tout un été d’écriture #19 | lancer de ballon

Cette lumière qui glissait depuis la terrasse jusqu’à la chambre – chambre avec lit sans sommier, posé directement sur le sol, poignée de coquillages et livre au chevet –, cette lumière forte venant du dehors mais atténuée par la présence végétale, elle fait partie d’elle… cette lumière, la même qu’elle avait ressentie dans une cabane au toit de paille qu’elle avait louée quelques jours sur une plage de l’île de Java dont le nom sonnait comme un poème, une musique, sauf que la ville était plus lointaine, malgré tout avait laissé des traces de fatigue, de poussière et de rumeur automobile – traces qu’on transporte avec soi et qui émanent de n’importe quelle ville. Elle avait pris un car déglingué, puis une charrette à bœufs, puis avait marché longtemps à pied pour gagner ce lieu perdu sur les rivages, rien qu’un village de pêcheurs, un grand village où il était possible de se perdre tant il y avait de chemins et venelles qui se faufilaient entre les maisons et une multitude de petits jardins où poussaient des légumes qu’elle ne connaissait pas. Nombreux habitants circulant à pied ou à vélo, portant des paniers ou des nasses, poussant ou tirant des charrettes à bras, c’était comme une petite ville de paille où la vie était forte et douce, et la cabane se trouvait un peu à l’écart de l’axe principal, du coup elle y percevait les bruits des vivants de façon atténuée, de même la lumière qui filtrait à travers les palmes tressées qui servaient de cloisons — bruits en même temps très présents, certains identiques à ceux qu’elle percevait dans l’appartement : oiseaux, bruissements, foulées et voix humaines –, et il y avait des sentes sableuses qui remontaient vers de courtes falaises inhabitées, on pouvait voir en allant vers le sud les barques posées sur le flanc et l’océan vert et blanc.
La chambre oscillait dans un temps suspendu, incertain, elle ressemblait à une petite cage capable d’abriter, de protéger le corps du frais de la nuit et de la brûlure du jour, de rassembler la phosphorescence des écumes proches, les pensées des voyageurs égarés et le murmure des routes enlacées qui s’étaient extirpées de la ville à travers diverses campagnes, traversant d’abord des faubourgs animés avec des constructions rapidement érigées, bricolées les unes contre les autres, puis des bidonvilles, parfois des endroits dégagés avec auvents de boutique — un peu comme le marché du quartier le jeudi ou le vendredi (elle ne sait plus) – pour finalement la conduire jusqu’à ce lieu ouvert aux violences de la mer.
Peut-être bien que ces chambres où s’abriter lire dormir recevant une lumière diffusée à travers des rideaux de feuilles avec paillasse au sol et poignée de coquillages ramassés au cours d’une promenade, se ressemblent. Leur porte donne sur n’importe quel paysage et on sait bien que le livre glissé dans le bagage et posé au chevet a été choisi avec soin, permettant de porter avec soi le goût du réel sublimé et l’envie de poursuivre. La ville n’est jamais loin.

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La proposition d’écriture (en 20 minutes) / #19 : enlever un à un tous les liens du lieu point de départ avec son assignation réelle, plus de toponyme, rien qu’une recréation mentale, légère, irréelle, qui s’ouvre alors en miroirs à tous les miroirs, fantômes, comparaisons…

Photographie Françoise Renaud, 2018

3 Comments

  1. Tous ces épisodes me font voyager en cet été caniculaire où je ne bouge pas trop… Et quel miracle de se retrouver dans une ville lointaine où le rêve se mêle au réel où la fiction rattrape la vie ordinaire comme le feuilleton que j’attendais tous les jeudis dans mon enfance pour casser la monotonie des jours… qui me paraissent ainsi sublimés et enrichis d’une ville dont le cœur bat au rythme de tes mots. Jacqueline.

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  2. Franchement, pas facile la proposition d’écriture.
    Et tu en sors fort bien en comparant l’île de Java à une musique puis nous fait voyager dans des cases, sur des pentes où l’on entend des bruits, humains ou autres et même celui de l’océan. Je te suis pas à pas dans cette petite aventure, un relent d’enfance inachevée m’accompagne.

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  3. Grace à toi, nos voyageons très loin. Ces belles phrases nous font rêver est ce la chaleur de cette journée ? je ne crois pas c’est la magie des mots…

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