Vases Communicants, décembre 2016, avec Dominique Hasselmann

Les Vases communicants se déroulent le premier vendredi du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et stimule les échanges sur le blog associé le rendez-vous des Vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de se rencontrer à leur façon, de définir un thème, d’associer des images ou du son à leur texte, l’idée étant d’aller écrire sur le blog de l’autre.
On peut retrouvez la liste des Vases Communicants du mois de décembre ici.

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J’accueille avec joie et curiosité Dominique Hasselmann. Textes, photos, vidéos, il aime tout. Son blog Métronomiques nous interpelle, nous déroute, nous comble. À découvrir.
Nous avons décidé d’un partage autour d’un échange de photographies. Ville/Campagne. Vallée perdue/Horizon perdu. Vous verrez bien… Une exploration en deux volets. Voici la sienne. Mon texte Vers l’horizon perdu [1/2] est à retrouver sur Métronomiques.

VERS L’HORIZON PERDU [2/2]

saint_bresson

Nous avions trouvé ce village un peu par hasard, en naviguant sur Internet. Il nous avait plu parce qu’il était apparemment abandonné, nous ne serions donc pas soumises à des visites de touristes ou à des voisins grincheux. L’abbaye pouvait être retapée sans problème, une architecte des environs s’y était attelée et nous disposions maintenant d’une grande maison bien à nous, avec une dizaine de chambres et un confort spartiate qui nous plaisait tout à fait : ce lieu de méditation gardait ses hautes voûtes, ses pierres de taille et un parfum mystique aptes à élever nos âmes et nos corps.

Il avait suffi de faire fonctionner le bouche à oreille (plus tard le bouche-à-bouche viendrait) pour que nous nous retrouvions ensemble à une vingtaine de femmes. Cette communauté ressuscitait un peu les espoirs de l’après-68 où, las des expériences politiques plus ou moins avortées (maoïsme, spontanéisme, trotskysme, anarchisme…) nombre de militants partirent « s’établir » loin des usines et rejoindre quelque part, au Larzac ou à Ibiza, l’utopie américaine des hippies et autres amateurs du mythe fondateur « On the road again ».

Pour vivre ici, nous avions installé une mini-boulangerie grâce au four à pain délaissé et nous avions créé dans le vaste jardin un joli potager qui, grâce à un soleil généreux, nous fournissait tomates, haricots, radis, concombres, pommes de terre. Concernant la viande et le poisson – nous n’étions pas toutes végétariennes voire, pour l’une d’entre nous, « végétalienne » – un supermarché ouvrait ses portes à une dizaine de kilomètres et, à tour de rôle, nous prenions la Kangoo pour aller nous ravitailler.

L’argent ne nous manquait pas ; la plupart d’entre nous avaient soit amassé des économies au cours de leurs carrières professionnelles (publicité, médecine, mode, médias, traduction…), soit bénéficiaient de retraites correctes (Éducation nationale, culture, bibliothèques, transports…) qui permettaient ainsi de subvenir à une vie agréable et sans soucis matériels autres que ceux de l’entretien de l’abbaye : une fuite d’eau ici, une tuile à remplacer là et quelques artisans locaux pouvaient venir nous dépanner.

Notre « Communauté des sœurs sans peur » (c’était le nom que nous avions choisi pour ce groupe de femmes libres) n’avait produit apparemment aucune inimitié dans les villages alentour. De temps en temps, une voiture grimpait sur le monticule et passait au ralenti devant notre belle bâtisse mais personne ne s’arrêtait : on ne désirait manifestement pas nous déranger dans nos activités qui semblaient toutes purement bucoliques.

Le soir, nous organisions des concerts sans autres spectatrices que nous-mêmes : quelques-unes parmi nous, musiciennes, avaient rapatrié leurs instruments : un piano Steinway à queue, quelques violons, une contrebasse, une viole de gambe, une flûte traversière. L’enjeu était de dénicher les partitions pouvant s’adapter à l’offre actuelle d’interprétation et non le contraire. On allumait alors des chandelles et du feu dans la cheminée. Bach et Mozart étaient nos seuls invités masculins.

Une fois la nuit tombée et la musique achevée, nous regagnions nos chambres individuelles. Là, des petits rendez-vous coquins pouvaient se mettre en branle, les portes se fermaient doucement tandis que des cris d’amour retentissaient parfois, comme impossibles à réfréner. Des couples se formaient, se défaisaient, mais l’harmonie (au sens que Fourier donna pour ses projets de phalanstère) régnait, à l’abri de nos murs épais, comme une discipline singulière et partagée.

Le matin, nous étions toutes assises de chaque côté de la longue table de bois où les bols de café fumant, les céréales, le pain grillé, le beurre salé, la confiture de fraises du jardin, le lait « bio » de chez Cora, nous rassasiaient après les dépenses nocturnes effectuées par certaines d’entre nous. La politique avait disparu de notre esprit : nous n’avions installé ni radio ni télévision, seuls quelques ordinateurs nous reliaient au monde.

Un jour, je me souviens qu’il s’agissait d’Astrid, une voix aiguë cria qu’un fourgon bleu de la gendarmerie nationale se dirigeait vers notre village. Nous sortîmes sur la terrasse qui dominait la vallée : aucune méprise n’était permise, on venait nous embêter ! Les hommes en uniformes descendirent de leur véhicule et nous montrèrent un arrêté du préfet nous priant de vouloir bien quitter les lieux dans les quarante-huit heures pour cause de « trouble à la morale publique », sur plaintes de riverains éloignés et anonymes.

Nous encaissâmes le choc : il n’y avait pas de chef parmi nous, seuls le charisme et la personnalité de chacune jouaient ce rôle toujours intermittent. Nous répondîmes que nous nous plierions à la loi, et que sous le gouvernement du président de la République Fillon il fallait s’attendre à tout.

Déjà, Laure et Odile avaient branché leurs Mac et cherchaient dans quels coins géographiques cachés – comme cet horizon perdu – nous pourrions continuer notre aventure d’amitié, de rencontres et d’amour. Les perspectives semblaient de plus en plus réduites mais notre combativité n’avait pas faibli et se renforçait même face à l’adversité politique de la réaction et à sa cousine, la morale bien-pensante trempée dans un bénitier puis essorée devant nos yeux sur les dalles de notre refuge temporel.

texte : Dominique Hasselmann
photographie : Françoise Renaud

21 Comments

  1. une nouvelle abbaye de Thelème détruite par la bêtise (la méchante bêtise envieuse)
    … je me demandais en lisant la description de cette harmonie fragile quelle serait la fin, aurais dû deviner

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  2. Oui, on dirait aujourd’hui que le « Fais ce que voudras » qui n’entame nullement la liberté des autres, est non seulement une utopie, mais une insulte à quelques esprits dérangés. Belle histoire, triste fin qui brusquement nous ramène à la réflexion.

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  3. Comment une photo d’un paysage tranquille peut engendrer une histoire de femmes et de mœurs… par l’imaginaire débridé d’une plume libertaire et libre à jamais et devant l’éternel…. merci

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  4. (on espère quand même que cette fin n’est pas incantatoire) (ni visionnaire, punaize) (le paradis n’existe pas pour l’homme : il se venge…) (l’histoire est genrée…)

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  5. l’U-topie n’a pas de lieu
    (« votre » procès d’ailleurs, s’il avait eu lieu
    aurait du, dans un pays de liberté,
    se terminer par un NON-lieu
    pour « vous » permettre de conserver ceux-ci.)
    Tu nous le rappelles … après nous l’avoir fait rêvé
    [beau texte … à nous d’en modifier la fin (sourire)²]

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  6. @ aunryz : j’imagine le procès, comme au Moyen-Âge, avec des juges encapuchonnés et finalement le bûcher dressé au beau miLIEU de la place de la Concorde…
    Les attentats aux mœurs seront très sévèrement punis, dans les prochaines années : car ne s’agit-il pas, fondamentalement, d’attentats ?

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  7. Dommage que l’expérience ait si vite tourné court. La prochaine fois, il faudra des murs, afin de dissimuler les ébats et autres écarts aux « règles » de bonnes mœurs. Mais de règle, il n’en est qu’une depuis Rabelais, « Fais ce que voudras. »
    J’aurais bien aimé savoir comment les moniales s’entendaient entre elles, comment les amours naissaient et fanaient. Dommage qu’il n’y ait pas eu davantage de « chair » dans ce lieu où soufflait l’esprit. Un Steinway!… Il faut avouer que ces « sœurs » n’avaient pas fait vœu de pauvreté. Je crains, hélas, que le François Fillon susdit n’oblige les retraité(e)s qu’elles semblaient être pour la plupart, à le prononcer, hélas, ce vœu.

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  8. malheureusement pas une dystopie, mais le réel à peine anticipé… j’ai pensé, en vous lisant, aux Baba Yaga et leur maison communautaire… avec quelques amis, avons nous-même envisagé de nous retirer dans une maison de retrait de ce genre – mixte mais l’horizon se perd dans la brume…

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