carnet de 7 ou 8 jours

Annie Spratt (image libre unplash)
D'après l'inépuisable journal de Kafka : "sept ou huit épiphanies prises pragmatiquement, sans triche, à la vie quotidienne, mais en prenant chaque fois l’image un jour différent, donc dans des configurations totalement différentes du tri mémoriel selon qu’on passe de la profusion (votre journée d’hier) à l’effacement (progressif, ou relatif) d’il y a sept jours..."

25 juillet – On est dimanche. Je passe et repasse le corps en plastique de ma tondeuse dans l’herbe qui a besoin d’être coupée. Je peux voir l’effet direct de chacun de mes gestes grâce aux rayures dessinées à travers l’herbe. La tâche avance. Je glisse au long des bordures de plantes où il y a des cailloux et puis ça se met à renâcler, le vrombissement du moteur se modifie sensiblement. Quelque chose ne va plus. Une chose est sûre : le bruit n’est plus le même. J’éteins, redémarre, rien à faire, la tondeuse ne fait plus son travail. Je suis profondément agacée d’autant qu’elle a été achetée récemment (85 € fichus en l’air).

24 juillet – Matinée fraîche, heureux contraste avec les jours brûlants d’avant. C’était annoncé. La fenêtre ouverte délivre un air doux qui caresse mes jambes repliées. Je reste allongée sur le lit et tente d’écrire une histoire de paysage.

23 juillet – Un vendredi je crois. J’épluche des courgettes ramassées au jardin tôt le matin. J’utilise un épluche-légumes (en plastique vert anis, hideux mais efficace). Les lambeaux de peau s’accumulent sur le bord de l’évier. Je les regarde, constate qu’ils sont méconnaissables une fois détachés de la chair du légume, rien que des lamelles privées de consistance et en même temps d’identité. Je les rassemble d’un geste rapide, les dépose dans la poubelle destinée à mes poulettes (toutes les trois adorent les épluchures). Ensuite je m’occupe de l’ail et cisèle de la menthe dans un bol japonais. Odeur intense et délicieuse. La couleur des feuilles de menthe s’assortit parfaitement au bleu céladon de la poterie.

22 juillet – Elle est en retard, la table est réservée sous les arbres et le soleil est en train de basculer derrière les Falguières. Presque pas de vent. On attend la nuit, il a fait si chaud. Je commande un verre de vin blanc et je l’attends.

21 juillet – Salle d’attente de l’ostéo — j’y vais toujours le mercredi. J’ai besoin de ses mains qui réparent mon dos blessé. Tellement besoin. Je pense à ses mains tout en lisant Leçon de choses que j’ai pris avec moi tandis que les autres regardent leurs téléphones. Je visualise la fracture de ma vertèbre, me souviens de l’accident et de toutes ces semaines à attendre qu’elle se consolide. Quand j’y pense, le corset oppresse encore ma cage thoracique mais les mains de L. me délivrent du mal et du doute. Je pense fort à ses mains en lisant : « Morceaux par morceaux, pans par pans, la cloison, les couches de papiers aux couleurs fanées choisis et posés par les anciens occupants. » Ainsi en est-il des événements qui touchent le corps vibrant, se superposent, s’y inscrivent en traces, lignes de suture, cicatrices. Plus tard dans la journée, j’entreprends une recherche sur les outils utilisés par les carriers et les tailleurs de pierre. Leurs mains larges et puissantes seraient certainement parfaites pour apporter des soins à nos squelettes meurtris.

Mardi 20 juillet – Qu’ai-je bien pu faire mardi dernier ? Aucun souvenir marquant. Rien qu’un jour dans la foule des jours déjà trop éloignés dans le temps et dans la mémoire. Je jette un œil dans mon agenda. Ah oui, la venue de S. pour le ménage de la maison. S. est la remplaçante de F. partie en vacances. Elle est en avance, jolie dans sa robe floue, blonde, tellement gentille. Je repousse les volets de la pièce où elle travaille et referme une fois qu’elle a terminé. L’obscurité est nécessaire, trop grande chaleur dans le Sud. Je lui fais un thé vert parfumé qui s’appelle « La demoiselle du Mekong » — c’est écrit sur l’emballage. Elle m’a dit qu’elle aimait le thé vert.

Lundi 19 juillet – Coup de fil vers 11h (j’ai bien noté que c’était le 19) : « Notre amie L. sera hospitalisée cet après-midi. ». Aïe. « Pour une exploration des artères à la recherche d’épaississements, rétrécissements qui pourraient expliquer l’essoufflement. La pauvre n’a pas de chance, elle cumule les problèmes depuis deux ans. » Sa gaieté coutumière morcelée. La pensée d’elle me poursuit toute la journée – la pensée de la disparition progressive des corps amis, définitive.

18 juillet – Un autre dimanche trop loin. Je ne sais plus grand chose sinon que j’ai recherché Leçon de choses de Claude Simon dans les rayons de ma bibliothèque et que je l’ai déposé sur mon bureau.

7 Comments

  1. J’aime bien ce déroulé sur 8 jours. Ces objets simples qui racontent une histoire, donnent des couleurs, nous transportent ailleurs aussi…..créant une atmosphère, des sentiments…
    Tout simple, mais tellement vrai, bravo .
    Eliane,

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  2. Comment, avec des actions de tous les jours, somme toute “poncifiantes”, faire un récit attachant, brillant, tellement évocateur? Eh bien, c’est le talent, non? (j’ai le même épluche-légumes économe mais je ne le trouve pas hideux, plutôt pratique avec sa couleur qui fait qu’on le retrouve facilement).

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  3. Je viens de savourer ta page d’aujourd’hui….savourer ton style….j’adore cette réflexion au fil du temps qui passe…
    c’est apaisée que tu me sembles…. ton dos se remet, et toi aussi dans ce bel environnement qui est ton nid…

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  4. Les jours qui passent entre nos doigts, joints ou non d’ ailleurs, et le sens qu’ on veut bien leur accorder.. Tu as saisi des moments, des émotions, des sentiments fleuris ici et là dans ton jardin, cette fois, intime. Besoin d’encrer ces sensations qui nourrissent tes veines.. De l’ordinaire extraire du suc, choisir le caractère gras à la calligraphie ordinaire.. Voilà ce que tu nous offres. On pense monter dans une petite voiture, on se retrouve dans un modèle de luxe…
    L’ Art de vivre n’ est pas un vain dessein…

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  5. Savoir regarder observer et le décrire ainsi, c’est de l’art.
    Chaque jour, moment ordinaire ou précieux, tout est serein raffiné.
    Ce journal aux lignes succintes me fait redescendre de la montagne.
    Merci Françoise

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  6. C’est une très belle proposition d’écriture. Et ça te va à la perfection.
    Cet automne venir à Saint Laurent, boire un thé vert parfumé avec toi.

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  7. J’aime cette mise en lumière des choses infimes de la vie journalière…Un peu comme Philippe Delerm ou Thomas Vinau, un peu comme Giorgo Morandi, peintre italien dont je viens de découvrir une exposition à Grenoble…Ces choses “ordinaires”, que tu décris si bien, qui me fascinent et m’émeuvent par leur modestie et leur accompagnement fidèle de tous les instants. Jacqueline.

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