#VOYAGE fragments #4 | le lac

Il avait eu envie de faire la traversée. Le temps était limpide, le lac posé au milieu du paysage pareil à un objet aux contours nets et précis. Même vers le fond là-bas — on s’en rend compte sur la photo –, il pouvait distinguer chaque arbre, chaque bosquet touffu, chaque affleurement de roche oxydée, chaque petite plage de sable rouge. Il discernait aussi certaines silhouettes humaines qui déambulaient et les barques ou voiliers tirés au sec sur la grève. Plein de confiance, il était entré dans l’eau et il avait commencé à progresser. Lentement. Posant sa nage, regardant à droite à gauche. Il ne se souciait guère des algues en lanières enracinées au fond de l’eau qui venaient caresser son ventre. Il avançait. Tout allait bien. Il avançait au rythme des bras qui refoulaient l’eau vers l’arrière et des jambes qui fouettaient sous la surface, un peu à la façon d’une grenouille. Au bout d’un moment il s’était senti en forme et il avait décidé de crawler. Il lui semblait se souvenir de cette nage qu’il pratiquait plus jeune, une nage qui exige de s’immerger davantage, de maîtriser son souffle, de se détacher de ses repères. Du coup il ne pouvait plus surveiller le décor comme avant, seulement pendant les espaces brefs de la respiration. Et l’air de rien il avait commencé à dévier de la trajectoire qu’il s’était fixée. Juste un peu au début — certainement à cause du courant qu’il avait négligé de considérer. Et plus il s’éloignait du rivage, plus le courant devenait sensible et plus il s’écartait de l’axe choisi. Étant donné son manque d’entraînement, il était rapidement revenu à la brasse. C’est alors qu’il avait constaté combien il s’était écarté de sa ligne de départ. Pas grave. Il avait poursuivi, tout à fait certain d’accomplir son projet.

Au bout d’un moment il avait fini par s’essouffler. Une fatigue subite lui était venue dans les jambes suivie d’un commencement de crampe et l’eau lui avait forcément paru plus sombre, peuplée de créatures dangereuses. Il avait senti l’effroi le gagner dans tout le corps pareil à un frisson glacé et sa nage s’était déréglée, mouvements désordonnés au point qu’il ne progressait plus ni dans un sens ni dans l’autre. Il avait commencé à s’affoler, son cœur s’était emballé, il avait levé les bras en l’air pour faire signe, espérant qu’on le verrait depuis la base nautique. Il avait même tenté de crier, ce qui l’avait épuisé davantage. Le vent du nord-ouest était alors en train de forcir — comme tous les jours à la cette heure-là —, le ciel était d’d’un bleu acier sans nuages et les moniteurs s’affairaient à rentrer les voiliers, s’occupaient des gréements. Ils ne regardaient pas le paysage.

Des petites langues d’eau de plus en plus féroces étaient en train de se lever à la surface du lac et cinglaient sa figure, l’aveuglaient. Il avait résisté mais l’eau rentrait dans sa bouche, dans sa gorge. Et ça tapait fort contre sa peau, contre ses tempes. Soudain il avait eu l’impression d’étouffer. Tout était allé très vite, ses mains avaient battu la surface de l’eau comme si quelque chose de sauvage l’attirait vers le fond. Irrésistiblement. Impossible de lutter. Les lanières brunes et rugueuses avaient entouré ses jambes pour le faire céder et l’attirer vers le fond. Puis plus rien. Seulement le silence du vent frappant l’ombre.

La petite l’attendait sur la rive. Sagement. Corps auréolé d’une fine poussière.

photographie, Louise Imagine
Photographie ©Louise Imagine

Une première version de ce texte a été écrite en juillet 2016 dans le cadre des Vases Communicants.

Les Vases communicants se déroulaient le premier vendredi du mois à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonnait les publications et inscrivait les futurs échanges sur le blog associé. L’idée était d’aller écrire sur le blog de l’autre. Expérience conduite de juillet 2009 jusqu’en 2017. J’y ai participé plusieurs fois.

Lac d’Annecy, Colette Richarme, gouache (entre 1925 et 1936)

Un commentaire

  1. je te retrouve bien là ma Françoise avec tes mots puissants et enlevants. Pauvre nageur, tu l’as condamné, mais le combat de l’homme et de l’eau est inégal… poésie et dramaturgie vont ensemble jusqu’au bout.

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