en 4000 mots #2 | écriture avec écrivain

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
recherches sur la nouvelle

Le Tiers Livre – atelier d’hiver #2, écriture avec écrivain (à partir des Rêves de rêves d’Antonio Tabucchi)

Octobre 1988. C’est un dimanche. Ana Daniel (nom d’emprunt, je n’ose pas écrire son vrai nom) est dans un studio quelque part en banlieue et elle attend. Elle attend un coup de téléphone qui confirmera leur rendez-vous, demain ou un autre jour. Tout de sa vie s’arrêtera dans l’instant où il entrera, où le désir remplacera le vide et la désespérance. Sa main tambourinera contre la porte et quand elle ouvrira il sera là sur le seuil, un peu ivre — ou complétement ivre. Ana voudra mourir. Lui aussi, du moins elle le suppose, elle sait ce désir puissant qu’il a d’elle, tout de suite leurs corps projetés l’un vers l’autre — elle a déjà décrit les étapes de ce genre de noyade dans un livre qui racontait une passion ancienne, déchirante –, entre eux rien que des gestes, pas de mots ou alors si rares, les bras affolés, des envies de douceur et de violence, de volupté et de mort impossibles à combler. Le lit est large et blanc, draps bien tirés, oreillers retapés, elle attend, ne parvient pas à travailler. Pour tromper l’attente, elle décrit leur liaison dans son journal (il sera publié plus tard, sorti de l’ombre, parce que les mots sont le temps lui-même, elle l’a écrit comme ça, en tout cas quelque chose de proche, mais en ce moment où elle écrit, elle ne peut pas imaginer qu’un jour ces cahiers-là seront offerts au monde). Donc elle s’avancera vers la porte comme elle irait vers sa fin : stopper cette tension atroce, se jeter contre son grand corps de russe blond aux ongles mal soignés et aux vêtements de marque, compter pour lui plus que tout, même si elle le sait qu’il retournera un jour dans son pays. Elle rêve qu’il est là, elle le découvre appuyé contre le chambranle, déchiffre son sourire, sa soif immense, elle a envie de pleurer et de rire. Dans le rêve il avance au milieu de la pièce alors qu’elle recule, il tend la main, l’attire jusqu’à ce que leurs souffles se mêlent. Ils tombent sur le lit, boivent de la vodka, se mettent dans d’étranges positions pour se prouver leur folie. Ça dure longtemps, deux ou trois heures, ils ont tiré les rideaux ou alors il fait nuit. Pourtant quelque chose se défait en même temps qu’ils le font car la passion s’amenuise à s’éloigner de son commencement, Ana Daniel (dire son vrai nom n’apporterait rien de plus) en est persuadée au point qu’elle y pense tout le temps et que ça la déchire. Elle pense aussi qu’elle est trop vieille pour vivre ce genre de passion, que c’est sûrement la toute dernière fois. La sensation d’érosion, d’amenuisement s’accélère. Il se détache d’elle, la repousse, se met à rire bruyamment comme s’il se moquait d’elle : « Tu es une salope, Ana, rien qu’une salope ! » (soit il trouve ses gestes trop crus, soit il soupçonne qu’elle utilisera un jour leur histoire pour en faire un livre). Il est ivre. Elle se débat. « Non ce n’est pas vrai, je suis vivante, je te désire comme une vivante. » Le rire se poursuit tandis qu’il se rhabille. Le lit est devenu un chantier, draps souillés froissés. La nuit derrière la fenêtre. L’amant a pris les traits d’un clochard qui s’imbibe d’alcool à brûler et qui l’insulte. Putain de salope. L’image se brouille. Elle voudrait ne plus jamais rêver. À nouveau dans l’attente. Elle écrit dans le cahier les pensées que lui suscitent cet amour pour l’homme russe marié trois enfants, elle fouille fouille son corps au plus loin mais impossible de se protéger de la désillusion. Écrire la perdition et puis la destruction.

En dire un peu plus sur la proposition d’atelier : un bloc de texte, un personnage qui écrit, un fragment de récit. Choisir un écrivain dont on voudrait se rapprocher et installer son rêve… .

Photographie : Françoise Renaud (série Le cadavre dans l’escalier, 2017)
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5 Comments

  1. Un texte fort où l’amour passe par la clandestinité et donc par la souffrance et l’interdit. Et comme si la violence reste toujours en filigrane, je ressens la passion désespérée de cette femme lucide et vivante qui palpite à travers tes mots… comme des cris d’amour.

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