falaise sans fin (4)

Les oiseaux disparurent comme ils étaient venus. Sans aucune raison apparente. Ils se dispersèrent d’un coup dans la vallée, du côté des forêts, laissant les grimpeurs frappés par le retour impressionnant du silence. La peur avait creusé un trou en eux. La peur de tomber à cause des attaques des créatures, la peur de tout perdre. Et maintenant que le danger était écarté, il leur semblait que ce trou rendait leurs sensations plus fortes, et aussi plus subtiles — sensations du monde du dehors et du monde du dedans. Il leur fallut un certain temps pour sortir de l’hébétude.
Enfin, ils osèrent relever la tête.
Lentement. Très lentement. Comme s’ils émergeaient d’un rêve torturé.

Lentement ils firent le point sur leurs blessures. Ils avaient les oreilles déchiquetées, les mains et le cou ensanglantés, et le froid les avait pénétrés à cause de l’immobilité. Il y avait aussi une sorte de bourdonnement qui tournait dans leurs crânes, une sorte d’ivresse – peut-être le mal des cimes – qui venait affûter la fatigue et la faim, exalter la magie du silence.
« Eh vous deux, est-ce que ça va ? »
Enfin, Riks avait parlé. Il avait la voix rauque.
« Vos yeux, ça va ? »
« Oui. Je crois que oui. Mais faudrait continuer, le temps compte. »
C’était Mermel qui avait répondu. Peut-être qu’il avait crié, incapable de maîtriser les sons qui sortaient de sa gorge.


On sait qu’il avait été le plus enragé dans le combat et les volatiles lui avaient infligé de profondes entailles aux avant-bras, au front et aux joues, mais il semblait s’en moquer. Avoir survécu à l’épreuve l’avait rempli d’une énergie nouvelle. Il était remonté à bloc. Dans l’instant suivant, il s’inquiéta pour leur compagnon à quelques coudées au-dessous d’eux.
« Clod, répond-nous s’il-te-plaît. Tu tiens bon ? Tes mains ?… »
Clod était toujours prostré contre la paroi.
Pourtant il sembla réagir, appuya les pieds contre le rocher pour pivoter, ébaucha un geste. Apparemment il était vivant.
Quand il bascula la tête vers le haut, ils virent ses orbites remplies de sang. Et c’était une vision horrible.
Ses paupières avaient été entaillées par de violents coups de griffe, ce qui l’handicapait et le faisait souffrir, mais il affirma qu’il pouvait supporter la douleur et qu’il pouvait voir. Oui, en gros, ça allait. Ils allaient pouvoir continuer leur voyage.

Ainsi Riks, Mermel et Clod étaient encore de la partie, encordés, intimement reliés par la corde de chanvre. Et, comme fortifié par le manque d’oxygène, l’espoir avait réapparu, même si les becs et les griffes des prédateurs avaient agi sur leurs chairs tels des couteaux. Désormais un souffle plus grand circulait dans leurs poitrines et les poussait au ventre. L’espace immense les appelait, les happait, les englobait tous les trois, à la fois dans l’effort et dans la croyance à un monde meilleur.
En fait, ils avaient lâché prise avec le monde d’en bas, avec la famille, avec leurs frères disparus dans le vide. Leurs peaux et leurs muscles s’étaient durcis. Ils avaient presque oublié depuis combien de temps ils grimpaient, d’où ils venaient, de quoi ils étaient faits. L’expérience récente les avait transformés.
Ils étaient prêts à franchir la frontière.

Ils approchaient de la ligne des crêtes, ils avaient l’impression de pouvoir la toucher de la main. Quelques heures encore, après ce serait la nuit.

(à suivre)

Illustration : Val d’Aoste (fragment), de William Turner (1775-1851)

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