falaise sans fin (3)

Au-delà des montagnes, s’étendait un autre pays, un pays bien plus clément que celui où ils étaient nés, de cela ils étaient persuadés — voilà d’ailleurs ce qui les conduisait. Un pays différent aux conditions de vie meilleures avec des rivières qui fertilisaient les jardins, des arbres qui produisaient des fruits en quantité. Nul n’y mourait de faim et les enfants jouaient à autre chose qu’à la guerre. Peut-être qu’en arrière-plan, il y avait chez ces hommes-là qui s’affrontaient à la falaise l’envie de compter parmi les membres importants de leur communauté, de s’inscrire dans l’histoire. Oui, ça aussi ça comptait, ça les poussait à se dépasser. Avaient-ils vraiment d’autre choix alors qu’ils se trouvaient accrochés tels des pantins dans l’immensité minérale, à mi-chemin entre terre et ciel, que de repousser leurs limites, d’aller au bout d’eux-mêmes.

Près de dix jours qu’ils étaient partis.
Ils se souvenaient seulement du nombre de nuits passées dans les niches de rocher. Et un nouveau matin était en train de se lever, le temps splendide, le ciel céruléen.
Pour la première fois ils apercevaient les sommets et ils se demandaient où diable ils allaient bien pouvoir se faufiler dans cette ligne de crêtes acérées, dressées contre l’espace tel un rempart infranchissable.
Toujours se concentrer sur la grimpe.
Se laisser guider par les failles, les fissures, les lignages du rocher. Ils verraient bien ce qui se passerait.

On devine qu’au cours des dernières heures ils avaient peu mangé peu dormi, cependant leurs mouvements demeuraient efficaces. Clod tout de même peinait à suivre le rythme imposé par le chef de cordée. Plus que le reste, il redoutait la glace dans les fissures qui cuisait ses blessures. Il avait déchiré un pan de son vêtement, en avait confectionné des bandages pour protéger ses doigts, ce qui avait amélioré la situation. Du moins au début. Mais maintenant que la douleur reprenait, il devait se concentrer sur ses prises, ne pas faire d’erreurs. Il ne fallait pas retarder les autres suspendus au-dessus de lui. Il faisait de son mieux.
Parfois Riks ou Mermel lançait à travers l’abîme : « Ça suit derrière ? Est-ce que ça va ? » Ou encore : « Bon sang, ça dérape ! Attention, attention. »
Et les mots rebondissaient et les sons se répercutaient en échos infinis.
À droite et à gauche, de grands pans gelés miroitaient.

Une chose est sûre, ils ne s’attendaient pas à l’épreuve qui était sur le point de survenir. Car, s’ils s’étaient préparés à affronter des bêtes féroces, ours ou loups, ils n’en avaient pas croisés jusque là, ni d’une espèce ni de l’autre. Et ce ne serait pas de la forêt que le danger viendrait, mais du ciel.
En effet, sans que rien ne le laissât supposer, tout un peuple noir s’abattit sur eux comme une averse de grêle alors que le soleil atteignait le zénith.

Il s’agissait d’étranges volatiles entre aigle et corbeau, impressionnants en taille, becs agressifs au point de couper gravement la peau rien qu’en l’effleurant. Jamais ils n’avaient connu de tels monstres. Sans doute le beau temps qui les avait rassemblés en altitude, et aussi l’odeur de la sueur humaine. Leur odeur. Ça les avait attirés, excités. Et les oiseaux étaient arrivés d’un coup, avaient crié autour d’eux, les avaient heurtés violemment de leurs ailes, voraces et cruels.
« C’est à vos yeux qu’ils en veulent ! Protégez-les ! Protégez-les ! »
Riks avait hurlé à l’intention de ses compagnons.
Il se souvenait que son père avait évoqué un jour ces créatures, il se souvenait qu’elles étaient friandes de ces matières vitrées qui remplissent les cavités du crâne des humains. Oui, c’était les yeux qu’elles cherchaient en priorité. Et les bêtes tournaient autour de leurs têtes pour les faire chuter, tentaient de les piquer au visage en rasant la montagne.

Si Riks était le plus réfléchi et le plus expérimenté des trois, Mermel était le plus puissant en muscles. Il attrapait ci et là une aile ou une patte et fracassait le corps des bêtes contre la paroi avant de les faire voltiger dans le vide. En dépit de quoi, d’autres oiseaux revenaient à l’attaque, plus méchants encore.
Il fallait tenir.
Clod s’était tourné au plus près de la paroi, front et ventre en appui, bras soulevés à hauteur des épaules pour protéger ses joues.

[On n’est pas loin de penser que lui, Clod, le plus faible des trois, va bientôt lâcher prise et chuter à son tour dans l’abîme. Le récit semble y conduire tout droit. Cependant je ne peux m’y résoudre.
Ces garçons-là sont déjà si perdus. Ils ont quitté les êtres qui leur sont chers, filles au regard doux, enfants ou parents. Ils n’ont pas grand chose en bagage. Ils n’ont qu’un seul but : trouver le pays rêvé, l’Eldorado, le pays de Cocagne — ô démente entreprise. Parce qu’ils croient que l’herbe y est plus verte, la chair des pommes plus sucrée. Pourtant la vie qui pulse est la même d’un côté ou de l’autre.
La vie dans leur corps.
La vie dans le corps féroce des oiseaux, dans le corps des arbres qui portent les fruits.
La vie dans leurs cerveaux, espérances et pensées proches des bruits de torrent. Ils se battent pour assurer meilleure vie aux leurs. En vérité, c’est à eux-mêmes qu’ils s’affrontent, leur chemin à jamais imprimé dans la paroi comme dans un livre de pierre.
S’ils n’étaient que deux à rester, leurs chances de réussir s’amenuiseraient. Une chose que décidément je ne peux supporter…]

(à suivre)

Illustration : Odlot żurawi, toile de Józef Marian Chelmónski,1871

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