en ce moment

Au jardin
ça pousse l’air de rien,
partout ça sort,

ces bulbes enfouis en terre à l’automne ont fait émerger des choses fragiles et veloutées. Fraîches. Si fraîches qu’on croit à une illusion d’optique, contours doucement renflés comme de la chair vivante. De même la couleur. Improbable. Accouplement d’une pâleur, d’un rose aurore et d’une teinte plus poudrée qui se serait laissée disperser par la brise, brise qui plonge et redessine sans cesse le fil du ruisseau dans ce paisible et menaçant paysage.
Pourtant ces derniers mois il a gelé neigé venté, terre nue secouée.
Plus rien.
Terre sombre en mottes injectée de cailloux.
Et maintenant que l’air se fait tendre, les sèves s’agitent, des matières naissent. C’est miraculeux, épatant. Les pétales s’ébrouent comme de petits animaux joyeux. Et on ressent cette joie, presque une légère euphorie.
L’aspect éphémère y est sûrement pour quelque chose.

Photographie : Au jardin, Françoise Renaud 2017

 

outils de jardinier

Atelier de mon père

Nouvelle saison, nouvel état des choses de la nature.
Comme si on lui adressait la parole après un long temps de silence. La nature se retourne, semble dire « C’est mon tour à présent. ». Et elle parle plus fort. Elle s’ouvre au vent frais, renoue avec la lumière, fourrage à droite à gauche.
On le sent tout de suite quand le printemps arrive.

Les oiseaux sont devenus très présents dans le grand fleuve du ciel. Un rapace plane au-dessus du versant boisé, je l’ai repéré ces jours-ci et j’ai noté la courbe particulière de ses rémiges. Et les arbres, les buissons, toutes les plantes ont beaucoup à faire. L’herbe — toutes sortes d’herbe — se débrouille avec les murs effondrés, les fissures, les amas de gravats. Elle part en conquête partout, quel que soit le support. Même sur le caillou ou presque, elle arrive à ramper,  s’infiltrer.
Je l’admire, l’herbe. Vivacité, ténacité, débrouillardise. Elle a tous les talents.
C’est donc l’heure pour le jardinier de passer en revue ses outils. Il va en avoir besoin, chaque jour, s’il veut reconquérir son petit monde et le faire prospérer.

D’abord ses mains, précieux instruments. Elles doivent être capables de fouiller la terre, extirper les racines de chiendent, rassembler les cailloux pour les jeter à la rivière. Juste comme ça, sans outil. Avec la pince des doigts et la force des petits muscles qui habitent la paume jusqu’au poignet. Pour cela, il taille court ses ongles afin qu’il soit plus commode de les tenir propres. Il passe en revue ses gants de travail, d’ailleurs tous fichus, bons à jeter. Il l’ajoute sur la liste des prochaines courses. Et aussi des chaussures en plastique. Ensuite il va dans l’abri où il range ses pelle, bêche, binette, râteau, fourche et autres instruments pour racler creuser etc. Il les nettoie, huile les fers. Et aussi le bois des manches. Il fait l’inventaire de ses graines, tuteurs et pots à semis. Il nettoie sa brouette. Il est tout absorbé par ce qu’il fait. Sa parcelle est déjà labourée, l’allée débroussaillée, et il a porté quelques sacs de fumier au milieu du futur jardin. Il veut être fin prêt pour le moment où ça va commencer.
Après les saints de glace.
Le mauvais temps n’en finit pas.
Depuis longtemps le jardinier a choisi son camp. Il est du côté de la nature et de la renaissance quel que soit le prix à payer, le labeur à produire. Il travaillera son jardin comme le peintre sa toile, il y mettra sa poésie. À présent il est impatient. Il a juste soif de la chaleur du soleil.

texte écrit au printemps 2016 pour le Petit Journal de Saint-Laurent- le -Minier , n°39
Photographie ©Françoise Renaud – Série Dans l’atelier de mon père

l’arbre

amandier_découpage

Il était en fleurs, je l’avais vu, là-bas. L’amandier.

Là-bas, au bout de ma fenêtre. Entre le scintillement de l’eau courante et la matière sombre du versant boisé. Comme ça au milieu du désastre de racines et de branches arrachées plus haut dans la vallée par l’inondation – événement récemment raconté dans un carnet aux feuillets bistre –, tout un fouillis ficelé au pied de son corps d’arbre. Vivant.
Les fleurs semblent timides, leur chair poussée contre le bois par la douceur de la saison. Mais encore faut-il se figurer la folie du torrent ravageant la vallée – c’était en automne il n’y a pas longtemps –, bataille entre ciel et terre, fureur de terre soulevée. Se figurer cette guerre crépusculaire qui s’était poursuivie dans la nuit totale sans aucune méthode, ravageant tout sur son passage – on m’a demandé depuis si j’avais eu peur, et bien sûr que ça faisait peur, mais j’ai répondu Non, en tout cas pas en ces moments-là, on se rendait pas bien compte que c’était grave, que ça allait tout défoncer, et puis une peur qui collait à la peau comme la puanteur au point qu’on ne la ressentait pas –, le noir très vite venu où nous tentions de voir tout au bord du balcon le brusque envahissement du paysage, le flot géant et bourbeux ponctué de troncs et de morceaux de construction qui dégommait les lourdes potiches, les pommiers, les murs et le reste, comme dans un film fantastique. Se figurer ce plongeon dans l’obscurité, même plus d’ombres tellement c’était obscur et tourmenté, soudain seuls au monde, pour mieux appréhender la beauté de la scène

et maintenant ces fleurs issues d’un pied mort, lèvres d’écorce béantes, boursoufflures, lichens incrustés en médaillons concentriques indicateurs de vieillesse

ces fleurs de teinte si délicate

ces fleurs gémissantes Continue reading →