mardi 1er septembre 2026, Les Fougères
Les hirondelles se sont regroupées nombreuses autour de la maison. Volent, pépient, sont comme folles, enivrées par l’idée de voyage. L’une d’elles s’enfile par une porte de la façade et se piège derrière le volet. La délivrer. Goûter un bref instant le velouté de ses ailes. Elle n’a presque pas de poids.
mercredi 2 septembre
À peine 13° ce matin. La tonalité du ciel a changé.
Temps de ramasser les graines de tournesol et de xinia. Les capsules de coquelicot sont déjà réservées.
jeudi 3 septembre, Les Fougères
Les activités au jardin ont ça de bon pour moi, elles engagent le corps et l’énergie du corps, font régresser la mélancolie, me font oublier la mort. Je malaxe la terre, je n’ai plus de pensées. Je perçois son pouvoir de recevoir des graines et de faire pousser des arbres fleurs et légumes.
Nous dépendons d’elle, elle est notre mère. Elle a la capacité de nous sauver.

vendredi 4 septembre, prieuré St Martin de Cézas (Gard)
Tout semble immobile dans la chaleur. Pas un bruit sinon le craquement sec des écorces et le cri de la pierre blanche.
monter jusqu’au prieuré perdu dans les arbres,
pousser la porte,
surprendre Nicole,
découvrir ses œuvres exposées sous la voûte du vieux prieuré

monter lentement
vers l’ancien lieu de prière
s’arrimer au ciel

samedi 5 septembre, Villevieille (30)
Je retrouve H. et l’intensité singulière qui étreint les heures passées ensemble — mots, souvenirs, interrogations, confidences, histoires sans fin. Dehors la chaleur qui cloue au sol la poussière. Nous parvenons à l’oublier.
dimanche 6 septembre
« Toute œuvre littéraire, comme toute œuvre d’art, consiste à révéler une réalité inconnue. » (Nathalie Sarraute)
Avec Gracia Bhejani, on se penche sur le lien entre le temps et le mot, la vibration qui traverse la peau, la sensation même de vivre qui insuffle en nous des mots encore jamais posés.
écrire me retient
au bord du gouffre sourd
c’est comme un appel

lundi 7 septembre, de Lunel à Juvignac (34)
Quitter H., retrouver une amie en convalescence, traverser la plaine étouffante où s’étale la ville, ouvrir sa maison abandonnée depuis deux mois, retrouver la chatte apeurée nourrie par les voisins, lui expliquer que sa maîtresse rentrera jeudi.
mardi 8 septembre, Montpellier
Itinérance à travers les garrigues et montée sur le causse de la Selle. Le bleu turquoise de la rivière serpente tout en bas.
Le soir, la ville devient étouffante, oppressante. L’orage menace, je retrouve des visages connus. La tourte végétarienne du Dôme est toujours aussi bonne. On me raccompagne jusqu’à la maison où je dors. Des bulles d’air s’élèvent de la terre frappée des premières gouttes, piégeant les odeurs — ô enivrant pétrichor (du grec petros pierre et ichor sang des dieux). Ma fatigue est grande ce soir.
mercredi 9 septembre, de Languedoc en Limousin
Voyage entre deux mondes.

jeudi 10 septembre, Les Fougères
Une brume de fatigue s’est installée en moi. À peine j’ouvre les yeux, je sais pourtant où je me trouve. S’installe un sentiment de paix indicible.
J’appelle ma petite mère, rassurée de me savoir rentrée. Ces petites choses qu’elle me raconte comme des histoires, celles qu’elle oublie aussi, regrettant de ne pas les avoir notées pour me les dire, mais ce sera pour demain. Entendre sa voix m’est précieux. J’évite de penser au jour où elle partira.
vendredi 11 septembre
La date fait frémir, personne ne peut oublier. Je me souviens de Jean-Marc, ami de Shanghai, qui m’avait appelée pour m’alerter. Les images diffusées sur les écrans étaient irréelles, effrayantes.
samedi 12 septembre, Saint-Sulpice-le-Guérétois
Une journée en compagnie des autres — auteurs et lecteurs.
dimanche 13 septembre, Les Fougères
Catherine me fait découvrir le photographe Pierre Moreau qui expose à Bruxelles (La Conquête de l’étendue, Espace Maurice Amaraggi). La force de ses images de bord de mer par tous les temps, Atlantique et mer du Nord, m’ébouriffe.
Je suis frappée par ce qui façonne l’identité d’une œuvre sur la longueur : un regard, une quête, un désir d’ouvrir une voie, de creuser un chemin.

toujours la beauté
tel un langage du ciel
les jours et les nuits
lundi 14 septembre, Les Fougères
Jour de diffusion d’une lecture sur radio FM+ tirée de Carnet de Murmures… et puis relire lentement le texte de Philippe C. dans Le Bruit des Jours du dimanche, un texte d’amour.
« Il faudrait redevenir sauvage, ou côtoyer les anges.
Voir que chacun porte en soi la lumière d’une étoile disparue. »
mercredi 16 septembre
terminer la page
franchir une autre frontière
on se souvient de la voix des autres et du cri phosphorescent de la mer
on se souvient des corps aimés dans ce qu’ils avaient de plus singulier
sourire geste voix
la voix s’enracine et se nourrit quelque part dans le corps, elle est unique, pourtant je ne me souviens pas de celle d’Édith
Édith, ma sœur
elle parlait peu, avait du mal avec les mots, c’est ce qu’on m’a raconté
aujourd’hui ce serait sa fête

jeudi 17 septembre, une journée particulière
Coups de fil inattendus, paquet surprise dans ma boîte à lettres, messages de tous côtés… anniversaire.
jour où je suis née
paysages tels des cadeaux
la voix de ma mère
vendredi 18 septembre
Enfin il pleut, maigre espoir de renaissance pour les sauges asters et dahlias. On entend les arbres respirer.
J’écoute Antoine Volodine qui parle de l’écriture comme « d’une transe contrôlée » (magnifique entretien conduit par Arno Bertina autour de Retour au goudron à la Maison de la Poésie, 17/09/2026). Là-dedans une idée de plongeon, d’immersion dans les images générées par son propre cerveau, d’espace magique entre visions et âpres réalités.

sans doute demain
je serai encore vivante
en os ou en cendre
samedi 19 septembre, les Fougères
Cette autrice islandaise porte un nom Audur Ava Ólafsdóttir qui ne cesse de m’échapper. Retenir seulement Ava et me souvenir que Ólafsdóttir veut dire fille d’Ólaf. Son livre Éden — offert par Catherine — parle de langues en voie d’extinction.
Les langues meurent avec les territoires, brûlent comme les forêts, disparaissent comme papillons à l’agonie.
dimanche 20 septembre
Depuis qu’il fait moins chaud, Alba et Lisa font des trous et se nichent dans la terre, courent après les criquets. Et comme chaque dimanche, je retrouve les mots de Caroline Diaz, ceux de Philippe C., plus tard le live de Gracia avec la grande Nathalie Sarraute. Espérer être touchée — souvent le cas.
lundi 21 septembre
Une photographie de Aloïs Matic a pris place dans la maison. Je l’avais acquise dans une expo en janvier et l’ai récupérée tout récemment. Cet artiste aime les lieux inhabités, abandonnés. On y sent pourtant l’empreinte humaine.
plus personne ici
quelque chose brisé déchu
mais vit encore



mardi 22 septembre, Les Fougères
Je regarde dehors. Je ne vois que les bois et la sécheresse de l’herbe.
mercredi 23 septembre
Pas de pluie, les ruisseaux sont à sec.
Envie de voir la terre redevenir noire.
guetter au ciel
lisières couleur paille
et si jamais l’eau
Dehors, des fleurs poussent quelques cris colorés. Dedans, mon bureau accueille livres et objets, du blanc et de la couleur.
vendredi 25 septembre
Si vous saviez comme mes animaux me sont d’un grand réconfort ! Leurs corps, leurs présences, leurs réclamations. Alba encore ce matin perchée près de la porte de la chambre où j’écris. Alba la blanche. Elle glousse, m’attend. Je lui réponds. Elle se demande d’où vient ma voix. Lisa la rousse se manifeste quand je vais changer l’eau ou la paille. Elle aussi me parle. Plus tard dans la nuit c’est ma chatte chasseresse que j’appelle et voilà qu’elle entre avec dans la gueule sa dernière proie.


samedi 26 septembre
jeter la vie
se dépouiller
creuser gratter griffer
dimanche 27 septembre, route vers l’ouest
Après le dernier tournant, paraît la silhouette de ma petite mère, assise sur le muret de la cure. Elle peine à se lever, visage tendu vers ma voiture qui s’arrête. Chaque instant demeure fragile.
mardi 29 septembre, côte de Jade
Au matin, les lumières sont splendides. Je marche au long du sable. Les rochers sont découverts loin, fort coefficient de marée. Les salicornes en haut de plage sont toutes séchées.




mercredi 30 septembre, Sainte-Marie-sur-mer
Et toujours ce mouvement incessant de l’eau qui se retire pour revenir quelques heures plus tard — je l’observe depuis mon enfance. Une merveille de mouvement qui apaise dans son apparence d’éternité . Un portrait qui conviendrait aussi à ma petite mère, belle et modeste dans son âge très avancé. Encore deux jours avec elle…
Photographies ©Françoise Renaud, Les Fougères, septembre 2026



Cette mélancolie qui traverse septembre, mois de transition vers l’automne
« Je ne vois que les bois et la sécheresse de l’herbe. » Pourtant de si jolies fleurs encore qui « poussent quelques cris colorés »…
Nos animaux, oui, ils nous font tant de bien et quel bonheur toujours de les retrouver au retour de nos périples.
Et ces anniversaires et fêtes qui convergent, d’heureux moments
Suivre l’eau vers la mer et toujours la lumière…
Plaisir de t’avoir suivie au long de septembre, chère Françoise
ce regard de septembre attachant. ces points de repères, le 11 /09 comme une vague violente qui revient dans notre souvenir, le 17, date de ton anniversaire. autant de balises qui jalonnent tes mouvements. et cette attention aux choses, à la nature. merci françoise
Vague à l’âme chez moi….
Mal de vivre …
Triste automne…
Et tu es venue tout près , je n’en savais rien , on aurait pu se voir…
Je suis désolée….
Ah, Françoise… Jamais encore, avant d’avoir lu ton journal de septembre, je n’avais ressenti combien septembre est à la fois une menace (menace du départ, de la mort, individuelle ou collective, menace de la fatigue qui pourrait être trop grande…) et une merveille (merveille des fleurs tardives, des fleurs renouvelées, des frises d’oiseaux sur les fils…). Merci, Françoise, pour cette révélation-là !