TERRAIN FRAGILE | journal de saison, mois de mai 2026

vendredi 1er mai, Les Fougères
Je m’active à publier mon journal d’avril. On passe si vite d’un mois à l’autre, la palette change imperceptiblement.
Tout juste un an que j’ai commencé à tenir cette page. Demeure en suspens la question de poursuivre ou non.

samedi 2 mai
« Que sait-on de son enfance si on n’y revient pas ? Si l’on ne fait pas à nouveau le chemin. »
Cette phrase saisie dans le Signal/Bruit #100 de Philippe C. fait sens pour moi. J’y reviens, tourne autour. Oui, sans cesse nous revenons vers le point où a commencé la vie en nous.
Sensible aussi au journal d’avril de Thierry C. qui tente d’ouvrir à nouveau les bras. Isa est partie il y a sept semaines. Toujours si présente et en même temps elle n’est plus là. Le deuil implique une métamorphose.

dimanche 3 mai
Les oiseaux se font entendre à la fois dans les arbres et dans le ciel. On n’entend qu’eux. Mes hirondelles en amour préfèrent circuler au voisinage de la maison, vols en plongée, pauses sur les hauts fils, chants et pépiements. En allant fermer le poulailler à la nuit tombante, je ne peux m’empêcher de vérifier au passage leurs présences tapies dans le nid de la grange.

lundi 4 mai
Relevé dans le carnet d’avril de Gracia Bejjani.

parler moins
encore moins
me faire forme

Cet appel à l’épure, presque au silence.

corolles rubis
on sent l’odeur d’orage
— rien d’autre que cela

mardi 5 mai, Les Fougères
Trop de temps passé sur l’écran, trop de temps à lutter contre un piratage imbécile, trop de temps loin de ma planète Hammersøi… ça me frappe aujourd’hui tout autant que le jour où je venais d’avoir 35 ans et m’étais rendue compte que je n’avais rien fait encore de ma vie sinon la consommer. J’avais pris soudainement la décision d’écrire — d’écrire vraiment.
La transmission et le partage renforcent l’acte d’écrire et sa nécessité.

Des trombes d’eau sont tombées sur le paysage ces derniers jours. Et quand on a vécu déjà quelques années et éprouvé des épisodes de sécheresse, on se dit que ça fait du bien aux hommes et aux jardins. Les réserves sont pleines, les arbustes ploient sous les fleurs et les roses sont si lourdes qu’elles s’effeuillent d’elles-mêmes. Le vert n’a jamais été aussi électrique.

habiter les lieux
la lenteur, ce qu’elle révèle
notre géographie

mercredi 6 mai
Lu dans le journal échoué #670 de Anh Mat : « … ce geste… je le reçois chaque matin comme on reçoit quelque chose qu’on n’ose pas nommer de peur que ça s’arrête… »
Il parle de sa fille Isabelle qui agite la main vers lui quand il la dépose à la porte de l’école. Chez lui, en cet instant, la peur du temps qui finira par lui prendre ce qu’il a de plus précieux. Comment vivre au présent avec ça ? Tous les jours la même question revient.

jeudi 7 mai
Grâce à l’ami JeanMuche, je découvre l’artiste Marco Godinho qui expose au FRAC de Limoges sous le titre : Un vent permanent à l’intérieur de nous. Il parle de haïku, cette forme courte, ce geste-souffle, cette respiration qui contient tout un monde. Il parle de lenteur, du vent qui rameute la conscience du vivant.

vendredi 8 mai
Journée passée sans que je m’en aperçoive. En fin de jour, j’écris un texte pour l’atelier Tiers Livre. Il y est question d’atlas, images couleurs noms inconnus, contours de pays et dorsales océaniques.

Atlas parle toutes les langues de la terre |
les mots y désignent aussi bien
pays montagnes plaines vallées d’altitude îles îlots archipels courants dorsales
volcans villes bourgades métropoles bois forêts falaises |
Atlas drôle de grand livre pour voyager |

samedi 9 mai
Observer les floraisons nombreuses et puissantes avant qu’elles ne passent — roses, seringat, azalées, grandes marguerites, ail et oseille sauvages, coquelicots (là, je parlerai d’éclosion), graminées si hautes qu’elles prennent la lumière comme le font les chevelures blondes, sauges à hampes mauves, immortelles…
Pris le temps de déposer en terre des graines de tournesol, de grand cosmos et de ricin.

dimanche 10 mai, La Jonchère Saint-Maurice (Haute Vienne)
Une journée du livre dans un joli bourg. J’y reconnais de plus en plus de visages et il me réconforte de les revoir : Pierre, Sonia, Taly, Mélina, Daniel. Voyage retour après l’orage, fossés prairies forêts humides.
J’échange avec ma petite mère qui imagine son proche anniversaire. J’irai alors la retrouver au bord de la mer dans ce pays où je suis née.

lundi 11 mai, Les Fougères
Temps pluvieux. Pas d’autre projet que de me réfugier dans mon arrière-cour « tapissée de végétal et de rumeurs animales » comme le décrit Philippe S. Je lis Caroline, Gracia, Juliette, Catherine, Raymonde, Carole, écritures de femmes qui résonnent avec la mienne.

mardi 12 mai
Les merles sont aux aguets. Ils volètent ci et là dans l’idée de me priver des premières fraises. Le mûrissement se trouve ralenti par cet épisode de ciels mouillés, mais je les ai déjà goûtées.

mercredi 13 mai
Passer devant la fenêtre du salon blanc,
regarder dehors,
observer les têtes mauves et grenat velouté des iris, l’explosion des coquelicots contre le vert. Un tableau inédit avec ce rouge sang envoûtant impossible à photographier — une vision qui me rapproche des mots d’Annie à propos de Ju Seok, poétesse coréenne dont il me semble comprendre le titre de son dernier livre : Vous êtes le centre de ce jour . Forcément je l’interprète à ma manière.


lumières et folies
exultation de l’herbe
— visions nouvelle
s

jeudi 14 mai 2026, au silence des Fougères
Philippe C. évoque les conseils formulés par David Bowie à l’attention des artistes. Je vais faire mien celui-ci.

« Si vous vous sentez à l’abri dans ce que vous faites, c’est que vous n’êtes pas là où vous devriez être.
Avancez toujours un peu plus loin que là où vous avez encore pied,

acceptez de perdre l’équilibre, et lorsque vous sentez que vous ne touchez presque plus le fond,
vous êtes précisément là où quelque chose d’excitant devient possible. »

vendredi 15 mai
La luxuriance a gagné tous les recoins, stimulée par les pluies fréquentes tout au long de la semaine. Une houle de graminées oscille dans les brises bien installées entre prairies et bord des forêts.

inscrits dans le ciel
éclaircies, cœurs d’orage
avancer dans le rêve

samedi 16 mai
J’entends quelqu’un dire :  » Ce moment où il nous est donné de vivre ». Mais qui nous le donne sinon nous-mêmes en le faisant surgir à la conscience ?

dimanche 17 mai
Une belle lumière dès le matin alors qu’ils prévoient de la pluie. Je me laisse embarquer par cette lumière. Des mots me viennent. Et puis vient le temps de la méditation après avoir lu le Bruit des jours de Philippe C. en vue d’étirer le tissu trop serré du temps.

« La fabrique de nos vies est un tissu serré, mais tout de même : si on l’étire un peu, des trous apparaissent entre les mailles et en y regardant de près, la surface pleine de nos obligations et de nos habitudes est moins vaste que celle occupée par le vide. Dans ces espaces, j’apprends à me glisser, comme dans une chambre secrète qu’on aurait su trouver, mais jamais vraiment habitée. Car c’est là que les rêves prennent vie.« 

lundi 18 mai, Les Fougères
Une sorte de volupté se propose du simple fait d’écrire quelque chose sur cette page chaque jour, d’y déposer une image volée à mon entour. Ce pourrait être un dessin si je dessinais.

mardi 19 mai
Récolté trois œufs d’un coup alors que je n’ai que deux poulettes. C’est Lisa la vaillante qui double la mise, entre le matin et le soir.

mercredi 20 mai
En me rendant au magasin de bricolage, je rencontre le livreur de fuel qui évoque le prix actuel du litre. Se redessine le souffle maudit de la guerre en arrière de son information. L’image d’une forêt profonde vient s’y superposer et persiste en moi, une forêt fraîche pareille à un refuge, à un antre où seule affleure l’eau de roche.

jeudi 21 mai
Un lérot s’est retrouvé prisonnier de la réserve de grain. Je veux l’en sortir pour le reconduire dans la prairie, là-bas, mais vigoureux le bougre ! Il me mord le pouce alors que je le dépose dans l’herbe épaisse, puis me lance un regard langoureux avant de se sauver à toute vitesse. Je regarde le sang recouvrir mon doigt,

vendredi 22 mai
Chaleur annoncée. L’herbe coupée d’hier a déjà jauni et je n’ai rien écrit.
Mais j’ai fait la cuisine, cueilli de la salade et des herbes parfumées, transplanté des sauges et des plants de tournesol poussés dans le champ d’en face. J’ai échangé avec Kader qui cherche une maison d’édition, avec JM qui voudrait quitter la Chine pour habiter au Portugal et fonder un studio de yoga. Au soir je me mets à l’écoute, hirondelles en verve et ciel qui s’apaise.

long sillons d’ombre
avec le soleil qui tombe
— moi aux aguets

samedi 23 mai, véranda des Fougères
Tarte salade avec fleur de coriandre pour deux amis à déjeuner. On parle d’écriture, de ce que fait en nous la poésie, et aussi la poésie des arbres. On fait le tour des jardins, si beaux. Le chèvre feuille embaume. J’aime ces moments qui construisent quelque chose.

dimanche 24 mai
Je me sens comme les oiseaux,
aimant le grand large
et le vent.

lundi 25 mai
Je ne sais plus trop bien quel jour nous sommes, je dois m’en référer au calendrier pour être sûre.

pétales écarlates
tel tissu de nos rêves
y croire dur comme fer

mardi 26 mai
Entrevu des petits becs dépasser du nid de boue. Mais comment ont-elles fait, mes deux petites du genre Hirundo rustica pour conduire leur vie tambour battant, convoler, pondre, désormais nourrir leur couvée jusqu’à l’envol ?
Il existe des passages secrets où le temps n’a pas les mêmes conséquences, où s’engendrent en quelques semaines de petits êtres aux talents inouïs.

mercredi 27 mai
Temps de ramasser les petits pois en dépit de la chaleur. La récolte est somptueuse, jusqu’à neuf grains par cosse.

jeudi 28 mai
La chaleur persiste et signe. Ouvrir grand le matin et puis vivre dans l’ombre.

vendredi 29 mai
Lisa la rousse m’a fait une frayeur, soudain lente comme agonisante. Je l’ai rafraîchie, installée dans l’herbe sous le figuier avec une réserve d’eau. Finalement elle a fait un œuf et s’est revigorée. Alba la blanche semble moins affectée. Quant à moi, je me fais une raison.

samedi 30 mai
Bonheur de la rencontre hier à la bibliothèque de Grand-Bourg. Public d’amis conquis. J’ai raconté l’histoire de Un An de Haïku, l’appel de Philippe C. au 1er janvier 2025, les textes comme des papillons volant chaque jour jusqu’à lui.

encore la chaleur
respirer au cœur du vent
— la chair résiste

Photographies ©Françoise Renaud, Les Fougères, mai 2026

16 commentaires

  1. Jacqueline Vincent

    Fleurs, oiseaux, poésies dans le vent, « avancer dans le rêve « , s’y enfouir pour oublier la chaleur et les tristes nouvelles,
    devenir marmotte ou lérot dans le grand silence d’un monde plein de couleurs et de douceur
    Alors me voilà coquelicot, celui qui pointe sa corolle au milieu de ta photo.

    • On dirait que tu étais aux aguets, prête à recevoir ma page de mai…
      tes mots me parviennent tout de suite pour l’écho d’une musique (merci merci)
      et tu me fais penser qu’il faut que j’aille photographier les coquelicots, c’est la pleine éclosion…

  2. Philippe Sahuc Saüc

    Chère Françoise, plus que jamais, tes pages du mois de mai qui vient de se terminer me font prendre conscience que ton jardin est à la fois ancré et traversé d’ondes multiples qui viennent d’autres et s’y croisent… Mais peut-être devrais-je dire que toi l’encreuse de papier et la soigneuse de jardin, tu es ainsi à la fois ancrée et traversée-traversante…

    • et toi, tel un ange, tu atterris au milieu de mes coquelicots
      et tu perçois toutes ces ondes et horizons qui se croisent par ici, se mêlent, coexistent pour créer la rumeur des Fougères
      nous ne sommes rien comparés à cette rumeur, nous sommes des corps doués de sens qui s’écarquillent… (d’ailleurs, pas toujours facile d’être « traversée »…)

  3. Merci (ça fait toujours tellement de bien de voir toute cette attention minutieuse portée au vivant :-))

  4. Temstet carole

    Encore bonheur de lire ce moi(s) de mai, vert nature, fleurs aux éclats, deux poulettes.
    Fraîcheur à lire, après une nuit passée aux urgences de l’Hôpital Begin où j’ai vu des corps alités sur des brancards, alignés dans des couloirs, à la file, les heures sont passées, j’ai pleuré…
    Bises de mercis
    Carole

    • que c’est beau ces parenthèses « ce moi(s) de mai »… oui vraiment !
      et j’espère que ça va pour toi… je voudrais te consoler…
      bises affectueuses

      • Signol Maryse

        Toujours au plus proche de toi dans les couleurs, les pluies, les oiseaux, tes poulettes, ton jardin. Toi qui arpentes ta campagne comme tu arpentes tes écrits….
        Merci pour tout. Un sourire dans mon gris……

  5. CONTI Lydia

    Quel plaisir Françoise, de pénétrer ton monde par les mots, ça sent le bonheur.
    J’ai beaucoup aimé « les roses sont si lourdes qu’elles s’effeuillent d’elles-mêmes », c’est tellement visuel qu’il ne manque que l’odeur. Et on se remémore une odeur d’enfance où
    quelques « mauvaises herbes » arrachées nous faisaient un bouquet prêt à être offert.

    • Le bonheur, je ne sais pas…
      en tout cas ça sent la construction et la lutte contre l’impermanence.
      Les odeurs de fleurs m’entourent, c’est une période charnière entre la profusion et l’âpreté de l’été. En ce moment, le chèvre feuille embaume dès le commencement du soir…

  6. Légèreté, densité. Plaisir de te suivre, de loin, mais de pas si loin que ça : on se rencontre dans les mots.

  7. Francoise T.

    En mai, c’est bien connu, mais toujours de bon conseil… Fais ce qu’il te plaît.
    Ne pas oublier cette chose simple de contempler Dame Nature… Tu as raison d’en faire ton bonheur… un bonheur qui se mérite…
    Toujours le plaisir de te lire et de retrouver les Fougères et ses deux braves poulettes….

  8. eliane berthelot

    Bonjour Françoise,
    De belles photos, de beaux textes, dans lesquels je perçois ton « moi » vivant , reflets de vie, de nostalgies, du temps qui passe et des souvenirs qui restent. Plus on avance dans la vie,
    plus on voudrait retenir ce temps..mais se souvenir des belles choses…
    Eliane

  9. Cette générosité de la nature, de ces images qui explosent de couleurs, et de tes mots et tes partages. Et les poulettes trop mignonnes, on dirait un petit couple. Ce temps qui passe, se resserre, parfois se dilate, ne plus savoir quel jour on est, cela m’arrive certains matins durant quelques secondes depuis que les miens ne sont plus rythmés par les 5 jours de travail. Mais je crains qu’on ne puisse lutter contre l’impermanence si ce n’est par les mots peut-être. En tout cas honorée que les miens puissent trouver résonance avec les tiens

  10. Merci pour ce somptueux moi de mai. Dans cet almanach subtil qui permet de fleurir la vie, lui apportant chaque jour une fleur ou un autre cadeau : pensée, souvenir, trouvaille de l’esprit ou de la matière, de l’ici ou de l’ailleurs, c’est un compagnonnage qui est créé là, entretenu en le lisant ou, pour qui l’écrit, en l’élevant comme un enfant, en le voyant grandir. Cette question : vais-je continuer, est-elle une façon de s’encourager, ou bien un pressentiment qu’il faut toujours savoir laisser grandir ses enfants… ?
    Ce qui me chiffonne (le 16 mai), c’est cette sorte d’obligation de conformité au cogito cartésien, non ce n’est pas la conscience qui dévoile l’homme qui dévoile le monde. Heureusement il y a les roses, pour ce qui est de chiffonner elles n’ont pas leur pareil !
    Et toujours ces magnifiques photos qui surgissent, et autre voluptés ! Somme toute, un régal, le moi de mai, un mets de roi, un mai régalien ! Comme un almanach est aussi un régal de bons mots. Ces mots qui peuvent dire même une somptueuse victoire de la forêt contre la guerre, et nous y faire croire à fond ! Et revenir sur le mystère des œufs et des poules, ah que j’aime être étonné par ces poulettes magiques et néanmoins sensibles. Leur rouge comme le sang, et le sang du lérot ou de l’héroïne qui le sauve, quand d’autres fois entre la vie sauvage et la vie domestique c’est les mauvais virus qui viennent semer la zizanie…
    Vos tercets peuvent être de ravissants distiques comme celui-ci très musical avec un petit coup de cymbale final en signature :
    long sillons d’ombre
    avec le soleil qui tombe
    — moi aux aguets.

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