tout un été d’écriture #18 | bégayer

il lui avait rapporté un bracelet en argent (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui ne tient plus très bien), ensuite plus rien
c’est terrible, plus rien, le vide le néant… en fait elle n’est plus très sûre, peut-être qu’il lui avait envoyé le bracelet dans un colis avec de l’encens qui avait mis des semaines à arriver
oui c’est ça, il lui avait envoyé un bracelet en argent (d’ailleurs elle l’a toujours), un bracelet magnifique, trois liens souples reliées en trois points par des petites pièces sculptées en forme de fleur sans compter la fermeture plus élaborée en triangle, d’un genre en vogue à l’époque, vraiment magnifique (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui se dévisse, en dépit de quoi elle n’a jamais songer à s’en séparer, à le vendre pour son poids d’argent) ensuite plus rien… sans comprendre encore pourquoi on s’assemble et on se sépare si douloureusement, mais maintenant oui elle comprend, la vie a séché une partie de la rive de ses veines  — pour lui pareil sans doute –, comme une grève stérile et fracturée, seulement remuée par les marées exceptionnelles, hors de portée, intime… elle y pense, elle pense encore au fait qu’il lui avait rapporté ce bijou, c’était tout de même hardi dans son état de partir au Népal avec quelques dollars et le désespoir en poche mais il voulait voir les montagnes blanches…
il lui avait rapporté un bracelet en argent (elle l’a toujours, il y a juste la goupille qui ne tient plus très bien)
elle va le chercher dans la boîte tibétaine où elle l’a rangé, parce qu’elle sait exactement où il se trouve, le sort, le regarde, le pose sur son bras… fascinant, il est comme il a toujours été, comme il était le jour où il l’avait repéré sur cet étal crasseux, choisi dans la pensée d’elle (il y a la goupille qui ne tient plus très bien, le pas de vis est faussé, longtemps qu’elle ne le met plus pour ne prendre elle le risque de le perdre)
une chose est sûre, il l’avait acheté rien que pour elle, en argent, pas le moins cher, au contraire l’un des plus beaux de la boutique exposé au milieu des guirlandes de jasmin, des mâlâs à cent-huit grains, des pots en bois et des statues noires (elle l’a toujours gardé, préservé dans un joli coffret en métal orné de cabochons en pierre), elle sait exactement où il se trouve tout comme le visage de Josh en train de fumer une Marlboro avec ses yeux d’enfant et ses mains triturant le paquet : dans une niche de mémoire — comme une expansion d’elle –
il lui avait envoyé un colis de Katmandou : bracelet, chemise colorée, paquets d’encens, ou plutôt non il avait rapporté le bijou à son bras et il lui avait donné de façon très simple, c’était la dernière fois qu’ils s’étaient vus (le bracelet toujours dans son coffret à cabochons avec sa goupille qui ne tient plus très bien, du coup elle évite de le porter mais le garde quand même, impensable de s’en débarrasser ou de le perdre), ensuite plus de nouvelles, plus rien du tout, plus rien

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La propositions d’écriture (en 20 minutes) / #18 : la magie d’un tel atelier, c’est ce qu’il fait advenir de langue — en 17 prises d’écriture, il y a forcément une phrase de vous qui vous a surpris, dérangé, étonné — résistive par sa syncope, sa couleur, voire sa maladresse apparente — alors partir de cette phrase, et elle seule, et la bégayer jusqu’à extraire son grain nu — la singularité même de ce qui émerge de voix, hors de vous et pourtant vous

Photographie Françoise Renaud, 2018

6 Comments

  1. J’aime beaucoup ce texte qui met à nu des sentiments tellement forts symbolisés par ce balbutiement, ce bégaiement, un effet de style qui me touche… Comme un souvenir qui est là enfoui, et qui ne demande qu’une image pour refaire surface mais doucement pour ne pas souffrir… J’ai surement un bracelet caché au fond d’un tiroir comme un secret du temps qui passe… Merci de me le rappeler si joliment. Jacqueline.

    Répondre

  2. Donc des textes comme les pièces encore en désordre d’un puzzle qui progressivement dessinent une image, ou plutôt comme les accords épars d’un morceau de musique qui révèle peu à peu la complexité de sa mélodie, à cause de l’incarnation humaine et du déploiement du temps ; donc cette dimension de révélation, de strates qui s’organisent, de spirales qui tournent autour d’un point central, et la régularité des rendez-vous qui créent une habitude, l’anticipation du plaisir, la douceur des habitudes qui s’installent, du coup c’est écrit pour moi, je le reçois et j’attends le moment favorable pour le lire.
    Merci Françoise.

    Répondre

  3. Ces textes font monter, en lui, une vague de souvenirs et d’images brouillées. Bégayées, bredouillées, elles s’imposent, se glissent parmi d’autres, accentuant sa confusion. Ce bracelet en argent, venait-il Népal, avait-il été façonné à Katmandu ? Peu importe, lorsque il l’avait acheté pour elle, sur cet étal d’un marché ardéchois, il lui avait plu et savait qu’il lui plairait, aussi. Un détail, pourtant, sa goupille était défectueuse et il risquait de s’ouvrir à tout moment. Elle l’avait reçu avec un grand sourire, pouvait-il en être autrement, elle en rêvait depuis si longtemps. Lorsque elle l’a glissé à son poignet, elle lui a fait remarquer : « il se ferme mal, j’ai peur de le perdre ! »
    A vivre dans la fumée des bâtonnets d’encens et la proximité des coussins indiens, ils ont fini par y croire et ils n’ont plus parlé du voyage. Le bracelet, lui, est toujours là, rangé dans un coffret de de bois sombre. Elle ne l’a jamais perdu, jamais porté non plus, le perdre aurait-été au dessus de ses forces…

    Répondre

  4. Il est heureux que le texte rameute des réminiscences et réveille des émotions chez les autres. Preuve d’universalité ? sans doute… les expériences se heurtent et prennent corps dans les mots.
    Cet atelier d’été proposé par François Bon (17 épisodes publiés jusque là sur ce blog) se poursuit et surprend. Ne pas oublier de prendre connaissance des consignes (en rouge en fin de texte), ça donne un autre relief et une autre résonance…
    Si précieux toujours vos commentaires.

    Répondre

  5. Ah, la mémoire! Retour sur les souvenirs ce bracelet les fait remonter à la surface.
    Dommage que la goupille soit abimée, elle l’aurait certainement porté durant de longues années en pensant à celui qui lui avait si gentiment offert.
    Ce qui ne l’empêche pas de regarder de temps en temps dans la jolie boîte qui le contient, question de se souvenir.
    Tant de choses remontent quand on veut se souvenir et c’est très bien raconté.

    Répondre

  6. Il y a des instants, des lieux, des détails de la vie qui restent gravés à jamais dans notre mémoire et qui refluent tout à coup, une odeur, une musique, et tout ressurgit, c’est toujours très intense mais avec le temps….la douceur, la sérénité nous envahissent et le bonheur d’avoir connu ces instants (je me répète) ressurgit.

    Répondre

Répondre à françoise renaud Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.