le sentiment d’une traversée

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Nous n’avions jamais été aussi proches d’un véritable changement, d’un mouvement vers le haut, d’une transformation qui nous ferait lever les yeux vers la cime des arbres, la plupart en équilibre précaire, racines poussées entre rochers dans peu de terreau, tête attachée au ciel comme par un fil invisible. L’autre saison approchait. Nous étions à la lisière. Et nous étions prêts à courir sur le chemin pour voir ce qui arrivait. Bientôt nous aurions le souffle court, le visage rougi par la marche. Une fois parvenus loin des villages, nous nous enfoncerions dans un sous-bois — nous le faisions parfois quand nous étions plus jeunes et le désir d’amour nous jetait l’un contre l’autre en accord avec les rumeurs animales. Cette fois encore nous le ferions pour dissoudre nos consciences et précipiter la brusque remontée des souvenirs. Ensuite nous resterions dans l’immobilité, courbe du dos épousant la force du vent. Encore un peu nous garderions soudés nos doigts jusqu’à ce que l’heure nous reconduise vers l’autre réel et nous entraîne à repartir, à retrouver le chemin.

Ce jour-là nous nous tenions à la lisière des mondes, ce jour-là de printemps avec la lumière limpide qui frappait les talus en surplomb du torrent.
La pluie avait cessé.
Les eaux roulaient près de nous, cristallines.
Sous nos pieds la terre souterraine était rauque et sombre, habitée de ces créatures aveugles qui creusent des galeries et rampent et conduisent leur vie de petites bêtes bienfaisantes.

Côte à côte nous avions commencé à marcher, somnambules, dans l’ignorance de toutes ces choses invisibles comme on entre dans le sommeil, visages cernés de vent calme. Les pieds s’enfonçaient un peu — couches de mousse et de feuilles, branchettes, petites fleurs. Un instant j’ai fermé les yeux. Quand je les ai rouverts, j’ai entendu le silence des montagnes qui rabattait sur nous un grand vent porteur d’un sentiment d’urgence capable de brûler la conscience. J’ai reconnu la nature fugace des fleurs poussées dans le bois, leur dessin, leur beauté. J’ai vu au ciel le vol glissé des rapaces. Et je l’ai vu, lui, près de moi. J’ai détaillé les traits de sa figure, la forme longue et puissante de son corps adoré. J’ai eu le sentiment d’une longue traversée hantée de périls. J’ai prolongé mon regard sur lui, craignant qu’il lui arrive quelque chose de fatal. J’ai eu envie de m’enfuir loin. Et j’ai respiré comme si c’était la dernière fois.

Photographie : ©Françoise Renaud, avril 2016

 

 

9 Comments

  1. Je sens la vie sourdre de partout : nature, terre, petites bêtes, humains sont emplis de la sève du printemps. C’est sensuel et cela sent l’humus, le vert, les fleurs… merci pour ce beau texte ma chère Françoise !

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  2. cette fois, je qualifierais ce texte de sensuel et puis aussi très gai malgré la petite touche de tristesse qui le clôture.
    Ce qui est certain, c’est que tes textes ne laissent jamais indifférent.
    C’est la raison qui me pousse à les aimer.

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  3. Pas facile d’écrire sur une photo de fleur. Toi, Françoise, tu sais. Comme toujours, bravo l’artiste !

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  4. Délicate comme la poésie qui nimbe ces lignes, puissante comme la Nature dans son infinie diversité, une irrésistible incitation à accueillir le renouveau comme cette floraison frémissante : avec élan et joie !
    Merci, chère Françoise.

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  5. Devant mon pommier du Japon et le grand et vieux cerisier en fleurs, je sens cette nature en éveil qui me donne,comme à toi chère Françoise, des envies de poésie. Ton texte comme ton cliché nous ramènent à ce renouveau vital et sensuel de toute (la) création qui s’épanouit ence lumineux printemps. Jacqueline.

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  6. une vraie petite merveille
    tout y est, la poésie, la beauté de la nature sans parler d’une très belle sensualité et d’images somptueuses !!
    je confirme une fois encore : ………tu as tout les talents !
    C

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  7. C’est le printemps, tous les sens renaissent à la vie ;+)
    C’est beau d’être vivant, de ressentir et de transmettre ainsi l’amour ; une déclaration somptueuse, une ode aux sens !

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