en mon for intérieur – jour #25

J’ai décidé en ce vendredi particulier, jour #25 du confinement, de publier un texte achevé tout juste hier, en réponse à une proposition Ateliers de François Bon autour de Pierre Bergounioux — un atelier intitulé : temps référentiel & temps du récit.
Ou encore : « de comment rendre compte narrativement d’un morceau complexe du réel avec durée »

 

la blancheur

Un long moment elle a parcouru les endroits de sa vie récente à la recherche d’un événement cyclique, d’une circonstance, d’une simple scène qu’elle aurait observée ou à laquelle elle aurait participé et qui se serait répétée suffisamment de fois pour être saisie en écriture et restituer une sensation de temps écoulé, mais elle n’a pas trouvé. Depuis qu’elle vit par ses propres moyens, elle s’est appliquée à échapper aux traditions et aux obligations familiales. Pas de vacances dans la même maison à la mer ou à la campagne — pas de vacances du tout —, pas de lieux fétiches, pas tellement d’habitudes. Une nouvelle fois elle s’oriente vers l’enfance alors que les parents dictaient la marche à suivre et décidaient de la tournure des choses. Et dans ce monde où ils étaient tous nés, dans ce pays qui était le leur, les fêtes chrétiennes s’imposaient pareilles à des bornes immémoriales, précieuses car constituant la partition du temps et concourant à l’organisation de la société rurale, occasions d’inviter la famille, d’assister ensemble aux cérémonies et de partager un repas. Mais elle n’avait jamais aimé les messes, les banquets et tout ça. Une réaction envers sa mère qui elle au contraire se réjouissait de ces rassemblements, les entourait en rouge sur le calendrier et veillait à leur réussite. Ne lui restait plus qu’à se carrer dans sa solitude, garder ses distances tout en se demandant pourquoi il fallait être dérangé par autant de monde à la fois, faire semblant d’être content, bien se tenir quoi. Et de cet événement qui survenait au cœur d’avril et qui chamboulait les rythmes domestiques, elle se souvient à priori de peu de chose. Continue reading →

peu à peu

29 avril

sortie du bloc opératoire, tu ressens de la confusion et du soulagement, et puis une certaine dose d’euphorie à retourner de nuit à la chambre 201 (encore inondée de soleil il y a quelques heures), euphorie qui d’ici l’aube se transforme en fatigue profonde, indice que ça recommence tout en bas suite à l’épreuve  — recommencer : commencer à nouveau, se lever pour la première fois, marcher, se laver menu comme si les compteurs étaient soudain retombés à zéro —

30 avril

tu rentres chez toi soutenue par deux hommes solides et gais, tu as du mal à supporter la lumière, la chatte grise t’a entendue venir (elle sait bien qu’il s’est passé quelque chose), d’ailleurs elle se montre sitôt que tu franchis le portail, tu lui parles, elle se frotte à ta jambe Continue reading →

à portée de corps

tout cela à portée de corps, de regard
ça coule, ça progresse, ça rebondit, ça abreuve les animaux qui vont sans entraves
on est forcément étourdi par cette course perpétuelle, cette grâce, cette musique parce qu’elle est issue du sédiment primitif, du blanc de la naissance et de la mort, de la brume qui noie les anciennes forêts poussées sur des versants vertigineux en bordure des zones habitées, parce qu’elle se moque de l’histoire, des aventures passées, ne se préoccupe que du présent

malgré l’intensité du spectacle, la fatigue n’a de cesse de nous poursuivre, le désir de plaire étroitement conjugué au besoin de consolation impossible à satisfaire tandis que le temps se déploie, ou plutôt se resserre et s’amaigrisse au point qu’on s’effraie, qu’on tressaute au moindre bruit dans les fourrés

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