vendredi 1er août, Les Fougères
L’espace du dehors est légèrement brumeux, ça sent la prairie récemment fauchée. Dans la petite forêt, les oiseaux s’en donnent à cœur joie. Je les entends depuis la chambre d’écriture. Une amie poste à mon attention une vidéo de Jeanne Benameur où elle parle de « faire entrer l’écriture dans le quotidien ». Je suis sur la voie.
Ne rien céder, avancer solidement dans le temps.
samedi 2 août
Oui, poursuivre ce « journal de vie » comme si je racontais à quelqu’un ce qui arrive, ce qui me touche.
Je me replonge dans « Notes de chevet » de Sei Shônagon, autrice japonaise à la bascule de l’an 1000.

dimanche 3 août, Chamborand face à l’étang
Je passe la journée au bord du pré brûlé devant ma table de livres. Lente déambulation des corps à travers l’espace du champ. Certains s’attardent devant les stands d’artisanat. Je suis dans la patience et mon cœur est touché à chaque visiteur qui s’avance en casquette ou chapeau.
Il y aura des jeux inter-villages d’ici une heure ou deux. Des chapiteaux sont installés pour le festin du soir, places déjà réservées pour le feu d’artifice.
4 août
Je prends une heure au jardin avec un « livre de grand air » — l’autrice elle-même se plaît à le décrire ainsi. Les animaux qu’elle tente d’observer depuis l’affût portent des noms : Pâris, Le Beau, Geronimo, Wow, Apollon.
Je ne le connaissais pas. Il avait des bois très sombres, simples, peu ramifiés, avec des maîtres andouillers très longs, extraordinairement longs et courbes, ouverts, magnifiques. » Apollon est devenu l’héritier de Wow, Il est pareil à un chef de tribu indienne. Il a acquis sa nature et son langage au contact des autres.
Je voudrais qu’il reste encore là, tout près, naseaux frémissants, libre.

mardi 5 août
Matin doux avec nuages. Un air jazzy me parvient depuis la cuisine. Je repense aux grands cerfs. J’irai volontiers les retrouver dans le livre. Quant aux poulettes libérées de l’enclos, elles courent à travers la prairie tondue, chassant des petits criquets blancs au point d’en devenir ivres. Ivres d’air et de criquets.
mercredi 6 août
Écrire quelques lignes chaque jour devient rituel.
J’avais pensé que ce cadre étroit réduirait le champ d’expression. Au contraire je ressens ma liberté augmentée, amplifiée, comme un souffle plus net et plus puissant de l’écriture. Il n’y a pas de but, seulement un processus qui met le corps aux aguets.
horizon caché
là-bas derrière les arbres
comme un rivage
jeudi 7 août
Régulièrement mon attention se porte vers les fruits qui mûrissent, vers la chaleur qui revient en force. Précautions mises en place pour protéger la maison. Et me revoilà repartie écrire dans le désert africain avec l’appui d’une boîte pleine d’images qui aurait été retrouvée dans une armoire chez le colonel Armand. Rien qu’une invention romanesque, même si je pense que les photos existent vraiment.
Sur la Toile, je déniche une série de clichés prises lors de la bataille de Timimoun (Sahara, 1957). Un noir et blanc impressionnant, sans doute provoqué par l’intensité de la lumière.
Les images d’une force inouïe m’obsèdent toute la journée.
vendredi 8 août
Encore des balles de foin dans les vallons à rentrer à l’abri.
samedi 9 août, Le Grand Bourg
Bourse aux livres. Les brocanteurs se sont installés bien avant moi. La chaleur monte irrésistiblement. En début d’après-midi, l’air devient étouffant. Douces rencontres avec Marie de Saint-Priest, Bernadette friande de mes concombres, Sandrine aux yeux limpides. Au retour je dépose un carton de légumes au petit restaurant. Nina, fille de Simon et d’Élodie, profitera des courgettes fondantes sans pesticides. Elle gambade à présent, accrochée aux jupes qu’elle connaît bien.
dimanche 10 août
Ré-apprivoiser la chaleur.
chacun des matins
chercher le poème caché
d’un trait révélé
lundi 11 août, La Salandrouze près de Crocq
Voyage vers l’est à travers vallons et forêts. On arrive chez elles, deux amies installées dans un hameau perdu. Les chiens nous accueillent, on pousse la barrière, on s’exclame, on s’embrasse. Et puis comme une torpeur bienheureuse qui s’installe, un flottement émouvant qui parcourt cette terrasse où nous passons quelques heures à parler.
Pas un souffle. La vie intense en nos yeux.
mercredi 13, retour aux Fougères
Je retrouve un oiseau sur la petite terrasse que la chatte a dû déposer. Grande beauté des plumes sombres, magie fauve et noire. La cruauté du vivant me frappe au visage et s’avive dans ma poitrine.
Mes premières recherches me dirigent vers le merle noir juvénile Turdus merula. J’inaugure le cimetière des oiseaux et pense à Isabelle.


jeudi 14 août
pluie brève de nuit
prairie aux aguets
reste les arbres et l’ombre
vendredi 15 août
Même si les melons mûrissent et les courges s’arrondissent, on dirait qu’il n’a jamais plu sur cette terre. La terre est dure. On ne peut plus déterrer les oignons et je me demande comment les petites salades frisées tiennent encore le coup. Et mon poème se dissout dans le macadam de la route qui serpente entre les espaces de campagne. Quelque chose de figé soudain.
Je déjeune avec Sandrine et sa fille Jade dans une vieille grange réhabilitée, habillée d’objets de brocante. On s’y sent bien à l’ombre. De retour aux Fougères, je travaille sur l’atelier d’écriture prévu à Montpellier début septembre. Une nouvelle édition intitulée : Terre. Elle est tout ce que nous avons.
samedi 16 août
Je rêve de silence.
La brûlure du ciel crie.
Peut-être qu’il un peu plus doux aujourd’hui.
J’attends le jour où l’eau tombera du ciel — prévu pour la semaine prochaine. Dans cette perspective, apprivoiser la chaleur et la solitude.
dimanche 17 août
Atelier Tiers Livre. Après avoir enquêté sur l’ancienne mine d’or de la Petite Faye, j’ai découvert l’histoire cachée dans le cœur du colonel Armand récemment rencontré au village et me suis retrouvée aux confins du désert saharien pendant la guerre d’indépendance. Je ne m’attendais pas à ça….
Alors écrire autour de la vie précaire et de la peur,
écrire autour du scorpion blanc qui danse avant de piquer,
écrire la guerre et les mirages, les souffrances, les hallucinations et la déformation des images,
écrire l’amitié entre deux hommes,
écrire Solange qui attend l’un d’eux dans une ferme en France,
écrire son visage qui s’efface sur la photographie au fur et à mesure que le sable la ronge et que le lien se fragilise.
« Tout cela, je le rassemble depuis le début de l’été ainsi qu’une palette d’impressions et de couleurs, le blanc des dunes, l’éventration bleue du ciel, les mirages, la paix de l’oasis, le sang séché dans les creux de la peau
999. René-Jean, mon ami
1000. cuits aveuglés déracinés… les corps abandonnés au sable sang soleil… bou che ou ver te
lundi 18 août, Bénévent-l’Abbaye
Patricia est en visite. Je lui propose de découvrir le jardin médiéval installé en terrasses au pied de l’abbatiale. Par hasard nous y rencontrons Marc Bricard, créateur et gardien du temple. Un moment passionnant à découvrir les plantes médicinales, textiles et colorantes, à aborder la complexité d’une reconstruction botanique. De quoi décupler mon envie de jardin et de chasser le découragement lié à la saison trop sèche qui a brûlé certaines de mes plantations. Me reste à éprouver la force de l’ombre après la brûlure.






Au retour, nous grimpons jusqu’au donjon du château-fort ayant appartenu au seigneur de Chamborand au XIVe siècle. Bien qu’à l’état de vestige, on reste impressionnées par la puissance des murs et le silence qui règne sur les lieux. Un ami m’en fait un commentaire : « Ce donjon me rappelle la Tour de Ballylee, celle de William B. Yeats, en Irlande. Il y a 43 ans, j’avais pédalé bien plus que nécessaire pour faire un crochet jusque là et je n’ai jamais oublié les mots gravés :
May these characters remain / when all is ruin once again…
Que ces personnages demeurent / quand tout sera de nouveau en ruine«



19 août
Elle a repris la route ce matin sous un ciel orageux. Un peu plus haut je prononçais le mot Terre et je disais qu’elle était tout ce que nous avions. Mais nous avons aussi la joie. Lente ou fulgurante.
mercredi 20 août
Le figuier ne semble pas avoir été traumatisé par la chaleur. Son vert est électrique et ses fruits innombrables. Le retour du temps frais touche profondément nos corps. Pourrions-nous dire que nous sommes heureux ? Nous ne pensons plus à l’avenir, seulement aux couleurs ravivées composant des tableaux inédits.
jeudi 21 août
Autour de midi, j’ai planté des batavias brunes Corcovado et des Florine. Le potager revit avec la bruine du matin. Le ciel va rester gris jusqu’au soir. Je ressens la vie et la regarde de façon plus dégagée.
Hier je parlais du bonheur. Il surgit comme l’eau d’une source.
vendredi 22 août
hier minuit la hulotte
souffle puissant en saccades
déchaînée
samedi 23
« En fait j’ai tous les âges à l’intérieur de moi et, sur mon visage, celui que les autres me donnent. » écrit Laure Adler dans La Voyageuse de Nuit (Grasset, 2020), vaste réflexion autour de la vieillesse.
Une phrase s’écrit en moi : Nous vivons contre la mort. Ainsi sans doute nous entrons dans le temps.



dimanche 24 août
fin d’été
dans la fraîcheur du vent
comme un suspens
Continuer à poser trois vers chaque jour vers Philippe, sorte d’encouragement à vivre le présent, notations autour du vent et du territoire, observations fines au gré des heures lentes — arbres, visages, chants d’oiseau. Tout s’inscrit facilement, petites créations comme douées de respiration en écho les unes contre les autres.
lundi 25 août
Et si la pluie voulait bien venir… tension chaleur attente… pas un souffle.
Une amie écrit dans son blog : « Une sorte d’aspiration au calme et au repos après la frénésie et les peines de l’été pour résister au sec. »
mercredi 27 août
Un orage est venu dans la nuit. Je suis sortie pieds nus pour éprouver la pluie sur moi. J’ai pensé aux mots mousson et délivrance.
jeudi 28 août
Je reçois des nouvelles de Serge, un ami de loin dans le temps, un amoureux de mots et de livres. Il me parle de poésie et de paysage. Il est bon d’avoir renoué contact avec lui et avec sa belle finesse d’observation.
vendredi 29 août
Il pleut enfin pour de vrai. On en est grandement ébahi. Aux alentours de midi, on se promène dans un immense jardin entre zones potagères et lisières arborées. On sent la pulsation retrouvée de la nature avec l’eau du ciel. Les couleurs sont fortes, les odeurs intenses. Sur la table, ce qu’il faut de légumes pour composer un taboulé libanais. J’apprécie ces bouts de vie partagée autant qu’un voyage oriental.
Ici aussi, les rivages sont inconnus.




samedi 30 août
J’observe sans me lasser les oscillations des plantes dans le vent entre deux grains. Cette vie toute en retenue offerte à de rares regards.
J’ai reçu une lettre de Virginie, tendre et intime, depuis Lodève. Je la relis plusieurs fois et prends du temps pour lui répondre, lui envoie des images d’ici, apaisantes et fruitées.
dimanche 31 août
en cœur de nuit
une chanson douce et bleue
et des cris de vent
Photographies ©Françoise Renaud, août 2025
Une vie pleine de beauté et d’élégance que tu sais mettre en page. Un beau clin d’œil pour la journée du quinze août ! Merci
J’aime attendre la pluie en ta compagnie.
Un instant suspendu en cette fin d’été où couvent les orages après des journées balayées par le vent…
Une balade poétique dans ton quotidien qui enchante cet instant.