vers un écrire-film #05 | générique & expansion, avec Claude Simon

LEÇON DE CHOSES

La porte n’est pas neuve, il y a du jeu dans la poignée (elle semble avoir été souvent bricolée) et le verre des carreaux présente un aspect rugueux, empreint par les intempéries et les nombreuses mains qui l’ont poussé pour accéder à la première pièce de la maison — il s’agit d’une cuisine —, table en Formica placée au centre avec chaises aux coussins désuets. Une deuxième pièce s’enfile (elle sert de salon) et tout de suite on comprend qu’une porte séparait ces deux espaces autrefois parce qu’on vient de repérer les systèmes de fixation qui n’ont pas été démontés, repeints plusieurs fois dans la même couleur que le bois d’encadrement. Éléments de décor de peu de valeur : tapisserie à ramages brun, bibelots, portraits sous verre, tapisseries au point de croix, lampe à abat-jour en opaline poussiéreuse — depuis le temps qu’on n’y a pas passé le chiffon. Le secrétaire est encombré de documents, livres, boîtes à stylo, étuis à lunettes, cartes postales et autres petits objets qui ne servent à rien sinon à occuper la place. Ce qui frappe le plus, c’est le sol, le carrelage du sol : format dix sur dix de plusieurs couleurs genre granité (rouge brique, gris mêlé de blanc et jaune paille pour la cuisine, vert olive, noir et jaune soutenu pour la salle à manger), le tout posé dans les années cinquante par le propriétaire de la maison, aujourd’hui disparu. Rien n’a vraiment bougé, c’est plutôt qu’on ressent l’usure et on voit combien il est désormais impossible de briquer ce sol à fond à moins d’employer une brosse dure ou un appareil à projeter de l’eau et encore, trop patiné, trop encrassé. Trop de piétinements de gens et de chiens, de frottements de chaise, de passages entre dehors et dedans.

 

Elle se tient debout sur le seuil de la cuisine, un verre à la main, à deux pas du fauteuil qu’il occupe quand il n’est pas au lit. Elle le regarde à distance comme si elle se méfiait, attend un moment, sent à sa respiration qu’il s’est endormi peut-être (à cause des médicaments) ou alors si fatigué qu’il préfère demeurer immobile pour économiser ses forces, bras lâché sur l’accoudoir du fauteuil placé dans le bon angle pour regarder la télévision à quelques mètres de lui. Elle est donc dans son dos, ne peut pas voir son visage, ne peut être sûre de ce qu’il fait ou pense, mais elle voit sa vieille main qui maintenant a du mal à retenir les objets, pensez lui si habile si bricoleur. Elle est saisie d’un vertige qui lui parle des années où ils avaient les enfants, où la petite lui apportait ses chaussons quand il rentrait le soir. Du coup la cuiller fait du bruit contre le verre et dans la même seconde le journal qu’il avait prévu de feuilleter glisse au sol, ce qui enclenche son pas vers le fauteuil. Il a tourné un peu la tête. Le carrelage à carreaux dix sur dix est glissant, elle fait attention de bien poser les pieds, lui tend le verre : Tiens, c’est l’heure. Tu veux un petit gâteau avec ? Elle va faire attention en lui passant le verre, le soutenir par-dessous, installer une serviette au cas où, même si ça l’énerve. Voilà, voilà. Tu veux autre chose ? Juste après elle ramassera le journal et le posera sur la table à côté des gâteaux. La lumière d’après-midi entrera dans la pièce deux minutes plus tôt que la veille. Elle le lui dira très doucement avant de retourner à la cuisine.

 

texte écrit par Françoise Renaud dans le cadre de l’atelier d’hiver 2018 proposé par François Bon
vers un écrire-film #05 | générique & expansion, avec Claude Simon
à partir de son ouvrage « Leçon de choses »

Ce que j’ai retenu de la proposition : écrire un dytique, donc deux blocs : l’un décrivant un lieu dans le détail, l’autre un geste, presque rien qui arrive dans le même lieu mais dans un autre temps que celui de la description.

Photographie Françoise Renaud, 2016

9 Comments

  1. oui, c’est beau, il y a toujours des traces… sans nul doute tu y trouves l’inspiration pour mettre ces jolis mots, les uns derrière les autres avec élégance et nous montrer ce que tu veux qu’on y voit. C’est réussi.

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  2. Un grand bravo pour ce texte !
    C’est évidemment un atelier d’écriture hors norme, mais surtout je ressens ta faculté d’aimer tes personnages et le rythme très cool-jazz du déroulement.
    Et puis, en effet, c’est très cinématographique.
    Au plaisir de te lire encore.

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  3. Texte très beau, comme toujours empreint de sensibilité, d ‘émotion avec le détail de chaque chose, et le temps qui passe…
    Bravo à très bientôt

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  4. Dérouler le film sous la peau et puis l’écrire… surtout ne pas réfléchir… privilégier le lien entre les différents textes produits dans l’atelier. Et c’est toujours surprenant de voir comment on parvient à un résultat, même si au commencement on ne sait vraiment pas ce qu’on va pouvoir écrire avec de telles consignes…
    Finalement c’est un bonheur, avec le partage en point d’orgue.

    Merci à vous tous, mes fidèles amis lecteurs et proches de cœur.

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  5. Je ferme les yeux après la lecture de ton texte… et c’est instantané le scène se met en place : une cuisine et deux Vieux oubliés du monde dont la vie semble s’être ralentie dans l’usure du temps… Le film pose sa caméra et semble nous transporter dans un scénario où tout peut arriver… A nous de mettre une suite ou plutôt j’attends la tienne… toujours de la dentelle et de la poésie que je savoure… Jacqueline

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  6. C’est un véritable polaroïd visuel et émotionnel que tu nous offres : on sent le côté désuet de cette cuisine et les couleurs passées. L’usure du temps, des personnages et tout ce non dit entre eux. Les gestes du quotidien dans lesquels on se réfugie pour éviter de penser trop… Cela me fait penser à du Mauvignier et ce n’est pas un mince compliment pour moi. Mais c’est surtout du beau et du bon Françoise Renaud, merci pour cela !

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  7. Que c’est bien écrit !!!
    tout est raffinement dans le détail… on déambule pour de vrai dans ce décor.
    Bravo et merci de nous régaler.

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  8. Le sensible, juste assez pour la leçon de choses avec un déroulé pas déroutant. Tout est bien vivant dans le désuet du décor qui du coup se révèle attention et fragilité. Réussi.

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