falaise sans fin (8)

On aurait dit que leur souhait avait été exaucé.
Enfin quelque chose arrivait, un événement qui venait percuter le cours de leur voyage. Mais ce quelque chose était une menace, un coup de semonce qui avait entraîné l’évanouissement du corps de Mermel, et bien sûr ils n’avaient rien souhaité d’aussi extrême. Sans doute un projectile qui l’avait percuté en pleine poitrine pour qu’il s’effondre comme ça. D’un bloc.
Ou alors à la gorge.
Une flèche, un boulet, une poignée de grenaille.
Et cette agression inattendue — souvent ils avaient repensé à l’attaque des oiseaux noirs — les poussait à déguerpir à travers cet espace qui leur avait paru jusque là inhabité, tous les deux debout encore, devenus fous, comme poursuivis par un essaim de guêpes ou un mastodonte en colère, tandis que le troisième n’était plus qu’une masse abattue sur le sol.
Cela se passait à environ 1h de l’après-midi. Ordinairement une bonne heure pour forcer le pas.
Mais cette fois ce n’était pas la lumière qui les exhortait, c’était la peur d’être tirés comme des lapins par un snipeur.

Pas de bruit.
Pas de mouvement sinon de brefs vols d’oiseau.
Était-ce une troupe de chasseurs habitués à se déplacer contre le vent ou un seul individu embusqué qui les aurait épiés depuis la cascade ? Impossible de savoir.
Le jour — le temps — avançait, se dissolvait dans le ciel immense.

Donc Riks et Clod continuaient de courir droit devant dans l’intention de porter secours à leur compagnon, mais aussi de se mettre à l’abri le plus vite possible, peut-être là-bas où il y avait des bouquets d’arbres. En fait il n’y en avait plus beaucoup sur cette berge qui filait au flanc du torrent, du coup ils couraient à l’aveugle en direction du corps couché. Et ils ne voyaient rien du paysage dans leur dos et ils n’entendaient rien de l’eau vivante qui s’engouffrait dans la vallée, une vallée dont la nature avait beaucoup changé depuis qu’ils avaient perdu de l’altitude, torrent devenu rivière de plus en plus large, comme le cours des existences humaines.
Large à se perdre dans l’océan. Dans le néant.
Tout en courant, Riks pensait que leur course n’était pas suffisamment rapide pour tromper un fin braconnier. Le plus prudent aurait été de se mettre à l’abri pour faire le point sur la situation, ensuite seulement approcher l’homme à terre.
D’ailleurs la fatigue commençait à raidir leurs muscles et depuis quelques instants une nimbe grise embuait leur vue. Tant d’efforts répétés avec si peu de sommeil et de nourriture et la valse des inquiétudes, des sentiments contradictoires. N’importe quoi pouvait arriver maintenant qu’ils étaient loin de ceux qui les avaient vus naître et grandir. Alors à quoi bon courir, se cacher ? Sans doute valait-il mieux d’accepter la fin — violente, pourquoi pas ? Une fin comme une autre.
Sur cette pensée, Riks stoppa sa course.
Clod l’imita. Hors d’haleine, il n’aurait pas pu continuer longtemps. Ses yeux n’étaient pas encore guéris et ils pleuraient à cause de l’effort physique et du soleil hypnotisant. Ils étaient bien d’accord. Inutile de souffrir davantage. Ils verraient bien, n’est-ce pas ?
Là-bas, Mermel étendu sur le sol pierreux.

Voilà qu’ils devinaient son ventre et ses membres soumis à de légers soubresauts.
Vivant, Mermel. Encore un peu.
Le pays palpitait autour d’eux, montagne, lumière, menace fondue dans la pierre. Ils attendaient. Mais rien.

Côte à côte, mains ouvertes et levées haut en signe de soumission, ils pivotèrent lentement sur leurs talons et ils envisagèrent le panorama dans son entier, tentant de découvrir d’où avait bien pu venir la première déflagration. Ils étaient prêts à tomber à leur tour, à se battre s’il fallait, au mieux à négocier leur survie.
Mais rien. Il ne se passait rien.
Et ils voyaient clairement où ils en étaient.
Ils voyaient l’incroyable beauté du cañon qui dessinait une ligne bien tranchée contre le ciel laiteux, les ténèbres à venir encore basculées de l’autre côté de l’horizon teintant par touches minuscules et phosphorescentes les nuages rosés et aussi le roc dressé depuis les rives devenues plus calmes, nu, sculpté par les vents, hiératique, pareil à un rempart.
Soudain, dans ce silence hanté par des cris d’oiseau, ils le virent. Le chasseur. Il s’en venait dans leur direction titubant, ah le forçat, le vagabond, bouche déformée par une expression mi ahurie mi douloureuse, fusil et havresac en bandoulière, vêtements sales en lambeaux.

Photographie : Sans titre de Rick Glay

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