pousser la langue (interstice #01) | exploration des limites

« Apprendre la phrase à ne pas se développer selon les principes de la perspective, mais selon ces schémas dont nous disposons pour la représentation 3D, qu’on soit habitué ou non aux casques de représentation visuelle.
Donc au moins cinq brefs paragraphes, quatre ou cinq lignes maximum, chacun se saisissant d’une de ces configurations urbaines qui ne peut être pensée que selon ces modes de représentation 3D. »

Alors on « pousse la langue » dans les interstices  ! d’où AQUARIUMS & ZOOMS 3D  (le tiers livre ici)

Trou : paraît sans fond au premier abord, masse de matières indistinctes avec sur les flancs des indices de présence de tiges métalliques (coupantes, dangereuses), impression de tressage entortillé qui se complexifie encore à s’approcher des barrières ficelées de ruban rayé rouge et blanc interdisant l’accès, bien possible qu’il y ait des rats ou d’autres genre d’animaux qui s’engouffrent dans la canalisation fracturée bientôt visible à s’approcher encore et à se pencher, pieds froissant les gravillons répandus de façon désordonnée sur cette portion de sol pour corriger les différences de niveau créées lors du creusement de la chaussée, alors que le regard plonge dans les entrailles de la ville invisible.

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Trottoir : bordures classiques en béton aux angles arrondis qui deviennent glissants pour peu qu’ils soient mouillés, recouverts de givre, ensanglantés, on y pense à cause d’une tache brunâtre, une flaque imprégnée dans le granité sans couleur, enfin jaune tout de même un peu à cause de la poussière apportée par le dernier coup de sirocco chargé de sable saharien, flaque qui finira par se dissoudre – c’est ce qu’on pense – au gré des intempéries successives, en attendant fascinante.

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Vitrine : lampes en tout genre disposées avec goût sur toute la profondeur du plan d’exposition, toutefois sans notion véritable de taille prix ou style, opalines, chevets, lampes de bureau, et puis miroirs savamment intercalés répercutant à l’infini les lumières émises par les lampes et happant ci et là les mouvements de la rue – passants, poussettes d’enfant, vélos, véhicules urbains électriques –, tout un méli-mélo, maelström de froissements et couleurs volé et restitué en l’état par la surface bombée d’un miroir central grossissant.

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Galerie : escalators en veux-tu en voilà, monter descendre accéder aux différents niveaux où sont réparties les boutiques (plan à l’entrée pour s’y retrouver), rampes en plastique noir glissant sous les mains avant de s’enfiler indéfiniment dans le sol, corps contraints en ces espaces emmurés et aveugles avec aires équipées de sièges qui servent de points de rendez-vous, sans doute que c’est la sensation d’étouffement qui pousse à monter encore pour échapper au peuple et au manque d’air jusqu’à atteindre la verrière éblouissante, pas de musique, rien que nuages inaccessibles, c’est là qu’on accède au ciel, verre se brisant et se répandant au hasard des verticales dans un hallucinant ballet miroitant.

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Tunnel : plongée subite à la vitesse autorisée en ville (pas possible à emprunter à pied) sur la double voie bordée de garde-fous et de longues barrières de protection qui s’engouffre sous le nouveau théâtre et les esplanades arborées avec promeneurs au rythme lent, assemblage de bruits sourds étouffés par le carcan en ciment et d’odeurs indéfinissables.

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Forêt : d’abord sentiers bordés d’arbustes maigres en bordure des zones récemment construites, s’enfoncer pour trouver de vrais arbres, enfin des arbres plus hauts que le taillis qui pousse sans contrôle, plus habités d’oiseaux et blindés de plantes parasites, gagner un point haut pour découvrir au-dessus de la couronne végétale l’ensemble des bâtiments, bloc pareil à un vaisseau frappé de lumière se détachant contre le bleu du ciel vivant, verticales rumeurs bruits de la nuit.

Photographies : 1/ Chicago (Matthew Hamilton) – 2/ Montpellier (Françoise Renaud) – 3/ Singapour (Taylor Simpson)

tout un été d’écriture #05 | B-roll

Mise au point difficile. Une ligne qui court droit, ça c’est clair, sur plusieurs mètres, puis tourne à angle droit, ainsi quatre fois de suite pour en revenir au point de départ, il suffit de suivre. Environ dix centimètres de large, toujours pareil. Blocs visiblement issus du même moule à ciment dressés verticalement côte à côte pour dessiner un rectangle au milieu du jardin et retenir de la terre – jadis terreau propre à la culture des fleurs. Genre de créneaux arrondis en finition comme on faisait à l’époque (beaucoup en ont coulé des semblables pour définir des limites de platebandes à la fin des années cinquante). Éléments légèrement affaissés et disjoints depuis, certains fissurés, texture devenue granuleuse. Lichens en expansion – plusieurs espèces qu’on distingue par la couleur : gris laiteux, jaune orangé, et puis verdâtre –, taches rugueuses souvent accompagnées d’une maigre mousse, comme une lèpre impossible à guérir. La description des lichens a précisé le souvenir, image désormais moins floue. En fait le regard ne fouille pas du côté de la terre trop sèche et ingrate – pourtant il y aurait de quoi avec ce fatras de vieilles tiges issues de bulbes résistants, thym sauge romarin à bout de souffle et repousses d’aubépine –, il ne s’intéresse qu’aux bordures en béton, d’ailleurs entreprend de les suivre une nouvelle fois : un tour complet jusqu’au recoin de l’escalier où niche la tribu de cloportes, bute sur une verticale qu’il n’avait pas remarquée au premier passage, piquet d’un mètre quatre-vingt (en béton aussi) troué en sa partie haute, plus loin un autre (exactement le même), sûrement pour recevoir une corde à linge de la longueur d’un drap (on voit pendre un fragment de corde effilochée). Une construction simple qui n’avait pas dû coûter grand-chose et s’était montrée bien pratique, finalement laissée à l’abandon comme si les occupants ne lavaient plus leur linge, en tout cas ne l’offraient plus aux vents pour le séchage, à moins que ce jardin ne soit définitivement déserté (tout comme l’appartement) en attente de mutations irréversibles.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
Ce qui était proposé (toujours en 20 minutes) : où comment l’art des détails de tout ce qu’on ne remarque pas peut conférer au lieu de départ sa poétique et sa présence...

Photographie : Françoise Renaud, juin 2018

 

Parcelles habitées, vases communicants, mars 2016

Voici le texte que j’ai écrit dans le cadre des Vases Communicants de mars. Échange heureux avec Anne-Sophie Bruttmann.

parcelles habitées

parcellesHabitées_photoanneSophieBruttmann

Parking numéro 10. Voiture couleur gris métallisé. Un homme penché à l’intérieur examine le dessous des sièges avec une lampe de poche. Il cherche un mégot, cheveu, bout de papier avec numéro de téléphone, objet égaré. Un début de preuve d’infidélité. Il doit être en colère pour s’acharner comme ça. Ou malade. Dans les deux cas il est malheureux. Et j’ai peur de ce qu’il va lui faire, à elle. Je souhaite soudain que les piles de la lampe se vident pour qu’il arrête.
Emplacement 12 (j’ai décidé de numéroter les places en nombres pairs pour m’y retrouver). Grosse tâche d’huile. Quelqu’un a eu des ennuis récemment.
Emplacement 18. Véhicule à carrosserie noire d’une marque peu répandue (je n’y connais rien en voiture). Deux types s’embrassent. Se fouillent sous les habits jusque dans les plis de peau et même à l’intérieur du corps. L’un pèse sur l’autre, ils s’agitent. Je passe au large. Quand ils auront fini, ils se démêleront, se quitteront. À vrai dire, ça m’est un peu égal.
Places 20 et 22. Réservées pour les handicapés.
La 32, plus loin à longer la berge. Break foncé avec banquette arrière repliée et forme allongée côté coffre. Je crois d’abord à un cadavre. Et puis je vois que ça respire. Quelqu’un là, oui. Une femme. Elle vit dans sa voiture depuis qu’elle a perdu enfants et appartement. Elle se débrouille comme elle peut. Au jour le jour. Elle a empilé ses deux valises pour pouvoir allonger les jambes et elle a étendu sa serviette de toilette par-dessus pour la faire sécher. La nuit, elle se recouvre d’une toile cirée de la même couleur que la banquette pour se cacher — ne pas se faire violer. Il y a l’eau du fleuve pas loin. Elle se lave avec avant d’aller au travail.
Plus loin encore, sous le pont de la voie ferrée. Encoignure de la taille d’un carton replié de machine à laver. Un sans-logis l’a investie. Il a planté un panneau Halte là pour signifier son campement et il lance des canettes vides à qui veut s’approcher. L’agressivité le protège.

Je continue à marcher. Plus loin. Plus loin
Le gris devient noir. La nuit étend ses bras sur ces mille territoires minuscules. Habités. Hantés.
Broie la ville et ses âmes perdues.

Photographie : ©Anne Sophie Bruttmann, février 2016