dix jours en cage

26 avril
il faut imaginer une autre vie, un autre rythme, il le faut oui bien sûr, il faut entendre les réclamations du corps blessé corseté (une pensée pour Frida), rameuter la patience, trois mois ce n’est rien dans une existence, ah tout ce qu’on te dit (le plus souvent en connaissance de cause), d’autres passés par là avant toi, et tout cela te paraît raisonnable alors que sans cesse tu revois l’instant fatidique où ton œil a lâché la surveillance du pied en train de se poser sur le sol pour se tourner vers le seuil de la porte, sur le sac posé là, prêt à être saisi, tu n’y peux rien, ça revient comme une scène fatale, une obsession qui donne des haut-le-cœur à revoir ton pied tordu, déboîté, en perdition, et l’éclat de violence dans le dos — satanée obsession — et tu te demandes comment tu vas bien pouvoir oublier ce minuscule fragment de temps où ça s’est déchiré dans l’os alors que le printemps rôdait dans les jardins occupant les terrasses au-dessus de la route les rendant magnifiques (tu as même envie de dire sublimes) — toutes espèces de verts, des blancs, des roses fragiles ou azalée, le bord crénelé et pâle des tulipes, les aulnes fouettés par le vent, les pétales d’arbres de Judée couvrant la terre du chemin d’un semis improvisé qui te fait penser à l’Inde, à certaines fêtes si colorées —, d’ailleurs tu les décriras juste après l’accident, ces jardins-là, tu auras tout le temps de le faire et de toutes les façons possibles, tu raconteras une fois encore le déroulé des événement à un ami venu te réconforter, la fracture la beauté si fortement rapprochées dans le même espace, la douleur et la couleur, la blessure et la renaissance, tu en prends conscience soudain et ça t’étonne, cette cohabitation — le meilleur et le pire dans le même panier, l’amer et le sucré, est-ce là l’équilibre proposé pour le plat que tu t’es préparé dans ce rush incontrôlé du dernier mois écoulé ? —, et ce souvenir n’est déjà plus qu’une ombre sur le mur lessivé par les orages d’avant-hier, fondu, incorporé déjà en tes eaux souterraines

27 avril
soleil et vent fort, les nuées bougent à vive allure, elles ont remplacé l’obscurité d’hier et la vie a repris autour de toi comme avant… peu à peu l’immobilité te ramène à l’observation des choses familières même si la perte de tout ce qui allait de soi — gestes ordinaires, toilettes, habillages, repas — reste très vive
[de l’intérêt chez toi depuis toujours, de l’effort à comprendre les articulations de ces choses minuscules qui composent aussi bien le réel que le récit]

28 avril
tous les passés sont réunis en cette journée suspendue, étrange et sans repères, comme enveloppée dans un ballot de paille ou enrobée d’ambre, les passés avec leurs lieux, leurs personnages et leurs mystères qui se côtoient et dansent d’une façon inexprimable (il y a tant à déchiffrer de soi dans la perturbation des lignes, dans l’ébranlement inattendu du quotidien)

29 avril
c’est décidé en une poignée de secondes, tu passes sur le billard tout à l’heure, le stress monte et fait trembler l’intérieur de la peau… allongée dans le chariot du bloc avant la prise en charge des anesthésistes, tu regardes l’écran placé haut dans ton champ de vision qui diffuse un documentaire sur les poissons tropicaux, en particulier cette raie manta à l’envergure impressionnante qui plane au-dessus du sable dans un rythme fascinant

Photographie : ©Charlotte Renaud, 2018 (Nouvelle-Calédonie,Grande-Terre)