samedi 1er août 2026, domaine des Fougères
Au dernier jour du mois, j’édite le journal — un geste libérateur. Au matin suivant me parviennent les premiers commentaires alors que j’ouvre une page vierge. Rien jamais ne s’interrompt. La saison se poursuit, l’écriture se poursuit, comme tous les matins Alba vient aux nouvelles du côté de la terrasse en gloussant.
Jusqu’à quand la vie encore ?
dimanche 2 août, au bord de l’étang
Jour de fête locale. Mon stand de livres est installé sur le pré jauni, presque soyeux sous le pied nu. Quelques heures offertes à discuter et partager au gré des passages. Le soleil impitoyable me chasse au milieu de l’après-midi.
corps cuit yeux secs
remonte le chaud de la terre
nous cherchons l’eau
lundi 3 août
À chaque mois sa palette. Celle d’août sera marquée par une grande sécheresse. Quelques plantes remarquables affirment leur résistance au stress hydrique. Par ici un peu de chair colorée, mais il faudra beaucoup de pluie pour ranimer les cendres. Où vais-je porter les yeux pour saisir, donner idée du sec, du brûlé, du presque éteint ?


mardi 4 août
Tout ce qu’avait compris Tertullien (extrait de son Traité de l’âme, chapitre XXX – vers 210-213 après J.-C.).
« Assurément il suffit de jeter les yeux sur l’univers pour reconnaître qu’il devient de jour en jour plus riche et plus peuplé qu’autrefois. Tout est frayé ; tout est connu ; tout s’ouvre au commerce. De riantes métairies ont effacé les déserts les plus fameux ; les champs ont dompté les forêts ; les troupeaux ont mis en fuite les animaux sauvages ; les sables sont ensemencés ; l’arbre croît sur les pierres ; les marais sont desséchés ; il s’élève plus de villes aujourd’hui qu’autrefois de masures. Les îles ont cessé d’être un lieu d’horreur ; les rochers n’ont plus rien qui épouvante ; partout des maisons, partout un peuple, partout une république, partout la vie. Comme témoignage décisif de l’accroissement du genre humain, nous sommes un fardeau pour le monde ; à peine si les éléments nous suffisent ; les nécessités deviennent plus pressantes ; cette plainte est dans toutes les bouches : la nature va nous manquer ».
(cité par Tanguy Viel lors de sa conférence donnée au Banquet du livre de Lagrasse, 30 juillet 2026)
mercredi 5 août
La chatte au poil si doux m’apporte l’objet de sa chasse et je la félicite.
jeudi 6 août
Déposé un écho sur le journal de Philippe Le Bruit des jours du 2 août qui parle de la colère.
« Nous sommes ce corps depuis longtemps et nous ne savons pas qui il est
… et la colère dissimule le vrai dans le feu.
Alors il faut qu’elle s’épanche pour commencer à rebâtir. »
l’image est forte
se reconnaître chez Basquiat
toile sang colère

vendredi 7 août
Fin de matinée. J’assiste à une visite commentée à Bénévent l’Abbaye autour d’une œuvre du plasticien suisse Robert-Tissot et de l’abbatiale du XIIe siècle. Le côtoiement de certaines œuvres devient magique quand les guides montrent le chemin.
samedi 8 août
Je peux estimer la température du jour à la durée d’absence de ma chatte grise. J’ai mené l’enquête pour savoir où elle disparaît sitôt franchi le seuil des 30° et de quoi est fait son gîte. C’est un arbuste épais aux branches rampantes qui procure de l’ombre et dont l’aire est moelleuse et fraîche, tapissée de feuilles sèches. Rien ne peut l’en déloger sinon la faim.
dimanche 9 août
Et c’est du potager que vont venir les fleurs nouvelles. La menthe la première a poussé quelques inflorescences mauves et parfumées suite aux maigres orages. J’en cueille un brin pour parfumer la salade de tomates.
Et je retiens les pensées, je les note avant de les égarer…
s’enfuient les mots
comme des notes de musique
monte la fièvre

lundi 10 août, Les Fougères
Une amie m’a fait découvrir la fresque historique de Bridiers. Encore ce matin je demeure sous le charme de ce spectacle féérique.
Le site médiéval sert de décor avec donjon restauré du XIIe siècle, remparts, terrasses, jardin médicinal tel symbole du paradis perdu. 500 bénévoles engagés dans ce projet. Un an de travail, un accueil joyeux, un incroyable partage. Cette aventure humaine ranime en moi de l’espoir.
au mitan de la nuit
d’où vient l’intense émotion ?
telle sueur de pierre


mardi 11 août
La chaleur augmente chaque jour et la chatte disparaît de plus en plus longtemps. Je veille sur Alba et Lisa, appelle ma petite mère au bord de la mer, reçois des nouvelles de l’amie Do qui randonne en montagne et une lettre de Philippe C. qui cherche une nouvelle douceur dans sa solitude. Ses images prises en Arles présentées dans Bruit/Blanc #17 soulignent la particularité de la photographie de rue qu’il définit comme « un dialogue permanent entre le hasard et nos émotions intérieures ».
mercredi 12 août
Des nuages noirs sont montés de l’ouest et ont masqué l’éclipse. Atmosphère irrespirable. Il fait si chaud et si sombre à la fois que les oiseaux se sont tus et que les poules se sont immobilisées au seuil de leur cabane.
jeudi 13 août
Le temps me manque. Le temps m’échappe.

vendredi 14 août
Patricia est arrivée hier en pleine chaleur. Nos paroles se rejoignent tout en espérant la venue des orages. Une sacrée belle journée ensemble.
samedi 15 août
C’est Catherine qui me donne à découvrir ce fragment puisé dans La forêt de Fontainebleau, un texte sombre et visionnaire écrit par George Sand autour de la place des arbres et de l’humain dans la nature.
« On peut appeler les savants à démontrer que les forêts séculaires sont un élément essentiel de notre équilibre physique, qu’elles conservent dans leur sanctuaires des principes de vie qu’on ne neutralise pas impunément et que tous les habitants de la France sont directement intéressés à ne pas laisser dépouiller la France de ses vastes ombrages. Réservoirs d’humidité nécessaires à l’air qu’ils respirent et au sol qu’ils exploitent. […] Supprimer les arbres qui par leur ombre rendent au sol la fraîcheur bue par leurs racines, vous détruisez une harmonie nécessaire, essentielle du milieu que vous habitez »
Ce texte fait écho à l’échange écouté à la radio Aménager et imaginer l’espace avec les arbres entre deux passionnés des arbres, Thomas Brail grimpeur arboriste et Fabrice Hyber artiste semeur.
faire cercle autour
son écorce rugueuse
— et l’arbre gémit

dimanche 16 août
Nous et l’espace entier, nous attendons la pluie.
Elle arrive dans la nuit. Je me lève pour la regarder, la sentir sur la peau. L’odeur monte depuis la prairie sèche et le vent froisse le corps géant des arbres.
Au cours de cette même nuit, ma petite mère a rêvé de sa fille morte — une émotion dans sa voix que je ne connaissais pas.
si loin dans l’âge
neuf ans avec sa petite
personne ne sait
lundi 17 août
Ma visite récente à Nohant a nourri mes réflexions autour de mon choix de vie. Je comprends George qui se retranchait dans sa Vallée noire, son fief, pour échapper aux mondanités de la capitale et se vouait à sa vie rurale plus « vraie ». Elle écrivait : » Cette vallée, c’était moi-même, c’était le cadre, le vêtement de sa propre existence ». Un peu à sa manière, les Fougères sont devenues mon lieu naturel, mon refuge, mon oasis, mon champ poétique.
J‘y vis entourée d’arbres et d’oiseaux.
J’y puise mes images.
Jamais recluse, j’y trouve une force à poursuivre.
Je ne connais plus la ville, n’ai plus le goût de m’y rendre — a-t-elle encore à m’apporter ?
À mon gré j’admire le ciel étoilé par-dessus le coteau granitique,
goûte le silence habité de l’aboiement des brocards et du cri aigu des lérots.
Le présent y est intense,
ma paix plus véritable.

mardi 18 août
Écouté le live de Gracia Bejjani qui s’appuyait sur des entretiens de Julien Gracq. Suis-je myope ou presbyte dans ma façon d’appréhender le monde ? Il me semble emprunter tour à tour ces deux profils selon le domaine de pratique. La photographie m’entraîne vers le détail alors que le texte me conduit vers le paysage qu’il soit du passé ou du présent.
Et toujours l’enfance qui intervient fort par ici.
mercredi 19 août
Jours difficiles, le corps en fatigue. Peut-être trop longs les crawlings auxquels je m’astreins au quotidien. Ou alors ça vient du fond, un épuisement que je ne parviens pas à compenser. En attendant, je suis heureuse que mes hirondelles aient élevé deux couvées. Toutes virevoltent ensemble dans la haute lumière et dorment toutes serrées dans le même nid.
Je rêve d’un hiver froid qui me tiendrait à la maison une fois qu’elles seront reparties .
jeudi 20 août
Le temps tourne, la fraîcheur s’installe, tout semble changé. Plaid sur les genoux, je lis Les Enlivreurs du 19 août de Juliette dans sa montagne. Je lui dis me souvenir de mon père qui râlait à propos des touristes qui ne voulaient que du beau temps alors que lui désirait la pluie pour sa terre. L’homme jardinier a cédé à 93 ans.
Il faut vivre longuement pour savoir quelle quantité d’eau est nécessaire pour alimenter un territoire et le rendre fertile. Avec la sécheresse, les légumes n’ont pas grossi, pommes, tomates, melons, aubergines. Il faudra s’en contenter…
le sec l’aride
ô sucs du jardin d’antan
espérer la pluie



vendredi 21 août, Les Fougères
13° à 8 h. Oubliée la brûlure du soleil. Enfiler un gilet, se rendre au potager. Remplir le panier de légumes colorés.
samedi 22 août
Pas un soir je ne manque d’aller voir mes oiseaux dans leur nid suspendu en boue séchée. Désormais ils sont tous beaux et forts. Bientôt le long voyage.
je les suivrai
avec les yeux du secret
improbable route
dimanche 23 août
Le mois aurait pu s’arrêter là, sur cette chute, sur ce futur, d’autant que la saison n’est plus la même : arbres perdant leurs feuilles, fougères déjà roussies. Le calendrier officiel se moque des éléments.
lundi 24 août
Je lis L’Arbre aux oiseaux (de Robin Wall Kimmerer, 2026) qui parle du partage des dons de la terre et de la gratitude réciproque. Le don est au cœur de la vie biologique. Quand je récolte des courgettes ou des figues en quantité, j’en dispose un cageot au bord de la route, en donne à mes voisins, les invite à partager une tarte ou fais des confitures à offrir en hiver. Nullement question d’argent, seulement d’échange et de joie.



mardi 25 août, Les Fougères
Songer aux landes de mon enfance, aux tempêtes, aux écumes du grand océan.
mercredi 26 août
Vent chaud, toujours pas d’orage.
Carnet de Murmures en main, je remonte au chapitre de fin d’été et relis plusieurs fois ces trois lignes — presque un haïku. Exactement l’état du moment.
CIEL TENDU À ÉCLATER
REBORDS DU MONDE FLOUTÉS
JUSTE ATTENDRE

jeudi 27 août
Enfin il a plu dans la nuit. Comme une pulsation différente du temps. Et la vague au Népal a enseveli les gens de la vallée à cause de l’effondrement d’un glacier. L’image ne me lâche pas.
vendredi 28 août
… je parle peu d’écriture, me nourris de celle des autres.
Une douce tristesse se répand en moi. Hier les hirondelles sont parties, nid déserté. Leurs gorges couleur brique et leurs rondes me manquent.


samedi 29 août
Ciel couvert. Les brebis de mon voisin paissent dans la grande parcelle où repousse un peu de luzerne. Elles se tournent vers moi, interrogatives. « Paissez mes douces brebis, paissez votre content. Le champ est tout à vous. »
Rien d’autre n’arrive. Je grommelle dans mon vide d’oiseaux.
dimanche 30 août
ce calme d’hirondelles
ah mes grandes voyageuses
tout l’hiver sans vous
lundi 31 août
Il faut bien trouver notre place quelque part. La mosaïque des prairies et des forêts peut nous servir de guide. Les communautés végétales sont en mouvement constant pour faire face aux tempêtes, aux incendies, aux invasions, aux destructions. Nous autres aussi sommes en état transitoire entre l’ancien et le nouveau, entre coopération et solitude.
Photographies ©Françoise Renaud, Les Fougères, août 2026



Toujours un plaisir de te lire ma chère Françoise.
Toujours une invitation au voyage et au rêve.
Merci
je t’embrasse
En rentrant de l’inauguration de l’agrandissement de notre Librairie ce sont tes mots qui m’accueille
prolongeant le bonheur de lire …
J’aime les fins d’été où les jours raccourcissent refermant l’explosion
d’une nature asséchée pour l’ocre , le roux et les ors de l’Automne.
Mais ce soir je ressens ta nostalgie au départ des hirondelles.alors merci à Alba de venir te consoler
jacqueline.
Tu rends ce mois d ‘Août tellement plus respirable et généreux, même les oiseaux te reviendront…
« je les suivrai
avec les yeux du secret
improbable route »
Carole