Il avait eu envie de faire la traversée. Le temps était limpide, le lac posé au milieu du paysage pareil à un objet aux contours nets et précis. Même vers le fond là-bas — on s’en rend compte sur la photo –, il pouvait distinguer chaque arbre, chaque bosquet touffu, chaque affleurement de roche oxydée, chaque petite plage de sable rouge. Il discernait aussi certaines silhouettes humaines qui déambulaient et les barques ou voiliers tirés au sec sur la grève. Plein de confiance, il était entré dans l’eau et il avait commencé à progresser. Lentement. Posant sa nage, regardant à droite à gauche. Il ne se souciait guère des algues en lanières enracinées au fond de l’eau qui venaient caresser son ventre. Il avançait. Tout allait bien. Il avançait au rythme des bras qui refoulaient l’eau vers l’arrière et des jambes qui fouettaient sous la surface, un peu à la façon d’une grenouille. Au bout d’un moment il s’était senti en forme et il avait décidé de crawler. Il lui semblait se souvenir de cette nage qu’il pratiquait plus jeune, une nage qui exige de s’immerger davantage, de maîtriser son souffle, de se détacher de ses repères. Du coup il ne pouvait plus surveiller le décor comme avant, seulement pendant les espaces brefs de la respiration. Et l’air de rien il avait commencé à dévier de la trajectoire qu’il s’était fixée. Juste un peu au début — certainement à cause du courant qu’il avait négligé de considérer. Et plus il s’éloignait du rivage, plus le courant devenait sensible et plus il s’écartait de l’axe choisi. Étant donné son manque d’entraînement, il était rapidement revenu à la brasse. C’est alors qu’il avait constaté combien il avait dévié par rapport à sa ligne de départ. Pas grave. Il avait poursuivi, tout à fait certain d’accomplir son projet.
Au bout d’un moment il avait fini par s’essouffler. Une fatigue subite lui était venue dans les jambes suivie d’un commencement de crampe, et l’eau lui avait forcément paru plus sombre, peuplée de créatures dangereuses. Il avait senti l’effroi le gagner dans tout le corps pareil à un frisson glacé et sa nage s’était déréglée, mouvements désordonnés au point qu’il ne progressait plus ni dans un sens ni dans l’autre. Il avait même commencé à s’affoler et son cœur s’était emballé, il avait levé les bras en l’air pour faire signe, espérant qu’on le verrait depuis la base nautique. Il avait même tenté de crier, ce qui l’avait épuisé davantage. Le vent du nord-ouest était alors en train de forcir — comme tous les jours à la cette heure-là —, le ciel était d’un bleu acier absolument dépourvu de nuages et les moniteurs s’affairaient à rentrer les voiliers, s’occupaient des gréements. Ils ne regardaient pas le paysage.
Des petites langues d’eau de plus en plus féroces étaient en train de se lever à la surface du lac et cinglaient sa figure, l’aveuglaient. Il avait résisté mais l’eau rentrait dans sa bouche, dans sa gorge. Et ça tapait fort contre sa peau, contre ses tempes. Soudain il avait eu l’impression d’étouffer. Tout était allé très vite, ses mains avaient battu la surface de l’eau comme si quelque chose de sauvage l’attirait vers le fond. Irrésistiblement. Impossible de lutter. Les lanières brunes et rugueuses avaient entouré ses jambes pour le faire céder et l’attirer vers le fond. Puis plus rien. Seulement le silence du vent frappant l’ombre.
La petite l’attendait sur la rive. Sagement. Corps auréolé d’une fine poussière.

Une première version de ce texte a été écrite en juillet 2016 dans le cadre des Vases Communicants.
Les Vases communicants se déroulaient le premier vendredi du mois à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonnait les publications et inscrivait les futurs échanges sur le blog associé. L’idée était d’aller écrire sur le blog de l’autre. Expérience conduite de juillet 2009 jusqu’en 2017. J’y ai participé plusieurs fois.
Lac d’Annecy, Colette Richarme (gouache, période 1925 –1936)


je te retrouve bien là ma Françoise avec tes mots puissants et enlevants. Pauvre nageur, tu l’as condamné, mais le combat de l’homme et de l’eau est inégal… poésie et dramaturgie vont ensemble jusqu’au bout.
Quel texte ! Dès la fin du premier paragraphe, on sent que quelque chose ne va pas. Puis cette tension qui monte vers le drame dans le deuxième, on sait qu’on va vers l’inéluctable… Tu nous tiens vraiment en haleine jusqu’au bout parce qu’on espère quand même un tout petit peu. Bien sûr, on ne s’attend pas à la chute, quelle tristesse pour cette petite fille ! Et superbe aquarelle de Richarme, j’aime beaucoup ! Merci Françoise pour texte qui nous emmène loin…
un drame brutal et bref… je me demandais comment l’écrire
étant nageuse de mer, je sais combien c’est difficile quand certains vent se lèvent et empêchent le nageur de respirer, ça frappe le visage, c’est terrible, la panique vient…
merci Catherine pour ce si joli retour
(en fait il s’agit d’une gouache de Richarme… ses gouaches demeurent assez fantastiques, je les aime énormément…)
Ces temps du passé : l’imparfait, et le plus-que-parfait — curieux noms pour des temps, n’est-ce-pas — installent vite une certaine lourdeur dans le texte. On peut dire que cela accompagne bien cette fatalité dans le temps atmosphérique et dans celui biologique, et tout va rapidement à son terme.
en effet c’est une musique à l’imparfait lointain qui m’était venue à écrire ce texte…
et ces temps, tellement « étranges » en effet, procurent une ambiance particulière qui se fait assez rare dans nos ouvrages contemporains…
je dirai que cette musique s’accordait avec le silence du lac…
(un grand merci pour votre lecture)
Très belle peinture, que j’avais pris aussi pour une aquarelle. Une gouache, donc… traitée en aquarelle, peut-être a-t-elle cette matité de la gouache, sur écran on ne peut en effet la deviner.
J’adore l’aquarelle de Richarme, mais c’est la photo de Louise Imagine qui donne la pleine mesure terrible de ton texte. Lequel illustre parfaitement la panique qui nous saisit quand les éléments qui nous étaient d’abord acquis se révèlent hostiles. J’ai personnellement connu le courant que l’on n’arrive plus (ou très mal) à remonter.
oh très belle surprise que ta présence ici, chère Joëlle
oui l’expérience de l’eau hostile est quelque chose d’assez traumatisant, toutes les espèces d’eau d’ailleurs : vagues, houles, crues…