tout un été d’écriture #20 | sans vous

Juste la nuit… et personne pour entendre le temps couler, les respirations de la matière, du bitume, de la pierre, des tiges de fer dans le béton, des poutres en place depuis trois siècles, l’espace noir du rez-de-chaussée voûté sous l’appartement, jadis cave à vin et remise pour tracteur et tout ce qu’il fallait pour cultiver les arpents de terre situés aux limites du faubourg (plantés en vigne surtout), devenu progressivement entrepôt de vieilles choses : mobilier au rebut, outils rouillés, arrosoirs troués, vélos déglingués, chaises empilées, objets (pas grand-chose de récupérable) ensevelis sous la poussière au point de se fondre les uns aux autres jusqu’à constituer une masse grise tassée dans le noir (la pauvre ampoule tombant d’une poutre ne suffirait pas à éclairer la scène, encore moins le fond, de toute façon elle a grillé), paquets de journaux, malles, cartons de livres ayant appartenu à l’un des intellectuels de la famille, buffet impossible à déplacer, vaisselle, planches de chantier (faible lueur tout de même procurée par un lampadaire situé dans la rue à proximité du portail au-dessus duquel est scellée une grille par laquelle pénètrent le froid et le vent), l’espace semble curieusement immense bien qu’encombré (la nuit se charge de repousser les limites, de les troubler, et personne ne s’est aventuré là depuis longtemps à part quelques chats : maison vendue en voie d’être vendue puis transformée), sûrement dans les angles des murs une sorte de lèpre, dépôts poudreux constituées de pierre décomposée, de moisissures et d’insectes pris au piège avant d’être morts, au sol débris de bois datant de l’époque où l’on entreposait des bûches, rien de bien reluisant, accumulations inertes aux contours imprécis dans cette obscurité ranimant les âmes des errants qui ont manipulé ces arrosoirs, acheté ces journaux, grimpé sur ces vélos, et toujours des craquements, des bruissements, des impressions de poussière qui colle aux doigts, des murmures de rivières souterraines, les heures qui coulent… parfois le cri rauque d’un chat en rut ou le chant d’un petit-duc logeant dans les soupentes, juste avant l’aube le rugissement du camion-poubelles.

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (toujours en 20 minutes) / #20 : Comment est-ce que vivent ces lieux quand personne n’est là pour les décrire ? comment écrire quand y projeter un narrateur est impossible ? on voudrait une proposition libre, dérivante, exploratoire…

Photographie Françoise Renaud, 2018

7 Comments

  1. de villes en îles
    un sublime rêveur aveugle écrivit à Buenos Aires
    il me sembla que le jardin humide qu’entourait la maison était saturé à l’infini
    de personnages invisibles

    la demeure a l’échelle du monde ou plutôt elle est le monde

    (LE jardin aux sentiers qui bifurquent)
    (LA demeure d Asterion)

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  2. Tu les as bien fait vivre ces lieux ou personne n’est là pour le faire .
    Avec leur contenu tu reconstitue les scènes de vie que les objets racontent . Comment ils ont vécu et nous partageons leurs vies passées, tout y est, les lumières, les odeurs, les bruits, les matières, rouille, poussière et tant d’autres.
    Bien vivant finalement ce lieu abandonné et délaissé.

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  3. Une Ville, une Rue, une Maison qui s’endorment recouvertes de la poussière du temps et des êtres qui les ont abandonnées et que tu fais revivre par tes mots depuis quelques semaines… Merci pour ces épisodes qui m’ont transportée vers tous ces fantômes qui reviennent toujours hanter les lieux sacrés de nos souvenirs… Merci à toi pour les rêves qui ont accompagné ma lecture et imprégné tous mes sens d’émotions cueillies au coin d’une rue…Bon été et à très bientôt pour d’autres aventures littéraires partagées. Jacqueline.

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  4. Tes souvenirs sont les nôtres. Avec tes mots, nous avons exploré notre ville, notre quartier, notre maison de la cave grenier. Nous avons retrouvé les couleurs, les bruits, les odeurs, le goût de chaque instant passé. Nous pensions avoir oublié. Merci, Françoise, pour ce voyage d’été dans les replis du temps.

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  5. C’est le dernier texte….mais il faut bien terminer. Merci Françoise de nous avoir fait rêver, revivre, voyager, réveiller nos souvenirs, bonnes vacances et à très bientôt.
    Eliane

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    1. Ce n’est pas le dernier texte, c’est juste la fin du cycle 2… le cycle 3 s’ouvre dès aujourd’hui… et il devrait y en avoir 5… un édifice formidable en train de se construire au cours de ces mois d’été caniculaire !
      Surtout ne pas lâcher…

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