passage

Ce texte a été publié sur le blog de Sylvie Pollastri pour les Vases communicants, juin 2016.

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Il était sorti prendre l’air. Tard le soir. Il avait entendu un hurlement de chien et il avait suivi le chemin qui s’annonçait devant lui en se demandant où diable le chien se terrait. S’il était en train de se battre ou s’il souffrait.

Le chemin avait l’allure d’une berge de rivière, longeait des bâtiments ou des jardins. Allez savoir ce qui se niche derrière ce type de murailles, des propriétés où la vie est bien organisée, où les gens cherchent à être tranquilles au bord de la vieillesse en dépit de familles déglinguées, essayant d’oublier les histoires sans queue ni tête qui constituent leur héritage au même titre que leurs biens, n’étant jamais dupes des visites qu’ils reçoivent. Murailles par endroits crépies au sable ou pierres empilés visibles, parfaitement imbriquées pour durer. Ruelles au sol pavé rongé par d’innombrables passages, lents ou précipités. Ces gens-là essayaient d’oublier ce qu’ils avaient traversé, en vérité ils étaient terrifiés. Ils hurlaient parfois un peu comme des chiens souffrant de maladie ou de solitude. Et lui entendait tout cela, tard dans la nuit, à travers le hurlement de cette bête qu’il traquait à présent pour en avoir le cœur net.

Il avait bifurqué à la faveur d’une placette, grimpé une série d’escaliers trapus. Il essayait de se guider au bruit qui résonnait contre les parois de pierre. Désormais tout proche. Le chien, là, couché dans un recoin avec une plaie au ventre. Le malheureux.

Il s’était approché de lui parlant, lui avait caressé la tête — geste qui l’avait apaisé. Puis il l’avait soulevé entre ses bras après l’avoir protégé de sa veste dans l’intention de le conduire chez un soigneur — pas sûr qu’il l’aurait fait pour un mendiant, un indigent. Il se souvenait avoir repéré une clinique pour animaux dans le quartier là-bas, mais elle était fermée à cette heure. Il avait attendu devant la porte, pleurant avec le chien, toutes ces heures l’accompagnant. Et puis ce soubresaut. Comme un nuage de sauterelles obscurcissant le ciel.

D’après une photographie de Sylvie Pollastri

Vases communicants de juin, avec Sylvie Pollastri

Premier vendredi de juin. Je reçois Sylvie Pollastri avec bonheur et curiosité.
J’ai lu certains de ses textes que j’ai aimés. Elle décrit avec peu ce qui advient : la pluie, la saison, le vent — ce qui me fait la rejoindre. La photographie paraît importante pour elle, tout comme la littérature — ce que nous partageons. De même un grand intérêt pour les écrivains scandinaves.

Sylvie Pollastri est professeur de français dans une université italienne et traductrice. Elle écrit pour donner du plaisir ou du rêve. Son blog D’AUTRES PAS existe depuis 2009.
Nous avons choisi d’échanger à travers une image appelée “Passage”. Voici son texte.

en suspens

phto_POLLASTRI

– Je ne sais…
– Quoi ?
– Je ne sais la façon dont se disent les choses… si immobiles…
– C’est l’instant, l’instant dans le mouvement.

Sur les étagères de la bibliothèque, dans la pagaille des dires, elle l’avait reconnu, par sa facture soignée, filets dorés sur le dos. Le livre aux mots assoupis s’ouvrit avec grâce, page paire et page impaire, s’offrant sans effort en un presque geste langoureux.

– Je n’ai pas les mots. Ils me fuient. Voilà, ils me fuient.
– Et pourtant…

Elle fut surprise d’y trouver cette photographie. Un matin de juillet. Continue reading →