La date est soulignée en couleur sur le calendrier, inscrite dans son cerveau depuis longtemps. Calme plat, jours écoulés, encore une nuit. Depuis quelques temps l’air est doux, il a tendance à endormir ses pensées.
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Coup de vent vers minuit. Ça n’était pas prévu, un volet claque, elle entend des objets rouler sur la terrasse. Le sommeil ne vient pas.
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au fait où irais-tu ?
dans un pays juste à côté ou tout au bout de la terre ? un pays dont tu aurais rêvé depuis l’enfance, un pays dont on t’aurait parlé et dont tu aurais imaginé les contours assoupis dans une brume indécise les coutumes tribales les odeurs douloureuses, un désert une ville une île, en tout cas tu t’y serais préparée comme s’il s’agissait d’un événement fondateur de ta vie, une cérémonie solennelle, une évasion après des mois d’emprisonnement, chaque vêtement étalé sur le lit avec encore visibles les pliures du repassage, l’épingle pour attacher la pochette à l’intérieur du tissu où tu glisseras l’argent et les papiers à surtout ne pas perdre, l’unique paire de chaussures à lacets bonne à arpenter les toundras les mangroves les pentes calcinées les éboulis les plateaux granitiques investis de bruyères et de silènes à bouquets, tu aurais appris certains noms de baies lacs et sommets, inventé sur les cartes quelques itinéraires, en cette nuit qui n’en finit pas tu aurais rêvé de cette solitude qui allait te prendre à la gorge sitôt l’amarre levée
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Elle se redresse, vérifie encore le contenu du sac. Un sac à dos multipoches en toile brune. Elle l’a composé au plus serré pour le minimum d’encombrement : tee-shirt et pantalon de rechange, serviette-éponge, petits objets de toilette, carnet de notes, gros livre, aiguille avec bobine de fil, briquet, lunettes de soleil, billet de transport, traveller’s chèques. Elle se demande si elle a choisi le bon livre. Il faut absolument un livre à relire plusieurs fois et on n’est jamais sûr.
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tu allais rester longtemps absente, tu ne donnerais pas de nouvelles ou rarement, un aérogramme de Tokyo, de Yogyakarta ou de Buenos Aires, tu voudrais te faire oublier, tu voudrais sortir de ta peau te perdre te fondre t’abandonner t’annihiler dans la foule bruyante et bigarrée te tordre de passion t’alanguir t’anéantir te déposséder de tout repartir de rien, tu t’y lancerais d’un bon pas mais au seuil de plonger dans le vide la nuit s’alourdirait et la détermination flancherait une sorte de peur légère un doute qui remplirait la fissure — dont tu aurais toujours refusé de parler — d’un suint amer
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Elle retourne s’allonger un moment, ne bouge plus, ressemble à une morte. Obscurité. Juste un mince trait de lumière en bas de la fenêtre. Elle se demande où elle a mis sa liste pour ne rien oublier. Jetée sans doute ou envolée à cause du vent. C’est bête, elle aurait pu tout vérifier.
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Elle déteste la frontière entre l’avant et l’après, le seuil à franchir.
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Il y a comme une zone floue nécessaire et puis vient le moment où l’on sait qu’on est vraiment parti. Dans le muscle du cœur ce pincement qui raconte que rien ne sera jamais pareil, qu’on ne reviendra peut-être pas. Ne jamais regarder en arrière. En même temps ce désir inconnu et extrême qui pousse vers l’avant, cette hâte à tout laisser derrière soi.
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rien n’aurait été révélé jusque-là de ta destination, Katmandou Valparaiso Samarcande Nantucket,
peut-être que ce lieu où tu aurais prévu de te rendre n’a pas de nom ou bien n’existe pas
ce texte a d'abord été écrit seul sous cette forme
et puis il s'est prolongé et il a lancé un récit qui est devenu un livre : "Ce lieu où tu aurais prévu de te rendre n'a pas de nom"... en savoir davantage ici

Photographies via Street view revues et interprétées

