pousser la langue #06 | corps vents fenêtres

Une proposition de naviguer de fenêtre en fenêtre jusqu’à entremêler différentes époques de notre vie, à les révéler… et sans ponctuation… Le Tiers livre ici

 

Elle levait les yeux pour la voir elle le faisait souvent pour attraper la lumière du dehors et les nuages qui semblaient faire partie du verre elle pensait à la suite très loin dans le futur elle pensait à d’autres lieux qu’elle habiterait d’autres fenêtres comme celle de la cuisine de la rue Pouget grande avec volets verts donnant sur des jardins de faubourg celui d’en face reconnaissable au bananier qui revenait chaque année toujours aussi dépenaillé à cause des vents forts ou celle encore qu’elle avait contemplée trente ans plus tard allongée dans un lit blanc de chambre aseptisée genre de fenêtre-mur à volet roulant bruyant à manipuler en fait c’était il n’y a pas longtemps nuit sans dormir avec douleur intense canicule sur la ville et traces de sable sur la paroi rappelant des coulures de larmes sur un visage tout ça intimement imbriqué avec irisations de lumière électrique et sirènes d’ambulance rêves pensées reflets fusionnés le matin très tôt avec le soleil émergeant au-dessus des petites montagnes tout change si vite dans la minuscule ouverture de la vieille maison bordée de toiles d’araignée cadre en bois et verre datant de quelques décennies sans doute car épais et légèrement trouble ce qui la reconduit à ce haut vitrage vers lequel elle levait souvent les yeux composé d’éléments 30 x 30 ce doit être à peu près ça mais ça n’a pas d’importance cahier d’enfance posé sous le coude et encrier avec le printemps chassant l’hiver et toutes les odeurs de poêle à mesure que le soleil gagnait du terrain et grimpait contre l’épaulement de la fenêtre parfois pluies intenses à cause de la proximité de la mer et violentes bourrasques qui faisaient vibrer aussi les carreaux de la cuisine avec rideau en dentelle blanche largement repoussé afin d’observer les mouvements à l’entour elle fenêtres maisons habitées par les corps les vents les arbres et les villes elle pensait rêvait de la haute fenêtre de la salle de classe regardait les lumières regarde les reflets des différents mondes traversés absorbés par les épaules les cheveux elle ne sait rien du temps qui prend la peau surprenant parfois dans le cadre quelque reflet de sa propre silhouette.

Photo Hans Eiskonen

 

pousser la langue #05| parler c’était quoi alors

Le Tiers Livre, atelier d’été 2019  : Pousser la langue
Cette fois, proposition de prose narrative : on est dans un bloc, on explore ce que ça donne dans un texte continu en utilisant comme ponctuation des trous en blanc qui organisent le rythme et la narration, on grossit, on ralentit, on repart dans la mémoire ou on revient dans un détail (mémoire, spatialisation, force du dire)  
Le Tiers livre ici

 

parler c’était quoi alors             rien              la table toujours encombrée avec de la vaisselle des miettes de pain des objets à traîner parce qu’avec des enfants on ne peut pas garder une maison impeccable même si on s’acharne              les bruits de succion quand on mangeait la soupe le soir              Père avait une voix lourde et rageuse pour le peu qu’il disait            on le craignait              tout le monde craignait Père à cause de sa voix qui ramenait des paquets depuis l’arrière             des histoires anciennes              des rages des chagrins impossibles à polir             la table en bois plaqué de Formica blanc veiné             assortie aux placards qui occupaient tout un pan de mur             on mangeait vite avec la faim qui poussait            la soupe de légumes             avec des morceaux de pain              la chaleur en hiver près de la cuisinière à charbon            tout petits on était encore nous les enfants et on se rendait bien compte de la colère dans sa voix dans ses yeux            et on ne disait rien              Père ne connaissait pas la douceur de la peau ni l’abandon avec les yeux fermés             quelque chose de son passé qui avait enrayé la machine tendre et il en voulait aux femmes aux enfants au monde entier             aux femmes en particulier             alors c’était bien mieux de se taire             de toute façon quoi dire             les mots l’auraient contrarié parce qu’il les aurait pris contre lui            alors nous deux on aspirait la soupe les yeux baissés et on se taisait             l’homme avait souffert dans sa jeunesse c’est vrai et il aurait voulu que ce soit pareil pour ses propres enfants             d’habitude c’est le contraire             parfois la radio             nous on aimait beaucoup la radio             des voix étrangères qui évoquaient des régions différentes de chez nous             des musiques            après la soupe le dessert             juste une demi-pomme ou une cuillerée de confiture             le plus pénible c’était d’aller embrasser Père avant d’aller au lit                     Mère nous obligeait à le faire tous les soirs et pas envie             la joue rugueuse             pas un geste             on pensait que la vie était comme ça             que les Pères étaient comme ça             que c’était leur rôle d’être rugueux            on pensait qu’un jour on serait partis loin             du coup on attendait de grandir              pour partir             pour s’éloigner             on savait qu’il faudrait vraiment partir un jour pour que la colère de Père n’agisse plus sur nous             qu’on ne prenne plus ses paquets sur le dos             on le savait             faudrait qu’il parte lui aussi sous la terre pour qu’on reprenne des forces             et avec lui dans la tombe ses mots rares et tranchants             une pierre grise et propre avec des fleurs blanches déposées par Mère            sa tombe dans le petit cimetière où on glisse entre les tombes dans les allées de sable balayées par les vents de la mer

Photographie : Bretagne, françoise renaud 2017

pousser la langue #04| chemin des Horts

Affinité pour la description : se saisir d’un élément dans le grand dehors du monde, pas dans l’environnement privé, et en faire un objet texte… peu importe ce qui est choisi, mais plutôt l’échelle avec laquelle on en saisit la matière, le détail… dans l’inspiration de Gertrud Stein « Acquaintance with description »
Le Tiers livre ici

 

Ce trouble qui envahit à emprunter le sentier, ce vague sentiment d’insécurité à se retrouver corps soudain contenu dans la marge étroite définie par deux murs suffisamment élevés pour dominer le marcheur et abondamment couronnés de lianes et autres plantes envahissantes au point de procurer une sensation de jungle – fouillis adhérant ou griffu retombant en de nombreux points le long des parois, genre de luxuriance qui habille en un rien de temps les murailles –, cette impression d’enfouissement qui pesait sur la poitrine et précipitait un peu la respiration (à peine mais accélération tout de même discernable) bien que le ciel demeurât immense au-dessus de la tête, ciel tendu en effet entre les collines forestières pentues occultant les horizons de l’est et de l’ouest, en même temps cette sensation d’aspiration vers le haut de la vallée encore invisible (on en devine l’existence à l’échancrure du ciel, au loin, qui prédit un col entre les bosses) à progresser ainsi sur le sentier faufilé entre les murailles jadis construites avec les pierres du torrent, simples pierres grises, parfois tirant sur le jaune ou le rouille, déformées au fil de l’histoire tectonique régionale puis érodées forcément, à présent hérissées de lycopodes dans ses entrebâillements, de nombrils de Vénus et autres espèces de fougères de petite taille qui se plaisent à croître dans un peu de terre maigre.

En vérité le plus troublant était d’atteindre ce virage qui s’amorçait juste après le jardin abandonné qu’on entrevoyait en passant devant le portail défoncé par la dernière inondation et qui bien sûr réveillait de la peine, un virage qui n’en finissait pas de se dessiner, une courbe lente et magnifique qui avait dû donner du fil à retordre à ses bâtisseurs et qui suivait habilement le versant à mi-hauteur tout en contournant le traversier en jachère situé au-dessus, c’est alors qu’on pouvait ressentir la sécheresse des pierres contrastant avec la verdure omniprésente, en observer les détails, les toucher même : linéations, déformations, minéraux incrustés, facettes oxydées donnant idée du ventre des montagnes. Y surprendre dans la portion la plus ensoleillée un lézard attentif ou une bande de papillons s’éparpillant à la moindre alerte. Enfin percevoir la rumeur légèrement résonnante du torrent qui roulait à une vingtaine de mètres par-delà le rempart accompagnée de bruissements d’insectes et de chants d’oiseaux, rumeur plus ou moins remuante selon l’heure et plus ou moins intense selon la saison, rumeur qui de toute façon éloignait des bruits urbains fracassants. Comprendre alors combien ces hautes parois savaient accueillir dans le resserrement de leurs pans et l’ample déroulement de leur méandre – un peu à la façon d’une enceinte – , murs pareils à des structures indissociables du déplacement des personnes et des troupeaux, murs pareils à des bornes du temps aptes à raviver des sentiments intimes éprouvés dans l’enfance et des frayeurs enterrées, à la fois fragilisant et protégeant celui qui marche, seul dans la mémoire des siècles précédents, regard tendu vers le col là-bas, pleinement nourri de l’ambiance sonore et du rythme des pierres, ressentant dans son dos la masse du pays puissamment implanté qui participait de la même euphorie et du même paysage.

Photographies : Chemin des Horts,  françoise renaud, juillet 2019

 

pousser la langue #03| cinq fois sur le métier

Rechercher un objet dans l’humble et le quotidien. Écrire  autour de lui 5 fois de suite, en se contraignant à ce que ce soit sur 5 jours différents, avant d’arriver à un texte définitif dans la cinquième version, éliminant échafaudages et travail de carnet – mais c’est bien la rupture temporelle, le fait d’avoir retravaillé 5 fois mais sur des journées différentes qui donne sens et tension aux 5 versions.

Une proposition inspirée par l’expérience poétique de Francis Ponge   (le tiers livre ici)

courgette ronde

Exercice d’été que de se poser chaque jour au même endroit du jardin —comme à l’affût —, d’observer la croissance des plantes, feuillages et parties comestibles. Exercice pour le regard et pour le corps impatient. Ça réclame de l’attention et du goût pour la démarche scientifique, aussi de la capacité à s’étonner et se laisser troubler. On mesure en direct l’impact du temps sur la matière. En même temps s’élève au cœur un murmure d’inquiétude. La vie réelle se manifeste à plein. Il faut être calme et précis pour relever les détails (y être sensible forcément), les écrire. L’observation devient chemin entre fécondation et pourrissement.

1
Ballon légume : lourd, caché au ras de l’herbe, accroché à la tige longue.
Peau : verte lisse dure.
Ramasser. Cueillir à point nommé le matin ou le soir.
Chair dedans (on ne la voit pas, on la suppose vert pâle et douce). À entamer au couteau avant de retirer les graines au cœur.
Peau : imprimée en deux nuances de vert, comme rayée. Finement tachetée aussi. Et ça, de la pointe à la queue.
À surveiller de près, cette chose nourrie du ciel et de la lumière.

2
Ça grossit à vue d’œil (je surveille le point chaud depuis plusieurs jours, bien dissimulé sous le feuillage,). Étonnante capacité à enfler, gonfler, pellicule cirée et chair dedans croissant à la même vitesse et dans le même mouvement, comme faisant équipage. Processus irréversible de la naissance et de la maturation — à y penser, s’anime la vibration inquiète dans le cerveau.
Ce légume est en vérité un fruit puisqu’issu de la fécondation d’un ovaire de fleur. D’abord une sphère minuscule, un genre de noyau jaune, un bouton vivant, un petit pois qui émeut avec sa corolle fripée en panache pareille à un vêtement abandonné. Sans parfum. On n’y fait pas attention au début sauf si on guette. Et le pois se met à respirer. À prendre de la couleur à mesure. Il se nourrit du ciel.
J’ai coutume de cultiver des courgettes longues. Pour une fois j’ai choisi un plant de rondes. Fines en goût m’a dit le pépiniériste de la vallée des norias. De bon conseil, l’homme.

3
Plus d’un centimètre par jour gagné en diamètre, l’écart entre les bords d’une faille en zone de subduction pendant un an. Et même davantage certains jours. Quelles sont les forces qui président à cette croissance hors norme ? Le corps observateur, immobile comme chasseur devant le terrier. Flaire l’odeur du jardin, la magie de la chair en expansion.

4
Je m’inquiète : quand la cueillir ? J’en parle à un voisin excellent jardinier. Ne pas tarder, après excès de graines et la chair tourne au farineux. Je la prends en paume, tourne d’un demi-tour, la détache. Bruit froissement au moment où le lien se rompt. Elle est lourde, légèrement aplatie aux pôles — l’un nombril, l’autre cicatrice de fleur. Beau spécimen à cuire, à farcir. Y aller étape par étape.

Précuire 10 minutes dans l’eau bouillante. Découper le chapeau, évider le ventre.
Faire fondre oignon gousse d’ail à l’huile d’olive.
Ajouter la pulpe.
Sel poivre pointe de cumin. Cuire comme il convient.
Mélanger hors feu avec fromage de chèvre, menthe et pignons de pin. Farcir le légume. Enfourner 20 minutes à 180°. Déguster.

5
Quintessence du végétal qui a besoin de terre, d’eau et de soleil pour porter à terme ses parties nourriture alors que le corps immobile — comme devant un terrier — observe le passage de l’été, ses effets sur le jardin, les fins duvets érigés autour du nombril ou de la cicatrice florale, et même ailleurs sur la peau, l’ordonnance des dessins sur la peau, dessins dentelle déjà contenus dans les chromosomes de la plante dotée de feuillage aux vastes découpures.
Flaire les odeurs les brises les battements au cœur.
L’avenir promet.

Photographies : Au jardin, françoise renaud, juillet 2019

pousser la langue (interstice #01) | exploration des limites

« Apprendre la phrase à ne pas se développer selon les principes de la perspective, mais selon ces schémas dont nous disposons pour la représentation 3D, qu’on soit habitué ou non aux casques de représentation visuelle.
Donc au moins cinq brefs paragraphes, quatre ou cinq lignes maximum, chacun se saisissant d’une de ces configurations urbaines qui ne peut être pensée que selon ces modes de représentation 3D. »

Alors on « pousse la langue » dans les interstices  ! d’où AQUARIUMS & ZOOMS 3D  (le tiers livre ici)

Trou : paraît sans fond au premier abord, masse de matières indistinctes avec sur les flancs des indices de présence de tiges métalliques (coupantes, dangereuses), impression de tressage entortillé qui se complexifie encore à s’approcher des barrières ficelées de ruban rayé rouge et blanc interdisant l’accès, bien possible qu’il y ait des rats ou d’autres genre d’animaux qui s’engouffrent dans la canalisation fracturée bientôt visible à s’approcher encore et à se pencher, pieds froissant les gravillons répandus de façon désordonnée sur cette portion de sol pour corriger les différences de niveau créées lors du creusement de la chaussée, alors que le regard plonge dans les entrailles de la ville invisible.

*

Trottoir : bordures classiques en béton aux angles arrondis qui deviennent glissants pour peu qu’ils soient mouillés, recouverts de givre, ensanglantés, on y pense à cause d’une tache brunâtre, une flaque imprégnée dans le granité sans couleur, enfin jaune tout de même un peu à cause de la poussière apportée par le dernier coup de sirocco chargé de sable saharien, flaque qui finira par se dissoudre – c’est ce qu’on pense – au gré des intempéries successives, en attendant fascinante.

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Vitrine : lampes en tout genre disposées avec goût sur toute la profondeur du plan d’exposition, toutefois sans notion véritable de taille prix ou style, opalines, chevets, lampes de bureau, et puis miroirs savamment intercalés répercutant à l’infini les lumières émises par les lampes et happant ci et là les mouvements de la rue – passants, poussettes d’enfant, vélos, véhicules urbains électriques –, tout un méli-mélo, maelström de froissements et couleurs volé et restitué en l’état par la surface bombée d’un miroir central grossissant.

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Galerie : escalators en veux-tu en voilà, monter descendre accéder aux différents niveaux où sont réparties les boutiques (plan à l’entrée pour s’y retrouver), rampes en plastique noir glissant sous les mains avant de s’enfiler indéfiniment dans le sol, corps contraints en ces espaces emmurés et aveugles avec aires équipées de sièges qui servent de points de rendez-vous, sans doute que c’est la sensation d’étouffement qui pousse à monter encore pour échapper au peuple et au manque d’air jusqu’à atteindre la verrière éblouissante, pas de musique, rien que nuages inaccessibles, c’est là qu’on accède au ciel, verre se brisant et se répandant au hasard des verticales dans un hallucinant ballet miroitant.

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Tunnel : plongée subite à la vitesse autorisée en ville (pas possible à emprunter à pied) sur la double voie bordée de garde-fous et de longues barrières de protection qui s’engouffre sous le nouveau théâtre et les esplanades arborées avec promeneurs au rythme lent, assemblage de bruits sourds étouffés par le carcan en ciment et d’odeurs indéfinissables.

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Forêt : d’abord sentiers bordés d’arbustes maigres en bordure des zones récemment construites, s’enfoncer pour trouver de vrais arbres, enfin des arbres plus hauts que le taillis qui pousse sans contrôle, plus habités d’oiseaux et blindés de plantes parasites, gagner un point haut pour découvrir au-dessus de la couronne végétale l’ensemble des bâtiments, bloc pareil à un vaisseau frappé de lumière se détachant contre le bleu du ciel vivant, verticales rumeurs bruits de la nuit.

Photographies : 1/ Chicago (Matthew Hamilton) – 2/ Montpellier (Françoise Renaud) – 3/ Singapour (Taylor Simpson)

pousser la langue #02 – par le devant du corps debout

Suite de l’atelier d’été 2019 avec François Bon. On « pousse la langue », un challenge exigeant et toujours aussi décoiffant !
épisode #02 | UN PARPAING DE PHRASE
(ça dit bien ce que ça veut dire… le droit de choisir un mot qui servira de ponctuation, rien d’autre… enfin on fait comme on peut !)

 

DEVANT y penser toute la nuit en rêver et l’écrire au matin DEVANT quelque chose d’important pour éviter de se prendre les pieds dans le tapis DEVANT et non derrière ou sur le côté ou pire encore en l’air DEVANT tout ce qui s’offre au sol par le DEVANT du corps qui voudrait avancer en dépit des difficultés DEVANT corps debout sur le seuil qui hésite face aux obstacles du chantier interminable censé améliorer la vie des habitants après oui sans doute on veut bien le croire mais en attendant il est juste question de porter plus loin le corps DEVANT éventuellement regagner la place deux cent mètres plus loin et monter dans sa voiture pour aller faire des courses ou se rendre à un rendez-vous le corps tourné dans le bon sens c’est-à-dire allant et puis le reste DEVANT tout ce qui se propose entre deux murs car plus de trottoirs et avec ça bien décidé à être prudent et à porter son attention sur chaque caillou chaque plaque d’égout chaque obstacle sillon ornière fracture ouverte dans le sol remué x fois par les pelleteuses vous savez les petites qui peuvent s’engager dans les ruelles et creuser à tout-va sans se préoccuper des corps debout qui veulent aller coûte que coûte tant bien que mal DEVANT avec le meilleur de leur volonté et le meilleur de leurs forces sans compter les cinq sens mobilisés DEVANT six lettres toutes simples pourtant et modestes posées l’une à côté de l’autre qui parlent de cette zone géographique si proche qu’on peut la toucher de la main et l’appréhender des deux pieds avec c’est vrai beaucoup de prudence et une certaine détermination étant donné l’état actuel des choses DEVANT le corps dressé DEVANT ose aller DEVANT grimace s’arrête repart poursuit DEVANT autant que possible sa destinée car une fois engagé il faut continuer d’une façon ou d’une autre pour se sortir de la panade DEVANT c’est souvent le plus simple DEVANT mot pareil à un rempart contre lequel il faut lutter de même contre la pluie contre le temps et chacun sait combien chaque respiration compte chaque foulée chaque pas gagné sur ce sol fissuré brûlant chamboulé il y a ce sentiment qui vient DEVANT dressé parfois vaincu découragé cette sensation bouleversante qu’aller DEVANT c’est rester debout DEVANT c’est vivre c’est progresser autant que possible entre les trottoirs réduits en cendres sous un ciel pas plus large qu’un ruban découpé par les hautes murailles noires des maisons DEVANT parce qu’on n’a pas le choix et toujours le visage attentif tourné vers le sol et puis progressivement se redressant et déposant les yeux un peu plus loin DEVANT justement oh seulement quelques mètres jusqu’à découvrir l’entrée de la ruelle la première à droite défoncée elle aussi et les portes poussiéreuses et les rambardes déformées qui ne servent plus à rien alors regarder plus loin en redressant progressivement la tête la bouche les yeux DEVANT comme cherchant un refuge et on se dit qu’on est presque arrivé encore un effort et bientôt la délivrance on hurle DEVANT DEVANT comme posté en proue d’un navire pour donner les ordres de mouvement en fonction des vagues et des vents de la mer et on ose soulever le regard encore un peu depuis la terre plus haut DEVANT DEVANT juste DEVANT soi DEVANT là-bas pour envisager finalement la façade de l’église ou la terrasse du café avec des gens qui lèvent la main pour saluer sans doute mais on les reconnaît pas tout de suite car on craint encore de lâcher le sol des yeux bien qu’on se soit un peu habitué à autant de difficultés depuis le temps que ça dure tout ça mais oui le corps debout craint vraiment de heurter buter chuter se fracasser se tordre DEVANT se couronner les genoux se casser les dents se foutre en l’air quoi DEVANT plus loin le flanc de la ville bâti il y a longtemps murets bâtiments places organisées l’air de rien alors on s’arrête on s’assoit sur un bloc de pierre on regarde DEVANT non pas qu’on renonce mais c’est le mieux de s’arrêter pour regarder tout ce qui dépasse du sol et s’agite à l’entour sans prendre de risque et finalement saluer les gens assis au café oui c’est bien comme ça DEVANT avec le cœur palpitant et le monde qui paraît alors dans toute sa splendeur avec le gris des murs et la lumière forte et drue qui tombe comme une pluie

Photographie : Françoise Renaud, St Laurent le Minier, juin 2019