en 4000 mots #3 | quand Kafka s’amuse

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #3,  renversements et variations sur un thème (inspiré du « Prométhée » de Kafka)

Qui s’inquiète aujourd’hui de l’enfant de Marie-Jeanne Louërat, fille de notables durement mise à l’écart et même reniée pour s’être laissée tenter par le diable ? Différentes versions ont traversé des années de guerre où l’ordre des familles était bouleversé par l’absence des hommes, les esprits affectés par le manque et les annonces de décès.

La première nous est proposée dans un mot griffonné par le frère aîné combattant sur le front de l’Est en réponse à une lettre d’Yvonne, la troisième des sœurs. Il semblait répéter la nouvelle : l’enfant n’avait même pas crié, bleu au sortir du ventre, ainsi l’affaire était réglée (et il avait souligné ces trois mots). Il semblait satisfait. On comprend là que cette grossesse était une honte pour la famille.

Selon la deuxième, paroles d’une des femmes qui auraient assisté à l’accouchement, la naissance aurait été plus difficile que prévu. L’enfant se présentant par le siège, il aurait fallu anesthésier la mère, la déchirer pour sortir le bébé, et il y aurait eu des complications. Le petit aurait cruellement manqué d’oxygène, ce qui était pire que la mort puisqu’il n’aurait pas pu connaître un développement normal, alors on l’aurait écarté tout comme sa mère ou abandonné à un fermier en bordure du pays. Il serait devenu ce garçon fêlé qu’on surnommait Folop, qui gardait les bêtes aux champs, posait des pièges, torturait les oiseaux et effrayait les gens.

Une troisième version nous est suggérée à travers une mèche de cheveux retrouvée dans une boîte en fer avec des photos et des cartes postales, mèche courte et soyeuse du même blanc-blond qu’un ventre de chardonneret. Couleur parlant d’elle-même, laissant penser que le géniteur était étranger puisque les hommes du coin étaient tous noirauds de poil et de peau — un homme donc du camp ennemi –, laissant imaginer aussi le sentiment coupable de celle qui avait coupé la mèche et l’avait conservée telle une relique – une femme forcément : Marie-Jeanne elle-même ou alors Yvonne ou leur mère. Enfant mort avant de naître ou juste après, là rien n’est clair.

Mais n’avait-il jamais profité du jour, cet enfant-là, fruit d’amours interdites, n’avait-il jamais ressenti la lumière qui rentrait par la lucarne et venait jouer sur sa figure, tout petit d’homme ballotté par les circonstances et les vents mauvais ? Bien sûr que si. Et peu importait la durée de sa vie à lui et de sa vie à elle. Ainsi la quatrième version proposerait de s’en tenir au lien de chair inaltérable entre mère et enfant, à cette joie qu’elle avait éprouvée à le serrer à peine sorti des limbes envers et contre toutes les lois de la famille et les rigidités de la société, et quand bien même pour quelques poignées de secondes dans une chambre sombre et froide.

En dire un peu plus sur la proposition d’atelier : « on est encore dans le travail préparatoire, le rapport qu’on a avec l’instant où ça s’écrit, la structure, qu’est ce qui va se jouer dans l’espace clos du récit ?… . »

Photographie de Françoise Renaud (série Le cadavre dans l’escalier, 2017)
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en 4000 mots #2 | écriture avec écrivain

Atelier Tiers Livre – hiver 2018 / 2019
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Le Tiers Livre – atelier d’hiver #2, écriture avec écrivain (à partir des Rêves de rêves d’Antonio Tabucchi)

Octobre 1988. C’est un dimanche. Ana Daniel (nom d’emprunt, je n’ose pas écrire son vrai nom) est dans un studio quelque part en banlieue et elle attend. Elle attend un coup de téléphone qui confirmera leur rendez-vous, demain ou un autre jour. Tout de sa vie s’arrêtera dans l’instant où il entrera, où le désir remplacera le vide et la désespérance. Sa main tambourinera contre la porte et quand elle ouvrira il sera là sur le seuil, un peu ivre — ou complétement ivre. Ana voudra mourir. Lui aussi, du moins elle le suppose, elle sait ce désir puissant qu’il a d’elle, tout de suite leurs corps projetés l’un vers l’autre — elle a déjà décrit les étapes de ce genre de noyade dans un livre qui racontait une passion ancienne, déchirante –, entre eux rien que des gestes, pas de mots ou alors si rares, les bras affolés, des envies de douceur et de violence, de volupté et de mort impossibles à combler. Le lit est large et blanc, draps bien tirés, oreillers retapés, elle attend, ne parvient pas à travailler. Pour tromper l’attente, elle décrit leur liaison dans son journal (il sera publié plus tard, sorti de l’ombre, parce que les mots sont le temps lui-même, elle l’a écrit comme ça, en tout cas quelque chose de proche, mais en ce moment où elle écrit, elle ne peut pas imaginer qu’un jour ces cahiers-là seront offerts au monde). Donc elle s’avancera vers la porte comme elle irait vers sa fin : stopper cette tension atroce, se jeter contre son grand corps de russe blond aux ongles mal soignés et aux vêtements de marque, compter pour lui plus que tout, même si elle le sait qu’il retournera un jour dans son pays. Elle rêve qu’il est là, elle le découvre appuyé contre le chambranle, déchiffre son sourire, sa soif immense, elle a envie de pleurer et de rire. Dans le rêve il avance au milieu de la pièce alors qu’elle recule, il tend la main, l’attire jusqu’à ce que leurs souffles se mêlent. Ils tombent sur le lit, boivent de la vodka, se mettent dans d’étranges positions pour se prouver leur folie. Ça dure longtemps, deux ou trois heures, ils ont tiré les rideaux ou alors il fait nuit. Pourtant quelque chose se défait en même temps qu’ils le font car la passion s’amenuise à s’éloigner de son commencement, Ana Daniel (dire son vrai nom n’apporterait rien de plus) en est persuadée au point qu’elle y pense tout le temps et que ça la déchire. Elle pense aussi qu’elle est trop vieille pour vivre ce genre de passion, que c’est sûrement la toute dernière fois. La sensation d’érosion, d’amenuisement s’accélère. Il se détache d’elle, la repousse, se met à rire bruyamment comme s’il se moquait d’elle : « Tu es une salope, Ana, rien qu’une salope ! » (soit il trouve ses gestes trop crus, soit il soupçonne qu’elle utilisera un jour leur histoire pour en faire un livre). Il est ivre. Elle se débat. « Non ce n’est pas vrai, je suis vivante, je te désire comme une vivante. » Le rire se poursuit tandis qu’il se rhabille. Le lit est devenu un chantier, draps souillés froissés. La nuit derrière la fenêtre. L’amant a pris les traits d’un clochard qui s’imbibe d’alcool à brûler et qui l’insulte. Putain de salope. L’image se brouille. Elle voudrait ne plus jamais rêver. À nouveau dans l’attente. Elle écrit dans le cahier les pensées que lui suscitent cet amour pour l’homme russe marié trois enfants, elle fouille fouille son corps au plus loin mais impossible de se protéger de la désillusion. Écrire la perdition et puis la destruction.

En dire un peu plus sur la proposition d’atelier : un bloc de texte, un personnage qui écrit, un fragment de récit. Choisir un écrivain dont on voudrait se rapprocher et installer son rêve… .

Photographie : Françoise Renaud (série Le cadavre dans l’escalier, 2017)
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