carnets éparpillés

Dans ce moment de bascule où je me trouve, je range trie donne recycle fais du vide... ah ces nombreuses petites possessions finalement entassées en nos lieux de vie, en nos maisons. Du coup comme une envie de céder à la tentation du dépouillement, du "garder juste ce qui est nécessaire". Me revient en mémoire ce livre de Marie Rouanet. "Douze petits mois" que j'avais beaucoup aimé --un livre que j'ai eu dans ma bibliothèque et qui a disparu. Elle y parlait de cela. Et puis retrouvant une lettre ou contemplant de vieilles photos, le constat que tout part en lambeaux. Quoi sauver ? 
Bien sûr il y a les carnets. Ils sont nombreux ceux dans lesquels j'ai posé quelques mots, aphorismes, citations ou brèves descriptions. Ils sont de toutes espèces, souvent très beaux, simples traces d'éphémère.

Jamais de journal intime, ce genre de chose, du moins pas de souvenir. Plutôt des bribes inscrites au hasard des jours sur des supports disposés à portée, petits carnets offerts par l’un ou l’autre du genre adorables cadeaux. Parfois tentatives de commencer à cause du beau papier qui attire, à cause de la belle couverture en cuir ou incrustée de feuilles, pour vite s’alanguir, se retrouver écarté rangé oublié. J’en retrouve quelques-uns à droite à gauche, quelques mots à l’encre noire. Celui-ci, page 3. Paragraphe rayé d’un trait oblique, sans doute pour le supprimer. Je savais que les échanges pouvaient être violents et se solder par une rupture définitive. Aurions-nous le temps de nous accorder… ? Sur la page de gauche, un seul mot en petit et sans majuscule : père, suivi de trois points de suspension. Ce sera tout. Je le retourne, carnet à deux entrées. Un titre : Pays du sud. Et ça embarque… Il ne pleut jamais sur ce rivage. La terre blanche n’est rien qu’un étroit ruban. Des mots oubliés dans des carnets oubliés. Je me demande si je vais les jeter ou les faire brûler.

novembre 2022

13 Comments

  1. Une pensée venue du fond de soi, une jolie phrase mémorisée ou tout simplement quelques mots qui avaient besoin d’être couchés, nous sommes certainement nombreux à posséder ces petits carnets, comme tu en parles bien. Brûler, détruire, effacer, difficile parfois.
    Merci Françoise pour ce joli rappel.

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  2. Retour de mon regard sur ces écritures que tu nous offres à lire ici. Ton attention est toujours très juste, c’est le « coup d’œil » du peintre. Le sujet (vivant, humain, végétal, minéral) passe en toi, y prend de l’élan et court à moi. A cette heure où tout apparaît et s’efface dans le même temps, le carnet je le vois égal à ceux de la résistance, les feuillets d’Hypnos par exemple. En ces temps emplis d’angoisses et de guerres, l’écrivain dans son effort d’artisan appliqué et dans son rôle de veilleur tient et doit tenir un objet qui n’existe que sous sa plume. Cet objet apparait dans Terrain Fragile, et c’est primordial.

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  3. Coucou Françoise
    A te lire je garde un goût de petits cailloux du petit poucet…
    Des petits carnets, des petits bouts de papier, des mots laissés par ci par là qui permettent de retracer un chemin de vie….
    Gros dilemme… que garder? Que faire disparaître… oui brûler plutôt que jeter… c’est plus noble….
    Je pense au bonheur et à l’émotion quand je trouve par hasard des petits papiers dans les choses gardées après le décès de mes parents… un vieux dictionnaire ou un livre de tricot… les petits carnet écrits au crayon par mon père lors de ses cinq ans de prisonnier en Pologne…
    Bon courage ! Un déménagement n’est pas une chose facile….

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    1. oui bien sûr, ces papiers sauvés du désastre porteurs d’étincelles et de vies minuscules
      c’est beau ce que tu dis sur les carnets écrits au crayon par le père prisonnier, on imagine tout ce qui est contenu derrière
      merci d’être là…

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  4. Des mots sacrés aux mots naufragés, moi, je ne jette rien. Et quel bonheur de retrouver par hasard une feuille gribouillée où des mots oubliés m’interpellent et se libèrent de leur carcan de papier. Ils ont été, comme les tiens, très importants à un moment précis de nos vies, alors peut être trouveras-tu une petite place bien au chaud sous un pull douillet turquoise pour voyager en ton nouveau Pays et t’accompagner sur les chemins de ta nouvelle vie. Jacqueline.

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    1. j’en garde certains mais beaucoup de choses glissent vers le passé, à l’état de mémoire vive… et d’autres mots viennent à leur tour remplir mon présent
      ne pas avoir peur de laisser en route
      rien ne se perd, au contraire, tout se distille, tout reste en nous…

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  5. Ah non ! Pas brûler !
    Pas détruire non plus.
    Donner ? Mais non, ils sont à toi, même si à peine ouverts, relégués, négligés… Et si beaux sur la photo… Tu auras tant de place, dans cette nouvelle maison, garde-les, tu trouveras où les regrouper ou bien les mettre à disposition pour tes visiteurs sans rien effacer de leur contenu… Ce seul mot « père », que d’inspiration il contient…

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  6. Un carnet
    Incarné
    Bribes de vie forte en caractères imprimés.
    À chacun-e le temps de rompre le cordon entre souvenirs palpables et pages futures à écrire.
    J’ai, voici très longtemps, jeté des papiers où je me m’étais viscéralement inscrite. Parfois, j’aimerais les retrouver pour me rappeler qui j’étais en ce temps-là afin de mieux comprendre le puzzle de ma vie… C’ est fait, n’en parlons plus. Les tables rases ont quelque chose de douloureux, c’est mon point de vue.
    Tu as par ailleurs tant d’écriture autour de la taille pour aller jusqu’en haut de ton existence.

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    1. Je te comprends tellement, en même temps le dénuement a du bon…
      et ce qui compte c’est bien le présent, et seulement le présent… on « est », on « existe » uniquement dans ce moment précis en train de passer où l’on respire, où l’on écrit, et c’est quelque chose qu’on a tous un mal fou à appréhender…
      sans doute de la mémoire qui se développe comme un arbre immense avec ramages géants au point d’envahir notre cerveau, oui nous nous souvenons et ça a du bon aussi
      Reste à trouver l’équilibre entre les deux… et à continuer le puzzle…

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  7. Carnets impossibles à jeter, qu’on garde pourtant pour peut-être ne jamais les rouvrir. Les mots jetés dedans, non pas des souvenirs, mais des instants de vie, parfois impossible à contextualiser. C’est leur force, et leur beauté. Comme tu l’écris si bien : « ça embarque ! »

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