1er jour 2026, lieu-dit Les Fougères
Chaque mois démarre une nouvelle série d’images, une nouvelle palette. Je puise dans mes ressources, décors, bruits, pensées furtives : le bruit de la hache qui fend la bûche, la réserve de bois dans le hangar, le vol inquiétant des buses affamées, le large ciel gelé. Tout semble arrêté. Il n’y a ni début ni fin, rien qu’une continuité imperceptible qui passe par la chair, la fatigue et le fort désir de recommencement.
temps d’hiver
l’impression d’une fin
et pourtant ça se poursuit

vendredi 2 janvier 2026
Annie m’a adressée cette jolie ritournelle, signée Rosemonde Gérard (1866 – 1953)
Bonne année à toutes les choses :
Au monde. À la mer. Aux forêts.
Bonne année à toutes les roses
Que l’hiver prépare en secret.
Bonne année à tous ceux qui s’aiment
Et qui m’entendent ici-bas…
Et bonne année aussi, quand même,
À tous ceux qui ne s’aiment pas.
Et l’ami Bona m’écrit depuis Londres :
« Merci de ton envoi, ton journal. Je te lis lentement, avant l’entame du jour. Me laisse porter par ta voix, tes haïkus, tes lignes de flottaison, les images — nombreuses — qui naissent de tes mots. C’est une musique. C’est un rythme. Chacun y puise ce dont il a besoin pour le reste des heures.
Tes lignes de flottaison continuent de trembler… on se les approprie lorsque le jour baisse, l’année nouvelle pointe son nez. »
samedi 3 janvier
Il a neigé cette nuit et tout est gelé. Un rempart de brume s’est dressé devant les petites forêts en haut de colline, impressionnant d’immobilité.
dimanche 4 janvier
piqures de givre
trois chevreuils dans le parc
après la lune pleine

lundi 5 janvier
Givre à l’aube et soleil à présent. Alba ne cesse de s’échapper par-dessus le portail et vient caqueter devant la porte de mon bureau. Comme un désir de me voir, une réclamation. Elle me suit alors que je la reconduis vers l’enclos.
Désormais orpheline du projet haïkus, je relis le message de Philippe daté du 28 décembre : « Pourquoi ne pas initier entre nous une correspondance qui tournerait autour de notre rapport à l’écriture ? Quelque chose d’écrit, de réfléchi, qui rendrait compte à la fois de notre quotidien et de notre travail d’écrivain. »
J’ai répondu à sa première lettre. A présent j’attends le retour d’Annie, partie de longs jours à Toulouse, fragilisée par une pneumonie.
mardi 6 janvier, Les Fougères (blanches)
Paysage blanc. Aucun bruit à part le cri rauque des corvidés. Je joins Annie au téléphone. Entendre sa voix soulage en moi une part de pesanteur.
mercredi 7 janvier
Il a encore neigé toute la matinée. Une mélancolie m’étreint la gorge. Mais je dois m’occuper de Lisa et d’Alba, décontenancées par la disparition du sol qu’elles aiment tant gratter. Je passe du temps avec elles, caresse leurs ailes, les réconforte avec une soupe de semoule au saindoux. La chatte, elle, dort au plus chaud de la maison près du feu.




jeudi 8 janvier, Les Fougères
Pour un peu, les images prendraient toute la place… mais ce matin la neige a disparu, laissant place à la pluie.
vendredi 9 janvier
Ainsi raconte Patricia, douce cousine.
« Alors Hannah souriait avec tant de douceur qu’il ne m’est pas possible encore aujourd’hui de bien décrire ce sourire, il me faudra pour y parvenir pousser encore un peu plus loin dans ce métier d’écrivain afin de trouver les mots qu’il faut, et les tournures.
En lisant Jean-François Beauchemin, je tombe sur ce sentiment d’admiration que je ressens pour ton travail d’écrivain, du moins ce que je perçois, devine, tout au long de ton journal. »
Tellement réconfortant de la lire. Ensemble nous avions visité les ruines de la tour de Chamborand en août dernier — c’était pendant la canicule.
samedi 10 janvier
Il ne faut pas trop de mots pour être lu, entendu, compris.
Pour ça que j’aime la langue brève et frappée de Samuel Beckett. Pour ça aussi que j’ai aimé l’année haïkus. Désormais je travaille sur une mise en page de mes propres poèmes.
dimanche 11 janvier
Rien lu et presque rien écrit, seulement revisité mes images de neige. La blancheur m’a ramenée vers l’écume de l’océan, vers les vagues. Quand j’étais enfant, on parlait de grosses vagues quand la tempête se déchaînait. L’usage de cet adjectif me semble aujourd’hui parfait. Les vagues étaient énormes et si brutales qu’elles passaient par-dessus les digues et se ruaient comme démentes contre le schiste des falaises.
images d’océan
mais pourquoi tant d’écume
réveillée par la neige ?



lundi 12 janvier, Les Fougères
Ce journal se raconte sur le mode présent, parfois passé très récent. C’est ainsi qu’il coule, libre et intense.
À peine un temps bref écoulé entre le passage des grues cendrées et la phrase qui le décrit, à peine un temps bref entre l’observation du ciel et sa description dans la page.
mardi 13 janvier
au nu de l’arbre
il fait sonner sa tête
le pic épeiche

mercredi 14 janvier, dans l’intime de la chambre
La publication est vécue comme une reconnaissance pour celui qui écrit mais l’objet livre peut-il suffire à conclure un travail aussi long et aussi ardu ? Quoi pourrait vraiment valider l’écriture ?
« Il faut que ce soit l’espace qui s’impose à toi, un lieu d’écriture qui devient un livre » dit Anh Mat à sa fille Isabelle dans son journal filmé. Je retrouve le chemin que j’ai suivi pendant des mois avec Carnet de Murmures et ça a quelque chose de rassurant.
jeudi 15 janvier
Une tristesse infinie m’étreint depuis la réception d’un sms de mon amie H. Elle m’annonce que la maladie qui touche cruellement son fils. Enfin pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi lui, si jeune ? L’impuissance me terrasse.
vendredi 16 janvier
Il a plu cette nuit. La musique de l’eau contre les arbres m’a tenu compagnie. Impossible de trouver le sommeil. Au moins la neige avait l’avantage d’offrir une douceur infinie aux corps d’arbres et d’hommes. Et aussi au silence des nuits et au silence qui entoure les corps.
Dans l’après-midi, j’ai partagé avec Annie un thé parfumé avec du pain d’épice. Son sourire est beau et sa voix jeune.
samedi 17 janvier
J’ai fabriqué un support avec des tiges souples en genêt pour y loger des boules de graisse et l’ai pendu au tronc d’un cerisier. Je vois qu’elles sont picorées, pourtant je n’ai pas vu les oiseaux, trop furtifs. Je me poste aux abords, avise des mésanges bleues aux environs de l’arbre . Elles attendent leur tour, un spectacle qui fait du bien.
dimanche 18 janvier
Il est bon de laisser chaque jour derrière soi, comme une eau qui coule, sans tristesse.
Hier est parti et son histoire est racontée.
Aujourd’hui de nouvelles graines poussent.
Je reçois ces mots du poète persan Rûmî. Né en Tadjikistan en 1207, son œuvre a traversé les siècles. Et c’est là quelque chose de magnifique.

lundi 19 janvier
Alba continue à franchir la barrière pour venir me chercher là où elle sait que je suis. Peut-être qu’elle a faim ou alors besoin d’être rassurée. Une fois reconduite et nourrie, elle se calme et va se nicher sous les genêts. Je me demande ce qu’elle va devenir. Mercredi je pars en voyage.
mardi 20 janvier
au creux du vallon
ignorant la vie des hommes
l’aigrette blanche
mercredi 21 janvier, en route vers le Sud
J’ai retrouvé non sans angoisse la moiteur étouffante des épisodes méditerranéens. Une fois franchi le pas de l’Escalette, comme un drôle de pincement au cœur, un vertige avant de plonger vers la plaine languedocienne. Je ralentis l’allure.
jeudi 22 janvier, Château des Évêques, Lavérune
Lydia me conduit au château pour voir l’exposition d’Aloïs Matic, photographe des lieux à l’abandon. Il saisit les intérieurs après le départ des habitants alors que déjà les mousses envahissent courettes et escaliers. Ambiances singulières, magiques. On dirait des tableaux. Quand on sort du musée, le parc s’est assombri et les arbres sont brillants de pluie.


vendredi 23 janvier, Juvignac
Journée de répétition avec Frédéric, ami partenaire violoniste depuis 2004. Nos voix se connaissent, se côtoient, s’imbriquent au rythme des soupirs, des vagues et des tempêtes. Le concert, c’est pour demain.
samedi 24 janvier, Montpellier
Il pleut toujours, l’espace est noir. Pourtant ils s’en viennent encapuchonnés alors qu’il tombe des cordes. Un miracle.
lundi 26 janvier, de retour aux Fougères
Le voyage s’est livré bref et intense. Et c’était il y a deux jours déjà, mes mots conjugués aux sons et vibrations du violon. Maintenant que c’est fini, la fatigue m’a prise. Mon corps est noué comme tronc de vieil arbre. Et aussi ce sentiment d’éloignement, comme si l’intensité rendait l’événement plus ancien, installait une distance fragile difficile à estimer comme dans le rêve.
avant-hier déjà
tant d’histoires offertes
les sons s’éloignent
mardi 27 janvier
Je dois renouveler les boules de graisse et les graines de tournesol pour les mésanges. Il fait froid et il pleut.
Et à cette heure où il fait presque nuit, une silhouette rapace s’est envolée près du poulailler. Frisson soudain, mais Lisa et Alba étaient déjà blotties dans leur coin de paille.



mercredi 28 janvier
« Son baiser sonne dans la peau ».
Je lis Sobhiyé, Corps de Femmes, roman de Gracia Bejjani, amie d’écriture. Elle nous emmène au salon de coiffure ou sur la plage de Beyrouth avec « le sable qui s’accroche à la langue ». Ça réveille en moi des souvenirs puisque grandie au bord de l’Atlantique, donc la belle saison à la plage. Pas le même genre de mer mais la même fatigue le soir, la même langueur à jamais inscrite dans nos corps d’enfant.
jeudi 29 janvier, mon bureau aux Fougères
Aujourd’hui je repense à mon père qui transportait avec lui une tristesse si envahissante qu’elle touchait chaque chose qui l’entourait et rebondissait sur nous comme des rayons maudits. Ainsi sa tristesse avait fini par creuser un espace douloureux en chacun de nous, sa famille. Jamais il ne donnait le sentiment d’être heureux et je l’ai vu beaucoup pleurer à la mort de son chien. Ces souvenirs m’étreignent comme une évidence. J’ai dû me construire « ailleurs », je veux dire hors de cet espace douloureux comme la plante qui s’extirpe de la tourbe pour pousser dans un meilleur soleil.
vendredi 30 janvier
L’hiver taille en nous une belle part de solitude.
Je regarde un film conseillé par Philippe : The Center will not hold, documentaire biographique autour de l’écrivaine américaine Joan Didion (1934-2021) réalisé en 2017 par son neveu Griffin Dunne. Ça nous étreint si fort qu’on ne peut pas regarder d’un seul tenant. Après, on ne peut plus se détacher des mains de cette femme qui s’agitent devant son visage comme des serpents. Pour demeurer dans son intimité, je poursuis avec un magnifique article de Diacritik Nous nous racontons des histoires afin de vivre.
samedi 31 janvier
lune déjà ronde
nus à vif nous avançons
nourris de souvenirs
Photographies ©Françoise Renaud, janvier 2026


bonjour Françoise, merci de nous décrire janvier, son silence qui amène la mélancolie, ses couleurs sombres ou le pays blanc. Même au ralenti la vie est là ; les petites poules, les mésanges bien nourries et tout ce qu’on imagine et qu’on ne voit pas encore.
bien sincèrement.
de très belles photos
elles font surgir la force du réel
en complément des mots
qui, eux, sont pleins d’une musique plus intérieure