peu à peu

29 avril

sortie du bloc opératoire, tu ressens de la confusion et du soulagement, et puis une certaine dose d’euphorie à retourner de nuit à la chambre 201 (encore inondée de soleil il y a quelques heures), euphorie qui d’ici l’aube se transforme en fatigue profonde, indice que ça recommence tout en bas suite à l’épreuve  — recommencer : commencer à nouveau, se lever pour la première fois, marcher, se laver menu comme si les compteurs étaient soudain retombés à zéro —

30 avril

tu rentres chez toi soutenue par deux hommes solides et gais, tu as du mal à supporter la lumière, la chatte grise t’a entendue venir (elle sait bien qu’il s’est passé quelque chose), d’ailleurs elle se montre sitôt que tu franchis le portail, tu lui parles, elle se frotte à ta jambe et miaule, tu lui parles avec infinie tendresse, il y a de l’émotion à revenir sur les lieux de ta vie réelle, du bonheur simple et presque des larmes

4 mai

le chamboulement t’a brassé le corps et l’esprit à la façon d’une marée qui brasse le sable et les algues, il t’apporte des lots d’images anciennes — certaines claires, d’autres en partie effacées —, tu restes calme étendue sur le lit où la chatte se plaît à ronronner au milieu des silences et des odeurs de vent, et puis tu oses glisser à l’intérieur du temps fragile (pareil à l’os, périssable, effritable et changeant de texture), tu abandonnes ta paume sur le drap, livres épars, et tu ressens combien le silence des arbres grandis sur le coteau ouvre sur un espace très lointain

5 et 6 mai

tu dialogues avec ton frère venu de l’autre bout du pays pour deux jours complices (on fera avec avait-il annoncé et tu avais acquiescé), avoir un frère est finalement une chose étrange, relation unique et irremplaçable où se choquent et se maillent des bribes d’enfance, l’évidence de la mutation des corps à travers l’âge et la brillance des yeux — toujours la même — chargée des mille et une histoires si souvent racontées lors des repas de fête dans la maison au bord de la mer bâtie par le père dans les années cinquante, avec l’odeur de l’herbe, des fruits blets et des fagots d’osier écorcé en attente d’être vanné, dans l’après-midi vous regardez ensemble quelques photographies et tu soulignes encore une fois son visage si bouffi et fermé dans les derniers mois (visage si beau quand il était jeune homme), tu penses que les lieux de l’enfance ne cesseront jamais d’être reparcourus

7 mai

à nouveau solitude de la chambre dans cette confrontation avec mon propre corps, avec cette douleur sourde qui enveloppe le lieu blessé ainsi qu’une carapace, douleur légère mais présente — juste ce qu’il faut pour te rappeler au calme et espérer

Photographie : Père et mère,  janvier 1949

à portée de corps

tout cela à portée de corps, de regard
ça coule, ça progresse, ça rebondit, ça abreuve les animaux qui vont sans entraves
on est forcément étourdi par cette course perpétuelle, cette grâce, cette musique parce qu’elle est issue du sédiment primitif, du blanc de la naissance et de la mort, de la brume qui noie les anciennes forêts poussées sur des versants vertigineux en bordure des zones habitées, parce qu’elle se moque de l’histoire, des aventures passées, ne se préoccupe que du présent

malgré l’intensité du spectacle, la fatigue n’a de cesse de nous poursuivre, le désir de plaire étroitement conjugué au besoin de consolation impossible à satisfaire tandis que le temps se déploie, ou plutôt se resserre et s’amaigrisse au point qu’on s’effraie, qu’on tressaute au moindre bruit dans les fourrés

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