit. Je vivais à pleines mains, à pleine gorge. Tout ça me communiquait une grande force et un plaisir violent — ça avait duré presque deux décennies.
Alors j’aurais pu mourir très facilement. De n’importe quoi : virus, infection liée à des piqures d’insecte, maladie vénérienne, attaque de chiens, noyade par imprudence, chute dans un canyon, empoisonnement, overdose.

J’aurais pu mourir, alors je n’aurais pas pensé que je mourais,

ça se serait passé dans la jeunesse et dans le prolongement naturel des choses cruelles, un jour au cœur de l’été j’aurais entendu le crépitement d’un brasier, la vie m’aurait paru brève et intense, j’aurais tout abandonné de mes minuscules possessions, j’aurais entendu le hurlement des molosses qui fuyaient loin dans le désert qui s’étend au-delà de la ville, j’aurais su que c’était fini, je l’aurais vu comme un jaillissement, un franchissement des limites, une explosion fantastique,
je n’aurais pas pensé que je mourais,
ça aurait seulement été l’avancement logique de la vie, les battements de tambour, les rituels autour des feux, les invocations, les odeurs d’herbes séchées de thym et de pavot, les volcans qui déversaient leurs ruisseaux de lave et les vagues qui revenaient inlassablement brosser le sable ou le fin gravier de la plage, ma peau, mes cheveux grillés, ou plutôt la peau et les cheveux d’une fille morte en train de se dissoudre dans la voie lactée,
je n’aurais pas pensé que je mourais,
plus de souffrance, plus de mélancolie, rien qu’une secousse, un étourdissement,
tout serait retombé dans le silence après l’installation du bûcher, les incantations, les parfums, les cendres bientôt disséminées dans le lac couché dans la caldeira ou dans l’océan.

Ici se raniment les grondements de cette époque voyageuse, grondements qui s’agrippent à mes jambes comme sarments de lierre qui grimpent contre les murs, rustiques, infatigables, qui n’ont que faire des incendies et des sécheresses. Je ne les repousse pas, je les accueille, ils me constituent, m’ont brûlé les entrailles.

Désormais je vis auprès des loups aux yeux jaunes, je ne suis qu’une enfant.

Photographies ©françoise renaud, Côte de Jade

17 commentaires

  1. Eh oui, on aimerait tellement pouvoir revisiter le passé pour mieux examiner les processus qui nous ont animés…
    Quelle évocation puissante qui nous happe et nous transporte comme un tourbillon vers l’ailleurs de tes souvenirs, tellement prégnants qu’ils en sont inscrits dans ta chair, qu’ils s’agrippent comme tu le dis si bien, comme à ces murs rustiques, symboles de stabilité et d’apaisement. « Je n’aurais pas pensé que je mourais », quelle force dans cette phrase qui ne peut que résonner, d’une manière ou d’une autre. Et la photo est magnifique ! Merci pour ce superbe texte, chère Françoise !

    • ta lecture me conforte dans l’idée d’assembler ici des textes autour du voyage et du bouleversement qu’il provoque dans nos tissus les plus intimes
      pour tout dire, j’ai rêvé de ce texte il y a quelques jour
      il me fallait l’écrire…

  2. Magnifique texte. Vivre vite et mourir jeune, une vision romantique qu’on peut avoir à 15 ans… mais ce serait se priver de nos souvenirs, qui nourrissent ensuite notre vie, et l’écriture.

    • oh tellement bien que tu viennes me surprendre par ici à pas de chat…
      oui ça se tisse au fil de nos années douces ou amères, modifiant peu à peu nos corps et renforçant nos espoirs…

  3. la vie… j’aime le contraste de ces 2 textes, d’autant que je n’ai jamais voyagé, jamais osé, jamais bougé. et que la liberté est un concept qui m’échappe totalement, j’en serais bien plutôt d’ailleurs toujours à me chercher des contraintes. enfin, on voit bien que c’est plus qu’un concept, chez toi… c’est une pulsion, une vive force intérieure.
    le deuxième texte me paraît emprunter les voies de cette liberté pour éprouver rendre compte explorer les limites de cette force, dont l’ivresse semble aveugle aux dangers, voire s’en délecte. au point que la morte est vive et la vive morte.
    amicalement,

    • tu me ramènes à cet ouvrage constitué de textes d’atelier que j’ai regroupés sous le titre « Pulsion Vivre »…
      oui il y a cette fièvre qui prend, au sens propre comme au figuré, à débarquer sur un continent inconnu, à se perdre
      me revient en tête « Aguirre et la colère des dieux », film qui m’habite depuis la première fois où je l’ai visionné par sa puissance, celle de l’inconnu et de ses territoires vierges, comme un impossible voyage jusqu’à la folie
      grand plaisir, chère Véronique, de te savoir être venue quêter par ici….

  4. Jacqueline Vincent

    J’ai avalé tes mots avec l’appétit de ta fougue et de cette envie de vivre… Et de mourir. Puisque ce sont nos destinées et entre …tes voyages aventureux et lointains ont fait écho aux miens littéraires et immobiles .
    En arrivant à « l’Age expérimental » dont nous parle Erri de Luca, tout est encore possible à découvrir ou à rêver. Jacqueline.

  5. Arpenter encore tes mots tes récits, lire entre tes lignes les années les époques et te trouver au détour d’une phrase telle que j’ai la chance de t’avoir rencontrée : libre, ébahie du monde et de votre audace réciproque et mutuelle à s’emporter l’un.e l’autre vers de nouveaux horizons (et nous avec)…
    Merci chère Francoise, pour les voyages et l’ancrage que tu offres.

    • ton visage se redessine soudain sous mes yeux
      il y a eu longtemps sans nouvelles et puis merveille d’écho découvert ce matin ! comme un coup de baguette magique !
      oui l’écriture raconte et embarque
      et le mot voyage est si fort, même pris tout seul !
      salut mon amie Gwenn !

  6. soulever le voile des envies réalisées, retourner dans les découvertes improbables, y trouver une place un moment sans craindre la mésaventure, la différence, l’éloignement, l’étrangeté,
    mourir comme un grain de cendre dans la voie lactée…
    vivre libre sans pression tu as osé le faire et le décrire avec fougue. Merci Françoise

    • il y a la charge des mots et la volonté de les faire tenir ensemble pour dire quelque chose de presque impossible à formuler
      il y a cette folie qui prend germe au début de la vie et s’amplifie quand on est en voyage et cette folie nous habite à jamais
      merci chère Odile, de venir dans ma trame pour un moment ensemble…

  7. Temstet carole

    Mais Françoise, comme tu me fais voyager, ressentir, moi qui n’ai jamais osé, ni tenté, par crainte, tant de peur en moi, et puis après tu sais bien…
    heureusement, toi et tes récits existent,
    tant de mercis…

    • des récits puisés dans le temps, dans l’imaginaire, dans les deux à la fois… tout se mêle comme lianes immenses qui enlacent les corps, un autre système circulatoire…
      merci à toi, Carole, et surtout ne pas avoir peur…

  8. Plaisir de te lire à nouveau et surprise de la fougue de ce texte, bien qu’on imaginait bien celle de ta jeunesse. J’aime cet imaginaire d’une mort en pleine jeunesse, c’est très beau. Le claquement de la dernière phrase en conclusion parfaite. Des bises, chère Françoise.

    • le texte m’était venu dans la nuit,
      il me fallait le poser comme un sac au bord du chemin…
      et je ne sais pourquoi j’en suis revenue très fort aux images du film de Nagisa Oshima, « Contes cruels de la jeunesse » sorti en 1960… ils couraient sur des bois flottés, elle croquait dans une pomme verte, il y avait une énergie extraordinaire, de la violence aussi, un univers moite et des baisers… une tentation folle de liberté quel qu’en soit le prix

  9. Juliette Derimay

    je n’aurais pas pensé que je mourais,
    on n’est pas sérieuse quand on a quatorze quinze ans
    merci de nous partager tout ça

  10. C’est un texte d’une audace assez folle. J’aime beaucoup.

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