lundi 1er juin, Les Fougères
Philippe C. écrit dans son Bruit des Jours du 24 mai : « Écrire à la main, c’est reprendre la main. Mes notes, choses vues, haïkus, réflexions pour plus tard, sont une façon de signifier mon ancrage dans la vie. Non plus témoin passif, mais témoin essentiel : présent au monde. »
Ce journal de saison est un carnet d’images, de notes et de liens installés dans mon présent. Il me permet de respirer. Il reflète ma « présence au monde ».
mardi 2 juin
Transition entre canicule et fraîcheur. Je n ‘ai pas trouvé pas le chemin du sommeil, lune encore grosse même si elle se lève un peu plus tard. J’ai rêvé qu’on me prenait dans les bras mais je n’ai pas vu de visage ni senti d’odeur de peau.
mercredi 3 juin
Les fleurs sont si belles qu’elles m’aident à me détacher de la matérialité du monde des hommes. Ce jaune me reconduit vers la peinture de Pierre Bonnard, immortelles enlacées de lavande.
yeux d’hélicryse
autant de petits soleils
l’âme en fait son miel



jeudi 4 juin, en route vers l’Ouest
Je déteste le moment de quitter la maison. C’est comme un arrachement. Après cinquante kilomètres, un air de liberté m’envahit. Le vent bouscule mes cheveux, ma tête se vide. Après Niort, le ciel devient puissant, chargé de lourds nuages avec interstices de bleu quasi violacé. Plusieurs grains me contraignent à réduire ma vitesse. Je prends du retard. Elle m’attend là-bas.
Ma petite mère est toute retournée par mon arrivée. Je la trouve magnifique dans son petit ensemble taupe et blanc, cheveux coupés de frais.
À présent que j’écris, elle dort. J’ai laissé la fenêtre ouverte pour sentir l’odeur de l’océan à quelques pas d’ici.
vendredi 5 juin, Sainte Marie sur mer
Le temps s’est densifié. Pas une seconde pour penser. Plus que tout comptent les petits gestes qui rassurent, les mots répétés pour bien se comprendre. Ici, plus question de floraison ou d’éclosion. Je m’échappe à marée montante pour regarder les eaux couleur de Jade.


samedi 6 juin
Coup de vent cette nuit et grains incessants. Au matin, la surface de la mer est mouvante et l’espace du ciel en demeure tourmenté tout comme mon univers intérieur.
Avec mon amie de toujours, nous cueillons des coquillages pour en faire des guirlandes — nous le faisions quand nous étions enfants. La plage est déserte. L’air du grand large nous balaie le visage.
dimanche 7 juin, restaurant l’Ardillon
Journée passée dans un tourbillon avec maman qui entre dans sa 98ème année. On s’est réunies au restaurant du bourg pour un café gourmand. Dix femmes autour d’elle dont Émilienne (99 ans), Janine (98 ans), Clarisse (90 ans), Simone (89 ans), debout et cœur vaillant. Nous autres les filles, nous les admirons, conscientes de l’accompagnement que nous leur prodiguons tout en partageant nos difficultés.
J’organisais ce moment-surprise depuis plusieurs semaines. J’y tenais. Nous avons tout de même pris le temps d’une respiration, ma cousine Patricia et moi, pieds dans le sable à marée basse.

lundi 8 juin, retour à l’intérieur des terres
J’aurais aimé écrire aujourd’hui mais je suis en route. Longues lignes franchissant des collines désertes. Je me repasse le film de ce dernier séjour. La fatigue m’envahit.
mardi 9 juin, Les Fougères
Renouer avec ma campagne me comble. Je retrouve mes animaux. Alba répond tout de suite à mon appel et se laisse prendre dans les bras comme un chat. Elle a le poids d’un oiseau, ce qu’elle est.
elles fusent et filent
minuscules hirondelles
au ras de l’herbe
mercredi 10 juin
Je retrouve le journal des Enlivreurs de Juliette Derimay qui habite en pays de montagne. Nous observons les mêmes inflorescences qui illuminent nos châtaigniers tout comme le paysage, et c’est comme une douceur.
« C’est le moment des fleurs, des longs chatons jaune pâle,
de leur odeur lourde et fauve. Ils font partie des arbres parmi les plus prudents,
pour d’autres, déjà les fruits, pour eux à peine les fleurs.«

jeudi 11 juin
J’ai cueilli des petites cerises, entre sauvages et greffées, délicieuses pour une confiture. En même temps que je dénoyaute, je guette l’arrivée de Catherine, une amie de Bruxelles qui passera quelques jours aux Fougères. Une rencontre entre amitié et écriture. Nos corps ne se sont jamais vus.
vendredi 12 juin
Échanges en confiance après une promenade dans la prairie aux mille essences, puis découverte du jardin médiéval de Bénévent l’Abbaye. Sensation d’un temps très dense. Que cherche-ton dans ce partage sinon à formuler, dans une sorte d’exigence silencieuse, l’histoire de nos passés et la force de nos partages ?
Si l’acte de lire se dissout tout en laissant trace sous la peau, l’acte d’écrire appartient au présent tout comme l’acte de dire — exprimer, formuler (mettre en forme), se confier.
Je relève ces deux phrases de Raymonde I., une amie du Tiers Livre.
Je ne cherche pas des sujets, ils sont déjà là. Je cherche
seulement la forme qui leur permettra d’exister sans se perdre.

samedi 13 juin, château de Nohant (Indre)
Blonds les épis de blé. Nous roulons dans la campagne brûlante du Berry jusqu’à la vallée noire où se trouve la maison d’Aurore Dupin, baronne Dudevant, pseudo George Sand. Ce domaine, elle l’a hérité de sa grand-mère paternelle, Mme Dupin de Francueuil, et elle le dirigera de main de maîtresse. Ses multiples ouvrages en seront inspirés.
Imposant manoir du XVIIIe aux volets gris bleutés. Arbres puissants. Cimetière familial aux parfums d’écorce, animé de chants d’oiseaux. George arrive à Nohant en 1808 — elle a 4 ans. Elle y mourra en 1876. Elle y a reçu tant de monde.
au manoir de George
graminées coquelicots
— sous l’if le tombeau

dimanche 14 juin
Cathy reprend la route vers Bruxelles à midi. État de fatigue avancé. Je reste au creux de l’ombre avec les images de Nohant dans la tête, surtout celles des jardins et du petit bois délivrant calme et oiseaux.
lundi 15 juin
La vie reprend son cours aux Fougères. Je travaille à un article sur Nohant et sa baronne, un peu « notre grande sœur » comme vient de me l’écrire Philippe S.
mardi 16 juin
L’article intitulé Voyage à Nohant en Vallée Noire est publié.
Contente d’avoir eu la force de faire quelques images. Et bien obligée de constater la puissance du souvenir qui s’annonce dans l’après-voyage — autant la puissance des lieux que celle de l’histoire qui s’y raconte, du territoire, des jardins de l’enceinte. Une visite qui occupe durablement mon cerveau. J’essaie de l’imaginer elle, George, en pantalons dans la cour de la ferme avec sa bonté naturelle, ses combats intérieurs, toute la force de la saison à son entour, les fleurs et le flot des grands arbres.
mercredi 17 juin, Arnac la Poste (87)
La chaleur ne cesse d’augmenter. Je décide malgré tout d’assister au spectacle de rue Furtives et de rencontrer l’amie Françoise G., directrice de la compagnie La Baleine Cargo. Un merveilleux moment tout en mouvement et en énergie, trio de femmes à la fois comédiennes chanteuses danseuses, furieusement belles et rebelles. Je me suis un peu retrouvée à leur âge… Avec Françoise, nous avons pu nous serrer fort.

jeudi 18 juin, Les Fougères
Si je n’écrivais pas, je me sentirai moins offerte à tous les vents, en même temps je me sentirai moins vivante. Ce choix de la fragilité plutôt que l’immobilité.
vendredi 19 juin
La chaleur grimpe encore. Alors veiller sur les animaux, en particulier les poulettes qui peuvent en souffrir. Veiller aussi sur les hirondelles qui en sont à l’élevage de leur couvée. Elles ne devraient pas manquer d’eau avec le bassin juste à côté. Les herbes sont grillées, les coquelicots desséchés. Je les arrache en touffes pour bientôt récolter leurs capsules pleines de graines.
Cette deuxième canicule va faire du mal au potager et aux arbres.
Je cherche consolation à lire le journal de mi-juin de Juliette, retenant « les toutes timides pluies » (longtemps qu’il n’y en a pas eu par ici), « le grand sérieux des arbres », « le soleil si blanc », « le craquèlement de la boue qui n’oublie jamais rien ».

samedi 20 juin
Demeurer dans l’ombre. Reprendre des forces pour demain.
tel rêve du jour
image de la clepsydre
le temps étouffé
dimanche 21 juin, solstice d’été
Au matin, la route est déserte vers Saint-Sulpice les Feuilles. Soleil haut brûlant. De quoi s’inquiéter. Les lecteurs viennent pourtant. Presque un miracle, intérêt et bienveillance. Ces rencontres imprévues me consolent. Ayant l’occasion d’évoquer mon parcours depuis L’Enfant de ma mère, je ressens combien la famille demeure un sujet aussi brûlant que le soleil.
lundi 22 juin, Les Fougères
33° à 10 h. Ne pas se lamenter. Pas d’orage en vue.
L’état du monde est une violence.
M’en retourner aux images du pays de mer. Elles sont comme un refuge.


mardi 23 juin, + de 40° à l’ombre
Personne ne m’a appris ce geste d’écrire. Il est venu de la nécessité, à la fois acte de creusement et désir d’écarquillement. Maintenant j’en ai davantage derrière moi que devant.
l’oisillon mort
telle offrande à mes pieds
un jour la fin
mercredi 24 juin
Envie de faire quelques images malgré le chaud et le grillé. Tout est brouté, amoindri, éreinté. Pourtant je me laisse surprendre par toutes ces choses infiniment belles à regarder en dépit de tout. Et encore des fruits à venir.


jeudi 25 juin, canicule toujours
Nous cinglons sur des routes amères.
Nous avons perdu la direction du ciel.
Des mots de Serge Bonnery qui citait Jean-Claude Pirotte en prologue : « Jamais il ne faudrait oublier de raconter le ciel. »
En ce pays, je regarde plutôt la ligne des herbes et la frontière des arbres. Il y a dans ce mouvement des prairies une blondeur et une douceur insaisissables.

vendredi 26 juin 2026, Les Fougères
« Plus je vieillis, plus j’ai d’avenir. » (Carl Gustav Young autour de ses 100 ans).
histoire des hommes
forêts prairies vallées noires
tout y est inscrit
samedi 27 juin 2026
On espère une baisse des températures. On espère revivre, hommes et bêtes. Pourvu que les orages ne détruisent pas ce qui a survécu à deux semaines de brûlure. Annie s’inquiète aussi d’éventuels dégâts.
dimanche 28 juin 2026
Enfin la délivrance. Incroyable fraîcheur après les orages nocturnes. Le corps en est très étonné.
Noter la place que m’accorde Philippe C. aujourd’hui dans son Signal/Bruit # 102. Deux photos et trois questions auxquelles je tente de répondre autour de l’atelier, du travail d’écriture et de l’importance des œuvres d’art. Merci à lui, si délicat.
lundi 29 juin 2026
« Ce que font les écrivains, c’est mettre l’alphabet dans un ordre différent. C’est tout ce que c’est. Ils utilisent des mots qui existent déjà. Et dans l’art, vous faites la même chose. »
Un propos de Wim T. Schippers, photographe néerlandais (1942-2026) qui m’étonne un peu, excluant l’écriture de l’art. Sans doute veut-il parler de l’art plastique.
Tout est déjà là sous nos yeux, et c’est largement suffisant pour créer.

Au potager, même histoire. Ne pas baisser les bras. Résister. Continuer à accompagner les plants de chou, tomate, aubergine, concombre, impactés par la trop longue chaleur, chasser les punaises vertes, apporter de la paille. Rien à sauver de mes salades, je vais devoir en replanter.
mardi 30 juin
Une immense satisfaction d’assister aux vols fascinants de mon couple d’hirondelles qui enseigne l’art de l’arabesque à leur petit. Il n’en reste qu’un cette année. Auront-elles le temps d’une seconde couvée ?
la chatte endormie
arbres proches et pépiements
— écrire encore ?
Photographies ©Françoise Renaud, Les Fougères, juin 2026



Merci pour ce petit séjour à Sainte Marie !
Souffrir avec la Nature, ce fut une épreuve.
Un voyage au gré de tes itinéraires qui nous fait battre le coeur au rythme de tes émois ,sensations, peines et joies . Je me régale de toutes les références et de ces poèmes qui ponctuent tes textes.
Et ce soir avec une pluie bienfaisante sur le jardin, je sens cette vitalité retrouvée qui me donne avec toi « Force, courage et volupté » devant une nature revivifiée.