rouille jaune grenat brun rose

ne pas retomber aux temps où nous fréquentions l’école et où on nous demandait de décrire l’automne, une marche en forêt par exemple, on s’essayait tant bien que mal à faire ce qu’on attendait de nous, décrivant coloris tapis de feuilles mise en sommeil de la terre, on n’y arrivait pas forcément, c’était cliché au possible alors qu’il aurait suffi de descendre dans les jardins du pensionnat et de déambuler entre les arbres — ouvrir les yeux — pour saisir l’étonnante magie du paysage juste avant l’hiver

Photographies : Mon jardin, Sud Cévennes, ©Françoise Renaud, 7 novembre 2019

 

 

 

l’automne, pas encore

Beaucoup parlent d’automne à la radio, dans les publicités. En fait rien qu’une histoire de date (on est le 23 septembre) mais je ne le vois pas encore dans le paysage. Le temps a juste commencé à changer avec la pluie ces deux derniers jours, un épisode méditerranéen bien maigre, proposant une pluie fine et de la brume faufilée  entre les montagnes, pas de grands sauts tombant du ciel capables de régénérer la rivière, alors rien n’a vraiment changé sauf le soupir des arbres et le souffle de l’eau un peu plus présent… les couleurs elles viendront s’emparer des parties végétales, bientôt, jusqu’à les précipiter sur la terre. Je vais les guetter comme à l’affût de moi-même en cette période tourmentée de cauchemars. Les figures de mon passé sont toujours présentes et d’ailleurs je les sollicite, tentant de comprendre, d’écrire les vrais mots qui pourraient délivrer. Dans un rêve récent, j’ai contribué à assassiner mon père et c’était quelque chose d’atroce. Parfois on peut en venir aux mains, facilement  Et puis tout s’apaise. La promenade solitaire soulage la tension. Un papillon majestueux dont je ne connais pas l’espèce, est venu hier se poser près de moi, comme une manifestation d’un monde en lisière. On voudrait être protégé, c’est vrai, demeurer à l’abri dans la tanière vivante aux odeurs de feu et de soupe, écrire, demeurer seul mais pas tout à fait seul. Juste un récit à venir qu’on a sous la peau et qui sourd comme une sueur.

Photographies françoise renaud, 23 septembre 2019

changement de saison

Photograhie de Sylvia Bahri

écrire au jour le jour entre contrainte et désir, faire ses gammes, chercher les mots pour dire au mieux ce qui arrive devant soi, autour de soi, ce qui arrive au ciel, ce que la terre suinte et raconte d’histoires animales et végétales, gémir aussi parce que c’est incroyable de vivre comme ça, là, aujourd’hui, d’observer les choses, les paysages, les gens, d’écrire, tout ça plus vrai encore avec les mots qui pénètrent le papier ou la toile…

 

Insensiblement.
Le soleil baisse.
Il n’émerge plus au même point de l’est derrière la colline et il ne se hisse plus suffisamment à midi pour frapper la fenêtre de toit au-dessus de mon lit. Le soir, l’air tourne frais sitôt que la lumière bascule. Moins d’oiseaux, certains partis vers le sud pour l’autre saison.
Déjà. Oui.
À deux reprises ces derniers jours, j’ai vu un grand échassier. Un héron cendré, enfin je crois. Il planait à remonter le ruisseau, pattes tendues à l’extrême comme un danseur volant. Il avait dû voir quelque chose d’intéressant pour glisser comme ça le long de la fracture d’eau bruissante, quelque chose à attraper et manger − musaraigne, crapaud, poisson, lézard fuyant au milieu du fouillis de pierres. On aurait dit qu’il dessinait d’un trait une ligne de vent.

Avec la saison qui avance, on ne vit plus le paysage de la même façon.

Ce morceau de pays se transforme au rythme des saisons depuis le fond des âges. Les gens d’ici en savent les détails. Ce n’est que mon deuxième automne, aussi je ne connais pas encore le programme de ces transformations : fleurs survivantes, lente mutation des arbres, perte en densité végétale, palette des rouges jaunes ocres bruns bronzes alternant avec le socle rocheux et les arrachements de terre, le tout dans ma fenêtre comme dans un cadre de télévision. Tableaux à découvrir sans cesse mouvants. Ils se fixent, ordre et rythme, s’incrustent dans un coin du cerveau encore libre pour former une nouvelle géographie. Ou plutôt galerie. Tout sera là, inscrit. Il suffira d’y retourner les années suivantes pour reconnaître les événements répertoriés ainsi que des images virtuelles, les visiter du bout des doigts, du bout des yeux. Une sorte de nouveau langage associé au pays, aux orages et à certaines émotions singulières.
Au jardin, foison de floraisons, ce qui me contente. Pas encore l’endormissement − ce sera plus tard.
Deuxième élan pour les sauges, cosmos largement resemés à travers l’herbe (on me l’avait promis), verveines rampantes à l’odeur divine, bouquets de soucis (il faut que j’en ramasse bientôt les graines), dahlias à tige noire resplendissants (penser aux graines aussi encapsulées), folles capucines. Et puis les poivrons rougissent, les courges fignolent leurs rondeurs au milieu des verveines et les fraisiers produisent en quantité, de quoi me remplir la main chaque matin.
Autant d’étonnements, de délices liés au regain de vie après les pluies violentes, à la douceur de ces journées sans vent, divines, comme sait en délivrer l’automne. Du coup j’ai fait quelques photographies. Elles pourront me reconduire quand je le voudrai vers ces zones de monde qui tranquillement sont en train de devenir miennes − jardin, verger, ruisseau, vieux murs, éboulis, petite montagne − quand l’hiver sera rude, à l’encoignure du soir, blottie contre le feu.

 

Photographie : Sylvia Bahri, 2015