au cours de la marche

14 mai

aujourd’hui tu as ressenti la chaleur de l’air au cours de la marche (vingt minutes d’un bon pas équipée de ton corset bleu à nuages blancs) et tu as pu observer les flancs du sentier désormais envahis de renoncules, de graminées et d’ombelles de grande ciguë qui appellent vers le haut — impossible de ne pas admirer l’émergence végétale, la puissance surgissante du vert — oui la  saison a bel et bien commencé, et toujours la beauté du lieu inchangée ,

16 mai

méditer en guise de sieste
et puis reprendre ton bavardage solitaire avec l’écran scintillant qui te sert de page, endroit qui te convient pour le moment pour écrire
tu as bien tenté ce matin de rejoindre les personnages de ton roman en cours (une équipe de jeunes hommes partant à l’assaut d’une falaise sans fin pour atteindre l’autre côté du monde), tu voulais pourtant, mais tu a eu du mal à distinguer leurs visages et tu n’as pas réussi à retrouver leurs caractères ainsi que tu les avais ébauchés avant ta chute (du moins pas assez précisément pour continuer à les inventer), tu les as sentis comme éloignés de toi, leur projet glissé vers l’arrière-plan, tu voulais pourtant mais c’est comme le reste, ça va revenir doucement
plutôt te concentrer sur ces minutes de marche simple qui te sont accordées entre deux périodes allongée, reprendre pied foulée par foulée, reprendre pied dans ce chemin qui passe devant ta maison et mène au col à travers un paysage sublime en cette saison, reprendre pied à l’écart des voies passagères et des cités même si à chaque pas tu perçois ta fragilité et la possibilité d’un déséquilibre — une amie t’accompagne et veille où tu marches —, du coup tu ressembles à tes personnages vacillant sous ta plume à la recherche de leur vérité (c’est émouvant, ce recommencement) et ça te ramène vers eux, demain ça ira mieux

17 mai

tu tardes à t’y remettre en ce matin pluvieux, tu choisis de poursuivre ta lecture du Dernier ermite, l’incroyable histoire d’un homme qui a vécu seul pendant 27 ans dans les forêts du Maine, étonnant ce désir d’être seul qu’il avait, d’être loin de toutes choses, ce qui lui permettait d’aller plus loin plus profond que la prière, « Rien de plus grand, disait-il, que de se dresser, seul, tête nue devant le soleil, en présence de la terre et de l’air, en présence des forces immenses de l’univers », et tu conçois une telle existence toujours sur le qui-vive, cette persistance à survivre dans son royaume sauvage, sur le fil du rasoir, sondant les soubassements de soi

18 mai

la lumière entre timidement dans la chambre, la chatte fait sa toilette, tu retrouves Waralin dit le Survivant (petit-fils d’Olaf et d’Erika) et tu examines ses blessures graves après une chute en montagne (tes personnages chutent eux aussi, tu ne l’avais jamais réalisé), le bougre est revenu de loin — peut-être aurait-il préféré y rester plutôt que de s’en sortir diminué —, mais tu es décidée à trouver un moyen pour sublimer sa perte, alors tu écris ceci Et depuis quelques temps il se développait en lui une capacité à voir des choses invisibles, comme un don qui lui aurait été révélé en ce point de son existence dans un but bien précis — récompense après la souffrance ou simple stimulant ? —, petit à petit l’envie te revient de continuer à inventer le livre

Photographie : Françoise Renaud, 2016

dix-huit secondes

d’abord rien de particulier… elle marche d’un pas rapide dans la rue d’une grande ville, elle a l’air détendue, ses vêtements souples flottent sur sa peau au rythme de sa foulée
elle arrive à hauteur d’un café dont elle vérifie le nom en levant les yeux vers l’enseigne, c’est bien là, elle pivote vers la porte et son bras se tend dans le même mouvement jusqu’à toucher la paroi de verre où se reflète sa silhouette mêlée au monde qui marche dehors et où transparaît le monde dedans qui bavarde et consomme
elle remarque les vitrines éclairées dans le prolongement du bar qui proposent des glaces ou des gâteaux, un peu comme dans un restaurant italien — plan rapproché sur ces gourmandises que le spectateur peut convoiter — tandis qu’elle perçoit des vibrations qui filtrent à travers la paroi transparente… rien d’extraordinaire, un simple rendez-vous dans un café-restaurant qui diffuse de la musique, rien de plus
elle est à l’heure… une fois les pieds sur le seuil et la main engagée sur la porte, elle marque une hésitation comme prise d’un doute — l’observateur le comprend clairement et déchiffre l’incertitude dans son regard… sans doute un bref travelling à travers son visage balayé par des mèches de cheveux —, il y a qu’en cet instant précis elle sent combien elle est plus vieille, plus usée que lors de leur dernière rencontre
à cette idée ses doigts se crispent sur la poignée en relief

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existence soudain fragmentée

Ce te texte a été publié le 5 août 2016 sur le blog de Marie-Noëlle Bertrand dans le cadre des Vases Communicants.

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Nuit jour. Dedans dehors. Corps agissant, résonnant, travaillant, pleurant, communiquant, dormant, se taisant. Les murs sont des frontières entre le ciel illimité et la chambre où ils vivent. C’est la matière qui les guide. La matière du réel, du dehors et du dedans, de la nuit et du jour, du désir et de l’ombre. De l’univers dans tous ses états. Parfois ils se demandent de quoi il s’agit, là sur cette terre, dans ce monde tel qu’il s’est façonné autour d’eux. Ils savent éprouver joie, contrariété, terreur. Mais quand la matière se fige, ça fait des creux dans le temps. Juste après, les heures ne passent plus de la même manière. Les cœurs sont brisés. L’avenir anéanti.

Drames toujours.

Inscrits dans l’ocre du sable.

Ils apprennent le dernier en date par la télévision, par la Toile. Le lendemain au café ou sur le marché en faisant les courses. Un coup de folie entre nuit et jour. Haine et colère. Tout le monde en parle, parle de l’existence soudain fragmentée. Le dehors a fait irruption dans le dedans. L’architecture des bâtiments se moule autour du corps des hommes et des femmes qui pleurent devant le carnage  — personne n’aurait pu l’empêcher d’arriver. Brèches. Chambres noires. Froid et chaud. Certains voudraient s’en retourner dans les espaces du ventre d’où ils sont venus  ou d’un autre semblable, petites huttes en peau munies d’une porte pareille à une vulve — une forme qui s’oppose au rectiligne des rues, des écrans, des fenêtres. Qui s’oppose à la douleur. Pour s’y abriter. Jusqu’au soir. Mon amour. Je te tiens par la main. Il ne t’arrivera rien.

Photographie ©Marie-Noëlle Bertrand

Ce qui nous fait tenir

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Ce qui se cache sous la couche de cendre,
ce qui grince grogne,
ce qui se terre et se tait de l’être car ne peut être dit,
tout ce que nous savons de l’air bleu des rêves, de la fine découpure des feuilles d’érable, de la solitude éprouvée au cours d’une promenade au bord du lac gelé alors qu’un soleil maigre courtisait la canopée des forêts, un homme marchait sur l’autre bord, laissant des traces profondes — il croyait lui aussi être seul —, il faisait tellement beau cet après-midi-là après une semaine de tempête neigeuse que toutes les espèces de créatures étaient sorties des tanières pour jouir de la lumière rapidement basculée en arrière des arbres,

tout ce qui nous fait tenir debout au milieu du chemin, tête nue, front au vent,

tout ce que nous aimons, nourritures suaves, habits de velours et livres rangés dans nos bagages dans nos sillages,

un jour constater l’état des choses, la prégnance des secrets enfermés dans des armoires métalliques, la noirceur de la terre sous les ongles, les émotions qui nous exhortent à ne pas perdre une miette de ces spectacles discrets que bien peu observent, un jour forcément constater la blancheur de la neige — comme on prend conscience d’un sommet inaccessible —, cristalline, irréelle, manteau lustré tassé sédimenté en même temps que des débris de poussière, parcelles de météorites, brindilles, feuillages secs et graines miniatures éjectées du fruit pour donner à renaître, c’est comme ça que l’espace se régénère, comme ça qu’on retrouve le goût des choses,
comme ça que se cicatrisent les douleurs de la chair par temps clair,
au retour partager une tasse de thé, un gâteau, tout en parlant de la beauté du lac, de l’ordonnance du tas de bois appuyé contre la maison.

Texte inédit ©Françoise Renaud
S’agace, acrylique sur toile de Raphaëlle Boutié, 2013, 114 x 146