rien que pour vous

Marc-Riboud-Huangshan Mountains, China1986

Attentats de Paris, vendredi 13 novembre 2015.

 

Il y a deux jours, un ami m’a envoyé la liste des assassinés du Bataclan. J’ai commencé à lire. Stéphane, Nick, Jean-Jacques, Halima, Hodda, Chloé. Après le prénom et le nom, étaient inscrits l’âge, la nationalité. J’ai imaginé leurs visages. J’ai imaginé ce qu’ils s’étaient en train de se dire juste avant que la chose arrive. Ils étaient français, anglais, tunisiens, roumains, vénézuéliens. Peut-être qu’ils riaient ou se tenaient la main.
Je n’ai pas prêté beaucoup d’attention aux chaînes de télé qui ont raconté —  rabâché — l’histoire minute après minute pour faire de l’audience, si bien que je ne sais pas comment les fous de Dieu étaient entrés, avaient engagé leurs chargeurs et avaient pointé leurs fusils pour imposer leur loi, donner la leçon à ces innocents, Emmanuel, Macathéo, Élodie, tous les autres qui se trouvaient là pour la musique. Ils avaient affirmé que la guerre n’était qu’en son début et, à ce qu’il paraît, avaient réclamé l’assentiment de ceux qu’ils tenaient en joue — enfin, comment leur donner raison ? Depuis cet instant où l’info a commencé à circuler, mon cerveau a cherché à se représenter cette folie. Les types cagoulés en vêtements sombres ou treillis militaires, leurs voix gutturales, leurs gestes avec l’arme luisante dans leurs bras. Et puis la scène de carnage. Même la nuit. Dans mon sommeil. C’était le diable à coup sûr qui avait généré un tel événement. Pour échapper au sort certains avaient couru comme s’ils avaient fui une coulée de lave, un incendie. Même avec une balle dans la cuisse. Leurs cheveux étaient collés du sang des autres. Ils portaient l’horreur dans leurs yeux.

Vendredi 13. Personne n’oubliera.

Du monde partout bien sûr. C’était un vendredi soir. Dans les stades de foot, les cafés, les terrasses, les cinémas, les salles de spectacle, les restaurants, les théâtres. On avait entendu des explosions. Du côté du stade. Ailleurs aussi. Et puis une prise d’otage dans une salle de concert, c’est ce qu’ils avaient dit. Un journaliste qui habitait le quartier avait vu depuis son troisième étage des jeunes sortir à l’arrière du bâtiment puis courir en hurlant jusqu’à tomber, se fracasser les genoux sur le trottoir, haletant, pleurant.
Mais qu’est ce qui se passe ?
Il avait crié. Personne n’avait répondu, ses mots s’étaient dissouts. La peur les conduisait hors champ.
Gorge serrée, il avait filmé les cris avec son téléphone.

Et ceux retenus à l’intérieur qui participaient à la scène, voyaient partout le sang répandu, les membres explosés, les fragments de chair dispersés sur leurs vêtements. Olivier, Pierri, Charlotte, Lamia. Terrorisés. Ils voyaient leur fin. La salle obscure était jonchée de débris issus des corps, pareille à un champ de bataille. L’air vibrait de rage. Si terrible le bruit des rafales, à jamais inscrit sous leurs peaux. Maintenant comment vivre avec ça ?
Mais je ne vais pas continuer. Impossible. La liste est trop longue, la douleur trop grande.
Je ne peux que joindre ma douleur à celle de tous les endeuillés, hébétés, qui cherchent à comprendre aujourd’hui encore, à celle des gens de la rue qui continuent à déposer des bougies à l’orée de la nuit, juste pour rendre hommage à nos victimes.

Comme on vous aime, vous tous partis trop tôt, Suzon, Cédric, Nohémi fusillés en pleine jeunesse, assassinés pour d’absurdes raisons. Et vous aussi blessés profondément, en suspens entre limbes et lumière. Vous nous manquez terriblement, vous manquez à vos parents, à vos amis, à l’humanité toute entière. Rien que pour vous, il faudrait rayer de la carte les marchands d’armes, les corrompus, les assoiffés de fortune. Il faudrait recomposer les paysages du monde, vous venger par l’amour, sublimer votre départ par l’art et par la création. Par exemple peindre vos sourires, écrire des livres pour dire et laisser trace et puis tout effacer pour parler de la beauté. Car rien en dehors de la beauté ne peut apaiser les plaies engendrées en cette soirée funeste. Exactement ce que nous allons faire : sourire, danser, dessiner, écrire des poèmes en couleurs et des morceaux de musique pour que vos images scintillent, pareilles à de nouvelles planètes poussées au firmament.

 

 Photographie : © Marc Riboud, Huangshan Mountains, China, 1986.

7 Comments

  1. C’est vrai, Françoise, sublimer le départ de ces innocents par l’art et la création, par la beauté pour oublier la scène sans oublier les victimes c’est une belle façon de leur rendre hommage et c’est ce que tu as fait en écrivant ce magnifique texte.

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  2. de la part d’un ami depuis la Chine…

    « Merci pour ce texte en hommage à ces innocents qui n’ont eu pour tort que d’être au mauvais endroit au mauvais moment. On a envie de croire que l’horreur a atteint son paroxysme ce vendredi la. Au fond de nous on sait qu’il n’en est rien et qu’il nous faut être vigilants bien sûr mais aussi comme Françoise nous le rappelle ici : écrire, jouer, envahir la planète de sourires et de gestes de bonté. Peut être que si l’on s’y met tous, les barbares seront au bon et pour de bon contaminés.. »

    Marc Porrot

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  3. RÉSONANCE

    Je reviens d’une journée où j’ai eu l’honneur de jouer.
    C’était ce samedi 21 novembre 2015, à la médiathèque Lucie Aubrac de Ganges. Tout juste une semaine après « les attentas de Paris ». La journée s’intitulait : « Israël – Palestine : Parcours de paix ». Étrange hasard du calendrier.

    Une journée magique et inattendue, pleine d’envie d’écouter et de partager, avec des spectateurs nombreux, attentifs et émus. Une journée de rencontre emplie de gens lumineux au cœur grand ouvert et à l’enthousiasme communicatif malgré la tragédie dans laquelle aurait pu sombrer leur existence après ce qu’ils ont traversé.
    Une journée qui confirme cette conviction que j’ai toujours eu : nous sommes bons.
    Chacun de nous. Fondamentalement, de façon inaliénable.

    J’y ai reçu trois magnifiques enseignements :

    – Avec les très touchants Bassam Aramin, le palestinien musulman et Rami Elhanan, l’israélien agnostique, devenus frères à la suite de la perte de leur enfant et aujourd’hui promoteurs du Cercle des parents endeuillés, j’ai été invité à me rappeler de toujours « Agir plutôt que de réagir ».

    – Avec la magnifique Amal Nassar, palestinienne chrétienne troglodyte qui fait face depuis plusieurs décennies, dans la non violence, à la destruction par les autorités israéliennes de sa ferme rebaptisée La tente des nations, j’ai appris comment « Ne jamais perdre l’espoir en répondant à la violence par l’amour ».

    – Avec Dalia Landau, l’israélienne venue habiter en 1948 une « maison arabe » à l’âge de quatre ans, grandie dans la fierté et la gloire d’une Israël triomphante après la guerre des six jours et ouvrant finalement à dix neuf ans sa porte – et son cœur – à « l’ennemi arabe » venu demander à visiter sa maison d’enfance, j’ai reçu le conseil le plus précieux : « Accepter et intégrer notre part d’ombre, à défaut de quoi nous ne pouvons nous ouvrir à nous-même et donc aux autres ».

    Nous envisagions de clôturer cette journée en interprétant la dernière partie d’un programme concertant. Mais après ces témoignages bouleversants de sincérité et d’humanité, nous avons perçu dans l’assemblée comme un besoin de se lier encore davantage, un besoin de communier.
    Sur la musique de fête que nous avons lancée, israéliens, palestiniens et cévenoles se sont alors levés d’un seul mouvement et mis à danser !
    Après, nous avons parlé. Puis mangé tous ensemble. Et parlé encore. Il y avait beaucoup d’amour.

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  4. Je viens de lire le message de Frédéric Tari et ton magnifique texte Françoise. Comme vous avez raison d’espérer en des jours et des êtres meilleurs. Notre monde connaît une période mortifère et infâme, mais il y a des combattants anonymes qui proposent un autre monde à vivre, minoritaires pour l’instant, mais je suis persuadée qu’ils feront tâche d’huile. Nous allons vers une nouvelle civilisation, celle-ci ayant atteint ses limites, une civilisation où hommes et femmes voudront vivre leur vraie nature, avoir une vie intérieure riche et belle, que leur être véritable s’affirme et apporte joie, bonheur et paix à eux-mêmes et à autrui. Voilà mon espoir…
    Je vous serre sur mon coeur.

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  5. Oh ! Il y a de drôles de choses sur cette terre…
    Pourtant sur le rebord de la fenêtre mésanges et rouges-gorges viennent picorer à longueur de jour, jouer entre les branches des arbres proches et les faisans sont ici chez eux à l’abri des chasseurs. Tout au long du jour tourterelles et ramiers accompagnent la chanson de la rivière, son petit saut cascadant, et les chevreuils s’enhardissent dans le verger, oreilles fragiles et tendues comme des voiles.
    Il se passe des choses inquiétantes, ailleurs…
    Amie Françoise tu n’es jamais loin. Mon silence prolongé c’est celui que je puise dans les livres, moi l’ignorant je mendie un peu de culture près de nos grands auteurs, plus j’apprends moins je sais mais cette soif se nourrit d’humanité, d’un peu de sagesse, d’humilité, le silence n’est pas hostile mais avec toi complice.
    Ailleurs, j’entends des cris de haine, des pleurs…
    La foi n’est pas étrangère à mon repli, je suis ici mais je suis vers celles et ceux que l’on opprime, dans les cœurs déchiquetés des victimes, dans les pleurs des esseulés, je suis l’épaule sous la paix d’un saule.
    J’aimerais que les assassins soient saisis d’intelligence.

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  6. Des mots pour apaiser la peine et la douleur, tes mots pour transcender la vie – et pour moi , et moi seul qui vient de lire et relire tes textes – une douce musique enchantée qui vient, encore et toujours, bercer mon âme.

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  7. Ton texte fait écho à mon ressenti : je me sens effectivement hébétée, et entre deux limbes. Tout le monde ci-dessus a très bien parlé de la nécessité de vivre, vivre, et encore vivre pour les faire « vivre » et leur rendre hommage, eux fauchés alors qu’ils venaient pour prendre un peu de bon temps dans une époque hélas de plus en plus sombre. La couleur contre le noir et blanc, le multicolore contre le monochrome. Pluralité de prénoms, pluralité de cultures, pluralité de générations mais unicité face à nos valeurs d’humanité. Je suis également convaincue de la responsabilité de chacun à faire le bien autour de lui, une vieille chanson disait « si tous les gars du monde voulaient se donner la main… ». C’est une belle image, des mains qui se joignent et encerclent la terre. Allez, je veux garder confiance en nous tous, qu’un tel blog existe en est déjà la preuve ! Merci Françoise pour ce partage d’émotions toujours aussi justes et bien écrites (avec le coeur ?)

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