Janina

Encore une fois de la peine. Et l’impuissance à comprendre.

On est là dans la cuisine à se faire une tasse de thé ou une bricole à manger, il fait froid ou beau dehors, on a le projet de sortir pour une course ou une promenade, et c’est là qu’on reçoit un message ou un coup de téléphone qui raconte qu’elle est partie, partie pour de bon, partie pour toujours

elle, mais comment ? non ce n’est pas possible… elle si jeune et si particulière, toujours libre, partie d’un coup on ne sait comment
elle portait un si joli prénom
elle parlait d’une voix forte, déterminée
et ce matin on brûle son corps dans un four

elle tissait des liens au hasard des jours comme elle voulait quand elle voulait avec qui elle voulait, toujours un immense sourire et des histoires uniques à partager, elle dévorait l’instant, le vent, le moindre bourgeon qui pointait, la nature qui se soulevait jusqu’à nous toucher le cœur − ça se voyait sur toute sa personne, dans le pétillement de ses yeux −, elle connaissait ces choses invisibles qui bougent et agissent autour de nous et dont nous ne savons rien
souvent elle marchait sur le chemin qui descendait à la cascade, joyeuse comme une petite fille qui sautille ou joue à la marelle, avec des fleurs piquées dans sa coiffure, passant en voiture je la reconnaissais et m’arrêtais à sa hauteur, on se serrait les mains par-dessus la vitre baissée, parfois elle montait pour faire un bout de chemin en ma compagnie sinon elle continuait
solitaire et animale, belle
quand on avait le temps on parlait de livres, d’écriture, de ce qui pousse à écrire
elle aimait aussi me parler de sa mère disparue et de ces femmes d’Amérique latine qui l’avaient initiée au dialogue avec les ombres − des lieux où j’ai voyagé moi aussi −, on se comprenait, parfois sur le pas de ma porte je trouvais un petit pot de confiture accompagné d’un rameau d’olivier ou quelques feuilles de sauge dans un joli papier et un caillou posé dessus pour ne pas qu’il s’envole

elle est partie, je ne l’ai pas revue
maintenant c’est terminé, il n’y a rien à faire, juste à chérir son visage et son sourire pareil à la flamme d’une bougie

 

et ce n’est pas la première qui s’en va sans prévenir, longue série de départs cet hiver, ça s’accélère, ça augmente le chagrin, y a-t-il des raisons de ne pas pleurer, de ne pas se désespérer ? ma colère se heurte contre les barreaux de ma prison et leurs visages à tous disparus rôdent dans mes nuits, je les vois, je les reconnais tous, visages de mes chers, de mes doux amis ou parents
petit à petit ils deviennent ma famille

et le silence encore,
le silence après la disparition si brutale de cette fille au si joli prénom qui marche à présent sur l’autre versant

Photographie : Jardin au village, Françoise Renaud 2017
On a beaucoup pensé à elle ce jour-là

16 Comments

  1. beaucoup de tristesse dans ce si joli texte . Moi, je pense qu’elle peut te lire sur l’autre versant où elle se promène et se reconnaître dans tes mots si doux et si douloureux à la fois. Tu sais, on est jamais très loin.

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  2. la mort qui se glisse, sournoise, alors que le printemps éclate de mille bourgeons dans le jardin de nos cœurs…. La nature ne choisit pas et s’innonde de lumière alors que nos larmes ourlent nos paupières d’un lourd chagrin. En lisant tes mots , Françoise, je me dis que cette femme devait être très belle et que par ce témoignage, elle le restera à jamais et au delà de la mort. Pour moi, elle a pris le visage de tous ceux et celles qui m’ont quittée et qui me manquent, visages éclairés d’un mur de cyclamens sauvages qui sourient dans ce petit matin gris ….

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  3. Mais comme tu le dis si bien, elle est là, dans tous ces lieux, ces parfums, ces couleurs,elle se glisse dans les ruelles pour te parler, parfum humé, chatoiement des fleurs admirés, son cristallin de l’eau entendu ensemble… et tant d’autres émotions
    elle est là, elle vit à travers toi, son énergie est toujours là grâce à toi qui nous la transmet… tu es un passeur d’émotion, un passeur d’êtres dont la vie se poursuit au fil de tes écrits.
    merci pour eux, merci pour nous

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  4. Pas suffisamment de mots à ma connaissance pour exprimer ma tristesse, mais toi Françoise tu as su les exprimer pour nous, pour moi…
    Merci

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  5. Merci Françoise pour ce bel hommage et moment d’émotion partagés
    La vie a une fois de plus laissé une amie au bord du chemin, nous garderons en nous le souvenir d’une belle personne qui savait goûter la vie et nous raconter des phases passionnantes de la sienne.
    Elle aimait les gens, les livres, les choses simples, la nature et les fleurs, elle était indépendante, et nous garderons un peu de ses valeurs dans un coin de notre coeur.

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  6. elle est partie juste à la naissance du printemps. Je comprends ton chagrin ma douce Françoise. Mais elle t’accompagnera toujours en pensée, d’âme à âme…

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  7. Beaucoup de délicatesse, Françoise, ce texte te ressemble.
    De pudeur aussi, et de retenue dans ces mots justes, posés là pour le reste du chemin de Janina.
    Par une de ces magie de l’écriture, tu la fais naître maintenant à ceux qui ne la connaissent pas.

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  8. Janina, hier matin j’ai rencontré ta famille à la cérémonie de crémation à Nîmes. Tu étais bien entourée avec le mantra de Tara et la lecture du Petit Prince par Kamel, Robert et les autres.
    Nous n’étions que deux venus du village, mais ils devaient être nombreux à allumer une bougie sur leurs autels ou dans leurs cœurs.
    Je t’ai aimé dès la première rencontre à la Vis. J’ai senti une douceur bienveillante sans barrière. Tu étais la petite fée de la rivière ; la beauté tout autour vivait en toi. Tu partageais ton abondance par tes petites créations trouvées en chemin. Tu donnais sans compter aux anciens comme aux jeunes.
    J’aimais te parler des connaissances spirituelles ; tu avais cette profondeur par l’expérience de la pratique. Un jour tu m’as fait le grand plaisir de venir chez moi pour un anniversaire ; je l’ai pris comme une rare faveur car tu étais un peu réservée !
    Maintenant une mort foudroyante à l’apogée du rêve de ton voyage en Afrique qui te tenait si à cœur. La communauté Bouddhiste t’accompagne de rituels sur des longs mois ; tu as gagné ton paradis. Heureux les Simples !

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  9. Je ne la connaissais pas mais je partage ta peine… Dure période pour toi depuis quelques mois … Je t’envoie des bisous à mettre sur toutes tes plaies……

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  10. Janina va nous manquer, car nous etions de ceux qui croisions son chemin, pour échanger une parole où une fleur.
    Tu as très bien exprimé la stupeur que nous avons ressenti à l’annonce de son décès si brutal.
    Merci d’avoir si bien parlé pour nous..

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  11. Bonsoir Françoise,
    C’est trop dur de partir si jeune… pourquoi ?
    Votre texte m’a profondément émue et je ressens bien que Janina était la jeunesse même, la joie de vivre en simplicité et en douceur, la caresse d’une plume sur la peau… vous ne la verrez plus sur le chemin, mais on sait qu’elle a passé votre ligne d’horizon et que son esprit sera près proche de vos pensées et de vos émotions pour vous dire courage.

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  12. Que de chagrins, Françoise !
    Tes textes traduisent ton désarroi et ta douleur mais les photos que tu choisis pour les illustrer sont résolument lumineuses et ouvertes vers des promesses futures : Mère Nature renforce le courage que nous te connaissons face aux épreuves, c’est bien. Je t’embrasse fort.

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  13. Cette Janina au si joli prénom me semble familière, pourtant elle reste pour moi une inconnue. Elle est partie comme une feuille emportée par le vent. Ne reste d’elle que son sourire qui t’accompagnera et peuplera parfois tes nuits. Le souvenir d’une femme libre aimant la vie. Tes mots la font vivre pour ceux qui ne l’on pas connu.

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