falaise sans fin (7)

Ils s’étaient accordés trois jours, trois jours pour manger, dormir – pas question de poésie, seulement de récupération –, trois jours au terme desquels ils avaient prévu de se remettre en route, de traverser les forêts pour atteindre les vallées où des hommes avaient dû se regrouper et s’installer en hameaux, en villages. Enfin, c’est ce qu’ils supposaient. Ils rêvaient de la rencontre, proche à présent. Et ils étaient confiants, remplis de cette croyance naïve qui les avait poussés à quitter leur pays hostile pour trouver mieux.

Clod, toujours fragile, lança un dernier regard vers la cabane comme s’il en regrettait la protection tandis que les autres déjà s’étaient engagés dans les sous-bois pentus, peuplés de brume et de chaos granitiques. Difficile de s’y déplacer, le sol était limoneux et glissant, il fallait se cramponner aux arbres, aux lianes, à tout ce qui se trouvait sur le passage pour ne pas déraper.
Au fil de la descente, la végétation devenait de plus en plus luxuriante. Souvent des amorces de torrent cavalaient à la faveur de pans rocheux puis se regroupaient à la faveur des replats en petites nappes d’eau turbulente avant de repartir dans la pente. L’eau était si claire qu’on voyait l’ondulation floue des herbes accrochées au fond et aux courtes berges. Parfois ils entendaient des bruits de branches. Ils s’immobilisaient, craignant – ou désirant – qu’il s’agisse d’un trappeur ou d’une troupe de chasseurs. Mais non, rien. Seulement des bouquetins en fuite en train de s’abreuver qui s’étaient effrayés de leurs foulées. Ou un ours à ses affaires.
Bientôt, et sans avertissement, ils débarquèrent sur une plateforme plus dégagée qui bordait un canyon.
Et ce fut là un spectacle incroyable.

Quelque chose qui n’existait pas dans le Nord,
quelque chose qu’ils n’avaient donc jamais vu.

Il s’agissait d’une série de cascades d’une hauteur vertigineuse qui se ramifiaient en longs bras écumants, explosant fouettant habitant le pan de montagne d’un brouillard d’argent, et ce brouillard brillait contre la lumière du matin à la façon d’un minéral à facettes qu’on aurait fait tourner entre les doigts. En haut du plateau, la matière liquide semblait sourdre de la végétation même, du dessous des arbres dont la taille paraissait soudain dérisoire, comparée à l’immensité du décor. Parvenue au bord du vide, elle basculait, s’éclatait en mille particules qui semblaient contenir chacune toute la fureur et la force de la chute.
En bas, sous le bouillonnement, ils pouvaient contempler la masse couleur émeraude qui remplissait le gouffre, animée par des contrecourants verticaux quasi invisibles.

Ils restèrent en silence. Impressionnés. Éblouis.
L’importance du dénivelé, la masse d’eau, sa profondeur, la largeur du plan de chute, le bruit. Oui bien sûr, le bruit, que rien ne semblait en mesure d’affaiblir.
Pas la peine de parler, il aurait couvert leurs voix.

Riks examina la situation et décida qu’ils longeraient le canyon jusqu’à trouver un passage pour gagner les terres basses. Il montra la direction avec le bras. Le matin était en son cœur. Ainsi, durant plusieurs heures, ils marchèrent le long du plateau calcaire, accompagnés par le grondement du torrent dans la gorge. Il allait forcément quelque part, ce torrent, il suffisait de le suivre sans s’inquiéter. Le suivre simplement, jusqu’à rejoindre un confluent, un lac, une mer.
Prompt à la manœuvre, Mermel avait pris la tête de la troupe dans l’urgence de savoir ce qui les attendait. De loin, il leur faisait des signes pour les encourager. La température s’était réchauffée. Et c’est vrai qu’ayant perdu de l’altitude, ils respiraient mieux et leurs muscles fonctionnaient souplement. Le repos leur avait été bénéfique.
C’est à la faveur d’une fracture dans le rocher qu’ils purent atteindre les berges du torrent devenu large rivière, enrichie par les pluies printanières. Ces berges s’élargissaient en de vastes champs pareils à des alpages. Il y avait des traces de piétinement et des crottes sèches, indices de troupeaux. Mais s’ils avaient aussi croisé plusieurs cabanons nichés ci et là à l’abri du vent, ils n’avaient pas croisé âme qui vive, ni bête ni berger ni chasseur. Et voilà qu’une sourde inquiétude avait commencé de les tourmenter, l’inquiétude d’arriver quelque part, en territoire où des humains vivaient. Ils sentaient les habitations proches, et pourtant rien n’arrivait. Ils auraient été prêts à braver une armée de sauvages plutôt que de se confronter à ce désert sans fin.

À ce moment, quelque chose fit explosion.
Et ils virent le corps de Mermel s’effondrer, déformé par une sorte d’ébranlement, mort ou vivant. Ils tournèrent la tête vers l’autre berge et se mirent à courir.

(à suivre)

Photographie : Rick Glay

Les rêves semblent fous, article sur le photographe sur la revue Funambule

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