#le livre comme fiction #4 | bibliothèque à construire

constituer au fil des années quelques rayonnages de livres bien à soi comme on glane dans les champs bouquets graines et coques de noix
un jour emballer transporter déballer réinstaller

La dernière fois ça s’était passé un peu avant Noël (le déménagement). La date approchait, il fallait agir, mise en carton quasi aléatoire de mes livres personnels — ceux achetés à bas prix, ceux dits classiques, ceux qui ont compté parce qu’offerts pour une occasion ou simplement adorés, ceux qui me servent à écrire. Désherbage au passage, piles constituées en vue de remplir la boîte à livres la plus proche ou d’enrichir la bibliothèque de la voisine. Ainsi des livres aux histoires singulières se retrouvant à cohabiter dans le même espace confiné pour un temps indéterminé, caisses stockées par de jeunes hommes employés par la société de déménagement au milieu d’un capharnaüm sans nom sous un hangar en pays inconnu.

pour un temps indéterminé, oui, parce que la bibliothèque, il fallait la construire
et même la pièce autour

À ce moment-là, rien que haute charpente certes magnifique hébergeant araignées, chouettes et chauve-souris, sol en béton tout de même et vaste porte vitrée coulissante déjà positionnée. Plusieurs mois de chantier nécessaires pour réviser la toiture, consolider la charpente, installer un plafond suspendu d’au moins 150 mètres carrés. Imaginer ensuite la configuration des lieux afin de créer le futur bureau face aux jardins entre chambre et salon blanc, monter des cloisons, isoler, enduire peindre enfin ce qu’on veut, un jour monter des colonnes parées de travertin pour y sceller des étagères aussi nombreuses que possible en vérifiant la hauteur de certaines collections et en aménageant des niches dans l’intention d’y exposer les ouvrages particulièrement précieux, finalement prolonger plus loin dans le recoin et jusqu’en haut pour augmenter le volume de rangement. Tellement de fatigue à la longue, épuisement même. On me demande encore comment on a pu en arriver à cet autre jour de l’hiver suivant où il a été question d’ouvrir le premier carton où végétaient les livres depuis plus de quatre cents jours. Ils me manquaient tellement.

comment s’y prendre 
par où commencer et comment avancer efficacement

Il m’a fallu un temps infini pour vider une seule petite caisse, m’interrogeant d’abord sur l’état des ouvrages après un long séjour en zone humide, puis retombant sur l’un ou l’autre, le feuilletant, regardant la date à laquelle il avait été acheté, d’où il venait, à quoi ressemblait la langue, s’il contenait un marque-pages ou une vieille carte postale ou un petit papier avec des notes. Une fois sortis par poignées du carton, tenter d’initier une ligne romans récits en langue française. Décider que ce sera plutôt par ici, la poésie par là, certains demeurant sur le carreau, ne pouvant se classer sur le champ dans un genre plutôt qu’un autre. Il m’a fallu un certain nombre de semaines pour en venir à bout, adaptant selon la place disponible et selon le format, le sujet, l’épaisseur, la langue maternelle de l’auteur, l’importance affective acquise par l’ouvrage depuis qu’il se trouve chez moi. Donc le coin anglo-saxon, le rayon langue espagnole, la collection japonaise, les livres des amis tout en bas, les indispensables en écriture à portée de main. Quelques livres d’art, la plupart exposés dans le salon blanc.

Déjà une bonne année que ma bibliothèque a été installée. Aujourd’hui pourtant, chaque fois que je cherche un titre, je dois tout parcourir avant de mettre la main dessus. Autant dire que ce nouvel ordre largement improvisé bricolé m’échappe encore.

écrit sur une proposition de l’atelier Tiers Livre, « Le livre comme fiction », 24 mai 2026

Photographie ©françoise renaud, intérieur 2024

Un commentaire

  1. brigitte celerier

    en catimini m’en viens admirer (la bibliothèque, l’écrit à son propos surtout)

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