tout un été d’écriture #22 | première cuisine

Sans doute que l’entrée dans la pièce depuis le jardin se faisait par un petit escalier mal fichu – modifié par la suite. Une pièce où tout aurait dû être pensé pour ce soit pratique, en fait seulement conçue au fur et à mesure de l’évolution des besoins et de l’agrandissement de la famille, en quelque sorte bricolée. Contre le mur de gauche, évier blanc à deux bacs avec bouchon séparé de son cordon métallique traînant à côté de l’éponge bonne à jeter, du tampon Gex à décrasser le cul des marmites et d’un pain de savon à tout faire. Mais sans doute qu’en ce début des années soixante, il ne s’agissait que d’une cuvette en pierre sans eau chaude avec évacuation directe vers la buanderie située niveau jardin (l’image est assez floue, incertaine). Et sans doute que le plan de travail carrelé en 12 x 12 blanc (tout ce qu’il y a de plus basique avec joints en ciment) n’était qu’un rajout en bois — étagère ou petit meuble de récupération — inséré entre l’évier sommaire et la cuisinière à charbon (dite à feu continu) qui servait à chauffer la maison et à cuire la soupe. Aussi à conserver les briques chaudes à emporter le soir dans une feuille de papier journal pour réchauffer le lit quand l’hiver était rude. Table au milieu toute simple, en bois, sans tiroirs avec nappe en toile cirée (à carreaux écossais). Suffisante pour rassembler quatre personnes et un bébé sur la chaise haute avec boulier pour qu’il s’amuse tandis qu’on le fait manger, un peu plus tard pour quatre personnes seulement — dont le bébé. Une chaise était retirée contre le mur toujours à la même place (marque horizontale sur le mur à hauteur du dossier comme si la surface du mur avait été grattée), une place spéciale pour une personne spéciale — sûrement le chef de famille. Donc chaise en bois, avec assise ornée comme les autres de petits trous organisés en deux cercles concentriques. Contre le mur de droite : placards en enfilade, calendrier des Postes accroché à un clou, tablette avec récepteur radio (plutôt neuf), quelques courriers empilés, des journaux du coin à titrages rouges, un fatras de clés, deux cachets d’Aspro dans leur emballage rose, une maquette en métal du paquebot Normandie, une photo d’enfants jeunes assis devant la maison et un portrait du général De Gaulle découpé dans la presse. Tout en-dessous, une chemise en carton gris avec des articles relatifs à la libération de la poche de Saint-Nazaire. Le sol : propre, récemment carrelé. Formats 10 x 10 (petits comparés à ceux d’aujourd’hui), de trois ou quatre motifs différents : crème uni, rouge brun uni, gris granité et jaune granité — ce qui donnait un effet mosaïque pas vilain et les enfants pouvaient jouer par terre (mieux que la terre battue des cuisines de ferme ou le ciment brut). Une statue de vierge quelque part, c’est sûr, à côté de la radio, et un crucifix avec brin de romarin consacré aux derniers Rameaux.

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (toujours en 20 minutes) / #22 : absolument nécessaire avoir fait la 21 avant celle-ci : ce qu’on a fait au présent, et sur le réel qui vous environne immédiatement, on applique le même principe de construction et détail discontinu pioché dans la mémoire : votre première cuisine… ou votre première table à écrire ?…

Photographie Françoise Renaud, 2018

4 Comments

  1. je revois la cuisine de ma grand-mère, des gens simples disposant de peu d’objets, la place de chacun à table, celle du grand-père un pêcheur italien né à Naples, embarqué à 12 ans comme mousse sur un bateau, et qui était arrivé à Sète… celle de ma grand-mère toujours « en l’air » pour servir l’un et l’autre dans cette cuisine où l’on se retrouvait tous… Bac à évier, mais on allait remplir des brocs d’au à la fontaine en bas pour « économiser », au sol carreaux de faïence très colorés, posés par un artisan italien, je pourrais continuer encore… le pouvoir des mots réveiller les souvenirs…
    merci Françoise pour cette belle lecture d’été
    Éliane

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  2. Première cuisine, sans doute celle de notre enfance.
    Faire remonter les souvenirs de si loin mais on y arrive avec un peu de réflexion, d’ailleurs des souvenirs c’est fait pour « remonter »
    La preuve, tu te souviens même des carreaux du sol sur lesquels tu as certainement joué et les briques chaudes qu’on emportait sans son lit, emballées dans du papier de journal.
    Mon meilleur souvenir de la cuisine de mon enfance est celui de la radio posée sur un socle en bois qui fonctionnait en sourdine même si je m’amusais à relever le son quand mon chanteur préféré poussait la chansonnette et que mon père retournait le bouton du volume, m’affirmant que ce n’était pas un chanteur, pas comparable à sa voix d’italien.
    Sans doute avions-nous eu tous plus ou moins la même cuisine quel que soit l’endroit où elle nous a vus grandir.

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  3. Tout y est dans « ta cuisine » détaillée avec rigueur et un peu de nostalgie de ces années 6O… Mais pour moi, il manque sur le coin du fourneau une casserole bosselée où la farine de lin attend pour le cataplasme du soir… une cuillère plantée dans la pâte me narguant encore aujourd’hui en relisant ton texte et crois-moi Françoise, je ressens toujours cette brûlure insoutenable sur la poitrine qui devait guérir les maux de l’enfance dans la froidure d’un hiver rigoureux…

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  4. oui c’est bien moi… J’ajoute dans celle de ma mère, au fond, une petite table et la machine à coudre Singer à pédale, plus la huche à pain. Les casseroles étaient cachées dans une ancienne cheminée transformée en placard. Le poste de radio capricieux démarrait lorsque mon père frappait avec son poing d’un coup sec sur le buffet.

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