TERRAIN FRAGILE | journal de saison, octobre 2026

— 01/10/26, côte de Jade —
Lumière sur le pays de mer. Le sable orangé contraste avec le rocher noir et les vagues de la marée montante déferlent à fleur de paysage. Cupressus macrocarpa — cyprès de Lambert ou cyprès de Monterey — y occupe une place privilégiée. Il fait partie de mon ADN.


marcher les pieds nus
au long du sable orange
— l’âme adoucie

— 02/10, vers l’intérieur des terres —
La rumeur des vagues d’hier accompagne mon voyage, me remplit la tête et le corps.
En conduisant, j’écoute Patrick Modiano — il est reçu dans l’émission de radio Totémic pour son nouveau livre. Il parle « comme il rature ». Il parle des corrections interminables d’un manuscrit, de la nécessité d’écrire tous les jours pour ne pas perdre l’envie. Il dit qu’on démarre un roman comme on conduit dans le brouillard.

— samedi 03/10, Les Fougères —
Remettre les mains dans la terre. Reconnaître mes arbres et mes animaux. Retrouver les couleurs, plus tout à fait les mêmes après quelques jours d’absence. La nuit vient plus vite et il est tombé un peu de pluie.

— 04/10, aux nouvelles du monde —
De l’importance du rêve. De la transmission des prénoms dans les familles évoquée par Caroline Diaz dans Les Heures Creuses du 4 octobre. De la lumière douce après l’été.

tu regardes dehors,
saisis le souffle et le sens

— le corps jubilant

—05/10 —
« Prendre le temps pour ne pas s’y perdre… Longtemps j’ai écrit pour arrêter le temps, pour fixer ce qui se passait en moi, dans ma vie, tout ce que je voyais, ce à quoi je pensais, ce que je ressentais. J’ai l’impression d’être de moins en moins lu. »
Ces mots saisis dans le Journal du regard de Pierre Ménard, je les prends pour miens.

— 06/10, les Fougères —
Je trie mes images de mer. Besoin de les rassembler dans un même regard et ça me fait du bien de les faire défiler Pays de mer, pays d’enfance.

–– mercredi 07/10 , ciel couvert —
Un peu de pluie, pas de vent. Je m’offre une visite au potager qui respire l’humide et continue à produire salades, betteraves, tomates, poivrons, haricots verts, radis à peine sortis.

nuages et pluie
l’odeur de terre revenue
poussez, petits radis !

en cœur d’automne
mon âme de jardinière

— héritée du père —

encore apprendre de lui

— 09/10, Les Fougères —
Écrire un texte pour l’atelier Tiers Livre m’a soulagée — j’ignore pourquoi. C’est pourtant une vision de catastrophe qui m’est venue à travers deux enfants, ça se passait dans une partie du monde très lointaine, côte nord-est du Japon, et cette vision m’habite encore. Fukushima, l’implacable, l’absence d’issue. Le texte est intitulé Serre-moi fort, Kaito.

— 10/10 —

J’aurais du prêter davantage d’attention au pays du temps de mon père, les détails des bâtiments
de ferme où il avait vécu, la texture des sols, l’organisation et l’état des étables, les cris des hommes,
les animaux, les façons de les nourrir, de les atteler à la charrette, la fenaison, les vendanges.
J’aurais dû parler davantage avec lui, combattre son silence pour savoir où s’était dessiné son rêve
quand il était petit garçon ou encore quels étaient ses refuges quand il en avait fini
avec les bêtes et les récoltes en cours.
Parce que tout ça s’en est allé,
rapidement gommé de la scène par l’évolution technologique
et le délitement du sentiment d’humanité.
Ce qu’il en était alors de la famille paysanne déchirée par la faim, la guerre, le manque de tout, les deuils successifs,
les chagrins, les jalousies . J’aurais dû enquêter davantage sur la mort de ma grand-mère après la
naissance de son seul et unique fils, alors que certains qui l’avaient bien connue étaient encore
capables de se souvenir, savoir ce qu’il en avait été de son agonie, trois mois ça avait duré,
fièvres, infection de la matrice dont elle n’avait pu se guérir
— une naissance pareille à une mise à mort

c’était un peu après la première guerre mondiale,
ceux qui survivaient étaient d’une étonnante robustesse

ma vie contenue
miracle des mémoires
dans ce recoin de terre

— 11/10, dimanche à Saint-Gaultier (Indre) —
Dormi trois ou autre heures (pas idéal pour vivre une journée du livre). Une journée avec des auteurs mais peu de lecteurs. Alors on s’est beaucoup parlé entre nous, on s’est rapprochés, on s’est confiés. Et j’ai rencontré Philippe Ariño, essayiste et réalisateur d’interviews sur le pouce. J’ai été son invitée dans l’escalier.

— 12/10, Les Fougères —
Les courtes pluies ont éclaté la peau des figues. Elles sont désormais mûres à point, fendillées. Rien que de les voir on en éprouve le goût. Elles seront excellentes pour la confiture. Annie est venue en chercher un panier et j’en ai préparé un autre pour Christine qui pétrit deux fois par semaine le pain que nous mangeons.
Bientôt ce sera le tour des châtaignes.

— 13/10, les Fougères —
Croisements, échanges, commentaires avec différents amis écrivant sur Tiers Livre, autant de passerelles qui soutiennent l’amitié et densifient le désir d’écrire. Ensemble, continuons à fouiller le monde.

— 14/10 —
Ma petite mère a dû se rendre à son office religieux du mercredi matin (n’ai pas pu la joindre au téléphone). Je me dis qu’à force de prier, elle sera récompensée par une accession immédiate et indiscutable au paradis et par des retrouvailles avec son aînée, une fillette qui s’en est « allée au ciel » le 5 février 1960.
Elle y croit dur comme fer. Je m’abstiens de rogner ses espoirs.

— 15/10 —
Ciel du matin immense. Bleu affirmé avec nuages au-dessus des petites forêts. Les paysans s’affairent dans leurs parcelles et la terre qu’ils retournent, est redevenue noire et fertile.

— samedi 17/10 —
Découvrir des images de Philippe C. de retour d’un voyage en Ouzbékistan dans Bruit/Blanc n°18.
Puissance de la couleur, sublimes faïences, personnages à l’âme repliée. Pas de doute, on est ailleurs, facettes d’un monde dont j’ignore tout.

— 18/10 —
Je marche à travers le coteau avec le soleil en arrière des arbres. Les poulettes sentent le soir, elles sont déjà rentrées. D’ailleurs il fait presque froid. Tout est immobile.
J’entends ma respiration tandis que j’avance.
Elle semble se mêler à celle de la terre humide et il y a comme un retrait dans le paysage.
Tout à l’heure je faisais remarquer à mon voisin, le propriétaire des brebis, que l’herbe a follement repoussé ces jours-ci. Il était venu porter une tarte pommes-figues confectionnée par sa sœur. Délice pour le dessert.

Alba, ma petite Leghorn, sur le seuil de sa maison

— 19/10, lundi aux Fougères —
Catherine m’envoie ses notes après sa traversée de Créatures du fleuve — ce livre m’avait coulé dans les veines alors que je l’écrivais et je me souviens que mon père l’avait aimé.
Elle écrit :
« Et ce fleuve omniprésent, sa rumeur, son bruissement, ses flots déchaînés qui rythment le récit… la terre et l’eau, ces éléments sans lesquels on ne peut vivre… Elle se mit à penser à la neige figée autour des herbes, façonnant les rivages en une sorte d’écrin doucement offert au ruissellement du fleuve. »

— 20/10 —
Sur le conseil de Chris, je regarde le film At eternity’s gate — un drame biographique réalisé par Julian Schnabel, présenté à la Mostra de Venise en 2018. Il s’agit d’une exploration sensible de la vie de Van Gogh entre 1888 et 1890 (il lâcherai prise le 29 juillet). Tellement aimé la puissance des scènes, la présence fascinante de la nature, les désordres du ciel, la musique sombre occupant l’arrière-plan, la narration hachée en accord avec les tourments du peintre. Et puis toute la violence du désespoir contenu dans son regard d’homme à la dérive.
Dès la première seconde, Willem Dafoe devient Van Gogh. Envoûtant.

Deux toiles parmi les nombreuses qu’il avait peintes au cours de ses derniers mois :
Olive Trees : Bright blue sky, Vincent van Gogh, novembre 1889, Saint-Rémy-de-Provence /
Long Grass with Butterflies, Vincent Van Gogh, mai 1890, Saint-Rémy-de-Provence

— 21/10 —
Pendant ce temps,
l’automne s’installe aux Fougères,
je me souviens des jours d’intense chaleur.

— 22/10 —
Régulièrement je revisite le peintre Jeremy Liron, retrouve cette façon qu’il a de composer à partir du paysage, la netteté de son dessin, sa palette. Et cette fois, quelque chose me reconduit vers Paula Modherson Becker, amie du poète Rainer Maria Rilke, partie si jeune en novembre 1907.
Comme un moyen de raviver l’important en moi, de « m’explorer » à travers les œuvres des autres.

— 23/10, un vendredi —
À la faveur d’une éclaircie, je sors photographier le sumac de Virginie (de l’araméen qui veut dire « rouge »). Il a essaimé du côté de la serre. Inflorescences en grappes velues safranées et feuilles flottant au vent pareilles à des fanions de fête foraine. Je pense aux possibles échauffourées dans les villes demain.

— 24/10 —
Au cours de ces semaines où la saison semble hésiter encore, livrant des matins froids, de la brume, des averses et des après-midis très doux, je pense à Juliette Derimay qui écrit autour du paysage de montagne dans Les Enlivreurs :
« L’eau, la clé, la clé de tout quand on y regarde bien. »

les grues en route
l’avenir change de saison
vous me manquerez

— 25/10 —
Temps flottant.
Aucun mouvement.
Il a plu longtemps.

— 26 & 27/10 —
Earth sifts over things. If you stay still, earth buries you, ready or not. — La terre se dépose peu à peu sur les choses. Si vous restez immobile, la terre vous ensevelit, que vous soyez prêt ou non.
Cette citation empruntée à Annie Dillard (rappelée dans Le Bruit des Jours par Philippe C.), me rappelle à l’ordre.

Le temps déferle sur nous,
chaque saison avec sa couleur, son ardeur, sa solitude.
Le temps est comme un sable noir, comme une terre chargée de cendres et de feuilles mortes
qui ensevelit ce qui se trouve à la surface où nous marchons.
Le silence occupe une grande place même si les créatures ailées sont nombreuses à crier dans le ciel par ici.
Le bêtes poursuivies par les chasseurs se font plus discrètes.
J’ai le soupçon de leur présence mais ne repère que leurs traces tandis que le sombre des forêts
compose un continent. Les corps nuageux dessinent au ciel des sillons, des montagnes.

Parfois vient une sensation d’éternité quand tout bouge très vite,
ou au contraire quand tout s’arrête, figé, suspendu.
Vient l’envie de courir à travers la végétation qui a repris de la vigueur, enjambant les ornières,
bras et visage fouettés par les branches de genêt.

—28/10 —
La publication croisée de la chronique de Catherine K. autour de Créatures du fleuve m’a apportée de la joie. Nos espaces virtuels ont pu l’accueillir au même moment (Itinéraires pluriels & Écritures) et ses photos prises dans les roselières du lac du Der sont magnifiques.

— 29/10 , un jeudi —
Bientôt novembre et il y a encore des fleurs partout. On dirait que la nature se rattrape de tout ce qui n’a pas pu advenir pendant les canicules, revitalise les tiges des plantes et les branches des arbres qu’on croyait définitivement mortes.

— jeudi 29/10 —
Prendre soin d’un jardin enseigne l’humilité. Rien n’est là pour toujours. On sait combien tout se modifie chaque jour en fonction de l’air et de l’eau, du vent et de l’ombre.

— 31/10 —
Alba s’ébouriffe et sème ses vieilles plumes blanches partout dans le foin et dans l’herbe de l’enclos. Sa mue d’automne la préservera pour l’hiver. Au fait on a découvert une douzaine de fûts de châtaignier ensevelis dans les broussailles au pied du coteau, des arbres abattus et dépouillés de leurs branches puis restés sur place depuis environ une décennie. Un cadeau inattendu qui va renouveler la réserve de bois.

Photographies ©Françoise Renaud, octobre 2026
La plupart ont été prises dans le domaine des Fougères, une contrainte que je me donne, sauf quand je suis en voyage…

2 commentaires

  1. Jacqueline VINCENT

    Tout est doux en ce mois d’octobre…
    Les paysages d’un automne tardif, les prières d’une Mère laissée au creux des vagues pour retrouver le nid douillet d’une maison qui abrite faune et flore pour poursuivre le chemin…..
    Et pourtant, cette pensée vers le débordement des humains… vient nous rappeler la froidure de l’hiver à venir…

  2. Comblée je le suis par ce journal d’octobre avec les photos de mer, les couleurs du ciel, des rochers, des plages. Et puis on te retrouve avec le père qui ne savait pas montrer sa sensibilité, on ne lui avait pas appris… octobre fait la part belle au jardin, les fruits et les pousses en devenir ; la nature gâte ceux qui la regardent. Merci Françoise

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.