un hiver personnages #3 | une foule

Cycle d’ateliers hiver 2019/2020 avec Tiers Livre et François Bon intitulé « Un hiver personnages ». Proposition 3 : « à vous de choisir ce qui sera votre échantillonnage, votre piscine pour immersion avec foule, et la taille de cette foule. Et puis organiser le défilé des masques. Une affaire de mouvement ? Une affaire de mouvement. Et de peinture ? Et de peinture. »  En savoir plus ici

 

réduction de l’espace

Serrés comme des sardines. Corps inconnus, étrangers, corps en vêtements de saison, corps à gifler repousser, corps chargés d’odeur de ville de gasoil de tabac et autres substances à fumer, corps avec barbe et lunettes, corps adossés tant bien que mal avec épaules bras mains qui se frôlent une fois accrochées aux barres métalliques prévues pour éviter de tomber lors des accélérations, corps fatigués énervés plus ou moins propres, ramassés en nombre dans l’espace étroit, infréquentables. Et il faut se retenir de soupirer de crier parce qu’à un moment donné ça devient insupportable de rester là, au contact, alors que d’autres montent encore, réduisant d’autant l’espace respirable — comment font-ils d’ailleurs pour trouver à se caser, récalcitrants à la compression et à l’empilement mais visiblement accoutumés aux mouvances de la multitude ? Lui qui a la mèche folle et le front luisant, il a l’air d’en avoir assez lui aussi, stoïque debout, plutôt bel homme, il porte un foulard de toutes les couleurs qui le rend attirant — tiens c’est vrai je ne l’avais pas remarqué au premier abord, c’est qu’il a dû monter dans la rame après moi. Lui en bonnet tricoté genre rasta affalé dans un angle, moue occupant le bas du visage terne et crispé, conservant entre le pouce et l’index un semblant de cigarette. Lui en manteau élégant — mais qu’est-ce qu’il fait là ? c’est qu’il est obligé. Familles en duos trios forcément disloquées, pas d’interstices suffisamment grands, du coup l’un casé en profondeur dans l’allée, l’autre pressé près d’une vitre, l’autre encore à l’assaut d’un strapontin étrangement libre hissant sur ses genoux le petit — trois ou quatre ans — mais la robe se coince dans l’articulation du siège si bien qu’il faut l’intervention de la voisine pour démêler l’affaire. Merci beaucoup madame. Je suis des yeux, je vois, j’observe, je souffre et respire avec eux, corps inconnus indifférents les uns aux autres, suffisamment éduqués pour demeurer ensemble quelques minutes, pas plus. Et tout ce qui arrive dans ces poignées de temps perdues dans la cohue, touchés par les mêmes oscillations et variations de vitesse entraînant effleurements rapprochements chocs non désirés, tout ce qui arrive s’inscrivant au fur et à mesure dans le cerveau, mémoire composée de petits morceaux de peau surpris dans l’ouverture d’un vêtement ou portions de visage ou expressions ou détails marquants dans l’accoutrement et la silhouette ou encore odeurs de laine mouillée et de sueur, rarement parfum fleuri ou citronné (trop loin la toilette du matin), de scènes brèves, de paroles dérobées. Elle maquillée et pacotille au poignet, cheveux retenus par une sorte de bandeau à paillettes. Elle avec casque audio mâchant du chewing-gum avec l’air de s’en moquer. Les deux là garçons, quinze ans, badant leur téléphone avec l’air complice. Lui aux avant-bras tatoués. Elle serrant son sac sur ses genoux, inquiète du moment où elle va devoir se lever et trouver la sortie. Elle avec un livre, plongée dedans. Ils elles oscillent avec le wagon dans un flou coloré fluctuant, parfois inquiétant. Je les vois. Je me demande de quoi sont faits leurs rêves. Et je les observe dans cet effort à cohabiter, à supporter cette situation, je les applaudis et commence à souffrir avec eux de la promiscuité et de la chaleur qui grimpe bien que le wagon soit climatisé à ce qu’il paraît — fait si chaud dehors ou alors clim en panne —, hautes parois vitrées reflétant les immeubles de la ville avec pans de ciel intercalés, trottoirs, terre-pleins, lumières violentes — zut, j’aurais dû essayer de m’installer de l’autre bord —, rumeurs propulsées à l’intérieur à l’ouverture des portes. Ça brasse, ça roule comme si on était sur la mer, d’un bord à l’autre, d’un corps à l’autre, frôlements dans l’indifférence générale, l’un se retourne, l’autre soupire ou sourit, excusez-moi, mais je vous en prie. Je m’efface. Bientôt mon tour de descendre.

Photographie : Fabrizio Verrecchia (Unplash)

le parc de Sceaux

Ce texte a été écrit récemment pour une lecture autour des œuvres de Raymond Berthelot sur le thème ‘VOYAGES DE L’EAU’,  du 23 au 25 novembre 2018 à Montpellier.

 

Regarder la toile.
Se laisser capter par le mystère, par la symétrie des espaces et par le ruissellement constant de l’eau.
Bientôt l’apercevoir, lui qui marchait dans les parages.

Il avait franchi les grilles, puis il avait dépassé le château et à présent il marchait dans le parc. On aurait dit au hasard. Il aimait cet endroit, les peupliers, les tilleuls, les statues au croisement des sentiers. Il aimait la vue du canal au Nord, depuis la terrasse des Pintades. Il trouvait en ces lieux une sorte d’apaisement dont il avait besoin et donc il y venait souvent. Il franchissait les grilles, dépassait le château et puis il s’avançait en marchant tranquillement dans le parc.
Sans doute que sans le formuler clairement – tout se passait à l’intérieur de lui, dans la touffeur de ces lieux complexes réservés à la pensée et à la méditation –, il appréciait le côté monumental de ces jardins, les perspectives, les massifs boisés traversés par de longues allées, les lignes vertes à l’infini. Il oubliait la ville et le bruit. C’était un peu comme une source nouvelle, juste à sa portée capable de dissiper toute formes de tracas — les siens et ceux de la cité – et d’engendrer comme une vive poésie. Continue reading →