pousser la langue (interstice #01) | exploration des limites

« Apprendre la phrase à ne pas se développer selon les principes de la perspective, mais selon ces schémas dont nous disposons pour la représentation 3D, qu’on soit habitué ou non aux casques de représentation visuelle.
Donc au moins cinq brefs paragraphes, quatre ou cinq lignes maximum, chacun se saisissant d’une de ces configurations urbaines qui ne peut être pensée que selon ces modes de représentation 3D. »

Alors on « pousse la langue » dans les interstices  ! d’où AQUARIUMS & ZOOMS 3D  (le tiers livre ici)

Trou : paraît sans fond au premier abord, masse de matières indistinctes avec sur les flancs des indices de présence de tiges métalliques (coupantes, dangereuses), impression de tressage entortillé qui se complexifie encore à s’approcher des barrières ficelées de ruban rayé rouge et blanc interdisant l’accès, bien possible qu’il y ait des rats ou d’autres genre d’animaux qui s’engouffrent dans la canalisation fracturée bientôt visible à s’approcher encore et à se pencher, pieds froissant les gravillons répandus de façon désordonnée sur cette portion de sol pour corriger les différences de niveau créées lors du creusement de la chaussée, alors que le regard plonge dans les entrailles de la ville invisible.

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Trottoir : bordures classiques en béton aux angles arrondis qui deviennent glissants pour peu qu’ils soient mouillés, recouverts de givre, ensanglantés, on y pense à cause d’une tache brunâtre, une flaque imprégnée dans le granité sans couleur, enfin jaune tout de même un peu à cause de la poussière apportée par le dernier coup de sirocco chargé de sable saharien, flaque qui finira par se dissoudre – c’est ce qu’on pense – au gré des intempéries successives, en attendant fascinante.

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Vitrine : lampes en tout genre disposées avec goût sur toute la profondeur du plan d’exposition, toutefois sans notion véritable de taille prix ou style, opalines, chevets, lampes de bureau, et puis miroirs savamment intercalés répercutant à l’infini les lumières émises par les lampes et happant ci et là les mouvements de la rue – passants, poussettes d’enfant, vélos, véhicules urbains électriques –, tout un méli-mélo, maelström de froissements et couleurs volé et restitué en l’état par la surface bombée d’un miroir central grossissant.

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Galerie : escalators en veux-tu en voilà, monter descendre accéder aux différents niveaux où sont réparties les boutiques (plan à l’entrée pour s’y retrouver), rampes en plastique noir glissant sous les mains avant de s’enfiler indéfiniment dans le sol, corps contraints en ces espaces emmurés et aveugles avec aires équipées de sièges qui servent de points de rendez-vous, sans doute que c’est la sensation d’étouffement qui pousse à monter encore pour échapper au peuple et au manque d’air jusqu’à atteindre la verrière éblouissante, pas de musique, rien que nuages inaccessibles, c’est là qu’on accède au ciel, verre se brisant et se répandant au hasard des verticales dans un hallucinant ballet miroitant.

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Tunnel : plongée subite à la vitesse autorisée en ville (pas possible à emprunter à pied) sur la double voie bordée de garde-fous et de longues barrières de protection qui s’engouffre sous le nouveau théâtre et les esplanades arborées avec promeneurs au rythme lent, assemblage de bruits sourds étouffés par le carcan en ciment et d’odeurs indéfinissables.

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Forêt : d’abord sentiers bordés d’arbustes maigres en bordure des zones récemment construites, s’enfoncer pour trouver de vrais arbres, enfin des arbres plus hauts que le taillis qui pousse sans contrôle, plus habités d’oiseaux et blindés de plantes parasites, gagner un point haut pour découvrir au-dessus de la couronne végétale l’ensemble des bâtiments, bloc pareil à un vaisseau frappé de lumière se détachant contre le bleu du ciel vivant, verticales rumeurs bruits de la nuit.

Photographies : 1/ Chicago (Matthew Hamilton) – 2/ Montpellier (Françoise Renaud) – 3/ Singapour (Taylor Simpson)

pousser la langue #02 – par le devant du corps debout

Suite de l’atelier d’été 2019 avec François Bon. On « pousse la langue », un challenge exigeant et toujours aussi décoiffant !
épisode #02 | UN PARPAING DE PHRASE
(ça dit bien ce que ça veut dire… le droit de choisir un mot qui servira de ponctuation, rien d’autre… enfin on fait comme on peut !)

 

DEVANT y penser toute la nuit en rêver et l’écrire au matin DEVANT quelque chose d’important pour éviter de se prendre les pieds dans le tapis DEVANT et non derrière ou sur le côté ou pire encore en l’air DEVANT tout ce qui s’offre au sol par le DEVANT du corps qui voudrait avancer en dépit des difficultés DEVANT corps debout sur le seuil qui hésite face aux obstacles du chantier interminable censé améliorer la vie des habitants après oui sans doute on veut bien le croire mais en attendant il est juste question de porter plus loin le corps DEVANT éventuellement regagner la place deux cent mètres plus loin et monter dans sa voiture pour aller faire des courses ou se rendre à un rendez-vous le corps tourné dans le bon sens c’est-à-dire allant et puis le reste DEVANT tout ce qui se propose entre deux murs car plus de trottoirs et avec ça bien décidé à être prudent et à porter son attention sur chaque caillou chaque plaque d’égout chaque obstacle sillon ornière fracture ouverte dans le sol remué x fois par les pelleteuses vous savez les petites qui peuvent s’engager dans les ruelles et creuser à tout-va sans se préoccuper des corps debout qui veulent aller coûte que coûte tant bien que mal DEVANT avec le meilleur de leur volonté et le meilleur de leurs forces sans compter les cinq sens mobilisés DEVANT six lettres toutes simples pourtant et modestes posées l’une à côté de l’autre qui parlent de cette zone géographique si proche qu’on peut la toucher de la main et l’appréhender des deux pieds avec c’est vrai beaucoup de prudence et une certaine détermination étant donné l’état actuel des choses DEVANT le corps dressé DEVANT ose aller DEVANT grimace s’arrête repart poursuit DEVANT autant que possible sa destinée car une fois engagé il faut continuer d’une façon ou d’une autre pour se sortir de la panade DEVANT c’est souvent le plus simple DEVANT mot pareil à un rempart contre lequel il faut lutter de même contre la pluie contre le temps et chacun sait combien chaque respiration compte chaque foulée chaque pas gagné sur ce sol fissuré brûlant chamboulé il y a ce sentiment qui vient DEVANT dressé parfois vaincu découragé cette sensation bouleversante qu’aller DEVANT c’est rester debout DEVANT c’est vivre c’est progresser autant que possible entre les trottoirs réduits en cendres sous un ciel pas plus large qu’un ruban découpé par les hautes murailles noires des maisons DEVANT parce qu’on n’a pas le choix et toujours le visage attentif tourné vers le sol et puis progressivement se redressant et déposant les yeux un peu plus loin DEVANT justement oh seulement quelques mètres jusqu’à découvrir l’entrée de la ruelle la première à droite défoncée elle aussi et les portes poussiéreuses et les rambardes déformées qui ne servent plus à rien alors regarder plus loin en redressant progressivement la tête la bouche les yeux DEVANT comme cherchant un refuge et on se dit qu’on est presque arrivé encore un effort et bientôt la délivrance on hurle DEVANT DEVANT comme posté en proue d’un navire pour donner les ordres de mouvement en fonction des vagues et des vents de la mer et on ose soulever le regard encore un peu depuis la terre plus haut DEVANT DEVANT juste DEVANT soi DEVANT là-bas pour envisager finalement la façade de l’église ou la terrasse du café avec des gens qui lèvent la main pour saluer sans doute mais on les reconnaît pas tout de suite car on craint encore de lâcher le sol des yeux bien qu’on se soit un peu habitué à autant de difficultés depuis le temps que ça dure tout ça mais oui le corps debout craint vraiment de heurter buter chuter se fracasser se tordre DEVANT se couronner les genoux se casser les dents se foutre en l’air quoi DEVANT plus loin le flanc de la ville bâti il y a longtemps murets bâtiments places organisées l’air de rien alors on s’arrête on s’assoit sur un bloc de pierre on regarde DEVANT non pas qu’on renonce mais c’est le mieux de s’arrêter pour regarder tout ce qui dépasse du sol et s’agite à l’entour sans prendre de risque et finalement saluer les gens assis au café oui c’est bien comme ça DEVANT avec le cœur palpitant et le monde qui paraît alors dans toute sa splendeur avec le gris des murs et la lumière forte et drue qui tombe comme une pluie

Photographie : Françoise Renaud, St Laurent le Minier, juin 2019

pousser la langue #01 – béton gris raide

Et c’est reparti pour l’atelier d’été 2019 avec François Bon, « Pousser la langue », un sacré challenge décoiffant !

Premier épisode UNE PHRASE, DES SOLS… chaque sol va épuiser sa phrase, une phrase ininterrompue… épuiser la matière, la lumière, l’usure, le tactile, les tâches, les accidents, ce qui est arrivé de nous-mêmes (avec, en appui, un extrait de L’acacia de Claude Simon)

Ce souvenir persistant chez elle d’une dalle en béton dépourvue d’habillage (la maison encore en construction alors qu’elle était haute comme trois pommes et commençait à trottiner pour de bon), dalle ponctuée de minuscules trous et graviers incrustés dans la masse d’où s’étaient élevés progressivement les murs (le père se lamenterait plus tard à propos du peu de matériaux existants à cette époque dans le commerce — pas le choix –, donc couler soi-même ses parpaings avec un copain le soir en rentrant du travail ou bien le dimanche — pas le choix –, brasser le béton à la pelle, s’acharner presque tout seul jusqu’à constituer un abri sûr pour sa famille), peut-être dans l’espace des chambres avait-il choisi de couler une couche plus fine par-dessus la dalle pour gommer une partie des aspérités (décidément trop sensibles sous le pied), en tout cas elle s’était plu à y distinguer ces petits dessins réguliers, genre de chevrons réalisés avec un rouleau métallique à motifs en relief passé juste avant le durcissement pour favoriser l’accroche, chevrons qu’elle s’appliquait à redessiner en  passant le doigt dessus ou rien qu’avec les yeux, de toute façon le béton : gris raide, forcément poussiéreux, sur lequel les gens piétinaient ce jour-là et sur lequel les chaises frottaient quand ils s’asseyaient pour contempler une heure durant le visage et les mains jointes de la petite morte tout en respirant l’odeur du café qui se faisait dans la cuisine, un drôle de jour que celui-là marquant la fin d’une enfance et le début de la douleur, et elle postée sur le seuil de la chambre en train de compter les chevrons empreints dans le sol gris, seule, ignorée des femmes en prière triturant leurs chapelets, seule avec le sol gris pour horizon et le lit poussé au fond contre le mur, peut-être que parfois elle se cachait derrière une porte (au fait y avait-il des portes ?), associant définitivement le sol en béton, le lit blanc, l’odeur du café et de la solitude, ce même sol transformé habillé quelques années plus tard — tout de même bien plus propre, avait dit le père –, carrelage dix sur dix genre granité : rouge et gris pour la cuisine, vert et jaune pâle pour la salle à manger, et puis chambre des enfants en bois de chêne et chambre des parents en linoleum beige remplacé dans le courant des années soixante-dix par de la moquette bleue, revêtement parvenu à bout de course et troqué après l’agonie du père cinquante ans plus tard contre un plancher clair d’un genre qu’on fait maintenant, facile à poser, résonnant légèrement sous le pied, ça durera ce que ça durera, d’ailleurs ça n’a plus tellement d’importance, peu de trafic désormais dans la chambre sinon les pas de la mère et les siens quand elle lui rend visite, les portant aussi non sans plaisir dans l’autre chambre – celle des enfants jadis, donc un peu la sienne – inchangée, plancher en beau chêne foncé, toujours le même – matériau quasi inaltérable pour peu qu’il soit posé bien à l’abri –, mais que deviendra-t-il ? c’est tout comme la maison, détruit sans doute, on ne sait pas.

Photographie : Grey on grey (fragment), Tim Mossholder sur Unsplash

tout un été d’écriture #34 | sud

Été comme hiver, céder à l’attraction de la lumière. S’arracher à la résille urbaine, traverser les quartiers d’immeubles regroupés autour de supermarchés géants, s’engager sous les autoroutes et les voies rapides pour gagner une partie de la plaine, plus basse et plus poreuse, facilement inondée. Filer plein sud. Un moment côtoyer la rivière qui taille son cours entre les digues pour rejoindre les étangs et puis la mer. Quelque chose dans l’air à la fois de doux et de brillant qui pourrait tenir sa promesse à condition de tenir le cap, d’aller jusqu’au bout, là où il n’y a plus que l’eau et la ligne d’horizon. Vent soudain plus présent. L’herbe est sèche partout. Taillis. Roseaux. Il y a des bêtes dans de vastes enclos définis par des haies broussailleuses : chevaux, jeunes taureaux. Quelques hommes vaquent dans leurs parages. Les bêtes courent à la folie ou grondent ou vont se mettre à l’ombre des arbres maigres à toucher les barrières croisillonnées. Toujours une sensation de fouillis dans ces zones de transition malmenées par l’urbanisation, oscillant entre l’envie de campagne et l’attraction du profit (terres peu fécondes, juste bonnes à bâtir ou à y installer des campings). Marge entre deux réalités, deux époques, deux mondes. Il existe encore des chemins d’ornières qui se perdent dans les fourrés et vont rejoindre la bordure fluctuante des étangs. Ils sont allongés contre le littoral, échappent aux circulations habituelles même si on perçoit toujours un tumulte plus ou moins lointain de voitures, un trafic. L’été le ciel est en feu. L’hiver ça souffle dur et ça lève de l’écume sur le vert des étangs. Les échassiers aux ailes roses ont du mal à résister dans les bourrasques. Bientôt le canal et toute une vie organisée en ses rives, anciennes cabanes de pêcheurs faites de bric et de broc parfaitement nichées dans les roselières, la plupart devenues aujourd’hui maisons d’habitation dont la précarité encore bien visible prolonge les charmes d’avant. Comme un repli, une frange indéfinie soumise aux vents et à l’opulente lumière où rôde une population peu encline au partage avec les étrangers. Les canots à l’amarre parlent de liberté, de promenade solitaire. Monde à part opposé à l’idée de ville. Plus au sud encore. Suivre le cordon littoral — désert hors saison — pour accéder à l’horizon qu’elle aime contempler, assise sur la plage de galets. Le passé s’abolit. Les déferlantes rugissent, assaillent le littoral, creusent des sillons jusqu’à la cathédrale blanche et rognent le rempart fragile juste avant les lagunes, sans cesse rongent rongent le continent. Elle vit de cela, de cette démonstration de puissance, de cette perte constante, de ce qui repart de soi dans le tumulte — comme une érosion obligatoire pour profiter du vivre et de la solitude.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture / #34 : une demande extrêmement précise : 4 x 20’, pas plus d’1 texte par jour, sur chacun des points cardinaux de la ville, pour une carte pragmatique, textes autonomes (à partir du texte de Cendrars sur les photos de Doisneau).

Photographie : Françoise Renaud, octobre 2018

tout un été d’écriture #33 | transactions

C’est comme autant de vies secrètes qui se frôlent, parfois se heurtent, réagissent, crient, se faufilent tels des poissons glissants, rebondissent à l’image de bulles de savon sur les trottoirs ou contre les murs secs, empruntent les transports en commun à se toucher le bras ou l’épaule et parfois davantage aux heures bondées, se regardent, se confrontent ou s’évitent, tous en vrac dans la cité captifs du même présent se pressant dans les bus, les halls de gare, les banques, les centres commerciaux, les bâtiments administratifs, les écoles, les cinémas. Vies secrètes qui pourraient se raconter autour d’un feu de camp – il suffirait d’un rien –, se dévoiler lentement autour d’un verre dans un café ou assis sur un banc du parc à regarder les oiseaux : les mêmes maux, les mêmes petites joies, les mêmes passions et interrogations sur la vie la mort la souffrance le bonheur à des degrés divers, car l’air vibre de ces mélanges et croisements possibles dans la ville qui ne cesse de s’étendre jusqu’à rejoindre les collines, et on bien a conscience qu’on pourrait noyer son interlocuteur si toutefois une relation s’établissait et si on prenait les choses depuis le commencement, tonnes de paroles déversées sans préméditation – autour de la naissance, des parents, de l’enfance vécue dans un autre contrée, peut-être un autre pays – et certains mots reviendraient plus fréquemment que d’autres, Continue reading →

tout un été d’écriture #32 | ciels ma ville

À partir du moment où elle a habité cette ville – une ville qui peu à peu deviendrait la sienne même si elle aurait préféré vivre près d’un rivage, mieux encore sur une île pour profiter d’expériences plus naturelles —   elle a épié le ciel, les incendies dans le ciel, les déluges, les poussières, les profusions d’étoiles, les pluies, les pénombres, les soleils couchants, les grandes clartés et les assombrissements subits. Cette ville était très différente de celles qu’elle avait fréquentées et visitées jusque-là (son pays d’avant était constitué de côtes plus ou moins sauvages et de bocage alors que cette nouvelle cité s’était étendue à la faveur de terrains calcaires recouverts de garrigue et avait investi des petites collines et des vallons). Et ce n’était pas seulement la topographie, la nature du sol et des végétaux qui s’y plaisaient qui la rendaient différente, c’était aussi la latitude, le climat, la fluctuation des températures, le régime des vents, la circulation des eaux entre le sol et l’air, la vaporisation, la chaleur, la moiteur. Il faut dire que tout au début, dès son premier automne, il y avait eu des orages qui l’avaient saisie et avaient éveillé sa peur. Continue reading →

tout un été d’écriture #30 | répéter

Comment y échapper, combien de temps ça durerait – une heure au moins, peut-être deux –, voilà ce qu’elle se disait à chaque fois qu’ils arrivaient au village dans la 2CV grise, tournaient dans l’allée en herbe pour se garer à hauteur du portail grillagé qui ouvrait sur le jardin où couraient les chiens. C’était au cours d’un après-midi de la première semaine de l’année. Son père tenait à visiter une tante à qui il devait beaucoup (elle l’avait recueilli à son adolescence, nourri, habillé durant les années difficiles au début de la guerre) et la présentation des vœux demeurait un rituel obligatoire auquel la famille se trouvait inévitablement associée. Pour les enfants, c’était une séance pénible. D’abord parce qu’elle était imposée, ensuite parce qu’ils avaient l’impression de reculer dans le temps à gagner cet endroit écarté de la petite ville et du bord de mer, à pénétrer ce pan de campagne qui leur rappelait d’où ils venaient vraiment et à rencontrer ces gens qui leur paraissaient des ancêtres. Ils détestaient ce sentiment de régression. Continue reading →

tout un été d’écriture #29 | rencontrer

Il n’est pas d’ici, il ne parle pas la langue, la plupart du temps il se cache. Non pas parce qu’il a honte mais parce qu’il a peur. Elle l’a rencontré une fois dans sa ville, ou peut être une autre ville dans un autre pays. Il ressemble à beaucoup d’autres venus de loin, cette expression perdue sur le visage qui parle de l’origine, de la difficulté, de la peur que tout en lui évoque : la voussure du dos bien qu’il soit jeune, les bras rabattus sur le ventre, le regard qui fuit, se réfugie dans un recoin du sol, fixe un tas de poussière, un carreau de dallage, une poubelle, un papier qui vole à chaque rafale de vent. La peur tue l’envie de révolte. Il s’organise du mieux qu’il peut avec ses menues possessions, elle le voit même si elle ne veut pas montrer trop d’insistance, rester trop longtemps à proximité de l’endroit où il campe. Elle voit combien il prend soin des objets qu’il possède, combien il les protège. Elle sait que le soir il s’associe avec quelques autres comme lui – sans doute viennent-ils du même endroit de la terre –, à plusieurs on assure mieux la surveillance des affaires car s’ils les perdaient, ce serait encore plus difficile à cause de la pluie et du froid ou au contraire de la chaleur. Demain n’existe pas. Ils espèrent. Continue reading →

tout un été d’écriture #28 | se déplacer

Pour atteindre cet endroit — inaccessible en voiture ou en autobus, encore moins en train –, il faut marcher simplement, mettre un pied devant l’autre. Laisser venir le paysage à soi par fragments, éclats, minuscules flottements. Tout dépend de la température et de la force du corps capable de courir peut-être, de pousser ses foulées jusqu’à atteindre une vitesse idéale pour percevoir le vent sur la peau et dans les cheveux ainsi qu’une offrande. De toute façon traverser le bourg. Courir sur le trottoir à longer les maisons, les jardins, dépasser le carrefour en faisant un signe de la main en direction de la voiture qui freine pour laisser le passage, jauger chaque zone de gravillons, dénivelé, creusement dans la terre, fissure ou décalage dans la bordure en béton (le moindre heurt déstructure la course et peut entraîner la chute). En même temps observer la progression des nuages au ciel, Continue reading →

tout un été d’écriture #27 | arriver

Il fallait bien partir pour arriver quelque part, partir d’un lieu pour arriver dans un autre — d’une ville dans une autre — si bien que l’arrivée commençait bien en amont, commençait au cœur même du long voyage qui la ramenait chez elle — comme çà qu’elle nommait son pays d’origine où elle ne vivait plus mais où sa maison d’enfance était toujours habitée par l’un de ses parents — et c’était un voyage qui traversait le pays en travers, du sud au nord-ouest, qui nécessitait plusieurs moyens de transport et un certain nombre d’heures en tenant compte des délais et des aléas. Du coup elle n’en finissait pas d’arriver. À chaque étape du parcours elle y pensait, déjà lorsqu’elle garait sa voiture dans le parking de l’aéroport de la ville du sud, prenait son ticket et marchait en roulant sa petite valise sur les trottoirs verts jusqu’au hall, passait la police, attendait dans la salle d’embarquement. Elle s’était levée bien avant le soleil, avait contourné la ville endormie — elle connaissait par cœur le chemin, l’enfilade des feux pour s’extirper des quartiers construits depuis l’implantation du tramway, les zones commerciales interminables, le vaste carrefour où prenait l’autoroute. Continue reading →

tout un été d’écriture #26 | révélation

Plusieurs scènes reviennent, plusieurs pistes, comment faire. S’embarquer dans l’une vaille que vaille. De toute façon toujours ce même corps de petite fille dégourdie élevée à la campagne, du moins dans un bourg de campagne avec une église (sacrément belle l’église, érigée tout près des falaises) avec office le dimanche matin et chemin de croix le vendredi saint, une certaine pauvreté décelable dans l’allure des vêtements, et plus ou moins au même âge (une douzaine d’années ou un peu plus). Une bonne petite fille qui se débrouillait sans l’aide de personne et marchait de toute la force de ses jambes, bien décidée à en découdre avec la vie qui se proposerait devant. Peu d’endroits qu’elle connaissait alors, peu de zones construites, peu de routes : celle qui dans un sens conduisait au bourg, dans l’autre à la ferme où ils allaient chercher le lait — elle était bordée de fossés où croissait une multitude d’espèces vivaces et embouchait sur une route plus fréquentée qui conduisait à un bourg plus important –, Continue reading →

tout un été d’écriture #25 | mise en questions

Est-ce qu’elle est toujours devant le numéro 9 à se demander si elle va sonner à la porte pour voir ce que c’est devenu ou au contraire a-t-elle renoncé à la visite à la redécouverte de ce quartier qui a été le sien resserré au cours du temps à cause des constructions nouvelles et de la circulation toujours plus dense. A-t-elle renoncé à pénétrer les lieux pour prendre mesure des années constater leur emprise peser les transformations irrémédiables avec technologie incorporée désormais dans les murs les antennes paraboliques les jardins devenus simples terrasses avec chaises longues et plantes en pots qui ne réclament pas trop d’entretien de toute façon pas le temps. Pourquoi ne pas avoir laissé un peu de respiration dans tout ça. Maintenant ça presse ça coince et même sur les placettes cernées de bornes métalliques les carrefours encombrés les boutiques qui ressemblent à des couloirs, les boulangeries qui ne désemplissent pas les enfants énervés qui crient et en font voir de toutes les couleurs aux grandes personnes. Pourquoi Continue reading →

tout un été d’écriture #24 | caméra temporelle

Elle voit les bâtiments et elle pense aux gens, comme un renversement — la pierre et la chair, le dur et le sensible. Elle a vingt ans même pas. Elle a voyagé depuis l’ouest en autostop, il a fallu du temps. Fatigue sans doute. On vient de la déposer au cœur de la ville à l’heure du déjeuner, il a fallu faire vite, voiture prise dans le trafic, les autres s’impatientaient derrière. Elle a attrapé son sac à dos. Salut de la main, merci. Elle ressent l’ambiance chaude et l’espace grouillant de voitures. Au centre de l’espace ovoïde cerné de drapeaux, une fontaine entourée de fleurs rouges. Auvents bleus. À la terrasse d’un café, un homme en train de fumer la regarde. Il a des yeux d’ébène. Elle se détourne, avise le ciel limpide, éprouve un bref sentiment de solitude. Elle a choisi cette ville du sud pour étudier les sciences (première de la famille à le faire, c’est quelque chose). Sa vie est jeune, elle n’a aucune idée de ce qui l’attend et s’enivre de découvrir une cité nouvelle. Façades grandioses, enseignes de cinémas, boutiques luxueuses, théâtre et bars chics. Les gens lui semblent différents de ceux qu’elle connaît : vêtements, langage, nonchalance. Elle ne s’attarde pas, attrape un bus pour gagner les quartiers de l’Université. Continue reading →

tout un été d’écriture #23 | paysages 5 fois

Visions fragmentaires.
D’abord côté couchant depuis la promenade en haut de la ville. L’aqueduc se remarque plus que le reste, rectiligne. Double rangée d’arcades dans sa partie spectaculaire – sur plus de huit-cent mètres — en harmonie avec les escaliers des jardins, puis oblique de 10 degrés vers le sud. On perd sa trace. Elle s’en fiche, met ses mains en œillères, ne regarde que les arcades et note le contraste entre pierres anciennes ruinées et carrosseries brillantes des voitures garées sur le parking juste en bas. Arbres imposants. Elle pense au moment où l’eau avait jailli pour la première fois en abondance sur la place haute – 7 décembre 1765 –, à la joie des gens. Depuis cette eau abreuve les fontaines de la ville.
Elle voit les bâtiments et elle pense aux gens, comme un renversement. Ils marchent dans tous les sens plus ou moins vite, ils entrent et sortent par des portes vitrées, ils roulent à vélo, la place est comme une vaste étoile sans cesse martelée sillonnée dans un sens puis dans l’autre. Carreaux glissant de poussière. En arrière-plan le ruissellement des fontaines.
Gros plan sur le carrefour avec tour construite sur le rempart fortifié qui ceinturait la ville, point d’observation astronomique. Atteindre les étoiles depuis cette corniche à balustres très haut en aplomb, sacrée belle idée. Et puis tellement haute cette passerelle qui réunit deux parties de bâtiment – à quoi sert-elle ? Vertige. Une fois passé la vieille porte, il fait frais dans la cour, presque jardin.
Fuir le soleil dur, atteindre les arbres de l’esplanade après les stands de fleurs. Au-delà des jets d’eau, petits bancs pour manger tranquillement un sandwich ou donner rendez-vous à quelqu’un. Pelouses toutes pelées, gravillons, crottes de chien, papiers perdus. Des types passent avec des mallettes remplies de lunettes et d’étuis à portable. Kiosques avec barnums en couleur abritant des tables, un peu comme des guinguettes mais sans la rivière. Estimer la qualité des sièges pour se faire une idée de la qualité des nourritures proposées. Ici glaces maison. Ici excellent pain bagnat — c’est écrit sur une ardoise.
Plus loin, au-dessus de la mêlée, le bâtiment-paquebot domine la route et la voie ferrée où circulent des rapides. Silencieux – c’est le béton qui fait ça ou alors le granite rose. On ressent l’intérieur en regardant l’extérieur : allure ventrue, longues lignes de fenêtres métalliques, impersonnel. Kyrielle de marches pour atteindre les portes. Elles sont raides comme celles d’une pyramide inca, c’est très mal indiqué, on ne sait pas où est l’entrée. Gens en festival (bien vêtus, par deux ou plus, en retard) et vacanciers qui traînent leurs sandales dans la poussière. On peut contourner par la gauche pour descendre vers les Beaux-Arts. Grues orange dans le quartier de l’autre côté de la voie ferrée.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (toujours en 20 minutes) / #23 : du paysage remplaçant la notion d’image, comme incluant l’observateur, et tenant compte de l’organisation de la ville par rapport au point d’usage ou d’observation, cinq notations selon différentes insertions de ce point d’observation…

Photographie Françoise Renaud, 2018

tout un été d’écriture #21 | lanterne magique

Juste le matin. Espace encore frais, désordre des livres  à droite à gauche. Noter le feuilleté blanc des tranches, parfois jauni et taché, traits de crayon ou de stylo en travers, marque-pages froissés qui dépassent. Glisser d’une couverture à l’autre. Ne retenir que les couleurs : orange Verdier, noir et blanc des feuilles d’acacia sur poche Minuit 2004, fragment de la vague d’Hokusai 1831 illustrant un Bauchau 1992, bleu océan Tiers Livre 2018. Dans l’angle gauche, une théière anglaise (1800 environ) délivre son Earl Grey parfumé. La tasse est japonaise avec calligraphie sur fond émeraude vernissé, d’un vert plus gris et mat comme imprimé dans la terre cuite, estampé, tasse et théière disposées sur un plateau en cuivre de forme ronde (Maroc, années 1970) sculpté à partir d’une étoile centrale s’élargissant en cercles concentriques ornés de motifs géométriques. Observer les taches d’oxydation enracinées comme des moisissures dans le creux des lignes et sur le rebord. En vrac près du plateau : clés USB, stylos d’usage courant et papiers volants pour établir des listes de choses à faire, mots écrits rapidement au crayon gris (peu lisibles). L’un des stylos à encre a roulé à l’écart : observer l’encre qui bouge dans le réservoir et laisse des dépôts noirs sur le plastique, minuscules points alignés formant presqu’une écriture. Des cartes postales ont été glissées au fur et à mesure de leur réception entre la lampe en métal et le pot à crayons trop rempli (crayons qui pour beaucoup ne marchent plus, il faudrait trier). Les cartes : de tailles différentes, certaines écornées. En premier, La botte d’asperges de Manet 1880, têtes violettes et tendres dans l’ombre du pot et la verticale de la règle plantée au milieu des crayons. Au dos, une recette de purin bio à l’ail et au laurier. Les cartes positionnées derrière dépassent un peu. Reconnaître quelques centimètres d’un Vialat, un fragment de fleur sur Canson noir (deux pétales blancs, gris, bleu pâle), autres angles colorés. Imposant, l’écran au cadre noir rigide, tout comme ses accessoires. Rien de spécial si ce n’est que les touches a, e et s du clavier sont effacées. Fil noir rampant de la lampe en métal vieilli, interrupteur bien placé pour être attrapé, posé sur le bois du bureau. Plus intéressant le bois : plancher de quatorze centimètres bien emboîté et peint en rouge cardinal, rayé à force de frottements, empoussiéré. Relever les nœuds du bois bien visibles, les stries, les petits épaississements de peinture. Le sous-main est recouvert de papiers sauf sa bordure en cuir brun genre crocodile. Se rapprocher pour détailler le dessin : petites cellules semblables à des parcelles cultivées vues d’avion, couture bien piquée à deux millimètres du bord, parfaitement régulière. Au mur, tableaux comme autant de voyages. Pots en cuivre, fille dansant dans un garage ouvert sur les arbres, ville indienne au bord d’un fleuve. Le plancher est de la même matière et couleur que le bureau, largement recouvert par des tapis rouge et brun. Noter la présence d’un Kars rouge brun et crème avec des pointes de bleu mauve très doux qui fait penser à certaines fleurs. Se rapprocher encore : les motifs pareils à un plan de ville, de plus en plus abstraits. Bientôt rien que le bleu mauve souligné de noir. Noir. Le matin est déjà bien avancé.

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (toujours en 20 minutes) / #21 : fabriquer une petite fenêtre en carton, juste de quoi passer le pouce, et appliquer cette fragmentation du voir à l’environnement immédiat de travail — les détails, les couleurs, les micro-formes et tout rassembler dans un bloc chargé de discontinu… en prélude à la proposition 22 !…

Photographie Françoise Renaud, 2017

tout un été d’écriture #20 | sans vous

Juste la nuit… et personne pour entendre le temps couler, les respirations de la matière, du bitume, de la pierre, des tiges de fer dans le béton, des poutres en place depuis trois siècles, l’espace noir du rez-de-chaussée voûté sous l’appartement, jadis cave à vin et remise pour tracteur et tout ce qu’il fallait pour cultiver les arpents de terre situés aux limites du faubourg (plantés en vigne surtout), devenu progressivement entrepôt de vieilles choses : mobilier au rebut, outils rouillés, arrosoirs troués, vélos déglingués, chaises empilées, objets (pas grand-chose de récupérable) ensevelis sous la poussière au point de se fondre les uns aux autres jusqu’à constituer une masse grise tassée dans le noir (la pauvre ampoule tombant d’une poutre ne suffirait pas à éclairer la scène, encore moins le fond, de toute façon elle a grillé), paquets de journaux, malles, cartons de livres ayant appartenu à l’un des intellectuels de la famille, buffet impossible à déplacer, vaisselle, planches de chantier (faible lueur tout de même procurée par un lampadaire situé dans la rue à proximité du portail au-dessus duquel est scellée une grille par laquelle pénètrent le froid et le vent), l’espace semble curieusement immense bien qu’encombré (la nuit se charge de repousser les limites, de les troubler, et personne ne s’est aventuré là depuis longtemps à part quelques chats : maison vendue en voie d’être vendue puis transformée), sûrement dans les angles des murs une sorte de lèpre, dépôts poudreux constituées de pierre décomposée, de moisissures et d’insectes pris au piège avant d’être morts, au sol débris de bois datant de l’époque où l’on entreposait des bûches, rien de bien reluisant, accumulations inertes aux contours imprécis dans cette obscurité ranimant les âmes des errants qui ont manipulé ces arrosoirs, acheté ces journaux, grimpé sur ces vélos, et toujours des craquements, des bruissements, des impressions de poussière qui colle aux doigts, des murmures de rivières souterraines, les heures qui coulent… parfois le cri rauque d’un chat en rut ou le chant d’un petit-duc logeant dans les soupentes, juste avant l’aube le rugissement du camion-poubelles.

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (toujours en 20 minutes) / #20 : Comment est-ce que vivent ces lieux quand personne n’est là pour les décrire ? comment écrire quand y projeter un narrateur est impossible ? on voudrait une proposition libre, dérivante, exploratoire…

Photographie Françoise Renaud, 2018

tout un été d’écriture #19 | lancer de ballon

Cette lumière qui glissait depuis la terrasse jusqu’à la chambre – chambre avec lit sans sommier, posé directement sur le sol, poignée de coquillages et livre au chevet –, cette lumière forte venant du dehors mais atténuée par la présence végétale, elle fait partie d’elle… cette lumière, la même qu’elle avait ressentie dans une cabane au toit de paille qu’elle avait louée quelques jours sur une plage de l’île de Java dont le nom sonnait comme un poème, une musique, sauf que la ville était plus lointaine, malgré tout avait laissé des traces de fatigue, de poussière et de rumeur automobile – traces qu’on transporte avec soi et qui émanent de n’importe quelle ville. Elle avait pris un car déglingué, puis une charrette à bœufs, puis avait marché longtemps à pied pour gagner ce lieu perdu sur les rivages, rien qu’un village de pêcheurs, un grand village où il était possible de se perdre tant il y avait de chemins et venelles qui se faufilaient entre les maisons et une multitude de petits jardins où poussaient des légumes qu’elle ne connaissait pas. Nombreux habitants circulant à pied ou à vélo, portant des paniers ou des nasses, poussant ou tirant des charrettes à bras, c’était comme une petite ville de paille où la vie était forte et douce, et la cabane se trouvait un peu à l’écart de l’axe principal, du coup elle y percevait les bruits des vivants de façon atténuée, de même la lumière qui filtrait à travers les palmes tressées qui servaient de cloisons — bruits en même temps très présents, certains identiques à ceux qu’elle percevait dans l’appartement : oiseaux, bruissements, foulées et voix humaines –, et il y avait des sentes sableuses qui remontaient vers de courtes falaises inhabitées, on pouvait voir en allant vers le sud les barques posées sur le flanc et l’océan vert et blanc.
La chambre oscillait dans un temps suspendu, incertain, elle ressemblait à une petite cage capable d’abriter, de protéger le corps du frais de la nuit et de la brûlure du jour, de rassembler la phosphorescence des écumes proches, les pensées des voyageurs égarés et le murmure des routes enlacées qui s’étaient extirpées de la ville à travers diverses campagnes, traversant d’abord des faubourgs animés avec des constructions rapidement érigées, bricolées les unes contre les autres, puis des bidonvilles, parfois des endroits dégagés avec auvents de boutique — un peu comme le marché du quartier le jeudi ou le vendredi (elle ne sait plus) – pour finalement la conduire jusqu’à ce lieu ouvert aux violences de la mer.
Peut-être bien que ces chambres où s’abriter lire dormir recevant une lumière diffusée à travers des rideaux de feuilles avec paillasse au sol et poignée de coquillages ramassés au cours d’une promenade, se ressemblent. Leur porte donne sur n’importe quel paysage et on sait bien que le livre glissé dans le bagage et posé au chevet a été choisi avec soin, permettant de porter avec soi le goût du réel sublimé et l’envie de poursuivre. La ville n’est jamais loin.

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) / #19 : enlever un à un tous les liens du lieu point de départ avec son assignation réelle, plus de toponyme, rien qu’une recréation mentale, légère, irréelle, qui s’ouvre alors en miroirs à tous les miroirs, fantômes, comparaisons…

Photographie Françoise Renaud, 2018

tout un été d’écriture #18 | bégayer

il lui avait rapporté un bracelet en argent (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui ne tient plus très bien), ensuite plus rien
c’est terrible, plus rien, le vide le néant… en fait elle n’est plus très sûre, peut-être qu’il lui avait envoyé le bracelet dans un colis avec de l’encens qui avait mis des semaines à arriver
oui c’est ça, il lui avait envoyé un bracelet en argent (d’ailleurs elle l’a toujours), un bracelet magnifique, trois liens souples reliées en trois points par des petites pièces sculptées en forme de fleur sans compter la fermeture plus élaborée en triangle, d’un genre en vogue à l’époque, vraiment magnifique (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui se dévisse, en dépit de quoi elle n’a jamais songer à s’en séparer, à le vendre pour son poids d’argent) ensuite plus rien… sans comprendre encore pourquoi on s’assemble et on se sépare si douloureusement, mais maintenant oui elle comprend, la vie a séché une partie de la rive de ses veines  — pour lui pareil sans doute –, comme une grève stérile et fracturée, seulement remuée par les marées exceptionnelles, hors de portée, intime… elle y pense, elle pense encore au fait qu’il lui avait rapporté ce bijou, c’était tout de même hardi dans son état de partir au Népal avec quelques dollars et le désespoir en poche mais il voulait voir les montagnes blanches…
il lui avait rapporté un bracelet en argent (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui ne tient plus très bien)
elle va le chercher dans la boîte tibétaine où elle l’a rangé, parce qu’elle sait exactement où il se trouve, le sort, le regarde, le pose sur son bras… fascinant, il est comme il a toujours été, comme il était le jour où il l’avait repéré sur cet étal crasseux, choisi dans la pensée d’elle (il y a la goupille qui ne tient plus très bien, le pas de vis est faussé, longtemps qu’elle ne le met plus pour ne prendre elle le risque de le perdre)
une chose est sûre, il l’avait acheté rien que pour elle, en argent, pas le moins cher, au contraire l’un des plus beaux de la boutique exposé au milieu des guirlandes de jasmin, des mâlâs à cent-huit grains, des pots en bois et des statues noires (elle l’a toujours gardé, préservé dans un joli coffret en métal orné de cabochons en pierre), elle sait exactement où il se trouve tout comme le visage de Josh en train de fumer une Marlboro avec ses yeux d’enfant et ses mains triturant le paquet : dans une niche de mémoire — comme une expansion d’elle –
il lui avait envoyé un colis de Katmandou : bracelet, chemise colorée, paquets d’encens, ou plutôt non il avait rapporté le bijou à son bras et il lui avait donné de façon très simple, c’était la dernière fois qu’ils s’étaient vus (le bracelet toujours dans son coffret à cabochons avec sa goupille qui ne tient plus très bien, du coup elle évite de le porter mais le garde quand même, impensable de s’en débarrasser ou de le perdre), ensuite plus de nouvelles, plus rien du tout, plus rien

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La propositions d’écriture (en 20 minutes) / #18 : la magie d’un tel atelier, c’est ce qu’il fait advenir de langue — en 17 prises d’écriture, il y a forcément une phrase de vous qui vous a surpris, dérangé, étonné — résistive par sa syncope, sa couleur, voire sa maladresse apparente — alors partir de cette phrase, et elle seule, et la bégayer jusqu’à extraire son grain nu — la singularité même de ce qui émerge de voix, hors de vous et pourtant vous

Photographie Françoise Renaud, 2018

tout un été d’écriture #17 | notion d’obstacle

[attendre de savoir ce qui va revenir de l’arrière, ce qui va remonter de la mémoire qui brûle d’instants graves — obstacles, fissures, échardes, incidents, anicroches qui ont enrayé le mécanisme du présent — avec la curiosité qui pousse à explorer cette masse effrayante de temps pareille à l’océan en tourmente]

par exemple elle avait un amant qui s’appelait Josh, jeune et trop amoureux, il aimait le rock, Pati Smith, Brian Eno, les batteurs de folie, il achetait des disques presque tous les jours et il fumait des Marlboro, il étudiait dans la même branche qu’elle et il ne la quittait pas d’une semelle, venait dormir au numéro 9 toutes les nuits si bien qu’elle lui avait prêté un trousseau de clés, mais au bout d’un moment elle a commencé à étouffer vraiment et elle a ébauché un pas de côté, elle l’a renvoyé dans sa piaule en lui réclamant les clés du numéro 9, il n’a pas supporté, c’était affreux pour lui, sa bouche se tordait de douleur, il a commencé à sillonner la ville pour savoir où elle sortait le soir, avec quels amis, à quel concert elle assistait, il était comme fou, il roulait sur les boulevards à la même vitesse que sur une autoroute, toute la ville était devenue un labyrinthe complexe où elle se cachait et où il courait pour la rattraper, et Josh prenait des substances illicites, tout son corps était rouge et rempli de colère mais elle demeurait intraitable, ne voulait plus de lui, il lui arrivait de rester dans la ruelle à épier sa fenêtre jusqu’à cette nuit terrible où elle s’était réveillée et l’avait découvert debout à côté du lit, il l’insultait, il avait un tesson de bouteille dans la main, il était ivre et noir, il voulait savoir avec qui elle couchait, il était ivre, hors de lui-même (il avait dû faire un double des clés pour rentrer comme ça ou alors s’était introduit par les toits et les courettes), il avait tant de violence en lui qu’il l’avait agressée avec le verre (elle avait failli perdre un œil), une fois rentré à sa piaule il s’était ouvert les veines, une crise de délire avaient dit les médecins qui l’avaient convoquée pour en savoir davantage sur le garçon et mieux le soigner, lui conseillant de ne plus jamais lui ouvrir la porte du numéro 9 (ce qu’elle avait fait), l’été suivant il était parti à Katmandou pour montrer qu’il pouvait se débrouiller sans elle, il lui avait envoyé un aérogramme où il racontait la ville singulière aux mille stupas, disait qu’il se sentait seul dans l’auberge de Freak Street, et lui avait rapporté un bracelet en argent (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui ne tient plus très bien), ensuite plus rien

par exemple ce chat qui s’appelait Loup et qui logeait dans un appartement voisin, il était très beau, pelage angora blanc avec des rayures grises, ventre absolument blanc et doux, il venait sur sa terrasse l’après-midi s’étendre, il aimait l’ombre changeante de la treille et le mouvement des insectes mais il demeurait craintif à son égard quand bien même il connaissait bien son pas et ses gestes, du coup elle n’essayait pas trop de l’approcher parce qu’elle voyait qu’il avait tendance à s’effrayer sitôt que quelque chose bougeait rapidement à son voisinage, Loup connaissait par cœur l’enchevêtrement des toits du quartier, les pans inclinés, les antennes, les gouttières, les morceaux de jardin, les recoins de muret, les escaliers, il faisait partie de cette ville qu’il avait amadouée à sa manière, tout de même elle voyait bien qu’il ne ressemblait pas tout à fait aux autres chats, il avait du mal à s’abandonner, à fermer les paupières, sûrement qu’il s’était habitué aux rumeurs de son appartement puisqu’il venait souvent jusqu’au seuil et quand il disparaissait de plusieurs jours il lui manquait jusqu’au moment où il avait vraiment disparu, elle avait dû attendre de croiser son maître, un type rustique qui empruntait une passerelle entre deux escaliers à portée de voix de sa terrasse pour rentrer chez lui, qui lui avait expliqué que Loup s’était fait happé par une voiture parce qu’il était sourd, un chat magnifique qu’elle n’a jamais oublié

par exemple cet accident arrivé dans le gymnase au bout de la rue de la Garenne par une journée d’hiver : entraînement avec l’équipe de filles de volleyball, retombée de smatch, ligaments de cheville rompus (souvenir de l’eau glaciale qui coulait sur son pied gonflé dans le lavabo du vestiaire, bientôt violet, impuissant à bouger), une intervention avait été décidée pour le lendemain, en attendant nuit avec antiinflammatoires au numéro 9, on viendrait la chercher à 8 heures, oui mais il avait neigé une grande partie de la nuit (ce qui est très rare dans cette ville), un fait exprès pour compliquer sa position, si bien qu’il avait fallu sculpter les marches de l’escalier enseveli, une par une, ménager des niches suffisamment confortables pour y poser son pied valide, et elle avait sauté en se tenant ferme à la rampe avec la peur de se ramasser, drôle de périple, douleur froid neige petits jardins blancs

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) / #17 : jusqu’ici, le narrateur n’a jamais interagi avec le réel dont il fait récit : et si on retrouvait trois épines, fissures, cassures, événements hors de sa volonté propre, trois fois où ce réel a littéralement fait obstacle au narrateur ? –- une autre manière alors d’enter en rapport avec le fragment de ville à la source du récit

Photographie Françoise Renaud, 2018

tout un été d’écriture #15 | le je qui tu

tu m’as demandé une cigarette, c’est bien ça ? pour partager moi et ma copine, c’est ce que tu as dit… comme s’il ne suffisait pas d’une seule à se ruiner la santé… comme si c’était un argument suffisant pour que je cède — au cas où j’en aurais sur moi, des cigarettes –, parce que tu en as trop envie, tu as dit ? tu ne peux pas attendre, tu flippes trop, et puis tu as ajouté que vous attendiez quelqu’un et ça risquait de ne pas très bien se passer, aussi fumer une cigarette ça vous détendrait et ça permettrait d’attendre tranquillement, tout ça tout ça, et ce serait tellement gentil de ma part, oui j’ai bien compris… mais tu as l’air si jeune… je me demande où tu te niches dans cette apparence de poupée japonaise, je me demande ce que tu manges pour avoir des poignets et des jambes si maigres, surtout lestées de drôles de chaussures (à semelles compensées d’au moins dix centimètres), le moindre billet qui te passes dans les doigts, tu le dépenses en futilités — collier, fard, fringue –, un rien te va, un bout de jupe, un string, tu penses bien, pas de ventre, pas de seins, toute la chair réduite au maximum pour rentrer dans les habits… mais dis donc, tu pourrais être ma fille vu ton âge, Continue reading →

tout un été d’écriture #13 & #14 | en attente ; silhouettes

deux épisodes du cycle 2 :  FLOTTEMENTS, RENVERSES

en attente

Attendre dans les jardins du haut de la ville, ne rien faire, s’assoir, regarder la ville répandue autour. Peut-être qu’on n’a jamais pris le temps de le faire avant. Peut-être qu’on n’a jamais remarqué qu’il était possible d’observer tous les points de l’horizon depuis ces remparts construits par l’un ou l’autre de ces monarques qui ne rêvaient que de grandeur. (La solitude permet de voir, de sentir les choses du dehors qui pèsent peu à peu et rentrent dans les yeux.) Voir l’humanité qui marche, se promène, traverse le parc, voir les oiseaux qui logent dans les parages, les vents qui passent, voir tout autour. Un couple vient de s’assoir sur le banc à côté, ils se tiennent la main. Lui courbe le cou et s’approche d’elle comme un oiseau. On voit qu’elle n’a rien contre mais elle est timide, son premier amour. Ou alors elle n’est pas sûre de son attachement. Ils restent un bon moment puis se lèvent, se dirigent vers le grand portail aux dorures récemment rénovées. Les quitter des yeux, les abandonner une fois sortis du cadre. À partir de ce point, tout ce qui arrive est imprévu, se dessine juste à cause de la lumière ou de l’ombre, à cause du hasard des marches qui se croisent ou non, rapides ou non, des trajectoires qui se rejoignent puis s’écartent. S’approcher du point de vue tout en haut, sorte de Trianon entouré de grilles métalliques. De là voir l’aqueduc qui tranche plein ouest à travers les faubourgs, construction de grande ampleur — l’un des points de repère de la ville. Des touristes viennent jusque-là pour se prendre en photo. Se retirer alors, laisser la place, conduire ses pas vers les grands magnolias, remonter par une enfilade d’escaliers rongés pour longer à nouveau l’épaisse muraille côté nord, voir la ville qui s’étend de ce côté au-delà des flèches de la cathédrale, blocs d’immeubles mêlés de verdure. Tout dépend de la saison. La tramontane peut souffler très fort l’hiver en cet endroit — intenable. En été on pourrait s’attendre à rencontrer du monde puisqu’il y fait plus frais — par conséquent on y respire mieux –, eh bien non. Ce doit être à cause de la lumière justement, moins solide. Ressentir la solitude, le manque des autres, rejoindre alors les bancs sous les sycomores autour de la statue du monarque à cheval, là où on peut s’attarder même sans parler, même seul sans avoir l’air idiot. Revenir le lendemain, ou le samedi suivant. Observer le bal des martinets frôlant le grand bassin avant le coucher du soleil les soirs d’été. Un exercice de haute voltige pour récupérer leurs quelques gorgées d’eau nécessaires. Vers le sud — lumière toujours plus intense qu’au nord — apercevoir la mer, liseré bleu sous le ciel fort. Sentir combien la ville n’est pas loin de la mer, le mesurer. Les gens d’ici s’y rendent pour se dorer la peau et se baigner quand il fait chaud quelle que soit la classe sociale — la présence de la mer à une quinzaine de kilomètres compte pour les habitants de la ville. Mais il faut traverser des quartiers brûlants, immeubles sans caractère en enfilade. Il y a foule sur les périphériques, au touche-touche en pleine canicule, ça brûle dans les voitures, et puis jamais de place pour se garer sur le front de mer sinon tôt le matin. Mieux vaut regarder le liseré bleu depuis les jardins, se le dire à l’intérieur de soi, se dire qu’on est bien dans ce parc avec la ville répandue autour, d’autant qu’on peut y venir autant qu’on veut puisqu’on n’habite pas loin finalement. Observer l’évolution des feuillages, la circulation des nuages, la dégradation progressive des pierres là où les chaussures frottent, la poussée des bourgeons, la chute des feuilles, la poussière soulevée par rafales, l’avancement des travaux de réfection des statues. Se dire qu’un espace aussi dégagé est exceptionnel : terre mer ciel. Avoir le sentiment de rêver à demeurer ainsi au-dessus des zones construites. Souvent des gosses font du vélo, jouent à celui qui va le plus vite. Ils rient. Ne pas parler, regarder, attendre, surveiller les enfants du coin de l’œil au cas où l’un d’eux se ferait mal, suivre la trajectoire du soleil, changer de place en fonction de l’heure, se remémorer le chemin du retour, énumérer les noms des rues à emprunter. Beaucoup passent par le parc, plus pratique pour gagner les quartiers de l’aqueduc depuis le centre ou inversement – un itinéraire pas forcément indiqué sur les cartes, sorte de flux continu entre ceux qui passent, ceux qui attendent quelqu’un, ceux qui lisent, ceux qui ne font rien et regardent autour la ville répandue.

 

silhouettes

Circulations incessantes. Et pas la première fois qu’il passe par là, toujours pressé, toujours affairé. Étrangement habillé et coiffé, maniéré. Il suit une ligne droite entre le bassin et le portail principal, ne déroge pas d’un centimètre. Il est comme ça. Il va au marché, chez quelqu’un, au bureau, à la Poste comme s’il défilait sur un plateau de mode. En tout cas il sait où il va. Ce n’est pas comme celui-là en blouson de cuir qui traîne avec son gros chien qui n’a qu’une envie, courir courir. Il le retient d’une courte laisse, lui parle durement – on n’aime pas trop voir ça. Pour un peu il serait prêt à le lancer, son animal féroce, après cette fille juchée sur des talons, maquillée, l’air complètement ailleurs (elle ressemble à un personnage de manga). Petit sac rose en tissu porté près du corps comme un vêtement. Le même que celui de sa copine — nettement plus petite et moins belle. Les deux filles s’écartent du chien, s’arrêtent près de la statue et sortent leurs téléphones pour se donner un genre. Un vieil homme à chapeau a fait escale sous un arbre, il les regarde en hochant la tête. À ses pieds un cabas avec du pain qui dépasse, un journal. Drôle de monde quand même. Qu’est-ce qu’il attend lui maintenant de sa journée, de sa vie ? Il ne veut pas y penser, se frotte le front, regarde le sable sous le banc, avise un papier de bonbon qu’il ramasse. Un américain en short, une carte dépliée à la main, vient lui demander sa route, mais il ne comprend pas sa langue. Désolé. Finalement nombreux au mètre carré aux heures de grande lumière.

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Les propositions d’écriture (en 20 minutes) / #13  : un point précis de la ville, et laisser faire le temps, ce point livré à son ordinaire… / & #14 : et dans le lieu défini au 1er cycle, faire exister 5 silhouettes juste ébauchées, faire en sorte que la brièveté d’évocation les rende le plus concrètes possible

Illustration : carte de l’état-major (1820-1866) – site Remonter le temps

tout un été d’écriture #12 | intérieurs extérieurs

atelier d’été de François Bon « CONSTRUIRE UNE VILLE AVEC DES MOTS » : cycle 2 FLOTTEMENTS, RENVERSES

Pour remonter vers le haut de la ville, le plus commode est d’emprunter la rue principale – celle qui relie la grande place et les jardins à la française qui couronnent la bordure ouest –, devenue piétonne dans les années 90. On peut choisir de bifurquer vers des ruelles adjacentes pour marcher au frais, sentir l’odeur de pierre calcaire qui se désagrège, entendre les rumeurs provenant des appartements au-dessus avec fenêtre ouverte, se perdre si on aime. On finit toujours par retomber un peu plus haut sur l’artère centrale (qui autrefois s’appelait rue Cardinal). Et puis là, tout de suite, les halles à l’architecture métallique avec portes automatiques. À l’époque il fallait pousser. Maintenant il suffit de s’approcher et ça s’ouvre sur les travées : poisson, huîtres, crevettes, fruits et légumes, olives, fruits secs, pain chaud, volaille de qualité, fromage. Odeurs toutes en vrac mêlées aux chairs humaines dans cette circulation matinale où le monde se préoccupe du manger pour le midi ou le soir. Certains étals très soignés, de luxe, à chaque fruit son cocon. D’autres où on peut se servir sans demander. En hiver il y fait chaud, on peut enlever ses gants. Avant ces halles étaient un grand marché aux fleurs : il ne reste plus qu’une ou deux femmes qui composent de magnifiques bouquets emballés dans du papier Kraft. Mais on peut traverser sans rien acheter, juste pour regarder et accéder de l’autre côté. Juste un passage, un raccourci. On fait un signe à la boulangère, croise quelques visages connus, tourne la tête vers les mareyeurs toujours bruyants en tablier jaune. Deux fois sur trois, elle traverse à la dernière allée, celle des fleurs.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : choisir, quelque part dans la ville, une de ces petites bulles d’intérieur qui sont aussi des espaces publics, et la faire exister telle quelle, comme nous la vivons tous…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

tout un été d’écriture #11 | lieu non lieu

atelier d’été de François Bon « CONSTRUIRE UNE VILLE AVEC DES MOTS » : après un cycle d’ouverture  » UN RETOUR », débute ici le cycle 2 intitulé FLOTTEMENTS, RENVERSES

Tout près, dans une rue du vieux centre, une vitrine pas bien large, pas bien alléchante vue comme ça. Rien que pour les connaisseurs, les amateurs de papier, les collectionneurs, les fauchés qui aiment trop les livres, les amoureux des formats poche, les feuilleteurs de revues, les amateurs de livres d’art trop lourds trop chers à consulter sur place. Vitrine discrète d’environ cinq mètres de large, pas plus. En enseigne un nom propre : sûrement le nom du premier propriétaire décédé, remplacé par son fils, voire son petit-fils, ou alors lieu cédé à un passionné du même genre. Pas d’horaires d’ouverture. On passe devant. Si le rideau est levé, on entre. La porte à se faufiler.
Au milieu du fatras un homme au teint pâle, cheveux frisés, habits classiques. Accoudé à une table il est plongé dans un livre ou manipule des dossiers. Silence, pas de musique, rien que craquements d’étagères franchement trop chargées. Couche de poussière conséquente – impossible à éradiquer. Et puis toujours quelques clients habitués qui fouinent sans faire de bruit.
On ne les remarque pas tout de suite. On tourne autour des piles d’ouvrages en équilibre, on a peur que tout s’effondre et on serre ses coudes au plus près du corps. On s’excuse si jamais on doit se croiser au milieu d’un même rayon. On lit les étiquettes au-dessus des étagères : histoire régionale, peinture, romans policiers. Quand on a quelque chose de précis à demander, un titre, un auteur, on dérange l’homme qui lit. On ose à peine, on murmure. Selon le sujet il peut se montrer intarissable. Il sait parler de livres mais aussi des peintres d’ici (ceux qui ont marqué l’histoire ou non), des galeries, des collections précieuses. Au fait quand vous trouverez des romans japonais, vous pourrez me les garder ? Oh s’il-vous-plaît ! Regardez là, juste en bas, oui là. Oreiller d’herbes. Prenez-le, je vous fais un tout petit prix. On est tellement contents d’avoir trouvé un trésor.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : choisir, quelque part dans la ville, une de ces petites bulles d’intérieur qui sont aussi des espaces publics, et la faire exister telle quelle, comme nous la vivons tous…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

tout un été d’écriture #10 | compte triple

La ville étrangère – une parmi d’autres — revient au premier plan, solidement attachée à l’appartement, lieu de repli bienheureux après le voyage (plusieurs allers et retours en peu de temps vers l’Orient tant elle était fascinée). Les lieux se superposent et se connectent dans les mémoires : c’est là que la vie se crée, bien réelle, bien ancrée, en même temps que le souvenir. Chaleur, moiteur, grouillement humain, moustiques, bruits toute la nuit, parfums ignorés. Elle cherchait l’important. Elle cherchait, ressentait, pores dilatés. Elle volait les odeurs comme on vole des pommes sur un marché à cause de la faim, une grande faim qui la poussait hors cadre. Les odeurs lui entraient dans le corps par la peau, la bouche, nourritures nouvelles alimentant ses fluides.
Odeurs : épices — clou de girofle en particulier –, fleur de frangipanier, vents salés du détroit de Malacca, voiles repliées des bateaux Bugis, sueurs, ordures, eaux sales, friture (partout ça cuisine, matériel de fortune sur des étals improvisés), carapaces de crevettes en décomposition.
Toucher : sueurs — la sienne et celle des autres –, skaï des banquettes de bus collant aux fesses, coton de son pantalon (elle n’en avait qu’un seul, elle le lavait et le remettait aussitôt), sable blanc des rivages éloignés des villes, paillasse pour dormir, sable encore jusqu’à la mer roulant ses bosses depuis l’Antarctique, sable collé à la peau, lune pleine inondant le paysage.
Bouche : nasi goreng, légumes et piments, sel, cigarette, biscuits secs, amant d’une nuit, morsures, goût de vie et de mort, fumées psychédéliques. Tout ce qu’elle aimait de l’effort à s’émanciper, du risque à pousser certaines portes, de la violence à se perdre – et même pour de bon s’il le fallait.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) : explorer la relation de l’écriture aux autres sens que la vue et l’ouïe : l’olfactif, le toucher, le goût, en 1 texte comme en 3…

Photographie : Françoise Renaud

 

tout un été d’écriture #09 | la bande-son

Retour dans la chambre avec grande fenêtre en prise directe avec la ruelle  (la ville, l’extérieur), reliée tout de suite à la cuisine puis à la terrasse quand la porte est ouverte, un lieu qui domine la terre des jardins confinés entre deux rangées de bâtiments, invisibles (le monde privé, l’intérieur). Le corps abandonné sur le lit revient d’une longue errance à l’étranger. Des agitations de ville tentaculaire persistent dans le cerveau et maintenant s’y ajoutent d’autres sons auxquels elle n’a jamais prêté attention, assourdis, cependant bien réels en arrière-plan et suffisamment précis pour être identifiés. D’abord ceux issus de l’espace urbain — claquements de portière, roulements de voiture, sirènes de police, klaxons, pas pressés dans la rue, pleurs d’enfant, roulement d’un bagage, aboiement de chien –, bruits coutumiers reconnaissables par n’importe qui, s’insérant dans les mailles du récent voyage. Comme une rumeur de fond. Et puis s’intercalent ceux de l’intérieur côté jardins qui glissent jusqu’à la chambre – de la même manière que la lumière –, qui décrivent la fin d’un été, d’une saison particulière où elle a connu des rivages secrets. Des bruits en général plus discrets (le corps détendu devient capable de les saisir, mieux encore dans un demi-sommeil). Crissement de poussière sur les marches de l’escalier (il n’a pas plu depuis longtemps), résonance de la rampe en métal sous la main, guêpes dans la treille, vent léger dans les pampres, chat en train de fureter, moteur d’aspirateur ou bribes de musique rock s’échappant d’un appartement voisin. Par-dessus bientôt, pépiements de passereaux d’espèces diverses qui fusent dans l’air à frôler les murs et la tonnelle, stridulations en continu sur plusieurs secondes, chuchotements indéfinis, musique de chaleur pareille à un bourdonnement lointain. Enfin un bruit sourd et déroutant qui par instants prend le pas sur les autres, fort et cadencé : celui du cœur. Le fluide rouge venu de l’amont se propulse vers l’aval par saccades, vers les zones périphériques de la chair pour les irriguer. Le corps couché s’est endormi au milieu des sons innombrables qui suivent chacun leurs courbes propres, accédant par le rêve à la tension cosmique aux variations inaudibles, une navigation à vue entre deux états, deux saisons, deux amours.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : fermer les yeux, et voyager dans tous les sons et bruits, en se laissant flotter temporellement et spatialement, qu’on peut associer au lieu point de départ…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

 

tout un été d’écriture #08 | il pleut

Il pleut sur la rue de la Garenne et la rue juste avant et la ruelle, lieu initial brusquement lavé lessivé par des flots torrentiels dont elle n’a pas l’habitude, elle née dans l’Ouest où il crachine plutôt, où la pluie fine et pénétrante humecte et rend beaux les cheveux – un autre type d’expérience. Brutalement le ciel s’est fermé. Il fait presque noir à midi et il gronde, des éclairs traversent le paysage, il pleut fort sans discontinuer. Pendant deux jours au moins. L’eau dans les rues jusqu’aux chevilles et même plus haut en certains points de la ville. Elle a eu peur la première fois bien que réfugiée dans l’appartement au premier étage, depuis la fenêtre aux volets verts elle avait regardé la portion de rue noyée, les bananiers luxuriants après la saison chaude abattus déchiquetés. Elle s’était demandé ce qui était en train d’arriver, on lui avait répondu que c’était comme çà la pluie dans le Sud. Quand elle logeait à la cité U elle n’avait pas remarqué que l’automne était si effrayant, et c’est maintenant toute seule qu’elle mesure l’ampleur des orages venus d’Espagne qui affectent la plaine où s’est construite la ville, transforment la terre en bourbier, les rues en rivières. Et cette année en particulier. Très déroutant et inquiétant, plus de deux jours, bientôt trois, elle n’arrête pas de demander : « Mais quand est-ce que ça va s’arrêter ? ». Une accalmie de quelques heures et puis encore une séquence sans doute plus violente, ils ont prévenu aux infos. Les caniveaux sont devenus invisibles, les gouttières ne suffisent plus à écouler le flot du ciel, la terre gorgée d’eau est impuissante. Elle écrit à une amie sur le petit guéridon près de la fenêtre, elle explique qu’elle n’est pas tranquille, que ces jours-là dans ce pays il vaut mieux rester l’abri, attendre que l’épisode soit passé derrière. Certains lui ont raconté qu’hier la mer est très montée haut au Grand Travers, qu’elle a créé de nouvelles brèches dans la ligne des dunes et bousculé les bateaux dans les ports voisins jusqu’à les briser. Dans des moments pareils il y a toujours des gens pour aller marcher le long des jetées et contempler la puissance de la mer, même sous la pluie forte. À son tour elle découvre le chaos de septembre, le fracas des vents de sud, les déferlantes ravageant les zones sauvages et chassant les oiseaux vers les terres. Il pleut sur la rue de la Garenne et les rues adjacentes, sur tout le quartier, toute la ville établie à dix kilomètres de la mer, toute la plaine jusqu’aux étangs, jusqu’au cordon littoral, jusqu’à la grève érodée jusqu’à l’os.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : et si on prenait le même lieu, mais dans des conditions météos complètement différentes : par exemple, il pleut…

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

 

tout un été d’écriture #07 | là tout près mais…

Finalement elle va y retourner pour de vrai (pour le moment rien que visites virtuelles ou imaginaires), elle vient de le décider, elle en a envie, elle croit que oui, poussée par la curiosité de ce qui pourrait arriver si elle y retournait, en même temps retenue par la peur d’être déçue, désorientée, par la peur de voir tout détruit ou si profondément modifié que le flou envahirait la place pour de bon, de se perdre dans les nouveaux quartiers, la peur aussi du « à quoi bon prendre le risque de remuer les choses qui dorment ? ». Tout de même elle voudrait bien « voir », jauger de ce qui était important pour elle (comme si un lieu était en mesure de le refléter) au cours de cette étrange période après l’adolescence, en rupture familiale ou presque, en tout cas loin des repères du lieu d’enfance. Avec ce genre d’idées en vrac, un vide se creuse dans le ventre à cause du temps perdu – toujours lui, obsédant –, elle voudrait pourtant se souvenir de cette cuisine encombrée (longue table recouverte de Formica à petits motifs vert d’eau et baguette de contour encrassée, fauteuil en cuir brun élimé et divan du même acabit, trois chaises dépareillées, guéridon coincé dans l’angle près de la fenêtre où elle avait installé son premier ordinateur). Ce serait là tout près si elle y allait, derrière ces larges volets à trois panneaux peints en vert d’Uzès, ces volets mêmes qui la protégeaient des lumières violentes de l’été quand elle n’était pas à courir le monde. Ce serait comme une amorce, un appel à ses mémoires perdues. Elle pourrait se rappeler ses petits déjeuners, le bol où elle buvait le thé, ou plutôt le café — elle n’avait pas encore contracté cette maladie qui la dégoûterait à jamais du café. Aimait-elle déjà le Earl Grey avec des pétales de fleurs bleues ? Mangeait-elle quelque chose ? Il lui semble que non — enfin peut-être un ou deux de ces toasts suédois craquants ou un bout de baguette –, détails hors de portée, évanouis (mais s’animeraient-ils à les frôler ?). Elle pense que si elle pouvait entrer dans le lieu, ça lui reviendrait comme par réflexe. Mais il y a comme une ligne frontière qu’elle ne parvient pas à dépasser à l’image de cette maison probablement inaccessible, à moins de cogner à la porte et d’expliquer qu’elle a habité là longtemps, qu’elle aimerait entrer et « voir » mais qu’elle comprendrait qu’ils ne veuillent pas, c’est chez eux maintenant, et puis c’était il y a si longtemps. Et même si elle entrait, elle ne reconnaîtrait rien, espaces et circulations modifiés, jardinets réorganisés en terrasses. Oui mais peut-être qu’elle devinerait, là tout près ces petites écritures au crayon qu’elle avait gravées dans le mur sous la tapisserie décollée désormais recouvertes d’enduit, ou ces griffures dans un endroit bien précis du cadre de la fenêtre. Tenter l’aventure, mobiliser une journée rien pour ça, rien que pour voir que c’est impossible, que ça n’existe plus.

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (en 20 minutes) : pas besoin que ça ait été détruit, juste qu’on sait que c’est là tout auprès, mais qu’on a totalement perdu le chemin pour y retourner...

Photographie Françoise Renaud, 2014