tout un été d’écriture #15 | le je qui tu

tu m’as demandé une cigarette, c’est bien ça ? pour partager moi et ma copine, c’est ce que tu as dit… comme s’il ne suffisait pas d’une seule à se ruiner la santé… comme si c’était un argument suffisant pour que je cède — au cas où j’en aurais sur moi, des cigarettes –, parce que tu en as trop envie, tu as dit ? tu ne peux pas attendre, tu flippes trop, et puis tu as ajouté que vous attendiez quelqu’un et ça risquait de ne pas très bien se passer, aussi fumer une cigarette ça vous détendrait et ça permettrait d’attendre tranquillement, tout ça tout ça, et ce serait tellement gentil de ma part, oui j’ai bien compris… mais tu as l’air si jeune… je me demande où tu te niches dans cette apparence de poupée japonaise, je me demande ce que tu manges pour avoir des poignets et des jambes si maigres, surtout lestées de drôles de chaussures (à semelles compensées d’au moins dix centimètres), le moindre billet qui te passes dans les doigts, tu le dépenses en futilités — collier, fard, fringue –, un rien te va, un bout de jupe, un string, tu penses bien, pas de ventre, pas de seins, toute la chair réduite au maximum pour rentrer dans les habits… mais dis donc, tu pourrais être ma fille vu ton âge, et je vois bien que tu te colles des strass sur les ongles, que tu te mets des produits dans les cheveux pour les raidir (à l’origine ils sont frisés), que tu t’es fait tatoué un dragon sur l’avant-bras et troué le nez, c’en est plein des filles comme toi dans les bazars les bastringues les bars à hôtesses les boîtes de nuit les pistes de danse, des filles qui attendent, veulent plaire, prennent des pilules et ont toujours la bouche ouverte, réclamant de se faire lever par n’importe quel mec pour enfin vivre quelque chose, avoir une certaine sécurité, allez savoir, se relier à quelque chose de vivant, de réel, alors que leur jeunesse est un désastre… mon dieu si vous saviez vous tous toutes comme vous gâchez vos années dans cette absence, mais je ne peux pas te dire des choses pareilles seulement parce que tu m’as demandé une cigarette, je ne suis rien pour toi – même pas ta mère (si c’était le cas, de toute façon tu ne m’écouterais pas) et je ne suis même pas de ta famille – enfin, qu’est-ce que tu as dans la tête ? moi au même âge je parcourais la planète, découvrais des pays, des villes, des mondes, je ne tenais pas en place, j’avais besoin d’être fascinée et j’allais toujours au-devant… oui d’accord, je courais moi aussi après certaines chimères, tu n’as pas tort, mais d’une certaine façon l’expérience se faisait par vagues, chaque voyage pareil à une déferlante, et ça dégageait bien le terrain alors que toi tu restes là, figée dans ton maquillage en train d’attendre quelqu’un pour une explication (un type qui t’a larguée ou un dealer avec lequel tu es en compte) et tu n’es pas tranquille, tu t’es même fait accompagnée par une copine nettement moins belle que toi — sinon elle te ferait de l’ombre –, en fait elle est bien contente cette fille d’être amie avec toi parce que tu en connais en rayon pour être dans le coup et tu lui donnes des conseils… écoute, je ne te condamne pas, c’est juste parce que tu n’as pas encore pris bien conscience du scénario, et plus je plonge mon regard dans le tien, plus j’ai envie de te prendre dans mes bras pour te réconforter, te dire que tu n’as pas besoin de fumer ni de prendre des pilules, pas besoin d’avoir peur… oui je comprends, oui c’est dur de se faire larguer, de trouver un but à sa vie, de s’émanciper, de résister à la tentation et de combattre l’ennui… tu me fais de la peine, tiens !…  et voilà que maintenant tu pleurniches et bafouilles Madame je ne sais plus ce que je dois faire, (tu es malade ? ou enceinte, c’est ça ? bon sang ! et tu veux une cigarette !)… du calme, tout doux tout doux petite fille, ça m’est arrivé à moi aussi… je me demande bien où tu crèches dans cette ville, encore chez tes parents en zone périphérique (est-ce que tu as de la famille au moins ?) ou alors seule dans une chambre minable en haut d’une barre d’immeubles (dans les vieux quartiers c’est sordide mais c’est moins déprimant) ou avec ta copine, c’est encore la meilleure solution, un peu de solidarité féminine pour pallier au plus pressé de la peine… et maintenant tu vas t’expliquer une fois pour toutes avec ton gars, d’accord ? tu vas dire ce qu’il faut dire dans des cas pareils, et oui je vais rester avec toi, c’est promis, ensuite je te conduirai là où il faut sans perdre de temps, ta vie en vrac à peine commencée, il ne faudrait pas que… allez, viens là tout près, petite fille… oui je reste un moment, on va attendre ensemble si c’est ce que tu veux, j’ai juste un peu de temps…

 

textes écrits par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’été 2018 proposé par François Bon « Construire une ville avec des mots »
La propositions d’écriture (en 20 minutes) / #15 : une des silhouettes ci-dessus évoquées, en tout cas un personnage extérieur au narrateur initial, l’apostrophe et vous avez à situer vous-même de l’extérieur ce narrateur qui parlait pour vous : on parle dans un je extérieur à soi-même

Illustration : carte au 1/50000e (1950) – site Remonter le temps

4 Comments

  1. Juste un peu de temps pour toi, petite fille perdue dans la ville qui dévore l’innocence…. cette compassion a pourtant un relent de sa propre expérience vécue et qui demande réparation pour tous les regards fuyants qui l’ont accompagnée alors… Qu’en adviendra t-il de cette rencontre ? Peut- être le prochain épisode me donnera t-il la réponse. J’attends. Jacqueline.

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  2. toujours les bras grands ouverts Françoise,…la plume au bout de la compassion.
    Un exercice difficile que tu as très bien réussi, c’est un magnifique texte.

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  3. Compassion, bras ouverts, du temps à partager avec une jeune femme qui crie au secours. Je suis touché par ce texte que je découvre ce matin. Il me rappelle ce jour où tu m’as ouvert les bras pour m’accueillir il y a plus de dix ans alors que j’étais mal en point.

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