mercredi 1er avril 2026, Les Fougères
Ça m’est venu dans le noir sans sommeil.
être au moins vivant
déchirements solitude
empoigner la nuit
Et voilà qu’une brume puissante envahit les jardins, soudain, en peu de temps. On ne voit plus la route, ruban désormais effacé entre les parcelles en attente d’être remuées.

jeudi 2 avril
Le temps demeure au calme et au pluvieux. Tout semble immobile, suspendu, en attente d’un événement ou d’un nouvel élan. Les petits pois fleurissent et les oiseaux se font entendre. Je vais cesser de nourrir les mésanges.
état d’attente
prairie au tendre du vert
les arbres en veille
vendredi 3 avril
Il semblerait qu’il y ait moins de douleur à vivre ici au bord des bois. La ville est loin. Pas de tumulte sinon les craquements de branches et les agitations d’animaux. Petit à petit la douleur se glisse au dehors du corps, corps qui avait l’habitude d’elle — comme si l’eau des sources et la présence des arbres avaient un pouvoir sur la contraction des muscles, sur l’angoisse et la mélancolie.
genou en terre
suivre le chemin de croix
quand j’étais enfant
samedi 4 avril
Rapporter ces deux phrases que Bona d’Angleterre m’aurait imaginée écrire ici :
« Je suis saisie par la vitesse à laquelle le temps passe. Si nous ne numérotions pas les jours, si nous n’avions ni agendas ni calendriers, sans doute que l’impression serait différente. L’écriture du journal redonne de la lenteur à l’espace où se déroule la vie, par sa régularité et son exigence. »


dimanche de Pâques, 5 avril 2026
Petite mère me raconte qu’il ne restait pas une seule place assise à la grand-messe, que les fidèles se pressaient dans l’église de Sainte Marie pour la résurrection du Christ. J’ai évoqué avec elle ces dimanches anciens où nous portions chaussures et vêtements neufs. Nous recevions de la famille — souvent les cousins de Clisson. Elle sortait son service à bord doré et servait poisson beurre blanc et gigot d’agneau-flageolets dont le goût me revient en bouche. Aussi l’image des cerisiers en fleurs dans le jardin de mon père.
lundi 6 avril
Silence et solitude dans le domaine ensoleillé. Foule d’oiseaux en verve. Inlassablement Alba vient me chercher autour de la même heure, errant devant la porte du bureau jusqu’à ce que j’apparaisse. Cette poulette a de l’affection pour moi, comme un retour de l’attention que je lui porte.
mardi 7 avril
Interpelée et impressionnée par le livre Marginalia Woolf de notre amie d’écriture Christine Jeanney (édité chez Abrüpt). Et par la présence de Virginia…
écrire c’est montrer le
plus d’acuité possible
à chaque sensation,
fragment,
éclat,
geste,
jusqu’à l’ombre sur
le mur et la plus
petite poussière qui
danse dans la maison
inhabitée,
dans le souffle d’un
courant d’air,
ce qui suppose de ne
pas se laisser emporter
par la folie,
écrire est le contraire
de céder (VW)
Écrire serait à la fois exprimer et résister à ce qui pousse et brûle à l’intérieur, ce cheval prêt à se cabrer.
Je me dis : Peut-être que je m’attache au réel, forme matière couleurs, pour être sûre au moins de quelque chose et avoir une base suffisamment solide pour ne pas sombrer dans le désordre.

mercredi 8 avril
Ai déposé ce haïku chez Catherine de Bruxelles
au contre du jour
arbres géants qui parlent
regarder dehors
Ai aussi relevé au matin ce message envoyé par Philippe S. :
« Lus en cet avril 2026, tes haïku de l’an passé… Lus en un moment d’avril qui, à Toulouse, pourrait déjà faire penser à l’été.
Mais tes haïku de l’an passé savent rappeler que tout autant que lumière, avril est inquiétude (le vent vient nous y rencontrer comme il venait rencontrer le jeune poète auquel écrivait Rilke ou peut nous inquiéter parfois par son absence) mais avril est aussi naissance, bien sûr, dans les corps et dans les livres… »
Je pense à la guerre qui se poursuit et je travaille sur mes photographies de janvier 2025 avec l’idée de réaliser une vidéo sur ce mois de la saison d’hiver.
jeudi 9 avril
Il fait chaud. Un oiseau étrange et majestueux se pose au bord du jardin. Un faisan. À peine j’ébauche un geste qu’il déguerpit d’un vol lourd, néanmoins efficace, jusqu’à gagner la cime du châtaignier. Je me suis demandée s’il cherchait compagnie ou se promenait simplement.

vendredi 10 avril 2026, Les Fougères
Petite Mère voit partir les gens autour d’elle. Deux décès en une seule journée. Je l’appelle pour la réconforter. Je lui dis que ses prières devraient l’apaiser, sinon il ne sert à rien de les dire. De mon côté, j’attends l’arrivée des hirondelles.
samedi 11 avril
Une pluie douce et régulière abreuve les jardins après la chaleur. On ressent un mouvement particulier des tissus végétaux, comme une ondulation, une impatience qui se propage à la surface des troncs. Comme un épaississement de la toute jeune feuillée.
dimanche 12 avril
J’ai lu le livre de Carole Temstet Hors sujet, qui parle d’elle, survivante après un accident grave. On se demande où l’être va puiser suffisamment de ressources pour se recomposer un écrin afin de vivre à nouveau et de transmettre son expérience. Je suis heureuse d’échanger avec elle si simplement. Je lui envoie des images de mes arbres.
ardeur à vivre
bientôt les hirondelles
— tu me tends les bras


mardi 14 avril
Est-ce l’angle de vue ou le mode d’écrire qui m’empêche d’avancer dans mon roman en chantier ? Est-ce le manque de temps ou de patience, un conflit qui serait enlisé en moi qui entraînerait un retrait, une peur, une panne ? Ce n’est pas faute d’y retourner. Souvent j’ouvre la page, la première. Je recommence depuis le premier mot et je lis à haute voix :
ô Terre,
terre noire constituée de limons coquilles fragments de roche feuilles torturées noyaux et coques de fruits,
arbres déchus, scories et cendres issues d’anciens volcans, détritus de l’air,
cadavres, sciures d’écorce et copeaux grattés par les ours,
ô Terre indomptée constituant le sol, le socle, le plancher
où marchent les hommes avec leurs troupeaux et leurs paquetages, […]
Tant de questions sur des détails. Faut-il répéter le « de », ajouter des articles, des virgules ? Et la musique ? Est-ce qu’elle se fait entendre, la musique, la musique de la langue, la musique de la marche des hommes ? Pas sûr. L’insatisfaction m’habite parce que je veux aller trop vite trop fort, je veux toucher le cœur tout de suite alors que ce n’est que la première page, une espèce d’épigraphe.
Sans doute qu’il y a trop de gravité chez moi, trop de drame.
Tout est à cause de ces drames qui m’écartent les flancs et griffent ma poitrine depuis ma naissance. Mon père est mort à présent mais il n’a pas emporté avec lui sa tristesse enfermée dans son corps. Cette tristesse m’a finalement investie moi aussi et j’ai eu beau écrire le roman de son histoire douloureuse et bien d’autres textes et fragments, cette tristesse demeure et teinte mon champ d’écriture. Il me faut composer avec ça.
mercredi 15 avril
Virginia dit
Par exemple, voilà
que le soleil surgit et que
tous les rameaux supérieurs
des arbres sont comme plongés
dans le feu ; les troncs sont
vert émeraude ; l’écorce, elle
aussi, violemment teintée et
changeante comme la peau
d’un lézard.
(Marginalia Wolf, de Christine Jeanney)

jeudi 16 avril
J’ai été cueillir de la menthe, de la coriandre et du persil pour agrémenter la salade. À présent mes doigts sont envahis de leurs parfums réunis.
vendredi 17 avril
Je feuillette Fragments du dedans, abécédaire de François Bon (publié chez Grasset & Fasquelle, 2014). Je m’intéresse au mot ARDU.
Rien de plus ardu que cela, écrire. C’est pour ça
que, d’ailleurs. Ardu : difficile d’accès. Il paraît que
cela vient d’un adverbe grec qui signifiait « en haut »,
mais le radical « ard » signifie aussi la même chose,
« élevé » dans les langues celtiques. Il nous dit qu’on
ne règle pas les difficultés devant soi, comme ça, à
l’horizontale. […]
samedi 18 avril
Les jardins changent à toute allure. Il repousse des pâquerettes dans l’herbe tondue en quelques heures, c’est ce que me dit Annie. Une croissance impossible à décrire. Des formes s’inventent, certaines que je n’ai jamais vues.
le doux replié
guetter la couleur du cœur
et l’arbre grandit

dimanche 19 avril, Bersac sur Rivalier
Route déserte au grand matin. Rien que prairies et petites forêts, fermes égarées dans le vert. Je rejoins le lieu où est installé le salon du livre. J’y suis déjà venue, je connais des visages, en croise d’autres. Une journée ensemble.
au fini du jour
les émotions des autres
du doux à cueillir
lundi 20 avril, Les Fougères
La chatte attend mon réveil au pied du lit. Son pelage est si doux.
Envie de rester dans le tiède, de prendre encore du temps à l’abri de la lumière forte. Au même moment Philippe S. m’écrit depuis le train pour Paris. Il découvre les haïkus d’avril de l’an passé. Celui qui le retient, a le goût des forêts.
Je reçois aussi un message de H. qui dit avoir identifié douze oiseaux des jardins grâce à Merlin Bird. Je devrais m’en équiper aussi.



mardi 21 avril, Les Fougères
Je ne sais plus quel jour nous sommes. Le vent agite le rouge intense de l’érable que je soigne depuis plus de vingt ans et transporte à chaque mouvement géographique. Mes jeunes plants de betterave et salade vont avoir besoin d’eau.
mercredi 22 avril
Flaubert avec cette citation issu des carnets d’atelier de Philippe C.
« Ne te laisse pas tant aller à ton lyrisme. Serre, serre, que chaque mot porte. (Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 1er septembre 1852).
Cette notion de serrer, resserrer, me rappelle à l’ordre. Éviter l’embouteillage de mots, la marée. Lui préférer la clarté.
vendredi 24 avril
Les floraisons se succèdent. Ces jours-ci, c’est le temps de la boule de neige, crémeuse à souhait, dite viorne ou obier — Viburnum opulus « Roseum », famille des Caprifoliacées. Mais quel joli nom de famille (du latin capra chèvre et folium feuille, d’où caprifolia, chèvrefeuille). Les Anciens pensaient que chèvres et chevreuils ressentaient de l’ivresse en consommant ces espèces.
samedi 25 avril
Je réponds à Isabelle (spécialiste des nuages) au sujet du printemps et des différents modes de lecture des haïkus. Je lui fais part aussi d’une grande joie. Le couple d’hirondelles qui loge chaque année dans la grange, est enfin de retour. C’est quelque chose qui me touche énormément. Elles ont la queue très fourchue. Il doit s’agir de l’hirondelle rustique (Hirondo rustica), une espèce parmi les plus menacées. Elle a besoin d’étangs, de prairies, de bois et de villages.
Je les guettais si fort, pensais qu’elles ne viendraient plus.

à mi-printemps presque
leurs corps légers noir de suie
— elles sont de retour
dimanche 26 avril, Chaptelat (Haute-Vienne)
Un beau salon du livre en ce grand bourg où je n’étais jamais allée, rencontres et visages retrouvés. Du coup, le sentiment d’avoir pris pied par ici avec d’autres qui aiment lire et écrire.
mardi 28 avril, Les Fougères
Trop bousculée pour travailler vraiment. J’échange avec Gilda qui quitte la Guadeloupe demain pour New-York. Je pense à cette ville où j’ai séjourné toute une part d’été caniculaire. Je pense qu’ici il n’y a personne sinon toute la nature. Ici c’est la solitude.
Et je ne cesse de regarder les herbes hautes, une sorte de méditation naturelle, alors qu’elles se balancent dans l’espérance d’une métamorphose. Elles sont frêles, odorantes, vaguement hypnotisantes. Elles constituent comme une toison blonde à la terre.

mercredi 29 avril
De curieux rêves m’ont tenue endormie jusqu’à tard ce matin, déambulations urbaines et cabinets médicaux. Clin d’œil sans doute à l’échange d’hier avec Philippe qui annonçait des examens importants dans une semaine.
jeudi 30 avril
Enfin tombe une pluie fine, les jardins exultent.
Photographies ©Françoise Renaud, avril 2026



Que de belles photos pour accompagner tes mots qui interrogent en ce mois de transition… l’éclosion de la nature vers le doux mois de Mai va sûrement lever doutes et peurs maintenant que les hirondelles construisent leurs nids avec toutes les brindilles de nos désespérances.
Jacqueline.
toi, souvent la première, depuis le temps de « Femmes dans l’Herbe »…
tu te souviens de ce jour-là dans un salon de Haute-Savoie, avec JB et ta sœur…
que d’émotions et d’événements partagés depuis ce temps-là !
merci Jacqueline pour ta présence constante et bienveillante
J’ai beaucoup aimé ces notes.
L’attention à tout.
Et cette note du 14 avril sur ton père, je m’y retrouve.
B
grand plaisir de te savoir ici
et de partager l’ombre et la tristesse du père…
Elle s’entend, la musique dans tes mots ! Les hommes avancent, et nous entraînent, pas de doute à avoir.
j’aimerais tant en être sûre…
il faut que j’y aille, que je marche avec eux encore avant qu’ils ne soient fatigués et disparaissent dans la forêt immense
merci Philippe de ta compagnie douce et si proche
Tu as raison, du concis, du ciselé, pas de logorrhée écrite… quoique, de temps en temps, mais « juste pour de dire… », un exutoire, un flot de paroles… se lâcher, quoi!
Magnifique « ce moins » vivant …
Très belle séquence image et mots , merci Françoise