Vases communicants de juin, avec Sylvie Pollastri

Premier vendredi de juin. Je reçois Sylvie Pollastri avec bonheur et curiosité.
J’ai lu certains de ses textes que j’ai aimés. Elle décrit avec peu ce qui advient : la pluie, la saison, le vent — ce qui me fait la rejoindre. La photographie paraît importante pour elle, tout comme la littérature — ce que nous partageons. De même un grand intérêt pour les écrivains scandinaves.

Sylvie Pollastri est professeur de français dans une université italienne et traductrice. Elle écrit pour donner du plaisir ou du rêve. Son blog D’AUTRES PAS existe depuis 2009.
Nous avons choisi d’échanger à travers une image appelée « Passage ». Voici son texte.

en suspens

phto_POLLASTRI

– Je ne sais…
– Quoi ?
– Je ne sais la façon dont se disent les choses… si immobiles…
– C’est l’instant, l’instant dans le mouvement.

Sur les étagères de la bibliothèque, dans la pagaille des dires, elle l’avait reconnu, par sa facture soignée, filets dorés sur le dos. Le livre aux mots assoupis s’ouvrit avec grâce, page paire et page impaire, s’offrant sans effort en un presque geste langoureux.

– Je n’ai pas les mots. Ils me fuient. Voilà, ils me fuient.
– Et pourtant…

Elle fut surprise d’y trouver cette photographie. Un matin de juillet. Quelques martinets virevoltaient dans le ciel. Un figuier, jeune, grêle, sauvage, en encombrait l’entrée. Oui, il pouvait y avoir une fraîcheur dans les interstices des pierres, dans les recoins qui engloutissaient ces murs trop vieux, dans ces marches disjointes en pierres lacustres de ce mauvais torrent – brouillon de blocs et de galets. Mais si elles fuyaient vers l’ombre, ces marches, elles scandaient un monde vertical. Et plus on allait vers le soleil, plus les dalles calcaires n’étaient plus qu’un vilain ciment. Une chape d’oubli.

– Je ne sais plus…
– Pourtant les émotions sont là !

Le regard pouvait tout embrasser depuis la terrasse muette, qui fut sans doute partie de cet étage noble vers lequel portait l’escalier. Ce regard avait saisi ce passage, d’un plan à l’autre. Peut-être était-il toujours insouciant et gai. Ce regard avait accueilli l’entre-deux de la vie, quelques pas sur du calcaire, quelques pas et puis s’en vont. Une trace d’homme. Un jour, loin, dans le silence. Tout ce silence, haut comme les murs.
Les pas qui allaient être faits étaient désireux, aventureux, ignorants et têtus. Accompagnés par ce regard amoureux et tranquille. Ils s’avançaient vers le passé pour dévider le film d’une vie, raconter une histoire, tenir le compte de multiples rencontres, tracer les routes sur un paysage d’argile. Leur écho semble retentir encore. Un parfum se fait presque sentir, juste avant de quitter la terrasse éphémère.

– Le temps a tout étouffé et ne laisse que des murs blessés.
– Tu es toujours ce regard plongé avec amour sur les hommes et l’oubli.

Elle se sentait un peu confuse. Passé l’instant de tension violente, quand le regard reconnut ce balancement familier du bras, elle comprit que l’image était irréparablement muette et vide. Une presque mort. Elle reposa la photographie dans le volume. Elle se tourna vers lui. Il lui sourit.

– Ne sommes-nous que cela ? un regard en suspens sur la marche de la vie ?

Photographie ©Sylvie Pollastri, Cancellara (Potenza, Italie)

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Les Vases communicants se déroulent le premier vendredi du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis. Marie-Noëlle Bertrand coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé le rendez-vous des vases. Il existe aussi une page Facebook. Aux blogueurs de se définir un thème, d’associer des images ou du son à leur texte, l’idée étant d’aller écrire sur le blog de l’autre.

Mon texte passage est à retrouver chez elle.

3 Comments

  1. Vos deux textes sur le passage du temps : homme et animal réunis dans une même marche vers une mort inévitable… voies en suspens, entrecroisement des chemins et des mots pour tisser liens et poésie. Tout ce que j’aime … Jacqueline.

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