#le livre comme fiction #6 | des souris dans les poches

Tu es née à l’écriture. Un jour c’est arrivé. Tu es née à l’écriture qu’ils disent, qu’ils croient. Rien ne l’annonçait pourtant. Des livres autour, presque pas. À peine quelques-uns comme tu l’as déjà écrit quelque part. Rien de consistant. Rien qui ne modifiait en toi les marges du côté des mots. Tu aimais les images, les petits cartons à ranger dans la main. Tu aimais la mer, la plage, le sable, les pieds dans le sable. Des livres autour, presque pas. Il y avait Lassie chien fidèle, tu t’en souviens. Aussi la petite fille qui habitait avec son grand-père dans les Alpes, mais tu préférais le mouton blanc à l’oreille noire, ami de la marguerite qui défripait ses pétales pour lui plaire quand il montait à l’estive. Quoi d’autre ? Les personnages de conte ne t’emballaient pas, sauf le loup aux dents longues ou le chat avec des bottes. Peu de souvenir du côté des livres d’école. Un écho fort et persistant s’est niché en toi après l’étude des poèmes de Federico Garcia Lorca en première année d’espagnol, ces images de cortijo blanco dans la lumière violente d’Andalousie, les femmes en noir, les deuils. Peut-être là au fond que ça a commencé pour toi, cette résonance des mots associés à des couleurs et à des paysages, mais tu n’as jamais eu en main des ouvrages du poète espagnol assassiné. En vérité les événements de la vie en cours étaient plus forts que les récits dans les livres, ils prenaient plus de place, ils s’imposaient, ils tonitruaient même.

Tu es née à l’écriture avec le drame.
À cause de ta sœur.
L’ombre qu’elle t’a faite, la souffrance qu’elle a subie, les pleurs de la mère.
Là, ça a fait des trous.

Et quand tu as rencontré George et Lennie dans un livre quelques années plus tard, ça t’a vraiment fait quelque chose. Le travail saisonnier, l’errance d’un ranch à l’autre, la pauvreté, le rêve d’acquérir un lopin de terre et d’élever des lapins, le handicap de Lennie. Forcément ça a croisé le fer avec le réel. Et tu as pleuré. Les mots, ça peut faire pleurer quand ils sont dits et aussi quand ils sont écrits. En fait c’était presque trop dur, intenable de lire, mais c’était exactement ce que tu attendais d’un livre. La solitude et le silence. La vibration de l’air brûlant jusqu’à l’irisation. Aussi le rapport à la terre. Lennie ne connaissait pas sa force, rien de ce qui arrivait n’était de sa faute. C’était un être simple et innocent, un peu comme ta sœur, et il était aussi grand qu’elle était petite. Il cachait des souris dans ses poches, tu l’aimais tellement, c’est tout. Un jour, les gens le savaient, ça allait mal finir. Quand tu as lu, la puissance contenue dans l’espace installé entre les mots avait le tranchant d’un couteau. Vertige. Drame en suspens. Parfaite conjugaison entre ton vécu et l’émotion dans les pages.
Après, tu as tout dévoré du même auteur.
Une expérience unique.
Plus tard, il y aura Darl Bundren, deuxième enfant d’Addie.

Ce n’est pas une histoire d’enfance ou de livres découverts pendant l’enfance ou même un peu plus tard, c’est une histoire de regard sur l’autre, sur Lennie, l’envie de lui prendre la main pour franchir le fossé, exprimer ce qui arrive là, dans cet instant-là. Voilà pour toi l’écriture.

écrit sur une proposition de l’atelier Tiers Livre, cycle « Le livre comme fiction », 11 juin 2026

Illustrations : 1 / Jacques Godin et Hubert Loiselle dans Des souris et des hommes, 1971 (site IMDb) /
couverture de Mice and Men, 1937

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10 commentaires

  1. brigitte celerier

    je me retrouve le lisant et ma tendresse pour Lennie

  2. Entrer dans l’écriture c’est entrer dans la lecture. Voilà qui est très sensible ici.

    • l’écrire entraîne le lire
      je songe bien sûr à « En lisant en écrivant » de Julien Gracq qui puise aussi dans ce sillon
      tellement réconfortant de vous avoir dans les parages, René….

  3. Notre relation à ces livres qui nous fondent, nous révèlent à nous-mêmes, nous approchent de cette universalité, est tellement précieuse.
    Désormais tes mots auront une autre résonance… Ils s’incarnent.

    • le lien n’est pas évident entre livres et influences
      il faut prendre le temps d’y réfléchir, se plonger en soi pour retrouver là où des choses sont arrivées, là où les personnages nous ont ébranlés et nous ont nourris
      il est question aussi de révélation de zones obscures en nous qui deviennent soudain vivantes
      merci Catherine pour ton passage ici
      et puis tout s’incarne désormais !!

  4. JEAN-MICHEL LUCAS

    quelle jouissance de te lire… parler de Lassie et Garcia Lorca, tout comme Steinbeck qui m’a marqué avec les raisins et des souris (j’ai lu les livres et vu les films)…
    et ce livre comme fiction où on ne sait pas si tu y mets des éléments autobiographiques, sans doute… en plus tu me l’as écrit ailleurs…
    merci encore de te confier au lecteur…
    Je rajoute l’agenda creusois étant ce qu’il est, que la traductrice de ce roman dans une nouvelle version, Agnès Desarthe, est présente mercredi prochain à 19h à une causerie théâtralisée à l’Apothicaire sur un autre livre… il n’y a pas de hasard…

  5. Joëlle Wintrebert

    La lecture comme création. Et l’écriture magnifiant les souvenirs des lectures fondatrices. Superbe !

    • vraiment heureuse de te lire là…
      et c’était bien ça le sujet, aller rechercher dans l’enfance ou plus tard les livres qui ont laissé trace, ont creusé jusqu’à se fondre pour constituer notre fondation…
      merci pour ta venue ici, chère Joëlle

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